Nous reproduisons en traduction française un dossier publié par la revue espagnole en ligne Sin Permiso, le 8 mars 2026, qui décrit la dérive des démocraties représentatives d’Europe occidentale vers des régimes de plus en plus répressifs et autoritaires. À ce propos, nous renvoyons aussi au rapport de Civicus Monitor, People Power Under Attac, paru le 9 décembre dernier.

Allemagne : lois anti-mafia contre les manifestant·es climatiques

Sebastiano Canetta

Ils sont traités comme s’ils appartenaient à une mafia. Le tournant qualitatif dans la répression des manifestations en Allemagne a commencé avec le « procès collectif » à Potsdam contre les militants de Letzte Generation (Dernière génération) [des activistes climatiques, NdT], accusés par le parquet d’appartenir à une véritable organisation criminelle se livrant à des délits en série, et s’est terminé sur le bureau du ministre de l’Intérieur du gouvernement Merz.

Le ministre promeut un plan (pour l’instant uniquement sur le papier) visant à transformer l’Office pour la protection de la Constitution (BfV), l’agence fédérale chargée de surveiller les groupes politiques extrémistes, en un service de renseignement à part entière, doté de larges pouvoirs pour opérer en coulisses, protégé par la même immunité que celle qui couvre les deux autres agences de renseignement nationales.

C’est ainsi que se développe la nouvelle double offensive de la République fédérale, menée par le chancelier de la CDU : un nouveau petit pas vers une politique de musellement de la dissidence, mais aussi et surtout un nouveau pas en arrière pour l’État de droit, même si, techniquement, tout reste strictement dans les limites légales.

Dimanche, pour la première fois, le tribunal de district de Potsdam a officiellement engagé la première procédure judiciaire marquée par cette nouvelle approche contre des militant·es de Letzte Generation Deutschland.

Cinq membres de cette ONG devront être jugés avant la fin de l’année pour « appartenance à une organisation criminelle ».

Le tribunal de la capitale du Brandebourg est donc le premier en Allemagne à invoquer l’article 129 du code pénal contre des manifestant·es, une loi essentiellement destinée à lutter contre les organisations mafieuses.

Cela crée un précédent qui s’étendra à tout le pays.

Outre Potsdam, d’autres procès parallèles contre Letzte Generation sont en cours dans les Länder. Les parquets de Flensburg et de Munich ont également engagé des poursuites sur la base du même article de la loi.

« Nous sommes à un moment décisif », a déclaré la porte-parole de Letzte Generation, Carla Hinrichs, au journal taz. Elle a également été traduite en justice pour des actes de désobéissance civile en Bavière au nom de la protection de l’environnement.

Jamais auparavant des accusations aussi graves n’avaient été portées contre des manifestations non violentes, armées uniquement de colle et de peinture.

Cela va de pair avec le programme du ministre de l’Intérieur de la CSU, Alexander Dobrindt, qui s’efforce actuellement de doter le BfV avant tout de « capacités opérationnelles », arguant que « la simple collecte d’informations ne suffit plus pour un service moderne ayant des capacités de contre-espionnage ».

Après tout, dès la mi-décembre 2025, le chancelier Friedrich Merz avait annoncé au Bundestag que son gouvernement avait l’intention d’étendre les pouvoirs des autorités de sécurité. Et les « menaces » auxquelles il entend faire face ne proviennent pas uniquement de la Russie.

* il manifesto global, 16 février 2026

Sebastiano Canetta est un journaliste indépendant. Il collabore au quotidien il manifesto. Il a publié, en collaboration avec Ernesto Milanesi, plusieurs ouvrages d’investigation sur des questions politico-économiques italiennes, tels que « Pesci in barile. Romanzo sul sistema degli « eletti » » (Manifestolibri, 2005), « Cosa Loro. I Serenissimi della Compagnia delle Opere » (Manifestolibri 2011) et « LegaLand. Miti e Realtà del Nord Est (Esplorazioni) » (Manifestolibri, 2010).

Italie : un avertissement du passé 

Francesco Pallante

Lors de manifestations organisées dans des lieux publics, ou même dans des lieux ouverts au public, les personnes considérées comme « dangereuses » peuvent être placées en détention préventive par les forces de l’ordre pendant une durée maximale de 12 heures sans autorisation judiciaire.

