🕒 43 minutes

Stéfanie Prezioso s’est entretenue pour Marx 21  avec l’historienne Ludivine Bantigny sur son dernier et très beau livre : La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui (Paris, La Découverte, 2026).

Son ouvrage se fonde sur une recherche de plusieurs années et offre une histoire presque totale de 1936 et de ses suites. La Bourse ou la vie envisage l’ensemble de ses facettes, en ouvrant aussi son étude aux rapports de genre et aux questions liées à l’émancipation des peuples colonisés. Une analyse détaillée des limites de cette expérience sans perdre pour autant en chemin cet imaginaire et cet espoir — un espoir très charnel — qui en fait encore aujourd’hui ce que Gilles Vergnon appelait, pour l’antifascisme de cette période, un « mythe mobilisateur » ? Son dernier chapitre nous invite à réfléchir à la gauche révolutionnaire et à ses analyses. Des questions d’aujourd’hui pour comprendre le passé et éclairer le présent, car, comme Ludivine Bantigny l’écrit : « Dans ses continuités souterraines, le Front populaire ne saurait se figer en relique. Si l’histoire se tient à bonne distance du mythe pour approcher la vérité qu’on lui doit, elle sait aussi que cette joie est un trésor commun, dont nous avons toujours besoin. […] Les victoires et les défaites s’inscrivent dans la mémoire et dans la chair. Elles montrent que la constance et la force de lutter ne s’éteignent au fond jamais. »

Stéfanie Prezioso : Tout d’abord, peux-tu nous donner les raisons pour lesquelles tu as décidé d’écrire ce livre sur le Front populaire aujourd’hui et quels sont les éléments les plus importants, qui, pour toi, donnent sens à cette expérience ?

Ludivine Bantigny : Le Front populaire me semble être une expérience historique toujours très passionnante et très évocatrice pour des enjeux politiques et stratégiques actuels. C’est la raison pour laquelle j’ai passé plusieurs années dans les archives. Je voulais reconstituer la vie des protagonistes de cette époque, leurs projets, leurs espoirs, les tactiques mobilisées, les obstacles qu’ils et elles ont rencontrés. Je pense que cette période mérite d’être analysée de très près et je dirais même avec une sorte d’exercice de lucidité. Une forme d’imaginaire habite le Front populaire, qui touche parfois au légendaire, presque à la mythologie. Ces images, ces représentations très fortes, à juste titre, sont puissantes.

Il y a eu en 1936 une grève générale absolument extraordinaire, notamment des occupations d’usines et de grands magasins, 2 millions de personnes mobilisées et les grandes conquêtes arrachées dans et grâce à cette mobilisation. Et puis on sait que c’est aussi une unité de la gauche, une union de la gauche, très déterminée dans une perspective antifasciste. Autant d’éléments qui font partie de notre histoire, de notre héritage, et que j’ai voulu aussi interroger de plus près, pour mieux saisir les divisions qui se sont manifestées et également la stratégie gouvernementale. On ne le dit pas souvent, mais elle allait plutôt à l’encontre du mouvement social et cherchait en fait à ramener l’ordre. On pourra y revenir dans le détail.

SP : Ton livre déconstruit les mythes et les imaginaires attachés à cette histoire ; et c’est dans le mouvement même de cette déconstruction qu’il nous conduit, dialectiquement, à une analyse fine de cette expérience — nous y reviendrons. Pourquoi as-tu choisi comme sous-titre « une histoire pour aujourd’hui » ?

LB : Cette expérience pose plusieurs enjeux pour nous. Il ne s’agit pas de faire de l’histoire uniquement pour elle-même, mais de réfléchir à ce que cette histoire peut nous apporter dans la période actuelle. Le premier enjeu, c’est la nécessité de la lutte antifasciste et de l’unité des gauches face à cette menace de plus en plus réelle et pratique, une fascisation généralisée que l’on connaît aujourd’hui. Malheureusement et dramatiquement, de ce point de vue, il y a bien des rapprochements à faire avec la période des années 30. Le deuxième enjeu, c’est celui de la lutte auto-organisée, parce qu’on a assisté dans ces années-là à une puissance, à une effervescence de l’organisation antifasciste à la base, au travers de rassemblements, de comités, de collectifs, de manifestations.

Et c’est cette auto-organisation qui a permis d’interpeller les directions syndicales et politiques afin qu’elles s’unissent. Le troisième enjeu, c’est celui des contours de l’unité, du périmètre, en quelque sorte, que doit revêtir cette unité. L’antifascisme, on le voit bien avec le Front populaire, nécessite d’avoir une alternative, une alternative politique ferme, forte, cohérente et conséquente. Il s’agit de s’unir, certes à gauche, mais uniquement à gauche. Et pas dans des secteurs, on va dire, de droite complexée, qui pourraient encore se dire de gauche, tout en étant tentés par l’idée d’appliquer des politiques de droite. Donc, ça nécessite d’interroger ce qu’a été concrètement cette alliance du Front populaire pour pouvoir comprendre dans quelle mesure, malgré les conquêtes formidables qu’on vient d’évoquer — notamment les congés payés, la diminution du temps de travail, les conventions collectives — le Front populaire a été en partie un échec.

L’antifascisme, on le voit bien avec le Front populaire, nécessite d’avoir une alternative, une alternative politique ferme, forte, cohérente et conséquente.

SP : Avant d’en venir aux questions de fond, j’aimerais faire un pas en arrière. Ton livre se lit comme un roman, porté à la fois par une écriture à la fois sensible et nerveuse. J’ai été particulièrement sensible aux passages en italique, accompagnés d’une image, tout au long de l’ouvrage, qui renvoient directement aux sources — un travail documentaire impressionnant. Cela m’a fait penser un peu au travail du romancier italien Antonio Scurati. Cela donne au lecteur le sentiment de voir non seulement une histoire reconstruite, mais une histoire en train de se faire, peux-tu revenir sur la manière dont tu as construit le livre ?

