Après l’annonce récente du Hamas selon laquelle il cédera le pouvoir à Gaza au Comité national pour l’administration de Gaza (NCAG), des questions urgentes ont refait surface : qui façonnera l’avenir de Gaza et selon quelles conditions ? Ces questions sont d’autant plus pertinentes que le cadre du NCAG reflète la même logique technocratique et imposée de l’extérieur qui caractérise désormais la proposition internationale dominante pour la reconstruction de Gaza : une approche qui la traite comme un simple exercice technique de gestion de catastrophe, reléguant au second plan la souveraineté palestinienne, le retour des réfugiés et l’autodétermination.
En revanche, cette table ronde s’interroge sur ce que signifie considérer Gaza comme une région autochtone plutôt que comme une simple bande de terre assiégée ou un espace humanitaire. Nour Joudah et Dena Qaddumi explorent comment les cadres autochtones redéfinissent les conceptions dominantes de l’urbanisme, de la reconstruction et de la gouvernance ; pourquoi la reconstruction doit commencer par l’autonomie et la réappropriation palestiniennes plutôt que par des plans directeurs coloniaux conçus de l’extérieur ; et comment la reconstruction est déjà en cours à travers des formes quotidiennes de résilience autochtone, d’organisation sociale et de résistance spatiale dans un contexte de génocide en cours.
Cette table ronde est adaptée d’une conversation enregistrée le 21 mai 2026. Elle a été remaniée en vue de sa publication.
Que signifie considérer Gaza comme une terre autochtone plutôt que comme une bande de terre assiégée ou un espace humanitaire ?
Dena Qaddumi : Les lignes droites qui délimitent Gaza sur une carte ne sont pas des frontières géographiques naturelles ; elles sont le produit de processus militaires et politiques coloniaux. Par conséquent, le concept de « bande de terre » tend à présenter Gaza comme une île, alors qu’elle n’a jamais fonctionné comme telle au cours de l’histoire. Gaza existe depuis longtemps au carrefour de réseaux culturels, économiques, politiques et sociaux qui la relient à l’ensemble de la Palestine et à la région dans son ensemble.
Ce cadre de référence a contribué à normaliser Gaza en tant que lieu d’isolement. Des termes tels que « prison à ciel ouvert » ont également été utilisés pour décrire Gaza. Si ce langage vise à rendre compte de la sévérité du confinement imposé à Gaza, il peut aussi renforcer la tendance à appréhender ce territoire principalement sous l’angle de l’enfermement et de la séparation.

Considérer Gaza comme un territoire autochtone nécessite un regard différent. Cela implique de replacer Gaza dans des cadres historiques et spatiaux plus larges, tout en reconnaissant comment de multiples temporalités s’entrecroisent dans le présent. Dans cette perspective, le commerce, les échanges, la mobilité et les liens régionaux ne constituent pas des aspects secondaires de la vie à Gaza ; ils sont au contraire fondamentaux pour son développement historique, tout comme ils le sont ailleurs.
L’une des conséquences de considérer Gaza comme un territoire délimité et isolé est de laisser entendre que les personnes qui y vivent devraient être autosuffisantes à l’intérieur des frontières qui lui ont été imposées. Lorsque cette autosuffisance s’avère impossible, l’échec est souvent attribué à Gaza elle-même. Or, le problème ne réside pas chez les personnes qui y vivent, mais dans les frontières coloniales et les restrictions qui ont coupé Gaza des réseaux dont elle a historiquement dépendu. C’est pourquoi nous devons être attentifs au langage que nous utilisons pour décrire Gaza. Les catégories à travers lesquelles nous appréhendons le territoire peuvent facilement normaliser les conditions de fragmentation et d’isolement, occultant ainsi les relations régionales plus larges qui ont longtemps façonné l’histoire de Gaza et continuent de façonner son présent.
Nour Joudah : Historiquement, Gaza était le plus grand district de Palestine, couvrant une superficie environ 38 fois plus grande que l’actuelle bande de Gaza. Parler simplement de « Gaza » implique donc une compréhension implicite du caractère historique relationnel et interdépendant de la région. Pour moi, c’est précisément ce que signifie considérer Gaza comme une région autochtone.
