États-Unis : Feux de forêts et inégalités sociales 

L’exposition à la fumée des feux de forêt est socialement profondément inégalitaire, écrit Julia Corrado. Les personnes issues de la classe travailleuse n’ont souvent d’autre choix que de travailler à l’extérieur ou dans des bâtiments mal ventilés. Les livreurs, les ouvriers agricoles, les équipes de chantier, les magasiniers, les éboueurs, les enseignants dans des établissements scolaires défavorisés et mal entretenus et d’innombrables autres personnes continuent de produire de la valeur tout en inhalant des concentrations dangereuses de particules fines.

De la brume au smog

Adolescente, je prenais chaque matin le bus au coin de ma rue pour me rendre au lycée, regardant le quartier de West Brighton (New York) disparaître derrière le voile de rosée suspendu dans l’air sous forme de brume. Les matins les plus brumeux, je scrutais l’horizon par-dessus Grimes Hill pour découvrir le pont Verrazzano enveloppé dans un épais brouillard, l’air suffisamment dense pour le dissimuler entièrement, l’édifice pratiquement disparu sous un ciel opaque. « Je suppose qu’ils ont oublié de sortir le pont aujourd’hui », plaisantait mon ami.

Nous gloussions et passions à des sujets plus pressants : les examens de mi-semestre, nos coups de cœur, qui avait vu qui avec qui au centre commercial. La brume formait une toile de fond naturelle, rendant le monde cristallin, un million de minuscules joyaux réfractant la lumière du soleil et diffusant le matin en un début de journée langoureux et ondulant. Alors que le bus avançait en grinçant, les gouttelettes s’écartaient pour le laisser passer, et il y avait une élégance dans cette manière cordiale de s’écarter pour s’adapter à nos mouvements, une symbiose.

Cela fait de nombreuses années que je n’ai pas vu une aube brumeuse envelopper le pont Verrazzano. Et pourtant, aujourd’hui encore, il disparaît, bien que dans des circonstances plus précaires. Aujourd’hui, le smog des feux de forêt réduit les bâtiments à de vagues silhouettes. New York est un fantôme ambré. Le smog sans grâce ne respecte aucune des limites de la brume ; il colle à ma peau, à mon visage, s’accroche à mes cils et s’incruste entre les fils de mes vêtements. Et je suis hantée par l’image de ces jeunes filles dans le bus S66 à West Brighton, qui plaisantaient entre elles en disant qu’un fonctionnaire avait oublié de « sortir » le pont aujourd’hui.

Une nouvelle génération d’adolescents ferait peut-être les mêmes plaisanteries aujourd’hui : « Quelqu’un va se faire virer », dirait l’une d’entre elles. L’autre répondrait par une quinte de toux. Elles devraient porter des masques, mais elles n’en portent pas, car ce sont des adolescentes, et pour elles, les masques ont disparu du quotidien il y a trois ans. Plisser les yeux dans un quartier noyé dans la brume, échanger des potins d’école, la tête embrumée par le monoxyde de carbone et les vidéos d’Instagram —, voilà leur quotidien.

Les feux canadiens aux États-Unis

Pour une grande partie du nord-est des États-Unis, le retour de la fumée provenant des feux de forêt canadiens est devenu un rituel estival indésirable. Des alertes à la qualité de l’air ont été déclenchées dans plus de vingt États alors que près de neuf cents feux actifs  continuent de brûler à travers le Canada, projetant des niveaux dangereux de particules fines à des milliers de kilomètres de leur source. Les feux vont continuer à brûler indéfiniment sans qu’on puisse les éteindre. Les habitants de New York, Boston, Philadelphie, Détroit et de dizaines d’autres villes américaines se retrouvent confinés chez eux, observant sur l’écran de leur téléphone une carte de l’indice de qualité de l’air où des taches infrarouges rouges et violettes envahissent les points représentant leurs habitations.

Il y a trois ans, lorsque la fumée des feux de forêt canadiens a envahi le ciel de New York, certains ici ont pensé qu’il s’agissait d’une catastrophe qui n’arriverait qu’une fois dans leur vie. Les effets du changement climatique étaient encore contestés, voire ignorés. Cela relevait d’une stratégie capitaliste : la désinformation financée par l’industrie des combustibles fossiles a créé une incertitude politique. Cette stratégie a eu toutefois une durée limitée ; elle ne pouvait exister que dans le retard entre la compréhension de la question par le grand public, fondée sur des informations de seconde main, et son expérience vécue de celle-ci.

