Vaincre Trump : les contradictions à l’origine du trumpisme demeurent sans réponse

À l’heure où nous bouclons, les résultats des élections de mi-mandat ne sont pas encore connus. Mais quelle que soit l’issue de ce scrutin, les analyses d’Adolph Reed Jr. ne perdent rien de leur actualité : en refusant de réduire la politique américaine à une affaire de personnalités ou de blocs démographiques, il trace une perspective qui dépasse largement le calendrier électoral, celle d’une politique de classe capable d’offrir sécurité et bien-être à l’ensemble des travailleurs. (Marx21)

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Alors que les élections de mi-mandat du 3 novembre approchent aux États-Unis, des questions fondamentales persistent quant aux fondements politico-économiques du trumpisme, à la pérennité du nationalisme autoritaire et à la capacité déclinante de la gauche américaine à proposer une alternative transformatrice. Dans cet entretien approfondi avec le Centre européen d’études sur le populisme (ECPS), Adolph Reed Jr., professeur émérite de sciences politiques à l’université de Pennsylvanie et professeur invité d’honneur en sciences politiques au Mount Holyoke College, propose une critique ancrée dans l’histoire du trumpisme, du néolibéralisme, des politiques raciales et de l’érosion de l’organisation politique de la classe ouvrière.

Figure parmi les plus singulières de la pensée politique américaine, le professeur Reed conteste les interprétations qui privilégient les personnalités politiques, les identités démographiques ou les étiquettes idéologiques au détriment des contradictions structurelles de la démocratie capitaliste. Plutôt que de se demander si le trumpisme relève du populisme ou du fascisme, il met l’accent sur ses conséquences politiques et sur les conditions matérielles qui le sous-tendent. « Le trumpisme est clairement une forme d’autoritarisme », affirme-t-il, tout en observant qu’il reste vaguement lié aux tendances autoritaires qui émergent en Europe et en Amérique latine.

Surtout, le professeur Reed met en garde contre l’idée que le départ de Trump suffirait à faire disparaître les forces politiques associées à sa présidence. « Les contradictions structurelles sont là pour durer », insiste-t-il, voyant dans la relation de plus en plus tendue entre l’accumulation capitaliste et la légitimation politique une tension constitutive des démocraties néolibérales. Tant que ces contradictions ne seront pas affrontées au moyen d’un projet politique alternatif capable d’apporter sécurité et bien-être, avertit le professeur Reed, « la menace d’une autre version du trumpisme sera toujours là ».

L’entretien revient également sur la critique, de longue date, que le professeur Reed adresse aux explications relevant du réductionnisme racial du comportement politique et des inégalités. Contestant l’idée que les catégories raciales constitueraient des groupes politiques cohérents, il affirme que les sciences sociales contemporaines ont « plus ou moins délibérément fait disparaître la classe et l’économie politique de notre compréhension de la politique américaine ». Son approche historiquement située du racisme et de la suprématie blanche remet en cause les explications qui dissocient les idéologies raciales des intérêts matériels, des structures institutionnelles et de la mobilisation politique.

Abordant le socialisme démocratique, le professeur Reed revient sur son implication dans les deux campagnes présidentielles de Bernie Sanders et sur les limites organisationnelles qui ont restreint leur potentiel de transformation. « La transformation sociale ne peut pas être atteinte uniquement par le biais des élections, à moins qu’elle ne repose sur une base organisationnelle solide », constate-t-il. Malgré ces revers, il identifie le scepticisme croissant des salarié·es à l’égard du capitalisme comme la preuve d’une évolution des possibilités politiques.

En fin de compte, le professeur Reed soutient que, pour lutter contre l’autoritarisme et le néolibéralisme, il faut une organisation soutenue au-delà des cycles électoraux. Son message central met l’accent sur la reconstruction patiente de la solidarité de la classe ouvrière, des capacités institutionnelles et d’une politique universaliste. Comme il le conclut : « Il faut être capable de se concentrer à la fois sur ce qu’il faut faire pour endiguer l’hémorragie dès maintenant, afin d’empêcher que la situation ne s’aggrave, et sur la direction que nous essayons de prendre à long terme. »

Le trumpisme est clairement une forme d’autoritarisme

Selcuk Gultasli, ECPS (SG) : Professeur Reed, bienvenue et merci de vous joindre à nous. Permettez-moi de commencer par la manière dont nous devrions conceptualiser le trumpisme lui-même. Vous avez récemment fait explicitement référence à la montée du « fascisme trumpiste » et, ailleurs, décrit le trumpisme comme la « pointe de lance » d’une internationale fasciste plus large. Dans le même temps, une grande partie de la littérature en sciences politiques analyse Trump à travers les termes du populisme, du populisme autoritaire ou de l’extrême droite populiste. Qu’est-ce qui est donc occulté lorsque le trumpisme est compris principalement comme du populisme plutôt que comme du fascisme ? Et quels critères politico-économiques, selon vous, devraient distinguer le fascisme du populisme de droite aux États-Unis d’aujourd’hui ?