Si l’on conçoit un lieu comme quelque chose qui se construit à travers la vie sociale, économique et politique de sa population plutôt que par le biais d’une intervention coloniale, Gaza devient un cas extraordinaire. Gaza s’est construite et a perduré malgré des efforts répétés visant à la restreindre et à la subordonner économiquement. Comme l’ont fait valoir des chercheurs tels que Sara Roy [après l’occupation de 1967, NDT] à travers le concept de « dé-développement », la politique israélienne visait à créer une économie captive. Néanmoins, les Palestiniens ont réagi par l’éducation, la migration de main-d’œuvre, les transferts de fonds et des formes de développement urbain et social qui refusaient de se conformer à la logique de l’occupation.

On oublie aussi souvent que l’isolement de Gaza est historiquement récent. Jusqu’en 1967, mon père prenait le train du Caire à Gaza pendant les vacances universitaires. Après la guerre de 1967, la voie ferrée a été démantelée et ses matériaux ont été réutilisés pour soutenir les infrastructures physiques de l’occupation israélienne dans le Sinaï. De tels exemples nous rappellent à quel point la mobilité, les liens et l’intégration régionale faisaient autrefois partie du quotidien à Gaza.
Pour moi, Gaza ne se définit donc pas avant tout par le siège, même si celui-ci est devenu une réalité incontournable. Elle ne se définit pas non plus uniquement par la catastrophe humanitaire. Quand je pense à Gaza, je pense à la plage et aux maisons familiales de Rafah et de Deir al-Balah, aux récits de mon père sur ses voyages en train, et à l’arrivée des familles déplacées en 1948. Je pense à des lieux comme Shuja‘iyya, qui, grâce aux efforts de ses habitants, est passée d’une localité relativement modeste à une communauté urbaine dynamique. Je pense à ma mère qui a suivi une formation en défense civile en 1967. Ce sont ces histoires qui continuent de façonner le présent.
De telles expériences sont souvent difficiles à transmettre à des non-Palestiniens, en particulier à ceux qui perçoivent Gaza avant tout comme un lieu d’extermination, de génocide ou de siège. Gaza – et, plus largement, le sud de la Palestine – n’a jamais été confinée au territoire que nous appelons aujourd’hui la bande de Gaza. Lorsque j’entends, dans les collines d’Hébron, les mêmes traits dialectaux que ceux associés à Gaza, cela me rappelle la géographie historique et sociale plus large du sud de la Palestine.
L’une des caractéristiques déterminantes du colonialisme de peuplement est sa tendance au présentisme. Cela ne signifie pas que les colons n’envisagent pas d’avenir pour eux-mêmes, mais plutôt qu’ils cherchent à délimiter le passé, à le rendre clos et sans pertinence, et à présenter la réalité actuelle comme figée et inévitable. La perception palestinienne du temps fonctionne différemment. Le passé, le présent et l’avenir ne sont pas des catégories nettement séparées, ni vécues de manière strictement linéaire. Ils coexistent et s’influencent mutuellement en permanence.

C’est pourquoi Gaza — tout comme Jaffa, Naplouse ou toute autre ville palestinienne — ne peut être comprise uniquement à travers sa situation actuelle. Aborder Gaza en tant que région autochtone, c’est s’intéresser à l’ensemble de son histoire, à ses possibilités d’avenir et à ses relations organiques avec les lieux et les communautés environnantes. C’est comprendre Gaza non pas comme une enclave isolée, mais comme une partie vivante et en évolution d’une géographie palestinienne plus large.
Comment comprendre les ravages dont nous sommes aujourd’hui témoins à Gaza à la lumière de l’histoire des peuples autochtones ancrée dans son paysage ?
Nour Joudah : J’ai récemment lu un article d’Eyal Weizman qui s’appuie sur le témoignage d’un conducteur de bulldozer israélien. Le titre est tiré de l’affirmation de ce conducteur selon laquelle, après la destruction, « tout ce qu’ils trouveront, c’est du sable ». Cela sous-entend que les Palestiniens reviendront et ne trouveront rien de reconnaissable, que le paysage lui-même a été effacé.
