Sous le titre Unruhe im Kleinstaat. Der schweizerische Generalstreik von 1918 im internationalen Vergleich(Turbulences dans un petit État. La Grève générale suisse de 1918 en comparaison internationale), Martin A. Senn et Tobias Straumann nous proposent de revisiter la grève générale de novembre 1918 en Suisse. La quatrième de couverture explique ainsi :
« Les auteurs comparent les circonstances helvétiques à celles d’autres petits pays neutres en Europe et montrent que les causes politiques ont été largement plus importantes que ce que l’on pensait jusqu’alors dans la recherche historique. C’est surtout le manque d’intégration de la social-démocratie qui fut déterminante. » (notre traduction.)
Alléchant, à première vue…
Mais avant d’ouvrir cet ouvrage avec vous, lectrices et lecteurs, nous voudrions remettre cette grève générale dans son contexte et vous proposer une chronologie.
Le contexte de la grève générale
Loin de surgir comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, la Grève générale de 1918 est l’aboutissement de plusieurs processus qui s’entrecroisent et se nourrissent mutuellement.
Le premier de ces processus provient des effets économiques et sociaux dus à la Première Guerre mondiale. Pour les salarié·es, y compris celles et ceux des administrations publiques, l’augmentation du coût de la vie est intenable. De 1914 à 1918, à Zurich, l’augmentation des prix de l’alimentation et de l’énergie est de 117 %. Les salaires ne suivent pas. Les salaires réels des ouvriers de l’industrie diminuent d’environ un quart. Cela s’ajoute au fait que le service actif (en moyenne 500 jours par soldat) ne prévoit aucune allocation pour perte de gains, et que la solde est ridiculement basse. Si l’absence de revenu du soldat doit être compensée par le travail de l’épouse, celui-ci sera rémunéré en moyenne 40 à 50 % de moins.

Soupe populaire à Bâle
Les dernières années de la guerre, plus d’un quart de la population des villes dépendait de l’aide de l’État pour se nourrir.
Durant la même période, une partie de la paysannerie s’enrichit et certaines branches industrielles connaissent des profits records : l’industrie alimentaire verse des dividendes de 18,4 % en 1917, celle des métaux de 12 % et celle de la chimie de 29,2 % (36,4 % en 1916) !
En réponse à cette dégradation des conditions de vie, on assiste à une double croissance : d’une part celle des mouvements sociaux (avec ou sans arrêt de travail) et d’autre part celles des organisations ouvrières. Au plus bas en 1915, les grèves reprennent en 1916. En 1917, on en compte 140 et 13 459 grévistes. Et en 1918 (sans la Grève générale), on en dénombre 269 avec 24 382 grévistes. Parallèlement, le nombre de syndiqué·e·s s’accroît : de 64 972 en 1915, il passe à 148 946 en 1917 et 177 143 en 1918. La part des femmes quintuple : elles seront 26 247 en 1918.
Conjointement, on assiste à une radicalisation en Europe, qui débouchera, après la Révolution russe (Février puis Octobre 1917), sur une puissante vague de grèves, d’insurrections et de révolutions, en particulier dans les anciens Empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie), mais aussi en Finlande. Dans cette période, la gauche socialiste commence à se réorganiser au niveau international, passant d’une opposition surtout pacifiste à la guerre à une position plus clairement antimilitariste, voire révolutionnaire du côté de Lénine et de ses soutiens. Deux dirigeants du Comité d’Olten, Robert Grimm et Fritz Platten, participeront à ce mouvement, représenté par les deux conférences de Zimmerwald (1915) et Kiental (1916), deux villages du canton de Berne.
Chronologie des événements
31 janvier : le Conseil fédéral appelle l’armée contre les manifestations protestant contre les services complémentaires pour les travaux agricoles (sorte de service civil obligatoire).
4 février : Création du Comité d’Olten (dans cette ville), réunissant syndicalistes et socialistes.
3 avril : augmentation du prix du lait décidé par le Conseil fédéral.
6 avril : ultimatum du Comité d’Olten contre l’augmentation du prix du lait.
22 avril : une conférence commune du Parti socialiste suisse (PSS) et de l’Union syndicale suisse (USS) exige l’annulation de toute hausse du prix du lait.
25 avril : le Parlement modère la hausse du prix du lait. PSS et USS acceptent le compromis parlementaire sur le prix du lait.