Adolph Reed Jr (AR) : C’est une question importante, car on a beaucoup écrit sur un débat qui assez souvent, voire trop souvent, détourne l’attention de l’examen des impacts politiques pragmatiques ou concrets de ce changement pour la diriger vers un exercice de classification, ce que les universitaires aiment particulièrement faire. De ce point de vue, je ne vais pas ergoter sur la question de savoir s’il convient le mieux ou s’il est le plus pertinent de considérer Trump comme un fasciste, car cela ouvre automatiquement un débat de second ordre sur la manière dont nous définissons les caractéristiques les plus importantes du fascisme.

Je voudrais dire deux choses. La première est que le trumpisme est clairement une forme d’autoritarisme sur le plan politique. Bien qu’il ne soit pas nécessairement lié directement, il semble vaguement correspondre à d’autres formes et manifestations de l’autoritarisme qui émergent à travers le monde, en particulier en Europe, où il est le plus manifeste, mais aussi désormais en Amérique latine.

Ce qui me préoccupe, c’est ce qui m’apparaît comme un usage fourre-tout de la notion de populisme, et c’est là un autre problème fréquent chez les chercheurs américains en sciences sociales. Dès la campagne présidentielle de 2016, on a vu se dessiner, dans le débat intellectuel public et bien trop souvent en science politique, une tendance à définir le populisme de manière à y englober toute tendance politique située un peu à droite de la coalition conservatrice ou un peu à gauche de la coalition de centre gauche. J’ai trouvé cela à la fois peu éclairant et idéologique.

La personnalité politique et la conduite de Trump, ainsi que celles de ses acolytes, présentent des caractéristiques ou des comportements qui nous font penser au fascisme ou à d’autres mouvements autoritaires, passés ou présents. Mais je ne m’attarde pas vraiment à classer le trumpisme. Je m’attache davantage à essayer de le comprendre dans le contexte de la politique contemporaine et des dangers qu’il représente pour nous.

J’ai un peu l’impression que vous m’avez demandé l’heure et que je vous ai fait un exposé sur la fabrication des montres. Si c’est le cas, je m’en excuse. Mon fils dit que l’un de nos problèmes, à lui et à moi, c’est que nous avons tendance à parler en paragraphes.

 

Le trumpisme au-delà de Trump : contradictions structurelles et intérêts capitalistes

SG : Le trumpisme est souvent interprété comme un mouvement hautement personnalisé, articulé autour du charisme de Donald Trump, de ses griefs et de sa domination au sein du Parti républicain. Votre analyse, en revanche, met davantage l’accent sur la destruction de la capacité politique de la classe travailleuse, l’hégémonie néolibérale et l’absence d’une gauche anticapitaliste efficace. Quelle est l’importance de Trump lui-même pour expliquer le trumpisme ? Si Trump disparaissait demain de la vie politique américaine, que resterait-il réellement de la formation politique associée à son nom ?

AR : C’est une très bonne question, car Trump aspire à être un caudillo, ou un dictateur, dans son univers imaginaire. Malheureusement pour lui, la distinction entre imaginaire et réalité est toujours floue. Donc, je ne sais pas. En partie parce que Trump s’obstine à s’entourer de flagorneurs incompétents, je ne pense pas que le mouvement, le trumpisme, repose sur des bases institutionnelles ; il s’appuie plutôt sur une bande de milliardaires opportunistes et d’escrocs qui partagent avec lui une vision mesquine du monde en général, une avidité sans bornes et une propension à la corruption.

Mais je ne sais pas si le trumpisme en tant que tel pourrait survivre à sa disparition en tant que mouvement. C’est peut-être aussi prendre ses désirs pour des réalités. Mais il est vrai également que ces forces seront toujours là. Dans la mesure où elles reposent sur des intérêts matériels bien réels, ces intérêts ne vont pas disparaître. Des alliances pourraient se nouer à partir des affiliations qui se sont rassemblées sous la bannière du trumpisme, et celles-ci pourraient se recomposer.

Ce qui est certain, c’est que les contradictions structurelles sont là pour durer, en particulier la tension de plus en plus aiguë entre les impératifs de l’accumulation et ceux de la légitimation politique, principalement dans les démocraties néolibérales.

Nous observons également de plus en plus de signes indiquant que nous sommes arrivés à un point où le Parti démocrate est, par défaut, plus généralement favorisé par le grand capital et les élites au pouvoir. J’ai des amis, comme Sam Gindin au Canada, qui n’ont cessé de souligner ce point. Les démocrates semblent plus stables et mieux équipés, du moins en apparence, pour concilier les exigences d’accumulation et de légitimation, contrairement aux républicains, même s’ils ne réussissent pas nécessairement mieux. C’est là, comme je l’ai fait valoir, l’un des facteurs qui a conduit à la montée du trumpisme au départ.

Bref, je dirais que les contradictions structurelles qui ont ouvert la voie à l’essor de tendances nationalistes autoritaires, fascistes et populistes à travers le monde restent irrésolues. Tant qu’elles ne seront pas réellement prises en charge, il y aura dans la population suffisamment d’insatisfaction, de désespoir et de sentiment d’une incertitude indésirable, voire effrayante, pour que, faute d’une voix politique proposant une autre vision du monde et une autre stratégie pour garantir la sécurité et le bien-être, la menace d’une autre version du trumpisme soit toujours là.

