Cher Karl Marx, je t’écris de Chine…

Un camarade de Xiaowu, un militant chinois arrêté après avoir passé des années à dénoncer la situation des travailleurs chinois, écrit une lettre à Marx dans laquelle il lui décrit comment la Chine opprime aujourd’hui la classe ouvrière.

Note du traducteur

Ces derniers jours, j’avais publié sur Facebook et Notes la nouvelle de la disparition de Xiaowu, un militant chinois engagé depuis des années dans la dénonciation de la situation des travailleurs de son pays. Il a malheureusement été confirmé qu’il est en état d’arrestation, même si le motif n’a pas été communiqué (un indice possible est la suppression, de son compte, à la veille de son arrestation, d’un rapport sur la situation des travailleurs qu’il avait diffusé sur Internet). Un de ses camarades, s’inspirant de lui, a rédigé et diffusé sur le réseau social WeChat une intéressante « Lettre à Marx », qui est à la fois une dénonciation de la condition ouvrière dans la Chine d’aujourd’hui et un témoignage de la situation précaire et risquée de ceux qui tentent aujourd’hui de poursuivre leur lutte dans des conditions quasi impossibles.

Son auteur, Li Yuchen (manifestement un pseudonyme), recourt à plusieurs reprises à une stratégie fréquemment utilisée dans les dénonciations de ce genre : celle d’affirmer que ce qu’il revendique correspond exactement à ce que le gouvernement lui-même prône, afin de se prémunir contre les risques de censure, voire d’arrestation. Mais ce que prône le gouvernement de Pékin reste le plus souvent lettre morte.

Ce texte a été traduit de l’original chinois à l’aide de ChatGPT et relu par mes soins uniquement pour corriger les erreurs les plus flagrantes.


(Andrea Ferrario)

Cher Karl Marx,

Je t’écris parce qu’un jeune homme nommé Xiaowu a disparu. Beaucoup le connaissent grâce à un compte public sur WeChat intitulé « Téléviseur du vent de l’est du Chiapas ».

Depuis des années, ce compte racontait les histoires des travailleurs. Les livreurs de repas, les jeunes qui travaillent dans des bureaux, les paysans qui ont émigré en ville pour travailler et qui sont désormais âgés. Il n’a jamais été rémunéré pour cela.

Depuis le 14 septembre, les comptes de Xiaowu sur les réseaux sociaux n’ont plus été mis à jour. Ses amis ont tenté de le contacter par tous les moyens possibles, mais cela fait désormais vingt jours et, à ce jour, ils n’ont reçu aucune réponse. Où il se trouve, pourquoi on ne parvient pas à le joindre, ses amis n’en savent rien. Et nous non plus, nous ne le savons pas [aujourd’hui, nous savons que Xiaowu est en détention, mais nous ignorons où il est détenu ni pour quelle raison – a.f.].

Un compte public sur WeChat est un espace où l’on rédige des articles sur son téléphone et où on les envoie à ses abonnés. Un peu comme le journal que tu dirigeais, sauf qu’il n’est pas nécessaire de l’imprimer ni de l’envoyer par la poste. Dans la présentation de ce compte, il n’y avait qu’une seule phrase : « Des nouvelles impossibles venues d’un autre monde. »

Je t’écris en octobre 2026. Cent quarante-trois ans se sont écoulés depuis ta mort. Nous ne nous sommes jamais rencontrés et, en théorie, je ne devrais pas me permettre une telle familiarité. C’est juste que Xiaowu s’occupait de beaucoup de choses dont tu as toi-même parlé. J’imagine que tu aimerais savoir comment se portent les travailleurs plus d’un siècle plus tard.

Le monde a vraiment beaucoup changé. Seulement, aujourd’hui, la difficulté ne semble plus être de savoir comment le changer, mais plutôt d’éviter de se laisser changer par le monde.

 

I.

Dans les rues des villes, ceux qui courent le plus sont les livreurs sur leurs vélos électriques.