10 juin : manifestation de la faim des ouvrières à Zurich.
14 juin : manifestation de solidarité avec les ouvrières à Zurich (15 000 personnes).
8 juillet : émeutes de la faim à Bienne pendant deux jours (un mort).
20 juillet : le Comité d’Olten publie ses onze revendications (élection à la proportionnelle du Conseil national ; droit de vote et d’éligibilité pour les femmes ; introduction du droit au travail pour tous ; semaine de 48 heures dans le public et le privé ; organisation d’une armée essentiellement populaire ; assurer le ravitaillement en accord avec les producteurs agricoles ; assurance vieillesse et invalidité ; monopole de l’État pour les importations et les exportations ; payement des dettes publiques par les possédants).
8 août : négociation du Comité d’Olten avec le Conseil fédéral.
9 août : création d’une commission pour mettre en place la lutte contre la grève générale, réunissant le chef d’État-major de l’armée, le Procureur de la Confédération et le Conseil fédéral.
30 septembre-1er octobre : grève des employés de banques zurichois.
23 octobre : l’Association suisse des banquiers demande un durcissement contre la grève et le recours à l’armée.
4 novembre : le commandant de l’Armée, le général Wille, demande le déploiement de la troupe pour prévenir le risque insurrectionnel.
6 novembre : le Conseil fédéral décide d’engager l’armée. Zurich est ainsi occupée.
8 novembre : le Comité d’Olten décide d’une grève de protestation contre la mobilisation de l’armée.
9 novembre : plusieurs grèves de protestation s’ensuivent.
10 novembre : l’armée disperse violemment une manifestation à la Fraumünsterplatz, à Zurich.
11 novembre : l’Union ouvrière de Zurich décide de reconduire la grève.
12 au 14 novembre : grève générale en Suisse à l’appel du Comité d’Olten.
13 novembre : occupation par l’armée de l’imprimerie de la Berner Tagwacht (dont le rédacteur en chef était le dirigeant du Comité d’Olten, Robert Grimm) / Ultimatum du Conseil fédéral. Le Comité d’Olten appelle à la fin de la grève.
14 novembre : l’armée tire sur les grévistes à Granges (SO) : trois morts.
15 novembre : reprise du travail, non sans quelques lock-outs et reconductions dans la région zurichoise.
Nouveau livre, vielles rengaines

Comme la suite de l’histoire politique et sociale de la Suisse le montrera, l’intégration de la social-démocratie dans les instances gouvernementales est effectivement un bon moyen de neutralisation de ses éventuelles velléités contestataires. On peut donc se demander légitimement pourquoi la bourgeoisie helvétique n’a pas fait ce pas en 1918, plutôt que d’attendre la sortie de la Deuxième Guerre mondiale pour accueillir un, puis deux conseillers fédéraux [membres du gouvernement fédéral, ndlr], issus des rangs du Parti socialiste suisse. Cela d’autant plus que l’intégration de sociaux-démocrates dans certains exécutifs communaux et cantonaux était déjà une réalité en novembre 1918. Le conseiller national socialiste Robert Grimm — considéré comme le dirigeant principal du Comité d’Olten, l’organisme qui appela à la grève générale, du 12 au 14 novembre — fut lui-même élu, fin septembre 1918, à l’exécutif de la ville de Berne (Gemeinderat). La question est donc légitime.

Dès l’introduction, on se demande toutefois où ces coauteurs veulent en venir. Ils s’en prennent à Marc Vuilleumier, l’un des historiens de référence de la grève générale avec Willy Gautschy, pour avoir écrit que la baisse catastrophique des conditions de vie des ouvriers et des employés était « la cause essentielle » des événements de 1918. Ils le corrigent en expliquant que la recherche actuelle considère bien davantage « que les conditions matérielles ont eu une portée déterminante », mais qu’elles sont complétées par d’autres facteurs, comme la montée en puissance du mouvement ouvrier, la vague de grève de 1917, l’absence d’intégration du mouvement ouvrier suisse, la situation internationale déstabilisée en 1918, l’escalade rhétorique de l’aile radicale de la gauche et la peur de la révolution dans les rangs bourgeois.