 

L’insécurité économique et l’insécurité liée au statut social ne sont pas vraiment dissociables

SG : Après l’élection de 2024, vous avez rejeté l’idée largement répandue selon laquelle Trump aurait réuni une véritable « nouvelle coalition », en soutenant que les sondeurs et les stratèges politiques réifient les catégories démographiques pour en faire des électorats prétendument cohérents. Comment faut-il dès lors interpréter le glissement vers Trump d’une partie des électeurs noirs, latinos, immigrés ou issus des classes populaires ? Ce glissement traduit-il un réalignement idéologique, ou montre-t-il plutôt les limites d’une approche qui traite la race, l’origine ethnique, le genre et le niveau d’études comme des blocs politiques tout constitués ?

AR : C’est une question très importante, et certains de vos lecteurs trouveront peut-être ma réponse complètement farfelue. Mais j’ai soutenu que ces blocs d’électeurs, définis par la manière dont les sondeurs agrègent les données, sont eux-mêmes fondamentalement artificiels. Les électeurs noirs de sexe masculin de moins de 40 ans… Qu’est-ce que c’est que cette catégorie ? Que nous apprend-elle sur un ensemble d’individus et sur ce qui les motive ? Ou encore les électeurs hispaniques, voire les électeurs hispaniques catholiques… Je pense que ces catégories sont trop idéalisées et trop peu maniables pour nous être vraiment utiles, et qu’elles sont davantage conçues pour produire des résultats que pour les mesurer. Autrement dit, ces façons de formuler des blocs électoraux préexistants traduisent autant un effort pour constituer ces blocs en catégories politiques signifiantes qu’un effort pour nous aider à prévoir les résultats. Elles incitent les gens à se comprendre eux-mêmes, ainsi que leurs préoccupations, à travers la taxinomie de ces grands blocs, et à agir en conséquence.

Je pense que c’est là le premier problème. Au cours des dix ou quinze dernières années, j’ai été de plus en plus frappé par la manière dont les sciences sociales, ou les différentes disciplines qui les composent ont plus ou moins délibérément fait disparaître la notion de classe et d’économie politique de notre compréhension de la politique américaine, allant même jusqu’à faire disparaître l’idée même de classe travailleuse. Je n’inclus pas l’économie ni la psychologie dans ce constat.

Une façon d’illustrer ce dernier point est de noter que, pendant les deux ou trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis, ma discipline, la science politique, ainsi que la sociologie et, dans une moindre mesure, peut-être l’anthropologie, reposaient en grande partie sur l’invention d’une classe moyenne en tant que catégorie de référence dans la politique américaine. La classe moyenne est une notion qui défie toute spécificité scientifique. Elle est omniprésente. C’est une catégorie qui renvoie désormais aux attitudes et à la position sociale, mais presque jamais à la place de chacun dans l’économie politique.

Cela dit, pour en revenir à l’élection de 2024, il semblait y avoir une certaine perte de soutien parmi ce que l’on qualifie d’électorat noir ou hispanique, avec un certain glissement des démocrates vers les républicains. En particulier chez les électeurs noirs, le ralliement à Trump a toujours été surestimé. Et ce que nous disent aujourd’hui ces mêmes sondeurs, c’est que les électeurs noirs et hispaniques qui avaient flirté avec Trump semblent s’être détournés de lui.

Cela peut sembler trop tendancieux, mais je pense que l’un des traits les plus significatifs de cette analyse a posteriori de la « course à la présidence », qui domine l’interprétation politique de la vie américaine, tant dans les médias que dans le monde universitaire, est qu’elle vise davantage à produire des résultats et des électorats qui correspondent aux catégories abstraites que nous avons inventées pour eux qu’à comprendre ce qui préoccupe réellement les gens.

Autre remarque à ce sujet : un de mes anciens collègues, chercheur très intelligent, perspicace et talentueux, a soutenu avec beaucoup de véhémence après l’élection de 2016 que la majorité des électeurs de Trump n’étaient pas motivés par l’insécurité économique, mais par l’insécurité liée au statut social. J’y ai réfléchi un instant et je me suis demandé : sur quelle planète faut-il vivre pour ne pas remarquer que ces deux aspects sont en réalité indissociables ?

Cela me suggère simplement, en tant qu’historien critique de la pensée et spécialiste de l’histoire des idéologies, qu’une certaine idéologie est à l’œuvre dans cet argument. Encore une fois, j’ai l’impression d’être passé par des chemins bien détournés, comme aurait dit ma grand-mère. Je m’excuse si ma réponse ne répond pas assez directement à votre question.

SG : L’une de vos critiques les plus récurrentes à l’égard de l’analyse politique contemporaine est que des concepts tels que la « suprématie blanche » et le « racisme » sont souvent traités comme des forces causales autonomes plutôt que comme des idéologies historiquement spécifiques ancrées dans des relations sociales concrètes. Dans votre réflexion de 2020 sur le socialisme et la race, vous avez critiqué les explications de l’attrait exercé par Trump qui présupposent une motivation raciale persistante chez les travailleurs blancs sans précision historique ou causale suffisante. Comment, alors, les chercheurs devraient-ils déterminer quand la suprématie blanche est véritablement explicative plutôt que simplement descriptive ?