Cette année à New York, des tempêtes de neige à répétition ont frappé la ville cet hiver, et des vagues de chaleur répétées ont déjà marqué la première moitié de l’été. L’air pollué est revenu si rapidement qu’il est désormais possible d’y déceler une tendance. On ne peut plus débattre de la question de savoir si le changement climatique est en marche alors que la fumée est à nos portes. Il suffit de regarder autour de nous pour comprendre que nous sommes dans l’antre du changement climatique, bâti sur les ossements du capitalisme, paré des extraits dorés de l’impérialisme et orné d’un tapis fantaisie, confectionné à partir d’une espèce éteinte empaillée.

Quand l’extrême devient la norme

Pourtant, l’extrême devient rapidement la norme. Ce phénomène est bien documenté ; Naomi Klein l’a cerné dans La Doctrine du choc du « capitalisme du désastre ». Elle a écrit : Ce que nous vivons depuis trois décennies, c’est le capitalisme de la frontière, dont la frontière ne cesse de se déplacer de crise en crise, progressant dès lors que la loi la rattrape. C’est précisément le cas avec les feux de forêt, comme le démontre en outre le glissement général actuel du discours, passant du déni climatique à l’acceptation.

Les forêts boréales du Canada ont toujours brûlé, bien que l’ampleur, la fréquence et l’intensité de ces incendies aient indéniablement augmenté en raison de la hausse des températures liée au changement climatique d’origine anthropique. La crise climatique ne peut donc plus être contestée de façon crédible, mais le système économique auquel elle est intrinsèquement liée n’a pas changé. Le discours s’est donc adapté afin de créer un nouveau marché à exploiter.

Plutôt que d’atténuer l’effondrement environnemental, la perspective de l’inévitabilité permet de proposer des solutions commercialement viables. Des secteurs entiers se sont développés autour de l’adaptation à un monde moins vivable, à condition que les facteurs à l’origine de cette perte de qualité de vie ne soient pas remis en question. Des assureurs privés qui se retirent des régions sujettes aux catastrophes tout en facturant des primes plus élevées ailleurs, aux sociétés d’investissement commercialisant des portefeuilles liés aux risques climatiques, en passant par la promesse technologique selon laquelle l’intelligence artificielle optimisera la consommation d’énergie tout en entraînant une expansion massive de la demande en électricité via de nouveaux centres de données, le capital tire profit à la fois de la production de l’instabilité climatique et de la gestion de ses conséquences.

« Capitalisme du désastre » et inégalités sociales

Ces secteurs sont soutenus par les gouvernements, qui les encouragent à se préparer aux catastrophes plutôt qu’à les prévenir. Les adolescents d’aujourd’hui dans le bus, incapables de faire face à l’urgence, sans solution, peuvent réagir par la résignation. Ce pour quoi certains d’entre eux se sentent les mieux armés, la seule ressource dont ils savent disposer, c’est de cliquer sur « ajouter au panier ». Pour d’autres, ces expériences ont un effet radicalisant, et l’énergie de leur jeunesse se dirige vers l’action climatique.

Par ailleurs, l’exposition à la fumée des feux de forêt est profondément inégale. Les ménages les plus aisés peuvent rester à l’intérieur grâce à la climatisation centrale et à des systèmes de filtration de haute qualité. Beaucoup peuvent travailler à distance. Les personnes issues de la classe ouvrière, en revanche, n’ont souvent d’autre choix que de travailler à l’extérieur ou dans des bâtiments mal ventilés. Les livreurs, les ouvriers agricoles, les équipes de chantier, les magasiniers, les agents d’entretien, les enseignants dans des établissements scolaires défavorisés et mal entretenuset d’innombrables autres continuent de produire de la valeur tout en inhalant des concentrations dangereuses de particules fines.