LB : Je suis très touchée par ta lecture et ton appréciation, et très heureuse que tu l’aies perçu de cette manière, parce que cela montre que tout ce travail n’était pas vain et que le bonheur et de recherches et d’écriture que j’ai éprouvé peut être partagé. En fait, ce qui me tient particulièrement à cœur, c’est que, au-delà de ce partage, dans le plaisir de la lecture, des enjeux sociaux et politiques fondamentaux trouvent ainsi un moyen de se matérialiser. L’idée, c’était d’incarner le plus possible les hommes et les femmes qui ont pris part à ces mobilisations, à cet épisode, à cet événement. Donc de voir le plus possible d’archives, comme tu as eu la gentillesse de le souligner.

Beaucoup, beaucoup de sources qui sont à la fois des archives d’ordre national, étatique, gouvernemental, sur le pouvoir, sans négliger, en particulier, la dimension coloniale — il y a un ministre des colonies, Marius Moutet et il faut en l’occurrence mesurer que ce n’est pas une politique très reluisante à cet égard. Mais il s’agissait aussi de voir les archives de la surveillance et de la répression qui sont – malheureusement – toujours très précieuses : archives de police, archives des renseignements généraux, archives des préfets. Ces sources permettent de mettre au jour un certain nombre d’éléments et d’événements qui, sans elles, resteraient dans les oubliettes de l’histoire. Et puis j’ai consulté beaucoup de sources au niveau local, donc je suis allée dans beaucoup d’archives départementales pour justement voir à l’œuvre ces mobilisations, ces résistances, ces luttes.

Donc, comme tu le disais, il y a des scansions, des pauses à l’intérieur de chaque chapitre. Peut-être avec une dimension plus subjective dans ces moments-là, un peu de suspens, où j’essaie de dresser des scènes, très incarnées. Tu as parlé de sensibilité. J’aime cette idée d’une expérience sensible de l’histoire qui n’enlève absolument rien à sa dimension profondément politique. La politique est aussi une expérience sensible, avec des affects et des émotions, en l’occurrence dans une lutte pour l’émancipation.

SP : Entrons maintenant dans le livre. À la toute fin, tu reprends ce dessin saisissant où Blum, député et Blum homme d’État se regardent — et il me semble que ta manière d’aborder, avec beaucoup d’empathie, la figure de Léon Blum dresse en réalité un fil rouge à travers les tensions intrinsèques au Front populaire : un pouvoir occupé, mais non conquis, le rôle décisif de cette non-conquête de l’État…

LB : J’ai commencé le livre sur une archive de Blum, un brouillon, où il explique justement cette distinction entre la prise du pouvoir, c’est-à-dire à ses yeux la conquête révolutionnaire du pouvoir d’une part, et d’autre part, l’exercice du pouvoir, c’est-à-dire son occupation légaliste. Ça va être un enjeu absolument fondamental. Et le livre se termine en effet, comme tu l’as décrit, par, un dessin de presse que j’ai trouvé absolument éloquent sur cette division, ce déchirement et même ces tourments qui peuvent être éprouvés par les dirigeants du Front populaire. Il y a d’un côté le Blum militant, dirigeant, député socialiste qui, à certains égards, se voulait encore révolutionnaire ; qui disait qu’à ses yeux le socialisme ne pouvait pas être uniquement réformiste, mais devait rester révolutionnaire. À l’image, ce Blum observe l’autre, le tout nouveau président du Conseil. Ils se regardent de manière muette. Que va-t-il faire ?

Et là, il y a finalement toute la tension cruciale du Front populaire. Il s’agit ici de commencer sur Blum pour pouvoir ouvrir ensuite sur une perspective politique plus fondamentale. Les déchirements de Léon Blum sont un peu à l’image du Front populaire. En effet, Blum est d’un côté un militant socialiste de longue date, je dirais quelqu’un de très sincère, très sincèrement socialiste. Sans excès de psychologie, cette sincérité a du poids parce qu’elle peut s’accompagner aussi d’une forme de candeur, de naïveté. En fait d’emblée, la division est nette. Il y a d’un côté un engagement socialiste, anticapitaliste, marxiste, attaché à la lutte de classe, à l’idée que la perspective d’émancipation humaine passe par le renversement du capitalisme. Et puis, d’un autre côté, son appartenance sociale. Il ne s’agit pas évidemment de l’écraser sous un déterminisme sociologique, mais Blum est plutôt un bourgeois, un légaliste, un juriste qui a été membre du Conseil d’État et qui, à cet égard, a fréquenté une partie de la grande bourgeoisie, notamment des représentants patronaux.

SP : Quelle importance cela a-t-il sur sa conception du pouvoir ?

LB : Il faut se souvenir, parce que ça sera intéressant pour comprendre la fin du Front populaire, que pendant le premier conflit mondial, il avait été membre du gouvernement d’Union sacrée, puisqu’il était chef de cabinet d’un ministre socialiste de cette Union sacrée, Marcel Sembat. Dès lors, la question de la possibilité même d’une telle union va continuer de se poser chez lui. On découvre une archive émouvante le montrant en train de faire des calculs, avant les élections législatives du printemps 1936. Il ne croit absolument pas que les socialistes obtiendront la majorité et il n’envisage certainement pas de devenir lui-même président du Conseil. Quoi qu’il en soit ,dans la perspective légaliste qui est la sienne, si les élections de 1936 sont remportées par la gauche, ça ne pourra être que dans un cadre légal, respectueux du système en place, qu’il s’agisse du système économique, le capitalisme, ou du système institutionnel, une Troisième République somme toute assez conservatrice.