Plus récemment, des informations ont fait état de détenus palestiniens emmenés, les yeux bandés, dans des zones dévastées, puis débarrassés de leur bandeau afin de les désorienter et de leur montrer qu’il ne resterait soi-disant plus rien où retourner. Dans les deux cas, la destruction physique s’accompagne d’une tentative de destruction psychologique. L’objectif n’est pas seulement de démolir des bâtiments, mais de convaincre les gens que leur lien avec ce lieu a été rompu.
Je trouve cette affirmation profondément troublante. Non pas parce que la destruction est irréelle — elle est d’une réalité dévastatrice — mais parce qu’elle part du principe que les lieux peuvent être effacés simplement en rasant l’environnement bâti. Elle suppose que l’appartenance à un espace dépend entièrement de la pérennité des bâtiments et des rues. Nous ne vivons pas dans un monde où les gens perdent tout repère parce qu’un paysage a été modifié. Plus fondamentalement, les lieux ne se réduisent pas à leurs structures physiques.
Pourtant, si je suis tout à fait honnête, quelque chose en moi s’est brisé lorsque Rafah est tombée. Mais Rafah n’a pas disparu. Il y a dans ce paysage un savoir qu’aucun bulldozer ne peut effacer. Je ne dis pas sur un mode romantique. Je veux plutôt dire que les liens avec un lieu se transmettent à travers la mémoire, les pratiques, les liens de parenté et l’expérience accumulée. Cela n’enlève rien à l’énormité de ce qui a été perdu. Cela n’atténue pas non plus la réalité de la dépossession. Mais la destruction à elle seule ne peut aboutir à ce genre de « désinvention » que ses architectes imaginent. Les lieux ne disparaissent pas simplement.
Cette prise de conscience inspire une grande partie de mes travaux actuels sur la topographie temporelle, qui reconnaît que les lieux renferment des histoires, des souvenirs et des formes de savoir incarnées qui s’accumulent au fil des générations d’habitants. Que signifie comprendre le temps comme étant ancré dans les paysages ? À Rafah, les gens disaient autrefois savoir exactement combien de pas il fallait faire le long de la plage, depuis la frontière égyptienne jusqu’à l’endroit le plus dangereux pour se baigner. De telles formes de savoir ne disparaissent pas parce qu’une route est détruite ou qu’un quartier est rasé. Elles font partie d’un lien plus profond avec le lieu.
C’est pourquoi il est important de nous autoriser à ressentir le chagrin, la rage et le désespoir, tout en résistant à l’idée que la destruction puisse effacer entièrement un lieu. L’environnement bâti peut être dévasté. Les communautés peuvent être déplacées. Mais les histoires, les souvenirs, les relations sociales et les formes de savoir qui constituent un lieu perdurent d’une manière bien plus difficile à détruire. Cette persistance, elle aussi, fait partie du paysage.

Dena Qaddumi : Je pense que nous disposons désormais d’une documentation considérable qui a cherché à répertorier, classer, quantifier et donner un sens à la destruction qui s’est produite dans pratiquement tous les domaines de la vie à Gaza. D’un point de vue analytique, un enseignement important qui ressort de cette destruction, en particulier lorsqu’on l’observe à travers le prisme de l’urbanisme autochtone, c’est que l’urbicide est devenu une tactique centrale du génocide. La destruction des environnements urbains n’est pas simplement un effet collatéral de processus de violence plus larges ; elle en fait souvent partie intégrante.
Pourtant, parallèlement à cette destruction, nous assistons également à des visions concurrentes de l’avenir de Gaza, notamment à travers les débats autour de la reconstruction. Les propositions de reconstruction reproduisent des postulats colonialistes bien connus en traitant Gaza comme un espace à redessiner selon des priorités extérieures, à travers des modèles de développement hypercapitalistes et financiarisés. Cette vision fait abstraction des relations sociales, culturelles et spatiales existantes tout en occultant la responsabilité de ceux qui ont contribué à cette destruction.