AR : C’est aussi une très bonne question. Je ne pense pas avoir de conseil méthodologique à offrir. Mais ce serait déjà un grand pas en avant que de poser la question que vous soulevez à chaque étape du raisonnement, à chaque point cardinal, et d’interroger la notion même d’abstraction. D’abord, qu’entend-on quand on parle de « suprématie blanche » ? Ou, d’ailleurs, qu’entend-on quand on parle de « racisme » ?

Je suis un chercheur plutôt historiciste, et je suis toujours conscient que la même expression peut revêtir des significations radicalement différentes dans la pratique, selon les moments et les contextes historiques. Voici un aspect préoccupant du discours intellectuel progressiste actuel, qui a émergé ces vingt ou vingt-cinq dernières années et qui, selon moi, est une exportation américaine au même titre que les baskets Air Jordan, mais avec le soutien financier des fondations : l’idée que des concepts abstraits tels que la suprématie blanche, le racisme ou encore le sexisme sont des facteurs primordiaux, voire inhérents à notre nature humaine, comme le suggèrent certains sociobiologistes. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’ils sont ancrés dans notre évolution depuis les plaines du Pléistocène.

Il me semble que si nous nous abstenions de construire des récits du passé et de sa relation avec le présent conformes à ce que le sociologue Loïc Wacquant a appelé la « logique du procès », cela nous aiderait peut-être à abandonner une démarche explicative guidée par l’impératif idéologique ou moral de démontrer l’existence du racisme, quel que soit le sens qu’on donne à ce mot. Nous pourrions au contraire partir de la spécificité historique, en commençant par ancrer ces expressions dans leurs propres contextes, afin de voir à quoi elles répondent et qui cherche à mobiliser ces idéologies.

Le sociologue Rogers Brubaker, dont les travaux sont vraiment très importants, a souligné que la race, l’ethnicité et la nationalité sont au fond des étiquettes différentes pour un même phénomène. Mais il observe aussi que nous avons tous de multiples identités ethniques, ou quasi ethniques, que nous vivons et portons en nous en permanence. Elles ont tendance à affleurer à la conscience, à passer au premier plan ou à s’effacer à l’arrière-plan en réaction à des stimuli culturels et contextuels.

Par exemple, si mon facteur a été élevé dans la foi catholique et que je l’ai été aussi, alors nous sommes catholiques l’un avec l’autre. Ou si quelqu’un a de la famille à Cuba et que j’ai moi aussi de la famille à Cuba, alors nous sommes cubains ensemble. Ce qui est particulièrement fort, c’est son idée selon laquelle les identités ethniques, ou une identité ethnique particulière ont tendance à passer au premier plan lorsqu’elles sont mobilisées par des entrepreneurs politiques qui poursuivent des objectifs nécessitant le soutien d’une population bien plus large que le nombre de personnes qui bénéficieraient concrètement de leur réalisation.

Si l’on pense à cette notion fantasmée de guerre ethnique, à laquelle on revient sans cesse pour prouver l’existence de haines ancestrales et primordiales, c’en est une très bonne illustration. Les guerres dites ethniques sont presque invariablement déclenchées par les actions d’élites qui défendent leurs propres intérêts. La guerre civile libanaise en est un cas d’école. On attaque un autre groupe, qui riposte en s’en prenant aux membres de son propre groupe. On peut alors se poser en sauveur et dire à son groupe : nous, la milice, la milice définie sur une base ethnique ou religieuse, sommes votre seul espoir de salut. C’est presque un racket mafieux.

Je vais donc conclure sur ce point en revenant à ce présupposé selon lequel il existerait des identités primordiales. Pour prendre une autre illustration, imaginons que j’aie un grand-parent polonais, que vous ayez un grand-parent polonais, et que nous soyons d’une manière ou d’une autre capables de sentir que nous partageons une même « polonité ». Ce type de pensée, comme l’afropessimisme et les récits de haines ethniques tragiques, primordiales et insurmontables, est au fond la quintessence même du racisme.

Je serais heureux d’être un simple fantassin dans une campagne visant à éliminer, ou du moins à combattre, cette façon de penser, et le meilleur moyen d’y parvenir est de chercher à s’organiser autour d’une autre conception de ce que sont les intérêts communs.

 

La race est une espèce au sein d’un genre plus large : celui des idéologies de la hiérarchie assignée

SG : Vous avez soutenu que la contribution décisive du marxisme à la compréhension de la race est la « démystification » : il s’agit de traiter la race non comme une substance sociale éternelle, mais comme une idéologie historiquement située, qui se développe au sein de rapports de production et de pouvoir particuliers. En quoi cette perspective modifie-t-elle la manière dont nous devrions comprendre la politique raciale sous Trump, alors même qu’une rhétorique ouvertement racialisée, la politique migratoire et les inégalités persistantes continuent manifestement de peser sur le plan politique ?

AR : Je vais vous dire une chose : pendant les deux présidences de Trump, j’ai confié à des amis qu’il m’était arrivé de me demander ce que cela aurait été de vivre les dernières décennies du XIXe siècle dans le Sud des États-Unis — pas forcément d’avoir vécu à cette époque, mais au moins d’avoir pu observer comment la classe capitaliste sudiste des planteurs et des marchands, blessée et affaiblie par l’insurrection populaire du mouvement populiste (le Populisme avec une majuscule) [NDT : Reed fait référence ici au People’s Party qui s’en prenait aux banques, aux compagnies ferroviaires et aux marchands-propriétaires, et a parfois tenté des alliances entre Blancs et Noirs pauvres] au début des années 1890, s’est regroupée, a consciemment construit une idéologie suprémaciste blanche, l’a imposée institutionnellement en recourant à autant de violence, de fraude et d’intimidation que nécessaire, et l’a instituée en idéologie hégémonique.