Et c’est pour cette raison que Blum va préférer miser sur un exercice du pouvoir dans la norme de cette Troisième République plutôt bourgeoise ou petite-bourgeoise, et non pas sur le mouvement social, sur la grève, et même sur la grève générale qu’il pouvait pourtant appeler de ses vœux quelques années auparavant, en termes de perspectives stratégiques. Cette concentration de contradictions est à l’image du Front populaire.

SP : Est-ce que les tensions que tu décris et analyses condamnaient le Front populaire à l’échec ?

LB : Je ne pense pas que nécessairement cette expérience devait déboucher sur un échec. Il y avait des alternatives qui, d’ailleurs, étaient mises en avant par toutes sortes de groupes politiques, y compris au sein de la SFIO  : la Gauche révolutionnaire menée notamment par Marceau Pivert, mais pas seulement. Même le gouverneur socialiste de la Banque de France, Émile Labeyrie, propose des alternatives économiques et financières concrètes pour contrer le risque de l’échec. Le Front populaire est peut-être d’emblée dans une situation difficile parce que l’unité est très compliquée. Souvent on se plaint à juste titre aujourd’hui que les gauches soient extrêmement divisées, s’enferrent et s’enferment dans des querelles de chapelle – même si ces querelles sont aussi politiques, avec des dissensions qui ont leurs justifications. Cependant, ça peut être aussi un peu désespérant. Mais c’est sans aucune mesure avec l’importance des divergences, presque des détestations réciproques, qui régnaient au sein des gauches dans les années 30.

Il faut se rappeler qu’il y a deux pôles profondément différents en termes idéologiques et de vision du monde. Il y a d’un côté les marxistes, en l’occurrence les communistes et les socialistes, mais également les anarchistes et libertaires, les trotskistes, les syndicalistes révolutionnaires, entre autres, qui défendent l’anticapitalisme, la lutte de classe, la nécessité de la conflictualité sociale. Ils partagent une vision de la République qui est, comme on le disait au dix-neuvième siècle, la République sociale et universelle ; qui ne saurait donc être uniquement une République formelle fondée sur les droits civiques ; une République qui prône et met en œuvre véritablement la justice sociale et une politique d’égalité.

Et puis, d’un autre côté, il y a le Parti radical, qu’on pourrait comparer, avec le recul, à certains partis « sociaux-démocrates » aujourd’hui. En tout cas, le Parti radical n’est pas anticapitaliste, il n’est pas du tout favorable à la lutte de classe qu’il considère comme porteuse de danger pour un certain ordre social, donc comme une menace. Pour le Parti radical, ce qui compte, ce sont plutôt les Lumières, la défense de la petite bourgeoisie et des classes moyennes, et puis de réformes modérées. C’est pourquoi cette alliance s’avère compliquée dès le départ. D’autant que le Parti radical lui-même est divisé en une aile gauche et une aile droite, une aile droite qui n’a pas hésité, dans les années précédentes, à s’allier avec la droite et à former des gouvernements menant une politique antisociale. Lorsque Blum faisait ses calculs pour les élections de 1936, il disait qu’il y avait des « radicaux douteux », c’est-à-dire en fait des radicaux qui, certes, pouvaient se rallier au Front populaire, en partie par opportunisme, mais qui pouvaient très bien, sentait-il déjà, basculer vers la droite. Et donc il faut se poser cette question d’une alliance qui aurait pu se limiter à une fraction du Parti radical, une fraction vraiment de gauche, vraiment soucieuse de réformes réelles, telles que le mouvement massif de la lutte de classe les portait.

Lorsque Blum faisait ses calculs pour les élections de 1936, il disait qu’il y avait des « radicaux douteux », c’est-à-dire en fait des radicaux qui, certes, pouvaient se rallier au Front populaire, en partie par opportunisme, mais qui pouvaient très bien, sentait-il déjà, basculer vers la droite.

SP : Alors, justement, revenons sur ces dissensions au sein de la gauche marxiste qui ont eu un impact catastrophique en Allemagne au moment de la montée d’Hitler vers le pouvoir. Le choc du 30 janvier 1933 s’est potentialisé en France après les tumultes provoqués par les ligues d’extrême droite qui décident le 6 février 1934 de prendre la rue. Ces éléments ont également été des moteurs de l’union des gauches en France, portée aussi par la grève générale du 12 février.

LB : On a en effet une division profonde entre socialistes et communistes. Depuis le congrès de Tours en 1920, il y a une hostilité énorme entre eux, qui s’est encore aggravée avec la ligne impulsée par l’équipe de Staline et du Komintern à partir de 1928, dite « classe contre classe », où tout ce qui n’était pas communiste était « social fasciste » ou « social traître ». Ces caractérisations ont été jetées au visage des socialistes de l’époque. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le front antifasciste offensif qui va mener au Front populaire se fait d’abord grâce à la base. Avec une grande force de mobilisation et d’auto-organisation, elle va interpeller les différentes organisations des gauches, pas uniquement les partis politiques bien sûr, mais aussi les syndicats qui vont se réunifier, CGT et CGTU, début 1936. Et puis aussi des mouvements, des collectifs, des coopératives, des associations, Ligue des droits de l’homme notamment. Mais il est vrai que cette alliance est d’emblée fragilisée par des oppositions idéologiques réelles.

Or, parmi les tensions qui vont d’emblée se poser, il y a celles qui émanent de la grève générale. Personne ne l’attendait… C’est une grève tout à fait spontanée, liée d’abord à des formes de solidarité contre la répression antisyndicale. En effet, des syndicalistes avaient chômé le 1er mai 1936, ils avaient été licenciés et donc à l’origine, ce sont des grèves spontanées de solidarité. Et puis la grève va s’étendre comme une vague extraordinaire, une véritable marée humaine, pour atteindre finalement 2 millions de personnes, avec des occupations d’usines et de grands magasins. Alors, c’est la panique du côté du patronat. Mais aussi, finalement, il faut l’admettre, la panique également du côté de ce nouveau gouvernement qui se met en place début juin.