Au-delà de ces questions analytiques, il existe toutefois une dimension profondément personnelle. Comme Nour, j’ai moi aussi vécu, tout au long de ce génocide, des moments de chagrin qui m’ont semblé presque physiques. Pour moi, l’un de ces moments est survenu très tôt, lorsque les habitants du nord de Gaza ont été déplacés et contraints de se diriger vers le sud. Je me suis soudain retrouvée à imaginer ma propre famille en 1948, effectuant un périple similaire depuis Jaffa. Mon père n’avait pas encore un an à l’époque. Je l’ai imaginé, bébé, aux côtés de ses frères et sœurs, et pour la première fois, cette expérience m’a semblé immédiate et incarnée comme jamais auparavant.

Je ne suis moi-même jamais allée à Gaza. Pourtant, après tout ce qui s’est passé, le lien que je ressens avec Gaza en tant que Palestinienne n’a fait que se renforcer. Ce qui s’est ancré en moi au cours de cette période, ce n’est pas simplement Gaza en tant que lieu de destruction, aussi immense que cette destruction ait pu être. Au contraire, Gaza s’est imposée dans mon esprit comme un lieu de résistance, de créativité et de sumud (endurance collective).
Cela n’enlève rien aux souffrances ni aux pertes subies. Mais cela signifie que j’ai la responsabilité, en tant que membre de la diaspora, de m’engager aux côtés de Gaza au-delà des ravages qui lui ont été infligés. Même au milieu d’une destruction extraordinaire, Gaza reste un lieu façonné par les capacités, les histoires et les aspirations des personnes qui continuent de le définir.
Quelles formes de gouvernance spatiale coloniale se retrouvent dans les récents projets pour Gaza promus par l’administration Trump et certains segments de la communauté internationale ?
Nour Joudah : Ce que ces propositions révèlent le plus clairement, c’est une logique impériale et néocoloniale plus large. Elles reposent sur l’hypothèse selon laquelle des acteurs extérieurs puissants ont le droit de redessiner l’espace et de déterminer l’avenir des Palestiniens.
Ces plans prennent pour la plupart comme point de départ les nouvelles réalités spatiales engendrées par le génocide. Ils partent du principe que les nouveaux schémas de concentration et de déplacement observés dans des localités telles que Khan Younis et Deir al-Balah perdureront, tout en considérant la dévastation du nord de Gaza et de Rafah comme la nouvelle référence spatiale. En prenant comme point de départ la géographie issue du génocide, ces propositions ne se posent pas la question fondamentale de savoir si et comment ces communautés devraient pouvoir rentrer chez elles. Au contraire, elles risquent de normaliser le déplacement en en faisant le fondement de la reconstruction.
Dans le même temps, elles négligent le fait que les Palestiniens reconstruisent déjà les infrastructures par leurs propres moyens. Des amis et des proches décrivent des communautés qui improvisent des systèmes de distribution d’eau, réparent les services locaux et développent de nouvelles façons d’assurer la vie quotidienne malgré l’effondrement des structures municipales. Les gens n’attendent pas de plans de reconstruction extérieurs ; ils trouvent des moyens de reproduire la vie quotidienne dans des conditions extrêmement difficiles.

Dena Qaddumi : Bon nombre de ces propositions envisagent Gaza comme une sorte de cité-État, même si personne ne la considère sérieusement comme un État souverain. Cela se reflète dans les comparaisons récurrentes avec des lieux tels que Singapour ou Dubaï, ainsi que dans la vision de Gaza comme un site de spéculation immobilière, de tourisme et d’extraction de valeur d’échange des terres côtières. De telles approches traitent la relation de Gaza avec la mer principalement comme un atout économique plutôt que comme faisant partie d’une géographie sociale, historique et spatiale plus large.
Ces propositions soulèvent également des questions concernant la surveillance et la gouvernance technologique. Les mêmes acteurs qui ont encouragé l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les opérations militaires s’impliquent désormais de plus en plus dans les discussions sur la reconstruction, l’aménagement et l’urbanisme. Cela soulève la possibilité que Gaza devienne un terrain d’expérimentation pour de nouvelles formes de gouvernance urbaine pilotées par l’IA, où les questions d’efficacité, de surveillance et d’extraction de données seraient intégrées au processus de reconstruction lui-même, puis commercialisées ailleurs.