Visiblement, l’héritage jésuitique a prospéré à l’Université de Zurich, où Tobias Straumann enseigne l’histoire économique. D’abord, ni Vuilleumier ni Gautschy n’ont affirmé qu’il s’agissait de la cause exclusive du mouvement de grève. Ensuite, « cause essentielle » contre « portée déterminante », quel débat ! Et quelle démonstration logique lorsque nos deux auteurs écrivent, en un résumé anticipé de leur analyse comparative internationale :
« La comparaison permet d’émettre de gros doutes quant à la conception voulant que la situation économique ait provoqué de manière directe l’escalade de novembre 1918. Car, au Danemark, aux Pays-Bas, en Norvège et en Suède, on constate une détérioration presque identique des conditions de vie dans la deuxième moitié de la guerre, mais, dans aucun de ces pays, il n’y eut de grosse épreuve de force du type grève générale entre la gauche et les partis bourgeois ».
Visiblement, il y avait des lacunes dans l’héritage de la Compagnie de Jésus. Car ses membres auraient immédiatement remarqué que l’on ne peut pas conclure de l’absence d’un événement — ici la grève générale — l’insuffisance de l’une de ses causes possibles, celle de l’effet direct ou exclusif de la situation économique sur les grévistes. Encore moins dans le cadre d’un processus multifactoriel : s’il y a plusieurs facteurs dans le déclenchement d’une grève générale, alors tout ce qui relève de l’explication monocausale est d’emblée fautif.
Or, dans l’ouvrage, cette référence aux facteurs multiples qui concourent au déclenchement d’un mouvement tel qu’une grève générale n’a pour seule fonction que de propulser au premier rang le facteur politique, rapidement réduit à la seule intention révolutionnaire de l’aile gauche, surtout zurichoise, du mouvement ouvrier. Ce qui revient à donner une explication quasi monocausale… Ce n’est pas la première fois que Tobias Straumann est mis en difficulté par une question de logique. L’historien Sébastien Guex avait déjà mis en exergue une belle erreur du même genre dans son article sur les causes de l’inflation en Suisse durant la Première Guerre mondiale. [1]
Une analogie scandinave boiteuse
Par ailleurs, l’analyse comparative tourne court rapidement ; seule la Norvège reste en lice, parce que dans ce pays, selon nos auteurs, la gauche socialiste et syndicale se serait montrée incapable de concrétiser le mot d’ordre de grève générale face à l’obstruction de la direction modérée des syndicats. La grève n’eut donc pas lieu. D’où il ressort que l’existence ou non d’une grève générale est d’abord de la responsabilité (comprendre : de la faute) de la gauche socialiste et syndicale : CQFD.
Derrière ce raisonnement simpliste, on retrouve une vieille mécanique bourgeoise, à peine modernisée : pendant des décennies, l’opinion publique de droite en Suisse a attribué aux agissements des bolchéviques russes la responsabilité de ce bouleversement social et politique, tellement unschweizerisch. Aucune preuve sérieuse n’en a jamais pu être fournie (et pour cause). Alors, autant s’en prendre de nos jours à l’élément bolchévique autochtone, la gauche socialiste et syndicale, regroupée, entre autres, autour du conseiller national zurichois Fritz Platten et de l’Union syndicale de la ville de Zurich. La cible a légèrement changé, mais c’est toujours un bouc émissaire que l’on cherche.

Quant à l’histoire sociale et politique de la Scandinavie, et plus particulièrement celle de la Norvège, un soigneux découpage temporel vient appuyer l’hypothèse selon laquelle bloquer la gauche revient à bloquer la grève générale. Car, après 1918, en 1921, c’est la direction modérée des syndicats norvégiens qui sera forcée de lancer une grève générale pour riposter à l’offensive patronale. La grève échouera et la décennie 1920-1930 sera, comme en Suède d’ailleurs, la période de la plus grande conflictualité sociale de l’histoire du pays. Parce que les grèves générales ne naissent pas sur commande des tirades enflammées d’un tribun, mais bien de la lutte des classes dont elles sont une des expressions les plus hautes.