Tu n’as jamais vu ce genre de travailleurs. Ils récupèrent les plats dans les restaurants et les livrent au domicile des clients, gagnant quelques yuans par livraison. Il n’y a ni usine ni chef d’équipe. Les commandes sont attribuées par une application sur le téléphone. Si tu effectues un certain nombre de livraisons, l’application t’accorde une prime.

Xiaowu avait lancé des initiatives en faveur de ces travailleurs. Il invitait à ne pas commander de repas à domicile les jours de chaleur extrême, afin d’éviter de faire peser sur les livreurs les risques liés aux températures élevées, et contestait également le recours aux primes de livraison comme substitut aux protections du travail.

Tu avais déjà évoqué ces primes au chapitre 19 du premier tome du Capital. À l’époque, on utilisait le terme de « salaire à la pièce » :

« Dans le salaire à la pièce, il est naturellement dans l’intérêt personnel de l’ouvrier d’employer sa force de travail avec la plus grande intensité possible, ce qui permet au capitaliste d’élever plus facilement le degré normal d’intensité du travail. De même, il est dans l’intérêt personnel de l’ouvrier de prolonger la journée de travail. »

Plus de cent cinquante ans plus tard, il n’y a pratiquement pas besoin de changer un mot. Personne ne les oblige à effectuer davantage de livraisons. Ce sont eux qui « veulent » en faire plus. Pour changer une personne, il n’est pas nécessaire de lui donner des ordres. Un système d’incitations bien conçu suffit.

L’été est la période la plus difficile. Depuis 2012, nous disposons d’un règlement sur les mesures de protection contre la chaleur qui stipule que, lorsque la température maximale journalière atteint 40 degrés, le travail en extérieur doit être suspendu. Mais ces règles concernent les « unités de travail » et les « travailleurs ». De nombreux livreurs n’ont pas de contrat de travail avec la plateforme et, d’un point de vue juridique, celle-ci n’est pas leur employeur.

Au cours de l’été 2022, un journaliste a rassemblé des données issues d’informations publiques. Dans treize provinces du pays, trente-cinq personnes étaient décédées des suites de la chaleur, parmi lesquelles des livreurs, des porteurs, des concierges, des éboueurs, des ouvriers du textile et des coursiers. La même année, aux premières heures du 6 juillet, à Qingpu, à Shanghai, un étudiant universitaire de vingt ans qui travaillait pendant les vacances d’été comme manutentionnaire chargé du déchargement des colis s’est effondré à l’intérieur d’un conteneur presque entièrement fermé. On lui a diagnostiqué un coup de chaleur d’effort accompagné d’une défaillance multiviscérale. Aujourd’hui encore, il est incapable de se déplacer de manière autonome. En juillet de cette année, le procès s’est définitivement conclu et l’entreprise de logistique a été condamnée à lui verser environ 1,11 million de yuans. Selon le tribunal, l’entreprise n’avait pas su démontrer qu’elle avait pris des mesures adéquates contre la chaleur au moment de l’accident.

Dans le huitième chapitre du Capital, tu as raconté l’histoire d’une autre personne âgée de vingt ans. Fin juin 1863, les journaux londoniens ont publié, sous le titre « Mort par surmenage », l’histoire de la modiste Mary Anne Walkley. Pour confectionner les robes destinées à un bal, elle et soixante autres ouvrières avaient travaillé pendant vingt-six heures et demie d’affilée, trente femmes entassées dans la même pièce. Le vendredi, elle était tombée malade et, le dimanche, elle était déjà morte. Tu as cité une phrase tirée d’un article du Morning Star de l’époque :

« Nos esclaves blanches sont contraintes de travailler jusqu’à la tombe ; elles s’épuisent et meurent sans faire de bruit. »

L’été dernier, le ministère chargé du travail a publié une circulaire demandant aux plateformes d’allonger les délais accordés aux livreurs pour les livraisons lors des journées de forte chaleur, de réduire la durée du travail en continu et d’augmenter les indemnités liées aux températures élevées. Ce qui figurait dans l’appel de Xiaowu et ce qui apparaît dans cette circulaire sont presque identiques.