Car il est clair que si les suprémacistes blancs convaincus du Sud de l’époque Jim Crow [NDT : système de lois et de pratiques de ségrégation raciale et de privation des droits civiques des Afro-Américains en vigueur dans le Sud des États-Unis de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu des années 1960] étaient assurément attachés à la hiérarchie raciale et à l’instauration d’un régime raciste — et je ne mettrais jamais en doute la sincérité de cet engagement —, la suprématie blanche était en même temps un discours de mobilisation. Elle a permis de diviser l’électorat potentiel et les forces qui s’étaient dressés contre cette classe dominante, tout en recourant à la désignation de boucs émissaires, à peu près comme le font aujourd’hui les trumpistes.

Ces deux aspects sont vrais. L’engagement envers une idéologie suprémaciste blanche était sincère, mais il s’agissait simultanément d’une technique visant à imposer un ordre dominant biaisé de manière à ne représenter que les intérêts de la classe supérieure. Ces deux phénomènes se retrouvent dans tous ces mouvements.

J’essaie actuellement de terminer un texte, et j’aborderai peut-être ce sujet dans l’article que vous avez mentionné. Ce qui est le plus utile, c’est de considérer la race comme un sous-ensemble — et j’ai souvent tendance à recourir ici à la métaphore évolutionniste — d’une espèce au sein d’un genre de discours et d’idéologies de hiérarchie assignée. C’est-à-dire des taxinomies hiérarchiques fondées sur ce que sont, par nature, certains groupes de personnes — qui sont eux-mêmes en partie construits par le discours — plutôt que sur ce qu’ils font.

Il y en a eu des millions. Les chrétiens contre les musulmans, par exemple, et on pourrait en citer toute une série. J’ai toujours trouvé l’ère de l’eugénisme intellectuellement intéressante, car le pouvoir de ce genre d’idéologies était si grand, pour diverses raisons à cette époque, qu’il en est venu à se dissocier pratiquement même du phénotype. On pouvait ainsi percevoir un peu plus clairement la nature de cette hiérarchie assignée construite.

Si l’on considère la race sous cet angle, il devient un peu plus facile de discerner la fonction historique des différentes expressions de ce genre idéologique au fil du temps, plutôt que de se concentrer sur une seule espèce.

 

La plupart des gens ne peuvent imaginer une société véritablement égalitaire

SG : Selon votre formulation, l’antiracisme contemporain peut fonctionner comme « une alternative néolibérale à la gauche » lorsque la politique se concentre sur la représentation proportionnelle au sein des hiérarchies existantes plutôt que sur la transformation des structures génératrices d’inégalités. Comment appliqueriez-vous cette critique aujourd’hui, alors que les entreprises, les universités, les institutions libérales et les partis politiques ont simultanément adopté certaines formes de politiques de diversité, tandis que les inégalités économiques restent profondément ancrées ? Où se situe la frontière entre l’opposition nécessaire au racisme et ce que vous considérez comme une politique réductionniste en matière de race ?

AR : C’est la question à 64 dollars. Il y a malheureusement beaucoup de chemin à parcourir pour remédier à cela. Il faudrait une analyse bien plus complexe pour rendre compte de la disparition d’une gauche fondée sur une compréhension politico-économique des inégalités. Mais nous savons tous que cela s’est produit. Cela s’est produit même au sein des partis sociaux-démocrates en Europe, où ces traditions ont toujours été plus fortes que leurs homologues aux États-Unis.

Il y a eu une brève période où j’étais assez proche de Die Linke dans le cadre d’un dialogue entre gauches nord-américaines, et il était déjà possible, à l’époque, d’observer au sein de ce mouvement une tendance à la division entre ce que l’on pourrait résumer comme une gauche de classe et une gauche identitaire.

À vrai dire, la victoire de ce que nous entendons par néolibéralisme a contribué à imposer l’hégémonie d’une conception de l’inégalité « sur laquelle on peut agir » qui se réduit aux disparités, ou aux écarts de résultats, et aux dynamiques et pratiques qui produisent ces écarts entre des groupes définis par assignation. Il s’agit essentiellement de leur capacité à participer à l’égalité des chances sous le capitalisme, ou à en tirer parti.

Nous en sommes arrivés à un point où la domination de la classe capitaliste est si écrasante que la plupart des gens ne parviennent même plus à imaginer une manière véritablement égalitaire d’organiser la société, qui soit réellement différente de ce qui existe aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi j’essaie de prendre tant de précautions pour le dire, mais c’est là, selon moi, le problème fondamental.

Mais si vous me permettez un peu de publicité, une revue universitaire en ligne à laquelle je collabore, nonsite.org, publie un symposium en trois parties intitulé Capitalism 1996 à 2026. Le premier volet est sorti la semaine dernière, et j’encourage vivement tous vos lecteurs et auditeurs à y jeter un œil. Il contient quatre articles vraiment excellents.