Des recherches menées à la suite de l’épisode de fumée historique de 2023 ont révélé que l’exposition à la pollution due aux feux de forêt suivait également des schémas familiers d’injustice environnementale, touchant de manière disproportionnée les communautés déjà accablées par une mauvaise qualité de l’air, un accès insuffisant aux soins de santé et les inégalités économiques. La classe travailleuse subit de plein fouet les divers effets sur la santé, bien documentés de cette exposition qui, en 2023, ont entraîné 82 100 décès prématurés dans le monde entier. Et en matière de sécurité, la responsabilité a de nouveau été rejetée sur les personnes qui souffrent plutôt que sur les responsables de la crise.

Une politique d’adaptation

Les collectivités locales ont largement réagi par des mesures d’adaptation plutôt que de transformation. À New York et ailleurs, il est conseillé aux citoyens de surveiller l’indice de qualité de l’air, de rester chez eux, d’acheter des filtres à air, de porter des masques respiratoires et de réduire les activités physiques intenses en extérieur. L’avis sur la qualité de l’air  de la gouverneure de l’État de New York, Hochul, énumérait des recommandations pour divers groupes, enjoignant aux travailleurs en extérieur de « s’hydrater régulièrement » et aux camps, écoles et structures d’accueil d’enfants en extérieur de « surveiller l’apparition de symptômes et de prendre les mesures nécessaires ». Ces recommandations révèlent les limites de la politique climatique capitaliste et expliquent pourquoi les solutions néolibérales sont si déconnectées de l’ampleur de la crise : la sécurité ne doit pas nuire à la rentabilité, et cette contradiction est résolue en faisant porter le fardeau au monde du travail.

Cette analyse ne vise pas à nier la nécessité absolue des mesures d’adaptation et de résilience climatique. Ce sont les plus démunis et ceux qui contribuent le moins au changement climatique qui en subissent le plus lourd fardeau. Les communautés ouvrières ont besoin immédiatement de lieux où se rafraîchir, de protections contre les inondations, d’infrastructures de santé publique et de mesures de préparation aux catastrophes. Mais sous le capitalisme, l’adaptation signifie adapter les travailleurs à des conditions sans aucune intention de les améliorer. Le changement climatique est souvent présenté comme une menace universelle : nous sommes tous dans le même bateau. Pourtant, nous n’y sommes pas tous exposés de la même manière, et nous ne disposons certainement pas d’un pouvoir égal pour y faire face. La crise climatique est donc aussi une crise du pouvoir de classe, et l’adaptation sans transformation n’est, en réalité, qu’une acceptation des divisions de classe.

La fumée des feux de forêt qui vient du nord [du Canada, NDT] est nocive tant pour nos corps que pour nos espoirs. Qualifier la crise climatique d’inévitable occulte le fait qu’elle est le fruit de la société et qu’elle est donc contestable. Nous devons rejeter la séparation entre le travailleur et l’environnement, l’assimilation de la politique climatique au « bon sens » capitaliste, ainsi que l’idée selon laquelle l’objectif serait de survivre plus efficacement aux catastrophes. Nous devons promouvoir ce qui brise le sédatif de la normalité perçue : une alternative.

Je suis retourné à Staten Island, où je ne vis plus, un soir au plus fort du smog. Les lampadaires de la Brooklyn-Queens Expressway ondulaient dans une brume lugubre jusqu’à ce que l’embouchure du pont s’ouvre et que le bus glisse dans la gorge de l’arrondissement périphérique. À travers la vitre maculée de suie, je m’attendais à voir ce que j’aperçois d’ordinaire sur cet itinéraire que j’emprunte si souvent : la ville scintillante s’estompant au loin et les vagues d’encre venant s’écraser sur une vaste plage sombre devant nous. Mais à présent, en scrutant à travers les lattes mouvantes des longerons, je n’ai rien vu… rien. Je jetai un œil vers les fenêtres de l’autre côté de l’allée, et la vue était identique : au-delà de la couche de crasse accrochée à la vitre, un mur de noirceur, comme si nous étions suspendus dans le vide. Les résidus en suspension dans l’air s’étaient figés dans mes poumons, et ma poitrine se mit à se contracter en signe de protestation. Je toussais sans cesse, et la salive dans ma bouche avait un goût presque nostalgique, comme une fine brume matinale.

* Cet article est paru sur le site Tempest, le 17 août 2026. Notre traduction de l’anglais.

Julia Corrado, membre du collectif Tempest.

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