 

II.

Un jeune homme qui travaillait dans la vente et le service client pour une entreprise de transport a démissionné et son ancien employeur lui a réclamé une indemnité de 800 000 yuans. En échange d’un accord de non-concurrence, l’entreprise lui versait 300 yuans par mois.

Quiconque signe ce type de contrat ne peut être embauché par une entreprise du même secteur pendant un ou deux ans après avoir quitté son emploi et, s’il enfreint l’accord, il doit verser une indemnité. À l’origine, la loi en limitait l’application aux cadres, aux techniciens de haut niveau et aux autres salariés soumis à des obligations de confidentialité. Mais des chercheurs de l’université du Sud-Ouest des sciences politiques et du droit ont analysé 556 jugements et découvert que 79 % des personnes soumises à ces restrictions appartenaient à la catégorie des « autres salariés soumis à des obligations de confidentialité ». Parmi celles-ci, 77 % travaillaient dans le service client, la vente, l’accueil, la sécurité ou le nettoyage.

Xiaowu affirmait que cela revenait à être contraint de « payer une rançon pour être libre ».

Dans le quatrième chapitre du premier livre, en expliquant comment la force de travail devient une marchandise, tu as écrit :

« Le possesseur de la force de travail doit donc toujours et uniquement la vendre pour une durée déterminée, car s’il la vend d’un seul coup, il se vend lui-même et passe du statut d’homme libre à celui d’esclave, de possesseur d’une marchandise à celui de marchandise. »

Tu as également écrit que la liberté du travailleur a une double signification. Il peut disposer de sa force de travail comme d’une marchandise et, en même temps, il ne possède rien d’autre à vendre, il est « libre de tout ». La clause de non-concurrence prolonge la période pendant laquelle la force de travail est vendue, depuis les années passées au service de l’entreprise jusqu’à la période suivant la démission. Et lorsque nombreux sont ceux qui la signent, peu à peu, tout le monde finit par accepter l’idée que quitter un emploi a un coût.

En août de l’année dernière, la Cour suprême a publié une interprétation judiciaire établissant que la portée des restrictions à la concurrence doit être proportionnée aux secrets d’affaires auxquels le salarié a eu accès. Les restrictions qui dépassent ces limites sont sans effet.

« D’homme libre à esclave », « payer une rançon pour être libre », « les restrictions qui dépassent ces limites sont sans effet ». Tout cela revient au même.

 

III.

La génération qui, autrefois, a quitté les campagnes pour aller travailler en ville continue, pour l’essentiel, à travailler aujourd’hui encore. Seulement, elle a vieilli.

Le Rapport de suivi sur les travailleurs migrants ruraux 2025, publié en avril de cette année, montre que le pays compte plus de 300 millions de travailleurs migrants ruraux, dont l’âge moyen est de 43,3 ans. Un sur trois a dépassé la cinquantaine. Lorsqu’ils prennent de l’âge, ils peuvent compter sur la pension de base du système de sécurité sociale pour les résidents urbains et ruraux, qui s’élève à un peu plus de 160 yuans par mois [un peu plus de 20 euros – a.f.].

Dans les appels lancés pour le retrouver, ses amis ont rapporté une réflexion de Xiaowu. Selon lui, l’idée dominante selon laquelle « les paysans doivent forcément aller travailler en ville » découle d’une vision qui considère la ville comme le centre naturel de la vie économique et sociale et la campagne comme un endroit qu’il faut quitter. Ainsi, aux inégalités créées par les institutions au détriment des zones rurales s’ajoute également un jugement dépréciatif à l’égard des paysans et de ceux qui choisissent de rester dans les villages.