Ces risques sont importants et méritent une attention particulière. Dans le même temps, je reste réticente à consacrer trop d’énergie à l’analyse de chaque détail de plans qui pourraient ne jamais voir le jour. Une partie de leur fonction pourrait être de détourner notre attention du génocide en cours.
À quoi ressemblerait une vision autochtone de la reconstruction à Gaza ?
Nour Joudah : Nous formulons souvent cela, dans un langage académique, comme la question de savoir qui est « au centre », mais ce que nous demandons réellement, c’est : qui dirige ? Qui a l’autorité de façonner l’avenir d’un lieu ?
La vision que j’associe à la reconstruction autochtone repose sur la récupération des terres, qui est depuis longtemps au cœur des luttes de libération autochtones. Dans le contexte palestinien, cela signifie également inscrire la reconstruction dans le projet plus large de libération de la Palestine — tant pour les Palestiniens vivant sur ce territoire que pour ceux qui en ont été déplacés.
Je pense souvent au concours de reconstruction de villages organisé par la Palestine Land Society, dans le cadre duquel des étudiants en architecture repensent des villages palestiniens dépeuplés et victimes de nettoyage ethnique. L’un de mes projets préférés est celui d’un groupe d’étudiants de l’Université américaine de Beyrouth. Leur proposition était frappante car, contrairement à la plupart des autres, ils n’ont pas élaboré de plan détaillé pour reconstruire le village lui-même.
Ils ont plutôt conçu une structure communautaire centrale. Il y avait une magnifique proposition de barrage qui permettrait de rétablir le réseau d’approvisionnement en eau du village et de redonner vie à l’ayn (source d’eau), parallèlement à d’autres interventions destinées à soutenir une vie collective. Lorsque je leur ai demandé pourquoi ils n’avaient pas planifié le village, ils m’ont expliqué qu’ils ne voulaient pas qu’il ressemble à une colonie.
Leur argument était simple : les villages et les villes ne naissent pas parce que quelqu’un les dessine sur une carte, puis les construit. Ils se développent de manière organique au fil du temps, à travers les relations, les pratiques et la vie quotidienne des personnes qui les habitent. Cette approche a quelque chose de profondément convaincant. Elle aborde des questions fondamentales sur l’habitat, l’environnement bâti et la manière dont les gens créent des lieux à travers les relations sociales. Elle suggère également une autre façon d’envisager la reconstruction.
Dans cette optique, la reconstruction ne commence pas par la construction, mais par la reconquête. La première étape consiste à revenir. La première étape consiste à permettre aux gens d’habiter de nouveau un espace ensemble. Ce n’est qu’alors que la forme de la reconstruction pourra émerger à travers les personnes qui y vivront.
Bon nombre des projets actuellement proposés partent du principe que les décisions concernant l’avenir de Gaza peuvent être prises de l’extérieur, puis imposées à sa population. Une approche autochtone partirait du principe inverse : ce sont les personnes les plus touchées par la destruction qui doivent déterminer ce que signifie la reconstruction et quel type d’avenir elles souhaitent créer. Quels que soient les obstacles, la population de Gaza n’a pas renoncé à ce droit.

Dena Qaddumi : Le défi réside dans le fait que la reconstruction à Gaza doit s’opérer simultanément à plusieurs niveaux. D’une part, il y a les besoins immédiats et urgents : l’accès à l’eau, à l’assainissement, au logement, aux soins de santé, à l’éducation et à d’autres infrastructures essentielles. D’autre part, il y a la question à plus long terme de l’aménagement du territoire et d’envisager un avenir qui reste profondément incertain, d’autant plus que la lutte politique palestinienne plus large pour la libération continue d’être marginalisée dans les débats sur l’avenir de Gaza.
Toute approche significative de la reconstruction doit également tenir compte des histoires urbaines existantes de Gaza. Ces histoires englobent non seulement la ville de Gaza, mais aussi ses camps de réfugiés et les relations sociales qui se sont développées au fil de décennies de déplacement, d’adaptation et de construction communautaire. La reconstruction ne peut se limiter à un simple exercice technique consistant à remplacer les infrastructures endommagées. Elle doit au contraire prendre en compte les paysages historiques et sociaux qui donnent tout leur sens à ces espaces.