SP : Que va faire ce gouvernement de Front populaire fraîchement élu de l’enthousiasme qu’expriment aussi les grèves ?

LB : La priorité va être, certes, d’accorder satisfaction aux grévistes sur un certain nombre de revendications ; des revendications qui n’étaient pas du tout au programme du Front populaire, parce que, finalement, ce programme était assez minimal pour pouvoir faire une alliance allant des communistes aux radicaux dont on a compris qu’ils avaient des différences et divergences importantes. Les congés payés, les conventions collectives, les quarante heures, tout ça ne figurait pas au programme du Front populaire. Mais d’un autre côté, la priorité aussi de ce tout jeune gouvernement, c’est de faire cesser les grèves. C’est un paradoxe. On n’a pas forcément ça en tête, mais le mot principal que Blum et d’autres ministres ont à la bouche, c’est « ordre » : il faut, selon eux, rétablir l’ordre.

Blum parle tout de suite de « force tranquille ». On pense souvent que c’est une expression de François Mitterrand, mais, en fait, c’est Blum qui la formule dès le 6 juin 1936, juste au moment de son arrivée au pouvoir. Il rêve de mener une politique à la Roosevelt, que l’on qualifierait aujourd’hui de keynésienne, c’est-à-dire une politique visant à relancer l’économie capitaliste en stimulant la demande. Cette relance serait obtenue en augmentant la production et la consommation grâce à une hausse des salaires, ce qui permettrait de revitaliser l’économie. Mais pour ça, il ne faut pas de grèves…

Donc, très vite, en fait, les grèves vont être réprimées. Roger Salengro, ministre de l’Intérieur va jouer son rôle de « premier flic de France » et s’en vanter même devant le Sénat le 7 juillet 1936. Les archives des préfets et des sous-préfets ainsi que celles du ministère de l’Intérieur détaillent cette répression, notamment l’interpellation et l’arrestation de grévistes qui continuent de faire grève. On y apprend aussi, chose encore peut-être plus choquante, que des femmes et des hommes étrangers ont été expulsés pour des faits de grève. En décembre 1936, cette ligne débouche d’évitement des grèves sur la loi d’arbitrage obligatoire. Elle est tout à fait édifiante pour l’histoire de la gauche, et ce n’est peut-être pas un hasard qu’elle soit passée sous silence. Cette loi prévoit qu’on ne pourra plus mener de grèves spontanées. Avant de se lancer dans une grève, et pour le patronat, avant de procéder à un lock-out ou à des licenciements, il faudra avoir recours à un arbitre, souvent des juristes, et puis éventuellement un surarbitre, parfois membres du Conseil d’État, si on n’arrive pas à obtenir satisfaction dans les négociations. En fait, on parle très clairement de coopération de classe à ce moment-là. Le but, c’est quand même d’éviter la grève. Ça, c’est un premier enjeu de tension.

SP : Au-delà de la grève générale et des enjeux qu’elle soulève, que dire de la politique économique du Front populaire, dans l’atmosphère de crise perpétuelle dans laquelle vit la France depuis le début des années 1930 ?

LB : L’un des enjeux majeurs pour le nouveau gouvernement était de définir la politique économique, budgétaire et financière à mener. La réponse n’avait rien de simple, et je montre dans le livre à quel point cette politique s’est conduite avec beaucoup d’hésitations, et sans gaieté de cœur. Le gouvernement se trouvait en réalité face à une alternative.

La première option, défendue par un certain nombre de militants et de militantes — y compris au sein du Parti communiste et du Parti socialiste, mais dans des courants qui se révéleront minoritaires —, était également portée par le gouverneur de la Banque de France, Émile Labeyrie. Elle consistait à enrayer l’évasion des capitaux, qui fuyaient le pays par milliards, situation catastrophique pour une économie en situation déjà désastreuse. Rappelons que la crise économique du capitalisme était à l’origine même de la fascisation généralisée, perçue comme la preuve des contradictions insurmontables du capital, productrices à la fois de misère et de surproduction. Comment, dès lors, sortir de cette crise qui s’approfondissait, dans un contexte d’inflation balayant les hausses de salaires ? Labeyrie préconisait plusieurs mesures : contrôle des changes, monopole du commerce extérieur, exigence de transparence imposée aux banques et réforme plus poussée de la Banque de France. L’objectif n’avait rien de révolutionnaire : il s’agissait simplement de redonner à la puissance publique une certaine maîtrise de la situation économique, plutôt que de la laisser impuissante face au fameux « mur d’argent ».

SP : Or, ce n’est pas l’option qui a été choisie…

LB : En effet, les dirigeants socialistes au pouvoir — Léon Blum et son ministre des Finances, Vincent Auriol, dont j’ai beaucoup étudié les archives et qui a joué un rôle essentiel — n’étaient pas d’accord avec cette stratégie. Ils misaient sur la confiance accordée aux capitalistes : une fois rassurés, ceux-ci reviendraient et investiraient dans l’économie, au lieu de thésauriser ou d’acheter des lingots planqués en Suisse ou en Angleterre. J’ai d’ailleurs retrouvé, parmi ceux qui dissimulaient leur argent en Suisse, un certain Philippe Pétain.