Sa critique visait précisément cette façon de penser, comme si, par nature, les paysans devaient abandonner la terre et que rester dans son village signifiait n’avoir rien fait d’important dans la vie.

Cela peut sembler une affirmation radicale. Mais même le plan d’action quinquennal du Conseil d’État pour une nouvelle urbanisation, publié en 2024, affirme que la renonciation au droit d’exploitation des terres agricoles, au droit d’usage des terres destinées aux habitations rurales et au droit à la répartition des revenus collectifs ne peut être posée comme condition pour obtenir la résidence urbaine. S’installer en ville ne devrait pas signifier pour les paysans devoir renoncer à la campagne.

À vingt-quatre ans, toi aussi, tu as pris la défense des pauvres des campagnes. En octobre 1842, l’assemblée provinciale rhénane voulait adopter une loi qui qualifierait même de vol le ramassage de branches sèches dans les bois par les pauvres. Dans la Rheinische Zeitung, tu as écrit dans les « Débats sur la loi contre le vol de bois » :

« Nous revendiquons pour les pauvres un droit coutumier, et non pas un droit coutumier local, mais le droit coutumier des pauvres de tous les pays. »

Plus tard, dans la préface de Pour la critique de l’économie politique, tu as rappelé que c’est précisément à cette époque que tu t’es retrouvé pour la première fois dans la situation difficile de devoir exprimer une opinion sur ce qu’on appelle les intérêts matériels. C’est ce qui t’a initialement poussé à t’intéresser aux questions économiques.

 

IV.

Les jeunes d’aujourd’hui qualifient le fait d’aller travailler d’« aller à la tombe » et se définissent eux-mêmes comme des « bêtes de somme ». Certains préfèrent démissionner plutôt que de faire des heures supplémentaires.

À vingt-six ans, à Paris, tu as rédigé le recueil de notes qui allait plus tard devenir célèbre sous le nom de Manuscrits économico-philosophiques de 1844. Il y a un passage qui, s’ils le lisaient, les ferait sans doute sourire :

« L’ouvrier ne se sent donc à l’aise qu’en dehors du travail, tandis qu’au travail, il se sent hors de lui-même ; il se sent bien quand il ne travaille pas et mal quand il travaille […] Dès que la contrainte physique ou de toute autre nature disparaît, on fuit le travail comme la peste. »

Chez nous, le droit de ne pas faire d’heures supplémentaires est prévu par la loi. En août 2021, le ministère des Ressources humaines et de la Sécurité sociale et la Cour suprême ont publié conjointement une série de cas exemplaires sur les heures supplémentaires, établissant clairement que le soi-disant « 996 », de 9 heures du matin à 9 heures du soir, six jours par semaine, enfreint les limites légales relatives à la prolongation du temps de travail et doit donc être considéré comme nul et non avenu. [En réalité, cette décision est restée lettre morte et les heures supplémentaires imposées, très souvent non rémunérées et extrêmement longues, restent extrêmement répandues en Chine – a.f.]

Xiaowu allait encore plus loin. Il voulait créer un « Institut pour l’abolition du travail », discuter de la possibilité de travailler quatre jours et de se reposer trois jours, et de la manière d’éliminer la stigmatisation qui frappe ceux qui ne travaillent pas. En parlant de lui, ses amis ont cité une phrase que toi et Engels avez écrite dans L’idéologie allemande, celle où vous imaginez quelqu’un qui pourrait « aller chasser le matin, pêcher l’après-midi, élever du bétail le soir et se consacrer à la critique après le dîner ».