En considérant cette nouvelle mesure, qui fait partie d’un autre décret sur la sécurité, je me suis souvenu de l’histoire de mon arrière-arrière-grand-père Giovanni Ferrero, socialiste turinois et barbier de profession, dont le salon n’était pas loin du lieu où se sont déroulés les violents événements de samedi dernier [Manifestation du 8 février contre les jeux olympiques d’hiver, contre le déploiement d’ICE en Italie, conte la présence d’Israël dans les compétitions et contre les incidences environnementales de cette manifestation sportive, NdT].

Contrairement à la poignée de manifestants qui se sont affrontés avec la police, mon arrière-arrière-grand-père Giovanni était un homme pacifique. Il assistait aux réunions de son cercle politique et offrait un bol de soupe, ainsi qu’un rasage et une coupe de cheveux, à ses camarades qui venaient de sortir de prison. Il était radical dans ses idées, mais avait un caractère non violent. Pourtant, chaque fois que le roi avait un engagement public prévu à Turin, les carabiniers se présentaient préventivement à la porte de son établissement avec les mêmes mots : « Giuanin, a l’è ura » (« Giovannino, c’est l’heure »). Et il les suivait docilement jusqu’à la cellule de sécurité, où il restait enfermé pendant quelques jours, jusqu’à ce que le roi, après avoir rempli ses obligations publiques, revienne sain et sauf dans ses palais.

Cette histoire m’a toujours ému, depuis mon enfance. Bien sûr, à l’époque, je ne connaissais rien au droit constitutionnel. Cependant, ce lointain parent, emprisonné par la police non pas pour avoir fait quelque chose de mal, mais simplement pour les idées qu’il professait et qu’il ne craignait pas d’exprimer ouvertement, m’a toujours semblé être un petit symbole de l’injustice du monde. Aujourd’hui encore, j’imagine parfois Giuanin, le regard résigné, laissant sa brosse et son rasoir, prenant la petite valise qu’il avait préparée pour l’occasion et suivant dignement les carabiniers jusqu’à la caserne. Et qui sait combien d’autres comme lui.

En grandissant, en étudiant, en effectuant des recherches et, finalement, en enseignant le droit constitutionnel, j’ai appris à replacer cette histoire lointaine du XIXe siècle dans un cadre théorique. Le socialiste Giovanni Ferrero a été victime de l’utilisation arbitraire des mesures préventives administratives que le Statut Albertin autorisait aux autorités de sécurité publique. Ces mesures étaient fondées sur des soupçons et visaient à prévenir des actions qui, dans le cas de Giuanin (et qui sait combien d’autres), ne lui auraient jamais traversé l’esprit. Il suffisait d’être lié à un certain milieu politique, ou même simplement à un idéal particulier, pour perdre les droits que le Statut avait formellement proclamés.

L’article 26 de la Charte albertine était clair : « La liberté individuelle est garantie. Nul ne peut être arrêté ou jugé, sauf dans les cas prévus par la loi et selon les formes qu’elle prescrit ». Cependant, la liberté individuelle des socialistes – et pas seulement la leur – était à la merci de l’arbitraire de la police.

Cela semble incroyable, mais c’est le passé auquel le gouvernement Melloni veut nous ramener avec la réintroduction de la détention préventive, un passé qui a ensuite été poussé à l’extrême par le régime fasciste avec l’institution du confino (exil et confinement). Cette détention est une mesure qui porte ouvertement atteinte à la liberté individuelle (tant par l’absence de critères spécifiques pour son application, en violation du principe de légalité, que par l’intervention du pouvoir judiciaire uniquement a posteriori : une sorte de règle de « consentement tacite » appliquée à la liberté individuelle), ainsi qu’à la liberté de réunion, qui ne peut être soumise à une autorisation préalable.

En résumé, il ne s’agit pas simplement d’un retour au passé en matière de droit pénal. Le droit constitutionnel lui-même, dans son essence libérale, risque d’être bafoué. Ce qui marque la transition entre les constitutions du XIXe siècle et celles du XXe siècle, c’est précisément la reconnaissance que tous les pouvoirs publics, y compris le pouvoir législatif, sont soumis à la Constitution. Les constitutions du XIXe siècle proclamaient des droits, mais ne les garantissaient pas, permettant au pouvoir politique de les suspendre sans restrictions particulières. La garantie des droits est la marque distinctive des constitutions du XXe siècle, qui confient cette tâche délicate — défendre les droits des citoyens contre d’éventuels abus du pouvoir politique — au pouvoir judiciaire. C’est pourquoi l’autonomie et l’indépendance de ce dernier sont si précieuses.