Blum et Auriol ont donc opté pour une politique libérale, une sorte d’orthodoxie monétaire et financière destinée à restaurer la confiance des capitalistes. C’est un aspect généralement méconnu, que les archives permettent de documenter avec précision. Ce choix se révélera catastrophique, dans une situation déjà très lourde, puisque la moitié du budget de la France était alors consacrée au réarmement. À tous égards, la situation économique rendait extrêmement difficile la mise en œuvre des réformes sociales — notamment la lutte contre le chômage : la politique de grands travaux pour embaucher les chômeurs, la création de retraites pour les « vieux travailleurs » comme on disait alors, ou encore le « Fonds national de chômage » destiné à mieux indemniser les sans-emploi, autant de mesures inscrites au programme du Front populaire, ne verront pas le jour. C’est là une limite importante.

SP : Quels autres éléments ont fragilisé le Front populaire ?

LB : Le réarmement, lié à la crainte d’une seconde guerre mondiale. Et surtout, à partir de juillet 1936, la guerre d’Espagne, autre tragédie qui posait là encore une alternative. D’un côté, les communistes, mais aussi de nombreux socialistes révolutionnaires, anarchistes et libertaires, plaidaient pour une intervention française aux côtés des républicains espagnols, et pour un soutien à ce qui n’était pas seulement une guerre civile, mais aussi une révolution. Au minimum — sans nécessairement aller jusqu’à l’intervention militaire, sur laquelle les positions pouvaient varier — il s’agissait de lever l’embargo sur l’Espagne républicaine, afin qu’elle puisse recevoir armes et ravitaillement. Là encore, ce n’est pas le choix de Blum. Une fois de plus, sa décision se prend dans le doute et le tourment — il ne s’agit pas d’une décision prise à la légère, bien au contraire : ce fut pour Blum une véritable déchirure, une meurtrissure.

Mais le résultat est là : non-intervention, embargo, et même interdiction du volontariat international — les Brigades internationales, que tout le monde connaît, sont jugées illégales par ce gouvernement de Front populaire. Cette décision allait également à l’encontre des principaux alliés des socialistes et des radicaux, à savoir les communistes. Décision terrible et tragique, donc. Les archives montrent qu’elle était à la fois motivée par la peur d’une guerre généralisée, par le souci de ne pas heurter le gouvernement britannique — beaucoup plus conservateur et qui ne voyait pas d’un mauvais œil l’arrivée potentielle des franquistes au pouvoir —, et par la peur de l’extension révolutionnaire.

SP : À cela s’ajoute — tu as eu raison d’y insister — le rapport à l’émancipation des peuples colonisés, dont le refus constitue l’un des reculs les plus fondamentaux dans la position politique du Parti communiste, et d’une partie du Parti socialiste. Pourrais-tu revenir sur ces tensions qui affleurent dans les discours et les textes de Blum et d’autres personnes que tu reprends ?

LB : Il ne s’agit même pas ici de parler d’indépendance, ni de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ni d’autodétermination. Il s’agirait, au minimum, d’une politique humaine, progressiste, réformiste, sans même envisager d’étendre aux colonies les grandes conquêtes arrachées par les grèves dans la France hexagonale. Or les mouvements sociaux sont nombreux dans l’empire colonial : grèves, rassemblements, manifestations, qui, dans un premier temps, vont dans le sens du Front populaire, pour l’encourager. Au slogan « Le pain, la paix, la liberté » de la métropole répondait, par exemple en Annam et au Tonkin, « Le riz, la paix, la liberté ». À ce soutien s’ajoutait la simple revendication de droits du travail, face à une répression terrible et à un degré de surexploitation extrême. Ce n’est pas cette voie que choisira le gouvernement de Léon Blum ni ses successeurs.

La politique de Marius Moutet, ministre socialiste des Colonies, est celle du statu quo, voire — comme tu le disais — d’un recul. Certes, la grande mesure portée par le Front populaire est l’abolition du bagne, mais elle s’inscrit dans la longue durée, et pas forcément pour les bonnes raisons : le ministre des Colonies argue que le bagne ne rapporte pas assez, que les bagnards ne sont pas assez efficaces — quarante kilomètres de chemin de fer en trente ans —, et qu’il vaudrait mieux les enfermer dans des cellules en métropole. Quoi qu’il en soit, Moutet se sent complètement impuissant face aux administrateurs coloniaux et au patronal local. Parfois voire souvent, plutôt que de satisfaire les revendications des populations autochtones, il s’appuie sur la répression.

En Indochine, un grand mouvement tente d’organiser un congrès partant des aspirations ouvrières et paysannes : il est interdit. L’Étoile nord-africaine, le parti de Messali Hadj, est dissoute, et plusieurs militants et militantes sont réprimés. On pense à Tạ Thu Thâu, emprisonné et qui fera la grève de la faim, mais Messali lui-même est interpellé, arrêté, emprisonné. Il y a là des reculs importants. Malheureusement, dans les ouvrages sur le Front populaire, la question des colonies est souvent reléguée à un simple paragraphe. C’est vraiment regrettable, tant il est crucial d’aborder cette question de front, avec attention et lucidité, car elle est centrale dans l’étude de la domination blanche. Cela permet également une clarté de vue nécessaire pour notre époque actuelle.

SP : Ce qui m’a frappée dans ta reconstruction, c’est la manière dont apparaît, dès 1936-1937-1938, le lien entre émancipation des femmes et émancipation des peuples colonisés — ce lien qui est souvent souligné pour une période successive de luttes, celle des années 1960-1970. On le voit ici se nouer par en bas, dans le cadre historique du Front populaire — non pas dans celui du gouvernement —, comme un véritable angle mort de l’histoire jusqu’alors, qui se révèle de façon presque éclairante. Peux-tu revenir sur cet aspect ?