Dans ta propre famille, quelqu’un avait déjà proposé quelque chose de similaire. En 1880, ton gendre Paul Lafargue a écrit une brochure intitulée Le droit au loisir :

« Une étrange folie domine les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste […] Cette folie, c’est l’amour du travail. »

Lafargue soutenait que les ouvriers « ne devraient travailler que trois heures par jour et s’amuser ou paresser le reste du temps ». Je ne sais pas ce que tu en as pensé quand tu l’as lu. Plus tard, Engels, dans une lettre à Bernstein, a écrit que le soi-disant « marxisme » français était un produit si particulier que tu as toi-même dit un jour à Lafargue : « Une chose est sûre, je ne suis pas marxiste. »

La manière la plus radicale dont le monde transforme les gens consiste à leur faire aimer ce qu’il veut qu’ils fassent.

 

V.

En août 1866, tu as rédigé des instructions pour le congrès de Genève de la Première Internationale :

« La limitation de la journée de travail est une condition préalable sans laquelle toute tentative ultérieure d’améliorer les conditions des travailleurs et de les émanciper est vouée à l’échec […] Nous proposons que la journée de travail soit limitée par la loi à huit heures. »

Trois ans après ta mort, le 1er mai 1886, les ouvriers de Chicago sont descendus dans la rue pour réclamer la journée de huit heures. Cette date allait ensuite devenir la fête du Travail.

Plus de trente ans plus tard, en août 1922, le Secrétariat des organisations syndicales a lancé chez nous un mouvement en faveur d’une législation du travail, en présentant un projet de loi sur le travail. Celui-ci réclamait la journée de huit heures, un salaire minimum et la protection des travailleuses et des mineurs, et affirmait également que « les droits des travailleurs doivent être inscrits dans la Constitution ».

Par la suite, toutes ces dispositions ont été inscrites dans la loi. L’article 36 de la loi sur le travail, entrée en vigueur en 1995, stipule que la durée quotidienne du travail ne peut dépasser huit heures. L’article 43 de la Constitution affirme que les travailleurs ont droit au repos. En mars 1994, la semaine de travail était de 44 heures. À peine quatorze mois plus tard, en mai 1995, on est passé à cinq jours et 40 heures hebdomadaires, soit le système de deux jours de repos que nous connaissons aujourd’hui [largement bafoué aujourd’hui, à tel point que, le mois dernier encore, un mouvement massif a vu le jour pour dénoncer les entreprises qui refusent le week-end libre à leurs salariés – a.f.]. Depuis l’année dernière, la fête du Travail donne droit à deux jours de congé [là encore, la réalité est bien différente : les Chinois sont contraints de travailler le week-end pour compenser la plupart des jours fériés – a.f.].

Ton nom figure dans le préambule de notre Constitution.

Dans Le Capital, tu as qualifié la législation sur les usines de « petite Magna Carta », car « elle établit enfin clairement quand prend fin le temps que le travailleur vend et quand commence le temps qui lui appartient ». Dans le troisième tome, tu es allé encore plus loin :

« Au-delà du règne de la nécessité commence le développement des capacités humaines comme une fin en soi, le véritable règne de la liberté. Mais celui-ci ne peut s’épanouir que sur la base de ce royaume de la nécessité. La réduction de la journée de travail en est la condition fondamentale. »

Il y a aussi des nouvelles moins réjouissantes. L’année dernière, la moyenne hebdomadaire des heures travaillées par les salariés des entreprises du pays s’élevait à 48,6 heures.

Il a fallu un peu plus d’un an pour passer de six à cinq jours de travail par semaine. Se demander aujourd’hui s’il est possible de réduire encore d’un jour ce nombre n’est pas plus subversif que cela ne l’était à l’époque.

 

VI.

Chaque année, vers le Nouvel An, un groupe informel d’auteurs publie un long texte intitulé « Revue des cas de violation des droits des travailleurs ». Sa publication a débuté en 2021 et celle de 2025 en était déjà à sa cinquième édition, comptant plus de cent mille caractères. Les auteurs changent de signature chaque année. Ils utilisent des noms de plats, suivis d’une longue série de pseudonymes. Ils rassemblent un à un les incidents qui, au cours de l’année, ont impliqué des livreurs, des ouvriers, des agriculteurs et des employés. C’est un travail effectué sans aucune rémunération. L’édition de 2025 avait justement été publiée sur le compte de Xiaowu. Juste avant qu’on perde sa trace, elle a été supprimée.