Mais, ni Senn ni Traumann ne comprennent cela. Ainsi, animés d’un désir de mettre en évidence l’échec de la gauche socialiste norvégienne, ils dédaignent avec arrogance le mouvement des conseils ouvriers norvégiens, qui émerge dans la foulée de la Révolution russe. Initié par des délégués syndicaux d’usine (shop steward), il va rapidement être popularisé par la gauche socialiste et syndicale et exister dans la plupart des grandes villes. Pour nos deux auteurs, c’est quantité négligeable. Des ouvriers qui s’autoorganisent, voilà qui sort du cadre de leur compréhension. Ce mépris les fait passer à côté du fait que, sans la mobilisation de ces « soviets » norvégiens, seul canal actif, vu l’inertie syndicale, la journée de huit heures, introduite en 1919, n’aurait sans doute pas été acquise.
En fait, une bonne partie du travail de ces historiens vise, par petits coups de pioche répétés, à saper la légitimité sociale de la grève générale. Donnons-en quelques exemples.
Dénutrition et classes sociales
Voulant démontrer que les couches populaires n’avaient pas été si touchées que cela par les difficultés alimentaires, Senn et Straumann écrivent à la page 40 : « En 1918, le rationnement d’autres produits s’est poursuivi, et la consommation alimentaire était entre-temps tombée à environ les trois quarts du niveau d’avant-guerre, soit de 4 000 calories par jour à 2 800. Par rapport à l’Allemagne, où la valeur nutritive d’une ration quotidienne moyenne était tombée à moins de 1 000 calories durant l’hiver 1917/18, la situation alimentaire restait toutefois assez bonne. »

En fait, il s’agit d’une citation d’une autre contribution de Straumann, coécrite avec Roman Rossfeld. Et coupée juste au bon endroit. Là où ces deux auteurs précisent :
« Les moyennes ne reflètent toutefois pas la répartition, au moins en partie inéquitable, des denrées alimentaires, ni la consommation plus faible — et parfois insuffisante — des classes défavorisées. »
Bel aveu, certes concédé du bout des lèvres, qui vient contredire le propos ci-dessus. Quant à la comparaison avec l’Allemagne, elle relève plus d’une rhétorique démagogique à laquelle nous a habitué la droite nationaliste (l’UDC en Suisse) que de la réflexion scientifique. Nier les souffrances d’une partie de la population sous prétexte qu’ailleurs, elles sont pires est indigne d’un historien. Le dédain des classes populaires a ses limites, même en histoire économique.
Autre argument évoqué par Senn et Straumann, avec la même méthode des coupures si complaisantes : ils s’intéressent à la taille des nouveau-nés pour démontrer que les effets de la dénutrition sur les classes défavorisées ne sont pas graves. Citant une étude du Département d’économie de l’Université de Zurich, intitulée « The Benefits of Intervention : Birth Weights in Basle 1912-1920 », analysant la taille des nouveau-nés à la maternité de Bâle (la taille étant un critère permettant de détecter la dénutrition de la mère), ils écrivent, en anglais dans le texte : « Toutes les familles n’ont pas été touchées de la même façon, car les mesures d’aide ont produit l’effet escompté : le poids moyen à la naissance des enfants issus de familles à faible statut socio-économique n’a pas diminué en 1918 et 1919, ce qui permet de conclure que l’état nutritionnel de la mère ne s’est pas détérioré. »
Mais Senn et Straumann « oublient » soigneusement la suite du texte : « Les familles les plus démunies, en revanche, qui, malgré leur situation, ne pouvaient pas bénéficier des mesures d’aide, ont souffert : pour les nouveau-nés de ce groupe, chaque journée supplémentaire de rationnement pendant la grossesse de la mère s’est traduite par une diminution du poids à la naissance d’environ 0,5 g. »
Malgré ces fraudes, la position selon laquelle les conditions matérielles et sociales n’ont pas eu d’effets sur le mécontent populaire était intenable à la longue. Senn et Straumann concèdent donc que « Indirectement, la détérioration de la situation matérielle a toutefois sans doute joué un rôle important. Son effet ne s’est toutefois pas fait sentir directement, mais indirectement au travers de la mobilisation et du développement organisationnel des syndicats et des partis sociaux-démocrates. »
Voilà donc la solution : le rôle indirect de la détérioration des conditions matérielles. Supprimez les syndicats, les socialistes et leurs mobilisations et la grève n’aurait pas eu lieu. En effet… Senn et Straumann trahissent ici involontairement leur conception obtuse du mouvement social. À leurs yeux, un effet direct d’une détérioration de la situation matérielle de la population devrait ressembler à une émeute de la faim : les prix augmentent et, dans l’heure qui suit, la foule est dans la rue. Ça, c’est direct. Qu’il puisse y avoir des décalages temporels, des médiations : broutilles que tout cela !

