Des squats aux tranchées : les éco-anarchistes ukrainiens en première ligne

Lorsque Vegan (son surnom de combat) me parle de lui pour la première fois, nous sommes en 2024, et l’été est encore présent en Ukraine. Il a trouvé le temps de discuter car, dans le cadre d’une rotation, il a été temporairement retiré du front. Il est le porte-parole d’Ekoplatforma, une organisation éco-anarchiste ukrainienne qui rassemble des soldats et des militant·es. Il gère son compte Instagram. Vegan est très jeune. Peut-être trop jeune. Il a 19 ans. « Je me suis engagé comme volontaire en 2022. En 2023, j’ai signé un contrat. Le début de mon service n’était pas tout à fait légal », dit-il en souriant.

Ekoplatforma

Ekoplatforma est l’une des nombreuses petites initiatives de gauche opérant en Ukraine sous la vaste bannière du mouvement anti-autoritaire. Ces groupes, souvent composés de quelques personnes seulement, se distinguent par leurs positions clairement définies ; ils préfèrent coopérer au sein de réseaux d’entités de petite taille, idéologiquement précises et intransigeantes, plutôt que de former un bloc plus vaste et politiquement plus modéré. Parmi eux figurent des végétaliens radicaux, des squatters, des organisations LGBTQ+ et des mouvements de locataires.

Vus de l’extérieur, bon nombre de ces cercles peuvent paraître radicaux, voire exotiques. Ekoplatforma se distingue notamment par son style de communication inhabituel : un mélange d’esthétique militaire, de personnages de dessins animés tirés des cartoons japonais et de dessins d’animaux. Le groupe ne cache pas sa sympathie pour Ted Kaczynski, connu sous le nom d’Unabomber, cite Mao Zedong, et certaines de ses actions seraient sans doute qualifiées d’écoterrorisme. Ils utilisent un drapeau vert et noir coupé en diagonale, en référence aux traditions des mouvements anarcho-primitivistes.

Bien qu’ils rendent compte des événements sur le front, ils abordent tout aussi souvent des questions liées aux droits des animaux, partagent des informations sur des initiatives culturelles de gauche ou même sur des tournois de basket-ball pour les jeunes à Odessa. Cette manière vivante, parfois ironique, de gérer les réseaux sociaux contraste clairement avec le récit héroïque et patriotique typique des groupes militaires d’extrême droite.

 

« Une embuscade parfaitement préparée »

Des soldats liés à Ekoplatforma publient en ligne des enregistrements de caméras corporelles réalisés sur le champ de bataille, en y ajoutant des commentaires provocateurs tels que :

Notre embuscade parfaitement préparée s’est transformée en véritable cauchemar pour l’infanterie russe. Après nous être approchés de l’ennemi, nous avons ouvert le feu à bout portant, éliminant immédiatement les assaillants. Nous avons ainsi réussi à réduire le nombre de non-végétaliens sur la planète >émoji souriant<.

Les enregistrements montrent les corps de soldats russes tués.

Parallèlement, ces mêmes soldats se sont faits connaître pour leurs actions de sauvetage d’animaux abandonnés dans les zones en cours d’évacuation. Souvent, avec l’accord de leurs commandants, ils encourageaient d’autres membres de leurs unités à participer à de telles opérations. Dans la précipitation qui a accompagné l’évacuation des villes menacées par les combats, de nombreuses personnes ont laissé leurs animaux de compagnie et d’élevage dans leurs maisons, leurs fermes et leurs exploitations agricoles. Pour beaucoup d’entre eux, cela signifiait une mort lente par la faim et la soif. Selon la situation, les animaux sauvés par les soldats étaient emmenés plus loin à l’intérieur du pays vers des organisations de protection animale, ou au moins relâchés dans les forêts, ce qui leur donnait ne serait-ce qu’une petite chance de survie.

Vegan — à l’instar de ses camarades d’Ekoplatforma et d’autres militant·es écologistes répartis dans de nombreuses unités à travers l’Ukraine — encourage également d’autres soldats à adopter son mode d’alimentation. Les publications et les documents d’Ekoplatforma contiennent des instructions détaillées sur la manière de suivre un régime végétalien même pendant des opérations de combat direct. Une partie de la nourriture est achetée par les soldats eux-mêmes ou provient des rations russes capturées, qui « contiennent souvent un tiers de produits végétaliens », explique Vegan. « En général, cependant, il y a beaucoup d’aliments végétaliens dans les tranchées : des légumes frais, des conserves, du Huel. »

 