Dans la préface de l’édition de 2022, les éditeurs exprimaient certains souhaits. L’un d’entre eux était :

« Nous espérons nous souvenir les uns des autres, nous rappeler qu’il existe encore beaucoup de personnes malheureuses, et que chacune l’est à sa manière. »

Dans votre jeunesse, Engels et toi faisiez la même chose. En 1845, Engels avait vingt-quatre ans et, sur la première page de La situation de la classe ouvrière en Angleterre, il a écrit une lettre aux travailleurs :

« Je souhaitais vous voir chez vous, vous observer dans votre vie quotidienne et vous parler de votre condition et de vos souffrances. »

Pendant les années que tu as passées à Londres, tu te rendais chaque jour à la salle de lecture du British Museum. Tu consultais les Blue Books du Parlement britannique et les rapports semestriels des inspecteurs des usines, en recopiant dans ton carnet, les uns après les autres, les horaires d’entrée et de sortie des enfants dans les différentes usines. Dans ce carnet apparaît à plusieurs reprises un inspecteur du nom de Leonard Horner, que tu as qualifié de « contrôleur infatigable » des propriétaires d’usines.

En avril 1880, à l’âge de soixante et un ans, tu as préparé pour la Revue socialiste française une Enquête ouvrièrecomposée de 99 questions. Elle a été tirée à 25 000 exemplaires, distribués dans toute la France. La question numéro 21 était :

« D’après votre expérience personnelle, indiquez quels accidents graves ont entraîné l’invalidité ou la mort de travailleurs. »

Plus de cent ans plus tard, ce ne sont plus les inspecteurs ni même les rédactions des journaux qui effectuent ce travail, mais un groupe de personnes non rémunérées qui ne laissent derrière elles que des pseudonymes.

Se souvenir, c’est aussi une façon de ne pas se laisser changer. Lorsque ce qui se passe est consigné par écrit, il est plus difficile que cela finisse par être accepté comme normal.

 

VII.

Le dernier article publié sur le compte WeChat de Xiaowu remonte au 15 février 2026. C’était un poème. Après avoir écrit pendant tant d’années sur les travailleurs, la dernière chose qu’il a laissée était un poème. Xiaowu lisait également des poèmes palestiniens et s’intéressait à la situation des Iraniens.

Au printemps 1865, tes filles Jenny et Laura t’avaient soumis un questionnaire. À la question de savoir quelle était ta maxime préférée, tu avais répondu : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger. » C’est une phrase qui convient parfaitement à Xiaowu.

Toi aussi, tu écrivais des poèmes dans ta jeunesse. À l’automne 1836, tu es arrivé à Berlin et tu as écrit pour Jenny, restée loin à Trèves, trois recueils de poèmes, deux « Livres d’amour » et un « Livre de chants ». Par la suite, tu as cessé d’écrire des poèmes et tu es passé au Capital. Avec Xiaowu, c’est apparemment l’inverse qui s’est produit.

Un an auparavant, à l’âge de dix-sept ans, tu avais rédigé au lycée de Trèves une dissertation de fin d’études intitulée « Réflexions d’un jeune homme sur le choix d’une profession ». Il y a huit ans, le 4 mai 2018, lors de la cérémonie marquant le bicentenaire de ta naissance, un extrait de ce texte a été lu :

« Si nous choisissons une profession dans laquelle nous pouvons œuvrer davantage pour l’humanité, aucun fardeau ne pourra nous briser, car ce seront des sacrifices consentis pour tous. Nous ne ressentirons alors pas une joie mesquine, limitée et égoïste, et notre bonheur appartiendra au contraire à des millions de personnes. »