Dans le même temps, la reconstruction peut impliquer des méthodes de construction différentes de celles qui existaient auparavant, en particulier si les communautés elles-mêmes identifient des aménagements alternatifs mieux adaptés à leurs besoins. Cela soulève des questions fondamentales concernant la participation, la représentation et la prise de décision. Qui détermine les priorités ? Qui décide de ce qui est reconstruit, où et pour qui ? Tout débat sur la reconstruction nécessite en fin de compte non seulement une expertise technique, mais aussi une délibération politique collective sur le type d’avenir que l’on construit et pour qui.
Lorsque de vastes zones sont planifiées et construites d’un seul coup, les relations sociales qui émergent habituellement à travers la production progressive de l’espace ne se créent pas de la même manière. Les villes et les quartiers évoluent à travers des processus itératifs d’habitation, d’adaptation et de vie collective. Cette qualité organique ne peut pas être simplement conçue pour exister.
Dans le même temps, je ne partage pas l’idée selon laquelle les environnements planifiés seraient en quelque sorte inauthentiques ou incapables de devenir des lieux porteurs de sens. Les espaces urbains sont toujours façonnés par le temps. Les gens les habitent, les adaptent, y tissent des liens et, en fin de compte, les transforment à travers leurs pratiques spatiales quotidiennes.
La question ne porte donc pas sur l’aménagement en soi, mais sur ceux qui bénéficient de la reconstruction et qui y exerce leur pouvoir d’agir. Les habitants de Gaza ne devraient pas se contenter d’être consultés ; ils devraient bénéficier de chaque étape de la reconstruction et être ceux-là mêmes qui façonnent ces espaces au fil du temps.
Cela nous ramène à la question de l’éthique de la réappropriation et de la gestion responsable. L’indigénéité n’est pas simplement une identité ou une subjectivité individuelle. Elle est fondamentalement collective. La question est donc de savoir comment la reconstruction peut soutenir et renforcer les relations sociales grâce auxquelles la vie collective se perpétue.
Comment les efforts de reconstruction externes peuvent-ils soutenir, plutôt que supplanter, l’expertise et les initiatives palestiniennes à Gaza ?

Dena Qaddumi : Sur le terrain à Gaza, les acteurs locaux, notamment ceux qui possèdent une expérience de la gouvernance municipale et des services publics, continuent de chercher des moyens de se procurer des ressources et de maintenir la vie quotidienne dans des conditions extrêmement difficiles. Toute une série d’initiatives voit déjà le jour ; certaines impliquent des projets de reconstruction de grande envergure, comme le « Plan Phoenix », tandis que d’autres se concentrent sur des interventions plus immédiates et localisées. Il s’agit notamment d’expérimentations avec des matériaux de construction alternatifs, d’efforts communautaires visant à rétablir l’accès à l’eau, à l’assainissement, à l’électricité, ainsi que d’autres infrastructures improvisées répondant à des besoins urgents.
Je ne crois pas que les Palestiniens de Gaza manquent de l’expertise nécessaire pour reconstruire leurs propres communautés. Ils connaissent leur environnement mieux que quiconque.
Ils ont vécu ces conditions, ont su s’y adapter et ont développé des formes de savoir ancrées dans le lieu. Une bonne conception est toujours spécifique au contexte. Elle émerge de paysages, d’histoires, de relations et de besoins particuliers. Aucun plan extérieur ne peut se substituer à cela. Les boîtes à outils et les modèles peuvent être utiles, mais la reconstruction à Gaza sera en fin de compte façonnée par les priorités, les circonstances et les aspirations des personnes qui y vivent. Tout processus de reconstruction significatif doit partir de cette réalité.
Pour ceux d’entre nous qui se trouvent en dehors de la Palestine, notre rôle est nécessairement différent. À mon sens, il consiste notamment à continuer de dénoncer et de protester contre la violence et l’injustice inhérentes aux programmes de reconstruction imposés de l’extérieur, en soulignant la responsabilité d’Israël dans le génocide et le processus d’urbicide qui l’accompagne. Les architectes, urbanistes, ingénieurs et autres professionnels ne devraient pas participer à des projets qui reproduisent des conditions de dépossession ou facilitent des formes coloniales de reconstruction.