LB : Sur les femmes, justement. Il est très frappant de constater que le programme du Front populaire ne dit quasiment rien à leur sujet. Il faut ici revenir à notre prémisse, évoquée tout à l’heure : il s’agit d’une alliance avec le Parti radical. Or, beaucoup de dirigeants radicaux sont horriblement misogynes. Du coup, ce que porte alors le mouvement féministe — très puissant en France, comme il l’est ailleurs, et notamment en Espagne, où le gouvernement de Front populaire espagnol soutient immédiatement le droit de vote des femmes et l’égalité civique entre les sexes — ne trouve aucun écho ici. Léon Blum ne souhaite pas trop s’en préoccuper : ce n’était pas, dit-il, au programme. Le droit de vote des femmes ne sera donc pas mis à l’ordre du jour, même si une proposition de loi est votée à l’unanimité, de manière assez hypocrite, par la Chambre des députés. Hypocrite, en effet, parce que les députés savent très bien que les sénateurs ne porteront jamais cette question. La réforme est donc complètement abandonnée.

On voit ainsi, comme tu l’indiquais, un véritable parallèle entre la lutte pour l’égalité et l’émancipation des femmes et la lutte pour l’égalité du côté des peuples autochtones dans l’empire colonial. Au point que, sur le terrain colonial, on trouve souvent dans les manuels la référence à un certain projet, dit Blum-Viollette, portant sur l’Algérie : il s’agit d’accorder la citoyenneté française à quelque vingt mille hommes algériens triés sur le volet. Ce projet va susciter des oppositions de toutes parts. Du côté des colonialistes, des racialistes et des xénophobes, il est évidemment hors de question d’envisager que des Algériens, des Arabes, deviennent citoyens. Et du côté des militants et militantes anticoloniaux — je pense en particulier, en Algérie, à Messali Hadj, déjà cité —, on est vent debout contre ce projet, perçu comme une manière de diviser le peuple algérien et de mener une politique parfaitement bourgeoise en ne reconnaissant qu’une prétendue « élite indigène ».

FRANCE – CIRCA 1935: Young French feminists demonstrate with the posters that state: « French Women want to vote ». Paris. Photograph. Around 1935. (Photo by Imagno/Getty Images)

Pour terminer sur l’articulation entre lutte pour l’égalité femmes-hommes et lutte anticoloniale, il faut aussi rappeler que le mouvement féministe lui-même se divise. Un certain nombre de féministes, malheureusement, voient d’un mauvais œil les projets d’émancipation par la citoyenneté aux colonies, estimant qu’il ne serait pas normal que des hommes algériens aient le droit de vote alors que les Françaises ne l’ont pas — et elles avancent parfois des arguments parfaitement xénophobes, voire racistes. Ce n’est évidemment pas le cas de toutes. Je cite ainsi un certain nombre de figures, comme la philosophe Simone Weil, mais aussi bien des militantes socialistes, anarchistes ou révolutionnaires, à l’instar d’Andrée Viollis, militante anticolonialiste de toujours et également féministe, ou encore de Gabrielle Duchêne, à la tête de l’Union des femmes contre la guerre et contre le fascisme, qui défend l’émancipation pour toutes et tous, dans les colonies comme parmi les femmes. On voit là des contradictions qui travaillent encore en profondeur jusqu’aux mouvements qui se veulent émancipateurs.

SP : Je ne vais pas prendre trop de ton temps — encore deux questions avant la conclusion. La première porte sur la place que tu accordes, dans le chapitre intitulé La haine (sauf erreur), à l’extrême droite et au rôle de ses différents mouvements — dont certains très puissants en nombre de membres — dans cette France qui arrive au bout de l’expérience, ce que tu appelles joliment « l’usure de l’élan » du Front populaire. Ce qui m’a frappée, c’est que tu mobilises l’idée de champ magnétique, qui me pose un peu problème : elle suggère que l’on est attiré par le fascisme ou le nazisme sans véritable volition, sans adhésion explicite à ce discours. Peux-tu nous donner ton cadre de compréhension de cette extrême droite ?

LB : On l’a dit tout à l’heure, le Front populaire est avant tout un front antifasciste, qui s’accompagne d’un programme social pour offrir une alternative à l’emprise de la fascisation. Ce front analyse aussi — du moins dans ses composantes les plus radicales — que le fascisme est véritablement « l’Internationale de la mort », pour reprendre une expression de Daniel Guérin, alors militant à la Gauche révolutionnaire au sein du Parti socialiste.

On sait bien que le fascisme, c’est notamment la destruction du mouvement ouvrier organisé, la mort des syndicats, la répression tous azimuts, l’élimination des partis ouvriers et de tout ce qui fait les solidarités populaires. On sait aussi que les premiers camps de concentration ouverts dès février 1933 dans l’Allemagne nazie l’ont été d’abord et avant tout pour des militantes et militants syndicalistes, anarchistes, libertaires, communistes et socialistes. Il faut donc y faire face.

Et il existe alors un degré de haine que l’on imagine mal aujourd’hui, même s’il persiste malheureusement sous d’autres formes. On a souvent en tête la fameuse formule « plutôt Hitler que le Front populaire ». Cette formule a été utilisée d’abord par des militants communistes allemands, justement pour montrer que, y compris en France, une partie de la droite et l’extrême droite voient Hitler d’un très bon œil et nourrissent une véritable détestation à l’égard de la gauche. Cette détestation tient à ce que la gauche représente toujours, à leurs yeux, une mise en cause de l’ordre social, de l’ordre moral, de l’ordre économique, de l’ordre de la propriété. Et là-dessus se greffe une haine xénophobe, raciste et antisémite, particulièrement dirigée contre Léon Blum, mais aussi contre certains ministres.

SP : Peux-tu nous en dire plus sur les formes que prend haine?