SG : Vos travaux avec Merlin Chowkwanyun critiquent un discours sur les disparités raciales qui documente minutieusement les résultats inégaux, mais peut laisser leurs mécanismes causaux insuffisamment précisés. Dans le contexte politique actuel, comment les chercheurs devraient-ils analyser les disparités raciales en matière de richesse, de santé, de maintien de l’ordre, d’éducation ou d’incarcération sans ni minimiser le racisme ni transformer les disparités statistiques elles-mêmes en preuve d’une cause raciale unique ?

AR : La première étape consiste toujours à se demander si ce qui ressemble à une disparité raciale est, en réalité, une disparité raciale. Car il pourrait ne s’agir que d’un artefact statistique masquant d’autres dynamiques, à l’origine de cette inégalité apparente, qui n’ont pas nécessairement quoi que ce soit à voir avec la race.

Dans le cas du Covid, par exemple, ce qui apparaissait au départ comme d’énormes différences raciales, tant en termes d’incidence que de morbidité, s’est révélé bien plus clairement imputable à des facteurs environnementaux à mesure que le temps passait et que les données s’accumulaient : le métier exercé, le lieu de résidence, les moyens de transport dont on dépend, ainsi que des prédispositions ou des facteurs de morbidité sous-jacents. Ces facteurs peuvent être raciaux dans la mesure où une histoire de l’inégalité place certains groupes, structurellement et en moyenne, dans une situation plus vulnérable que d’autres.

Mais une partie de notre argumentation consistait à se demander ce que l’on gagne, même dans des domaines comme la santé et la justice pénale, y compris les meurtres commis par la police, à définir ces résultats comme étant de manière certaine causés par une disparité raciale. L’approche habituelle commence par établir des preuves de disparité raciale, ce qui exige souvent de forcer un peu les données, pour ainsi dire, ou d’en infléchir l’interprétation vers la race comme abstraction. Cela sert aussi à justifier l’affirmation abstraite selon laquelle le racisme est une force politique qu’il faut combattre. Mais il n’y a là aucun mécanisme causal. C’est une partie du problème.

Je trouve également particulièrement fascinante l’émergence de l’écart de richesse entre les races comme autre élément significatif de ce discours. Tout d’abord, environ 70 à 75 % de la richesse dite « blanche » est contrôlée par les 10 % les plus riches de la population blanche. Entre 70 et 75 % de la richesse dite « noire » ou « hispanique » est également contrôlée par les 10 % les plus riches des populations noires et hispaniques. Alors, que signifie la richesse raciale dans ce contexte ?

J’ai déjà dit, lors de conférences et même dans mes cours, que nous sommes idéologiquement prédisposés, aux États-Unis, à croire que tous les Noirs pensent d’un seul et même esprit et partagent les mêmes aspirations. Par conséquent, ce qui est bon pour un Noir en particulier est ipso facto bon pour tous les Noirs, pour une raison ou une autre.

Je suggère donc de sortir de cette prédisposition. Imaginons qu’une infirmière blanche perde son emploi, n’ait aucune source de revenus indépendante et soit sur le point d’être expulsée de son appartement. Où se trouve le trésor de la richesse blanche vers lequel elle pourrait se tourner ? Où se trouve, supposément, la petite tasse dans laquelle elle pourrait puiser l’argent de son loyer ? Quand on y réfléchit ainsi, l’idée de richesse raciale semble d’autant plus absurde. Je dirais donc qu’il n’existe pas de richesse noire, de richesse blanche, ni de richesse propre à aucun autre groupe. Dans cette mesure, il ne peut y avoir de fossé de richesse racial.

Mon ami et collègue Walter Benn Michaels et moi avons commencé à dire, avant même de nous connaître et indépendamment l’un de l’autre, que lorsqu’on entend le mot « race », il faut penser « licorne », parce que la race est aussi réelle que les licornes. De même qu’on peut établir une taxinomie des races, on peut classer les licornes comme on veut, puisqu’on n’est pas vraiment tenu de se rapprocher de la réalité empirique de la licorne. Il en va de même pour la race. Mettons les choses au clair une bonne fois pour toutes.

 

Universalisme, lutte contre la discrimination et solidarité avec la classe travailleuse

SG : Vos travaux reviennent sans cesse sur la possibilité d’une politique solidaire et universaliste, organisée autour d’intérêts matériels communs. Les détracteurs de cette approche soutiennent souvent que les programmes universels peuvent reproduire les inégalités raciales à moins d’être explicitement conçus autour de formes de désavantage historiquement spécifiques. Comment répondriez-vous à cette objection ? À quoi ressemblerait un universalisme socialiste démocratique véritablement multiracial sur le plan institutionnel plutôt que rhétorique ?

AR : Il me semble, franchement, que cet argument est un faux-fuyant. Il s’agit simplement de s’engager dans une lutte consciente et active contre la discrimination dans le cadre d’une politique universaliste. C’est la présomption d’une solidarité fondamentale qui fournit la base pour lutter contre les préjugés — qui sont, après tout, une attitude — ainsi que contre les pratiques discriminatoires. Je pense donc que ce n’est pas un véritable problème. C’est un écran de fumée, tout comme l’idée selon laquelle il existerait des gens que l’on appelle des « marxistes de la classe d’abord » ou je ne sais quoi.