Ton premier emploi fut dans un journal. En octobre 1842, à l’âge de vingt-quatre ans, tu as pris la direction de la Rheinische Zeitung. En janvier 1843, le roi de Prusse a présidé une réunion du gouvernement au cours de laquelle il a été décidé de supprimer le journal à compter du 1er avril. Le 31 mars, le dernier numéro est paru. À cette époque, tu as rédigé un article dans lequel tu critiquais les lois prussiennes sur la censure de la presse. Il ne pouvait pas être publié dans ton pays et a dû être imprimé en Suisse :

« Vous admirez la variété enchanteresse et la richesse inépuisable de la nature, et vous ne prétendez pas que la rose ait le même parfum que la violette. Pourquoi alors prétendez-vous que la chose la plus riche qui existe au monde, l’esprit, ne puisse avoir qu’une seule forme d’existence ? »

Prétendre que l’esprit n’ait qu’une seule forme est là aussi une manière de changer les gens.

 

VIII.

Le jour où Xiaowu est devenu injoignable, c’était le 14 septembre. Exactement cent quatre ans auparavant, ce même jour, 17 000 ouvriers des mines et des chemins de fer d’Anyuan, dans le Jiangxi, avaient entamé une grève. Leur slogan était : « Avant, nous étions des bêtes de somme, maintenant nous voulons être des êtres humains. »

Après la fermeture de la Rheinische Zeitung, tu as quitté, l’une après l’autre, Paris, Bruxelles et Cologne, pour t’installer ensuite à Londres, où tu allais vivre pendant plus de trente ans. Au cours de tes premières années à Londres, toute la famille était entassée dans deux pièces à Soho et plusieurs de tes enfants sont morts encore tout petits. Ce furent des années très difficiles. Mais au moins, ceux qui voulaient t’écrire savaient à quelle adresse envoyer leur lettre.

Tu es enterré au cimetière de Highgate, au nord de Londres. Sur ta pierre tombale est gravée une phrase que tu avais écrite dans un cahier alors que tu avais à peine plus de vingt ans : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières. Le problème, c’est de le changer. »

Tout ce que Xiaowu a dit, tu l’avais déjà dit toi aussi. Et ton nom figure dans le préambule de notre Constitution.

Ta génération se demandait comment changer le monde. De nos jours, le monde change trop vite et il est devenu bien trop doué pour changer les gens. Il parvient à faire croire que faire quelques livraisons supplémentaires est un choix personnel, que payer pour pouvoir démissionner est la chose la plus naturelle au monde, que rester dans son village signifie être un raté, que travailler douze heures par jour relève de la passion pour le travail. Dans un monde pareil, il est même devenu difficile de se souvenir que les choses ne devraient pas être ainsi.

Tu disais que le problème, c’était de changer le monde. Aujourd’hui, le problème est désormais de ne pas se laisser changer par le monde.

Je ne sais pas où envoyer cette lettre. Peut-être, comme le disait la présentation du compte de Xiaowu, s’agit-il simplement d’une nouvelle impossible à transmettre, venue d’un autre monde.

Et pourtant, j’espère que, dans ce monde, au moins un message pourra parvenir à destination :

Où est Xiaowu ?

Avec tout mon respect,

Li Yuchen

* Cette lettre, signée Li Yuchen, datée du 4 octobre et intitulée « Caro Marx, ti scrivo dalla Cina », a été traduite du chinois et publiée en italien sur la plateforme Substack, le 7 octobre, par Andrea Ferrario. Notre traduction française de l’italien.

Li Yuchen est un pseudonyme.

Andrea Ferrario est un chercheur indépendant spécialisé dans l’économie, la finance et les questions internationales. Il a été rédacteur de la revue italienne Guerre&Pace, puis rédacteur en chef de la newsletter Notizie Est, consacrée aux Balkans. Il est aujourd’hui co-rédacteur en chef du site italien Crisi Globale. Il a aussi collaboré avec l’hebdomadaire italien Internazionale.

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