En résumé, pour la droite, même la réforme constitutionnelle du pouvoir judiciaire n’est pas suffisante : l’objectif est d’annuler sa fonction. Tout comme à l’époque de mon arrière-arrière-grand-père Giuanin.

* il manifesto global, 16 février 2026

Francesco Pallante est professeur associé de droit constitutionnel à l’université de Turin. Il collabore au quotidien il manifesto et il est membre du Conseil de direction de Libertà e Giustizia.

Royaume-Uni : le verdict sur Palestine Action rend hommage aux courageux et fait honte aux complices

Owen Jones

C’est un jour d’humiliation pour ceux qui ont facilité le génocide d’Israël à Gaza, et un moment de réhabilitation pour ceux qui se sont opposés au « crime des crimes ». Il convient de souligner ce que la Haute Cour de Londres a jugé aujourd’hui illégal : la décision de notre gouvernement de placer le groupe d’action directe Palestine Action sur le même plan juridique qu’Al-Qaïda et l’État islamique. D’un point de vue juridique, le simple fait de manifester son soutien à ce groupe exposait à des peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 14 ans. Les conséquences ? Plus de 2 700 personnes arrêtées pour avoir brandi des banderoles contre le génocide et en soutien à Palestine Action, dont beaucoup de personnes âgées, parmi lesquelles un prêtre octogénaire à la retraite.

Personne qui commet des actes criminels pour des motifs politiques n’imagine qu’il échappera à l’arrestation. Comme le précise clairement le jugement du tribunal, le droit pénal habituel continue de s’appliquer à ces actes. Mais lorsqu’un gouvernement qualifie de « terroristes » des mouvements qui, aussi désordonnés soient-ils, ne sont manifestement pas des mouvements terroristes, cela crée un précédent alarmant. Comme l’a reconnu le tribunal, l’interdiction porte atteinte aux droits à la liberté d’expression, à la liberté de réunion pacifique et à la liberté d’association. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour voir comment un futur gouvernement Reform UK pourrait tirer parti de ce précédent (dans l’état actuel des choses, l’interdiction du groupe reste en vigueur, ce qui laisse au gouvernement le temps de faire appel).

Le jugement des juges a fait valoir que l’action directe menée par Palestine Action va au-delà de la désobéissance civile. En effet, elle vise à causer des dommages matériels, principalement à détruire des équipements appartenant au fabricant d’armes israélien Elbit Systems. D’accord, mais dans ce cas, les suffragettes n’étaient pas non plus un mouvement de désobéissance civile. Aujourd’hui, elles sont considérées comme des saintes laïques, louées par certains des mêmes députés qui ont voté en faveur de l’interdiction de Palestine Action, alors que leurs tactiques étaient beaucoup plus extrêmes. N’oublions pas que les suffragettes posaient des bombes, incendiaient des domiciles privés et allaient même jusqu’à tuer certaines personnes.

Action de protestation contre l’entreprise d’armement israélienne Elbit System

Le jugement de l’histoire sur ce mouvement est clair : le plus grand crime était la privation des droits des femmes. Leurs actions sont vues à travers ce prisme.

Dans ce cas, une commission indépendante de l’ONU, des spécialistes du génocide et des ONG allant d’Amnesty International à Médecins sans frontières ont conclu qu’Israël avait commis un génocide contre le peuple palestinien. La Cour pénale internationale (CPI), dont le Royaume-Uni est membre fondateur, a émis des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité présumés. La Grande-Bretagne fournit des composants essentiels pour les avions de combat israéliens, partage des renseignements  et autorise ses citoyens à combattre dans l’armée israélienne.

Dans l’abstrait, comment une personne raisonnable répondrait-elle si on lui demandait : « Si vous avez des raisons valables de conclure que votre propre gouvernement facilite un génocide – le crime des crimes –, devriez-vous faire tout votre possible pour l’arrêter, même si cela signifie enfreindre la loi ? » Il ne fait aucun doute que cette question a été débattue par les jurys anglais, qui ont à plusieurs reprises acquitté les militants de Palestine Action traduits en justice. Il n’est pas surprenant que le gouvernement veuille mettre un terme aux procès devant jury.