SG : Les campagnes de Sanders ont semblé, brièvement, raviver l’intérêt de masse pour le socialisme démocratique et les biens publics non marchandisés, tels que la couverture médicale universelle et l’enseignement supérieur gratuit. Pourtant, la percée organisationnelle à laquelle de nombreux partisans s’attendaient ne s’est pas produite. Sanders a-t-il surtout démontré qu’il existe aux États-Unis un électorat latent en faveur de la social-démocratie, ou le mouvement qui s’est formé autour de lui a-t-il révélé à quel point l’infrastructure organisationnelle nécessaire au socialisme démocratique s’est affaiblie ?

AR : Je pense que les deux affirmations sont vraies. Par souci de transparence, je précise que j’ai travaillé sur les deux campagnes de Sanders. De plus, une grande partie du programme de Sanders provenait en réalité directement du Labor Party [NDT : parti politique créé à Cleveland à l’initiative du syndicaliste Tony Mazzocchi, avec le soutien de plusieurs syndicats. Il visait à construire une représentation politique indépendante des travailleurs, en dehors du Parti démocrate, autour d’un programme social ambitieux (santé publique universelle, droits syndicaux, enseignement supérieur gratuit)]aux États-Unis, fondé en 1996, au sein duquel j’étais également très impliqué.

Très peu de gens croyaient que Sanders avait réellement une chance de remporter l’une ou l’autre des nominations, même si certains d’entre nous pensaient que s’il parvenait d’une manière ou d’une autre à décrocher l’investiture, il aurait plus de chances de remporter la présidence qu’Hillary Clinton. Nous ne le saurons jamais. Beaucoup d’entre nous pensaient aussi que c’était finalement préférable qu’il n’ait pas remporté la présidence, car on ne peut pas réussir à changer la société par les élections seules, à moins de disposer d’une base organisationnelle solide.

Ce que nous pensions que les campagnes pouvaient accomplir, à chaque fois, c’était de mettre publiquement en lumière le problème de l’aggravation des inégalités et de la précarité aux États-Unis, de montrer qu’il était possible d’envisager de s’attaquer à ces problèmes, et de stimuler une mobilisation institutionnelle susceptible de donner naissance à une autre formation politique capable de faire avancer la lutte. Mais j’ai été déçu.

Au cours de la première campagne, sept syndicats ont formé un groupe Labor for Bernie, et ils ont agi de manière solidaire et cohérente tout au long de la campagne. Il est intéressant de noter que la plupart de ces syndicats avaient également fait partie du Labor Parti vingt ans plus tôt. Mais pour diverses raisons, dont certaines étaient liées à la dégradation de la politique américaine déjà en cours, nous sommes sortis de l’élection présidentielle de 2016 pour nous plonger directement dans les élections régionales, qui étaient cruciales pour les préoccupations des syndicats. Ainsi, l’élan généré par la première campagne de Bernie s’est dissipé dans le retour à la politique habituelle au sein des syndicats de gauche. C’est en ce sens que je dis que vos deux affirmations étaient correctes.

Quelque chose de semblable s’est produit la seconde fois. Nous étions un peu plus près de gagner du terrain en 2020. Puis le Covid est arrivé, et le pays s’est immédiatement confiné. Je travaillais en Caroline du Sud avec mes camarades, en essayant de nous appuyer sur une base militante en faveur d’un système de santé public à payeur unique, Medicare for All, sur lequel nous avions beaucoup progressé pendant la campagne, bien que Sanders ait été lourdement battu lors de la primaire. Le Covid a largement sapé ces efforts.

Mais je dirai ceci : je travaille avec le Debs-Jones-Douglass Institute, une association à but non lucratif que nous avons créée avec le Labor Party pour mener des activités d’éducation des salarié·es, d’éducation politique, des activités culturelles et des recherches au service d’une politique de la classe travailleuse. Nous faisons cela depuis le début des années 1990. À cette époque, nous produisions des documents qui devaient prendre mille précautions pour simplement employer le mot « capitalisme » ou pour se montrer un tant soit peu critiques à son égard.

Ce climat a radicalement changé. J’ai même dû m’excuser auprès de mes étudiant·es de licence pour un cours que je donne ce semestre, parce qu’il ne les supposait pas aussi familiers des critiques du capitalisme qu’ils·elles l’étaient en réalité. La plupart des étudiant·es de ce cours ne sont qu’en deuxième année d’université, même s’ils sont précoces.

Une boutade qui circule dans le mouvement syndical dit que, souvent, le meilleur organisateur dont on dispose, c’est le patron. C’est le cas ici. Trente années supplémentaires sur la voie néolibérale, surtout depuis 2008, ont rendu les travailleurs en général plus sceptiques et plus ouverts à des critiques qui commencent par expliquer comment fonctionne le capitalisme et en quoi ces mécanismes sont liés à leur insécurité.