Pour clore ce chapitre, notons que nulle part dans leur ouvrage les auteurs n’évoquent la croissance considérable des inégalités sociales dans le pays et les bénéfices plus que confortables de toutes les sortes de profiteurs de guerre. Par pudeur, sans doute. Pourtant, cette inégalité, ressentie comme une injustice fondamentale, contribua aussi à la mobilisation sociale.
Pourquoi la social-démocratie n’est-elle pas été intégrée au Conseil fédéral ?
Pour nos deux historiens, la raison en est simple : le Parti radical était trop fort à l’époque pour faire ce pas. Une affirmation démentie dans la suite de l’ouvrage, qui raconte par le menu la bataille radicale pour empêcher l’introduction du scrutin proportionnel pour l’élection du Conseil national. Bataille perdue, le 13 octobre 1918, lorsque peuple et cantons accepteront l’initiative populaire y relative. Est-ce là le signe d’une force politique consciente d’elle-même ? Pas du tout. Mais comme Senn et Straumann réduisent la force politique d’un parti au nombre de sièges détenus au Parlement, ils passent complètement à côté de la réalité déformée par la représentation majoritaire.

La justice élève un peuple. Confédérés, le 13 octobre, votez : Oui !
Toujours considéré comme l’ouvrage de référence, le livre d’Erich Gruner (Die Parteien in der Schweiz) explique pourtant : « Certes, ce n’est que durant la Première Guerre mondiale que se manifestera le fait que la force interne du radicalisme ne suffisait plus à équilibrer les intérêts politiques divergents entre les paysans, les artisans, les industriels et les employés. La situation politique intérieure de la Première Guerre mondiale, riche de tensions, déboucha sur une telle accumulation des contradictions internes, que le mode compensatoire si prisé pendant les années de paix, la célèbre ligne centriste du compromis, ne suffisait tout simplement plus » (ma traduction).
Gruner poursuit en évoquant les trois conflits qui travaillent le Parti radical : conflit de générations, linguistique et social. Très loin de l’image d’Épinal de nos deux rédacteurs. C’est bien la faiblesse et les divisions du radicalisme qui repoussèrent l’intégration de la social-démocratie. En outre, le pays était profondément divisé. Entre autres, à l’ouverture des hostilités, par les préférences accordées aux belligérants. La Suisse romande opta très massivement pour la France, alors que du côté alémanique, le soutien aux Empires centraux dominait clairement. Ce fossé politico-linguistique fut suffisamment profond pour qu’une des explications de la moindre participation du prolétariat romand à la Grève générale fût sa méfiance à l’égard des mots d’ordre lancé par « le soviet boche d’Olten ».
Conclusion
Pourquoi dès lors s’intéresser à un si mauvais livre ? Un ouvrage que la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), journal des milieux d’affaires — généralement fort élogieux à l’égard de Tobias Straumman et de ses œuvres — n’arrive pas à sauver, jugeant qu’il est d’une ambivalence singulière, laissant le lecteur informé (on a vu comment…) et de l’autre perplexe, le doute planant sur les intentions des deux auteurs.
Il y a au moins deux raisons à cela. La première réside en ce qu’il témoigne du traumatisme encore vivace provoqué par la grève générale dans l’imaginaire de la bourgeoisie helvétique. Cela doit nous alerter, car il peut déboucher sur une relance rapide d’un antisocialisme primaire et répressif lors d’épisodes de confrontation sociale à venir. La deuxième raison tient au fait que l’ouvrage de Senn et Straumann n’est pas un acte isolé. Déjà, lors du centenaire de la grève générale, des auteurs avaient décrété, à partir d’une analyse superficielle sinon fumeuse des marchés financiers, que « l’interprétation de la grève nationale comme le point culminant d’une détérioration constante de la situation économique et sociale (…) est peu plausible » (Christoph A. Schaltegger et Lukas Schmid dans la Neue Zürcher Zeitung du 17 octobre 2018). Le message est clair : ce n’est pas l’économie capitaliste qui est à l’origine des mouvements sociaux d’ampleur, ce sont prioritairement les agitateurs socialistes.
* Daniel Süri est membre du collectif Marx21.ch