LB ÷ Cette haine va très loin. Quelques mois avant son arrivée au pouvoir, Léon Blum a failli être lynché : le 13 février 1936, lors d’une attaque spontanée par des membres de ligues d’extrême droite, il aurait pu y perdre la vie. Incarnation de cette haine féroce, Charles Maurras, dirigeant fondateur de la l’Action française — une ligue antirépublicaine qui hait la démocratie un peu comme Mussolini la haïssait également, jugeant que c’était un régime « de faibles » et assumant la notion de totalitarisme forgée par Giovanni Amendola, lui-même assassiné par les fascistes —, dit qu’il faut « fusiller Blum, mais dans le dos ». La ligue dite Solidarité française, quant à elle, déclare que. dès l’arrivée au pouvoir, à six heures du matin, on interdira toute la presse ouvrière, à sept heures, on dissoudra la franc-maçonnerie, et à huit heures on fusillera Blum. Il y a donc de véritables appels au meurtre.

Dans ces rangs, l’idée qui prévaut, c’est que Franco, Mussolini et Hitler sont absolument préférables à la gauche. Du coup, en plus du «mur d’argent», c’est un véritable «mur de papier» qui se dresse contre le Front populaire. On parle de mur d’argent à propos des capitalistes et grandes fortunes qui fuient la France ; mais il y a aussi un mur de la presse tenue par des milliardaires. La situation, malheureusement, n’a guère changé depuis. Entre-temps, le Conseil national de la résistance (CNR), tirant les leçons de cette expérience, indiquait dans son programme qu’il fallait « mettre les médias à l’abri des puissances de l’argent ». À l’époque déjà, des milliardaires détenaient une grande partie de la presse, qui vomissait littéralement sa détestation du Front populaire. Autant d’obstacles supplémentaires.

Pour terminer sur ce point, on peut revenir sur une certaine candeur de Léon Blum. Il croit pouvoir s’adresser à la droite, et même, à un moment, il se dit qu’il faudrait constituer un gouvernement d’union sacrée, parce qu’il y a le risque de guerre, et qu’avant toute chose — même si « nous » sommes de gauche et « eux » de droite — ce qui nous tient en commun, c’est le civisme, le patriotisme, l’honneur de la France et sa défense. Évidemment, il sera bien déçu, et même désillusionné. C’est comme s’il ne comprenait pas, d’une part, que les capitalistes n’ont pas non plus de patrie, tout comme, selon Marx, les prolétaires et les internationalistes ; et, d’autre part, que la droite n’a aucun intérêt à s’allier avec cette gauche, puisqu’elle veut à toute force la chasser du pouvoir — à commencer par les communistes.

À l’époque déjà, des milliardaires détenaient une grande partie de la presse, qui vomissait littéralement sa détestation du Front populaire. Autant d’obstacles supplémentaires.

SP : Une toute dernière question — puisque c’est une histoire pour aujourd’hui. Tu accordes, dans la coda de ton livre, une place particulière à la gauche révolutionnaire : peux-tu nous expliquer pourquoi elle surgit précisément en clôture, et ce que tu as voulu signifier par cette présence ? Et peut-être, pour conclure, revenir sur ce que tu dis très bien à la fin : qu’au-delà des reculs et des déceptions, le Front populaire a survécu comme imaginaire incarné. Quelle est, selon toi, l’importance du Front populaire aujourd’hui — dans nos imaginaires, mais aussi dans ce qu’il peut nous dire politiquement ?

LB : J’ai en effet choisi une forme un peu particulière, que j’ai appelée coda — un peu comme en musique, lorsqu’on reprend une œuvre sur la même partition, mais en déclinant les thèmes autrement, en les modifiant légèrement. C’est donc un dernier chapitre qui relit la période au prisme de ces gauches révolutionnaires, qu’elles soient libertaires, anarchistes, trotskistes, dissidentes du Parti communiste ou minoritaires de la SFIO — à l’instar de la Gauche révolutionnaire, qui finira d’ailleurs exclue du Parti socialiste. En France on connaît surtout Marceau Pivert, qui était l’un des dirigeants de cette Gauche révolutionnaire et a entretenu une importante correspondance avec Trotsky — avec des divergences, mais aussi de réelles proximités. On le connaît surtout par une formule qu’il a employée en mai 1936 : « tout est possible ». À quoi une partie des dirigeants communistes répondait : « Non, tout n’est pas possible ». Évidemment, Pivert ne se réduit pas à cette formule : sa pensée était bien plus profonde, bien plus réfléchie stratégiquement.

Il faut souligner que, dans toutes ces organisations révolutionnaires, il ne s’agit pas de dire « ça y est, c’est la révolution maintenant ». Pivert lui-même, dans ce célèbre article de mai 1936, ne dit pas qu’il faut basculer dans la révolution, arracher toute la propriété privée des moyens de production et passer à une République des soviets : pas du tout. Il dit qu’il faut profiter de l’intensité de la lutte de classes, s’appuyer sur ces grèves pour arracher le maximum de conquêtes et engager un bras de fer efficace avec les puissances de l’argent, le patronat, les capitalistes.

Et c’est bien par cette forme d’auto-organisation qu’on y parviendra. Pivert n’est pas le seul à le penser : c’est la matrice stratégique commune à toutes ces organisations, anarchistes, trotskistes, communistes dissidents critiques du stalinisme. Or, c’est l’inverse de ce que voit et fait Blum — pour qui, comme le dira Maurice Thorez, « il faut savoir terminer une grève ». On retient souvent cette formule dans la bouche de Thorez, mais c’est en réalité la ligne du gouvernement de Front populaire dans son ensemble : il faut terminer les grèves. À l’inverse, tous ces groupes — qui ne sont pas des stratèges en chambre, mais des militants et militantes de terrain, pleinement investis dans les luttes et les grèves — veulent dans un premier temps faire confiance au Front populaire. Ils ne sont pas dans le rejet : ils interpellent, ils travaillent au sein de cette conflictualité de tous les instants, parce que la lutte de classes est permanente pendant toute cette période. Et c’est précisément cette conflictualité qui rend possibles les grandes conquêtes déjà citées.