 

Nous devons endiguer l’hémorragie dès maintenant sans perdre de vue nos objectifs à long terme

SG : Et enfin, professeur Reed, vous avez fait valoir qu’il n’existe « aucun substitut efficace à une gauche anticapitaliste » et que, pour affronter l’extrême droite, il faut construire patiemment une véritable base électorale issue de la classe travailleuse plutôt que de se contenter de mobilisations ponctuelles autour des élections. Quoi qu’il arrive le 3 novembre, que devraient concrètement faire les socialistes démocratiques, les syndicalistes et la gauche au sens large au lendemain des élections de mi-mandat ? Qu’est-ce qui constituerait, au cours des cinq ou dix prochaines années, la preuve qu’une force politique organisée, capable de contester à la fois le néolibéralisme et l’extrême droite, est véritablement en train de se construire ?

AR : J’ai une réponse toute faite à cette question : la même chose qu’ils faisaient la veille de l’élection. Laissez-moi vous donner un exemple. Pendant la campagne de 2020, l’équipe de Sanders m’a envoyé faire une tournée syndicale en Caroline du Sud. La Caroline du Sud est probablement l’État le plus réactionnaire des États-Unis — même si cela change d’un jour à l’autre — et c’est sans doute souvent celui qui a le plus faible taux de syndicalisation de tout le pays.

L’une de mes étapes était une maison syndicale des métallurgistes à Georgetown, sur la côte de la Caroline du Sud. Parmi les participants se trouvaient deux syndiqués blancs de la base, venus à la permanence un samedi ou un dimanche matin. L’un d’eux était un homme assez jeune, la quarantaine tout au plus. Il a déclaré spontanément qu’il aimait le programme économique de Sanders, mais qu’il ne comprenait pas pourquoi les démocrates s’enlisaient sans cesse dans ce qu’il appelait des « questions morales ».

Nous avons un peu discuté de ce qu’il voulait dire, et il s’est avéré qu’il parlait du mariage homosexuel et de l’avortement. J’étais là pour solliciter son soutien, je n’allais donc en aucun cas me montrer combatif avec lui. J’ai essayé plusieurs approches conciliantes, du genre « vivre et laisser vivre », mais rien n’a marché.

Finalement, je lui ai demandé : qu’est-ce qui compte le plus pour vous ? Avoir un bon emploi stable, un bon salaire, des avantages sociaux, accès à un logement décent, des soins de santé convenables, pouvoir offrir une bonne éducation à vos enfants et avoir la possibilité de reprendre des études si vous le souhaitez ? Ou bien faire en sorte que deux personnes du même sexe ne puissent jamais se marier et qu’aucune femme ne puisse jamais mettre fin à une grossesse non désirée ? Non, cela ne l’a pas converti, mais je ne m’y attendais pas, parce que je n’étais qu’un beau parleur de Philadelphie. Mais cela l’a laissé sans voix pendant quelques secondes.

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser : et si j’avais été son beau-frère, l’entraîneur de foot de ses enfants, son voisin ou un collègue de son équipe, quelqu’un qui avait une certaine légitimité à ses yeux et qui aurait pu avoir cette conversation avec lui encore et encore, au fil du temps ?

Non, je ne pense pas que l’issue idéale serait nécessairement qu’il devienne un militant ardent des droits reproductifs. Mais au moins, avec le temps et sur la base de la solidarité, il pourrait en venir à accepter que d’autres personnes voient ces questions différemment, même si elles partagent le même programme fondamental de transformation de la société dans l’intérêt des travailleur·euses. C’est de là que pourrait naître une véritable tolérance de la différence.

On n’y parvient qu’en construisant, dans la durée, un mouvement fondé sur la solidarité. Nous n’avons rien connu de tel aux États-Unis, du moins depuis que je suis adulte. En fait, pendant la majeure partie de ma vie d’adulte, nous n’avons même pas pu bénéficier de liens directs avec des gens qui savaient qu’un tel monde était possible et qui s’étaient battus pour cette solidarité, à l’intérieur comme à l’extérieur des syndicats, dans la période qui a précédé la Seconde Guerre mondiale.

Je suis peut-être vieux jeu, mais je ne vois tout simplement pas d’autre moyen d’y parvenir. Il n’y a pas d’autre voie pour y arriver. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne faille pas prêter attention aux élections. Je vote à chaque élection.

Il y a une expression que les maoïstes utilisaient il y a longtemps : « marcher sur deux jambes ». Il faut être capable de se concentrer à la fois sur ce qu’il faut faire pour arrêter l’hémorragie dès maintenant, pour empêcher que la situation ne s’aggrave, et sur la direction que nous essayons de prendre à long terme. C’est l’argument que j’avance à tout le monde.

* Cette interview intitulée « Defeating Trump: Structural Contradictions That Gave Rise to Trumpism Remain Unresolved » a été traduite de l’anglais par Marx21 d’après le texte publié par socialistproject.ca. Elle est parue pour la première fois sur le site web de l’ECPS.

Adolph Reed, Jr. est professeur émérite de sciences politiques à l’université de Pennsylvanie et militant de « Medicare for All-South Carolina » (Couverture médicale universelle en Caroline du Sud) de l’Institut Debs-Jones-Douglass. Ses ouvrages les plus récents sont The South : Jim Crow and Its Afterlives (Verso, 2022) et, en collaboration avec Walter Benn Michaels, No Politics but Class Politics (ERIS, septembre 2022).

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