Notre ministre de l’Intérieur, Shabana Mahmood, a déclaré qu’elle « se battrait » contre le verdict devant la cour d’appel. Il convient de noter que, selon la correspondance publiée entre elle et Peter Mandelson, le collègue de cabinet de Mahmood, Wes Streeting, a déclaré l’année dernière : « Israël commet des crimes de guerre sous nos yeux ». De plus, il y a plus de dix ans, Mahmood a manifesté contre l’offensive israélienne contre Gaza, qui, aussi horrible fût-elle, était loin d’atteindre l’ampleur du génocide actuel.

Il est incroyable de croire que Mahmood ne partage pas la conclusion de Streeting selon laquelle Israël a commis des crimes de guerre, car le nier revient à souscrire à la théorie de la Terre plate. Le gouvernement britannique refuse d’affirmer l’évidence, car cela lui imposerait des obligations légales. Pour commencer, il ne serait pas légal de fournir des composants essentiels d’avions de combat à un État qui commet des crimes de guerre. C’est pourquoi l’ancien ministre des Affaires étrangères est revenu sur ses propos l’année dernière lorsqu’il a qualifié le blocus de Gaza par Israël de ce qu’il est : une violation du droit international.

En résumé, détruire l’équipement d’un fabricant d’armes israélien n’est pas légal, mais armer un État qui commet des crimes de guerre et, en fait, perpétue un génocide ne l’est pas non plus. Que devons-nous considérer comme le plus grave ?

C’est une question importante à laquelle il faut répondre. Après que Palestine Action ait vandalisé le complexe de golf Turnberry de Donald Trump en Écosse en mars 2025, avant que le groupe ne soit interdit, le président les a qualifiés de « terroristes » et a exprimé son espoir qu’ils soient « traités avec sévérité ». Nous savons également que Trump a discuté à deux reprises avec notre Premier ministre au sujet de Palestine Action. Le contenu de cette conversation doit être révélé afin de déterminer si l’interdiction a été discutée.

Le fait que seuls 26 députés aient voté contre cette législation illégale en dit long sur notre classe politique sans âme et lâche. Mais ceux qui ont facilité le génocide devraient commencer à paniquer. Les suffragettes, malheureusement, ne disposaient pas à l’époque de décisions de justice en leur faveur, et leur cause était — aussi absurde que cela puisse paraître — controversée. Les femmes n’ont obtenu le droit de vote à part entière qu’en 1928, et la canonisation des suffragettes n’a eu lieu que des décennies plus tard.

Mais les sondages montrent que l’opinion publique britannique estime que l’attaque d’Israël contre Gaza n’est pas justifié, soutient un embargo sur les armes et des sanctions contre Israël, et approuve l’arrestation de Netanyahu. Les sondages montrent qu’aux États-Unis, la moitié des Américains pensent qu’Israël a commis un génocide, et un peu plus d’un tiers ne sont pas d’accord avec cette affirmation. Le fait que la CPI ait émis des mandats d’arrêt malgré la pression occidentale colossale est un autre signe de la direction que prend tout cela.

Il est évident que le génocide commis par Israël restera dans les mémoires comme l’un des grands crimes de notre époque. Les complices seront condamnés par l’histoire et pourraient un jour être traduits en justice. Ceux qui ont été arrêtés pour avoir brandi des pancartes seront reconnus comme de courageux combattants contre le pire crime qui puisse exister. Que Mahmood gagne ou perde son appel, l’heure de rendre des comptes approche.

* The Guardian, 13 février 2026

Owen Jones est essayiste et journaliste. Il est l’auteur d’ouvrages tels que Chavs : The Demonization of the Working Class, Londres, Verso, 2020 et The Establishment : And how They Get Away With It, Allen Lane, 2014.

Inscrivez-vous à la newsletter de notre site Marx21.ch
Votre adresse de messagerie est uniquement utilisée pour vous envoyer notre lettre d'information ainsi que des informations concernant nos activités. Vous pouvez à tout moment utiliser le lien de désabonnement intégré dans chacun de nos mails.
Share This