SP : Peux-tu préciser ?

LB : Les congés payés, c’est gigantesque : pour aller dans le sens de ta question sur le bilan, c’est incroyable, parce qu’à l’époque c’est un parfait oxymore — congés et payés, ça ne va pas ensemble. C’est, à mon sens, une véritable révolution anthropologique. Encore faut-il pouvoir les mettre en œuvre concrètement : tout un chapitre montre la résistance patronale de tous les instants, sur tous les sujets — réduction du temps de travail, conventions collectives, etc. Ces gauches révolutionnaires — ou radicales, pourrait-on dire, puisqu’elles ne réclament pas la révolution immédiate, mais sont radicales en ce qu’elles veulent aller le plus loin possible à la racine du système — proposaient des alternatives et surtout estimaient que face à la puissance du capital et la loi implacable du marché, il fallait s’appuyer sur la lutte de classes au lieu de vouloir la canaliser.

Cela nous fait encore réfléchir aujourd’hui. Pour elles, la position du gouvernement glisse plutôt vers une forme de collaboration de classes — ce sont les termes posés à l’époque. Et surtout, ce n’est pas du fétichisme de leur part : ni fétichisme de la grève ni lutte pour la lutte. C’est avant tout que rien n’est efficace si l’on ne s’appuie pas sur le mouvement social, faute de quoi on ne peut que recevoir l’hostilité d’un patronat qui reprend confiance. Je l’ai vraiment beaucoup vu dans les archives : dès que les patrons comprennent que le nouveau gouvernement de Front populaire n’est pas favorable à une grève généralisée et à un rapport de force intense, ils relèvent la tête, veulent discuter sur tout, et se réorganisent, se renforcent, consolident leur propre organisation pour mener à leur tour la lutte de classes — mais de leur point de vue de classe à eux.

SP : Pour terminer sur les hypothèses stratégiques que l’on peut en tirer pour aujourd’hui…

LB : Je peux reprendre, sous un autre angle, les trois thématiques évoquées tout à l’heure. D’abord, le front antifasciste, et la nécessité d’une unité forte, puissante, capable d’analyser très précisément les programmes des extrêmes droites — qu’elles soient au pouvoir ou pas encore — pour démontrer aux classes populaires et aux classes moyennes qu’il s’agit d’une véritable imposture, d’une forfaiture, d’une escroquerie totale. Ce ne sont pas des partis favorables aux intérêts des classes populaires : c’est exactement l’inverse. Ce sont des partis profondément capitalistes, souvent libéraux au sens économique du terme, qui veulent pousser encore plus loin la logique libérale de la droite. Le front antifasciste est nécessaire, et il doit nous aider à dépasser les divisions qui déchirent la gauche dans des querelles partisanes — qui ont leurs fondements et leur raison d’être, mais ne sont pas à la hauteur de l’histoire ni de la situation dramatique que nous vivons.

Deuxièmement, il s’agit de ne pas s’en remettre sans cesse aux directions, mais plutôt miser sur l’auto-organisation. Partout où l’on est, dans des comités, des collectifs, ne pas se laisser déposséder de ces luttes, ne pas se contenter d’attendre des dirigeants. Être cette force qui interpelle les directions, dans un mouvement puissant, accompagné d’une lutte intense. Si le Front populaire résonne encore dans notre mémoire, c’est précisément en raison de l’ampleur de la grève généralisée et de la joie qui a été ressentie à cette époque-là. C’est elle qui a permis d’arracher ces grandes conquêtes sociales dont nous bénéficions encore aujourd’hui. On ne peut pas faire de l’uchronie si facilement, mais imaginons qu’il n’y ait pas eu de grève en mai-juin 1936 : il n’est pas très compliqué de penser que le programme du Front populaire, plutôt minimal — disons rooseveltien, keynésien —, se serait simplement appliqué tel quel, sans donner lieu à ces grandes conquêtes.

Troisième et dernier aspect : oui à une alliance, à une unité profonde, mais à une unité de gauche, et non avec une fausse «gauche», toujours prête à se retourner contre ses alliés et à leur porter un coup de poignard dans le dos. Ce fut le cas de l’aile droite du Parti radical à l’époque : face à elle, le gouvernement Blum a énormément cédé, sur quantité de mesures — le budget, les colonies, les droits des femmes, etc. Tout cela à la fois, pour ne pas trop effrayer les classes possédantes, mais aussi pour ne pas trop effrayer le Parti radical — les deux sont en partie liés. Aujourd’hui, en France, cela signifie ceci : le Parti socialiste est divisé. Globalement, il y a plutôt une aile gauche, qui a participé au Nouveau Front populaire — y compris certes François Hollande, dont on ne sait trop ce qu’il venait y faire et qui, à mon avis, n’y avait pas sa place ; et il y a la droite du Parti socialiste, complètement poreuse au macronisme et plus largement à la politique de droite, libérale.

On sait bien que, comme beaucoup de partis dits sociaux-démocrates ou sociaux-libéraux — je ne sais pas bien en fait ce qu’ils ont encore de «social» —, le Parti socialiste a mis en œuvre, lorsqu’il était au pouvoir, des politiques libérales. Donc oui à une alliance, à une union des gauches, mais à une union qui sache aussi tracer un périmètre cohérent et conséquent, afin que le programme et le projet soient efficaces et surtout porteurs d’une émancipation réelle. C’est le meilleur moyen d’éviter de profondes déceptions, ces désillusions dont on sait combien elles peuvent faire le jeu du fascisme.

Inscrivez-vous à la newsletter de notre site Marx21.ch
Votre adresse de messagerie est uniquement utilisée pour vous envoyer notre lettre d'information ainsi que des informations concernant nos activités. Vous pouvez à tout moment utiliser le lien de désabonnement intégré dans chacun de nos mails.
Share This