Comment faut-il appréhender la reconstruction à Gaza dans le cadre plus large de la lutte palestinienne pour la libération ?
Nour Joudah : Un point qui reste particulièrement important est la nécessité de mettre sans cesse en avant la responsabilité, non seulement pour les destructions de ces dernières années, mais aussi pour ce long siècle de dépossession et de violence coloniale qui a conduit à la situation actuelle. Tout débat sur la reconstruction qui perdrait de vue cette histoire risquerait de traiter ce qui se passe à Gaza comme un événement malheureux plutôt que comme le résultat d’un projet colonialiste israélien de longue haleine. Cela occulterait également la longue histoire de la résistance spatiale palestinienne qui n’a cessé de contester ce projet.
Au fond, la résistance spatiale est un refus non seulement de la dépossession et de l’effacement, mais aussi des définitions imposées de ce qu’est l’identité palestinienne et de l’appartenance des Palestiniens. Nous la constatons dans les pratiques quotidiennes à travers toute la bande de Gaza : cuisines communautaires, écoles, efforts locaux de reconstruction et innombrables actes de solidarité. Mais nous la voyons aussi d’un point de vue historique, au lendemain de la Nakba, après 1967, tout au long des Intifadas, pendant la Grande Marche du Retour, le 7 octobre, et sous d’innombrables autres formes d’action collective à travers les générations.
Bon nombre des questions dont nous avons discuté aujourd’hui ne sont donc pas spécifiques à Gaza. Prenons l’exemple de Jénine et des attaques répétées contre le camp de réfugiés ces dernières années.
Que signifie la reconstruction pour une population dont la présence dans cet espace a toujours été considérée comme temporaire, même après 80 ans ? Les camps de réfugiés n’ont jamais été destinés à devenir des implantations permanentes, et pourtant, beaucoup sont passés de simples campements de tentes à des communautés urbaines dynamiques. Il en va de même pour de nombreux endroits à Gaza. Ce qui a commencé comme des abris temporaires est devenu des quartiers, des villes et des métropoles grâce à la vie des personnes qui les ont habités.
Le temps modifie nos relations les uns avec les autres et avec les espaces que nous occupons. C’est précisément pour cette raison qu’une grande partie de la lutte de libération palestinienne peut être comprise comme une lutte pour l’espace, et qu’une grande partie du sumud palestinien peut être considérée comme une forme de résistance spatiale.
* Cette retranscription d’une table ronde est parue en anglais, en juillet 2026, sur le site Al-Shabaka : The Palestinian Policy Network. Il s’agit d’une organisation indépendante à but non lucratif. Al-Shabaka rassemble un réseau mondial et multidisciplinaire d’analystes palestiniens afin de produire des analyses politiques critiques et d’imaginer collectivement un nouveau paradigme d’élaboration des politiques pour la Palestine et les Palestiniens du monde entier. Notre traduction de l’anglais.
Nour Joudah est maître de conférences au département d’études asiatiques et américaines de l’UCLA. Titulaire d’un doctorat en géographie de l’UCLA, elle a consacré sa thèse aux efforts déployés par les communautés palestiniennes et autochtones hawaïennes pour imaginer des avenirs libérés à travers des pratiques autochtones de « contre-cartographie ». Elle travaille actuellement à la rédaction d’un ouvrage intitulé Future Histories, qui explore la manière dont les expériences autochtones du temps en Palestine et à Hawaï nourrissent les luttes de libération. Elle est également titulaire d’un master en études arabes de l’université de Georgetown.
Dena Qaddumi est une chercheuse spécialisée dans la politique urbaine et l’environnement bâti. Elle est actuellement chercheuse invitée au Centre du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle rédige actuellement une monographie inspirée de sa thèse de doctorat, dont le titre provisoire est City in Revolution : Encounters of People in Regime in Tunis, et entame de nouvelles recherches sur l’urbanisme autochtone et l’avenir de la Palestine. Elle a coordonné le programme d’études Palestine : Spaces and Politics et est titulaire d’un doctorat en architecture de l’université de Cambridge.