Plus qu’une escouade

Bien que Vegan me donne le nombre exact de membres d’Ekoplatforma, il me demande de ne pas le divulguer publiquement. « Vous pouvez écrire que nous sommes un peu plus nombreux qu’un cercle restreint d’amis, mais moins nombreux qu’une grande organisation. Nous sommes plus nombreux qu’une petite escouade, mais moins nombreux qu’un peloton. »

Avant la guerre, nous étions actifs dans plusieurs villes, principalement à Odessa. Nous organisions des manifestations de rue, des performances et des actions artistiques. Nous organisions des expositions, publiions des fanzines et, dans la mesure du possible, menions des actions sociales : nous aidions les sans-abris et les animaux, et distribuions gratuitement de la nourriture végétalienne. Certains d’entre nous avaient déjà connu la guerre dans le Donbass, mais la plupart étaient des militant·es civils. Lorsque la guerre (c’est-à-dire l’escalade de 2022) a éclaté, la moitié d’entre nous se s’est engagée dans l’armée et l’autre moitié s’est portée volontaire pour d’autres missions.

Vegan sourit tristement : « Maintenant, ça n’a plus d’importance. Tous les hommes d’Ekoplatforma sont déjà dans l’armée, dispersés dans différentes unités. »

Aujourd’hui, nous travaillons avec des groupes de solidarité et anti-autoritaires, tant sur le front que dans le cadre d’actions sociales. Nous collaborons avec le Comité de résistance (également appelé le « peloton anti-autoritaire » – une unité de volontaires composée d’anarchistes, active depuis le début de la guerre de 2022), SAD (Street Aid Daily, un groupe d’aide opérant à Odessa), le collectif Akhmat… il est difficile de tous les citer. L’ampleur de l’entraide est considérable. Nous nous soutenons mutuellement à travers le partage d’expériences du front, la formation, l’organisation de collectes de fonds et l’échange de connaissances, mais nous poursuivons également le travail que nous menions auparavant : nos membres civils ou ceux en rotation s’impliquent dans la publication de fanzines, la réalisation de graffitis et de fresques murales, l’aide aux squats, ou l’organisation de boutiques gratuites où nous distribuons de l’aide aux personnes dans le besoin.

 

Vegan Two, ou Alfarius

Vegan ne souhaite pas donner son vrai nom. Son ami, un autre membre d’Ekoplatforma, qui trouve le temps de s’entretenir au cours des premiers mois de 2025, hésite lui aussi longuement. Beaucoup d’entre vous connaissent son visage : il a été représenté dans l’une des œuvres de David Chichkan, l’artiste et soldat anarchiste ukrainien tué en août 2025. Son surnom de combat est également « Vegan ». « Notre nom est Légion », dit le deuxième Vegan en riant. « Si tu es le seul végétalien de la compagnie et que tu défends en plus les droits des animaux, ça finit par coller. Plusieurs d’entre nous ont reçu ce surnom de la part de nos camarades. Mais tu peux m’appeler Alfarius ou Omegon ; c’est le surnom que j’utilise en ligne », dit-il, faisant référence à un motif de la culture pop issu de Warhammer 40k.

Une grande partie de la communication d’Ekoplatforma repose sur la culture pop : jeux vidéo, « anime » [dessins animés japonais, NDT], mèmes. Tous les membres que j’ai rencontrés sont très jeunes et très idéologiques, tout en gardant une forte distance par rapport au « sérieux » de l’uniforme. Cela les empêche de devenir pompeux. Ils peignent leurs grenades et leurs chargeurs de motifs colorés. Leurs comptes Instagram comptent des milliers d’abonné·es. Sur les photos, des images de la guerre et de matériel russe détruit s’entremêlent avec des clichés où ils portent des costumes d’animaux.

Sur une photo, Alfarius pose avec un fusil devant un mur blanc, le regard fixé droit vers l’objectif ; sur une autre, il participe à une manifestation, coiffé d’un chapeau en forme de tête de girafe ; sur une autre encore, il est avec son unité lors de combats acharnés pour Kherson. Ses stories enregistrées contiennent des motifs tirés de Warhammer [Jeu vidéo de batailles fantastiques, NDT] et de ses séries préférées. Contrairement à ce que l’on pourrait penser d’eux, ce ne sont pas des soldats de papier. Ils ont combattu sur les fronts les plus durs de cette guerre : dans le Donbass, dans l’oblast de Koursk et à Kherson. Beaucoup d’entre eux ont été blessés, souvent plus d’une fois.

En 2025, Alfarius a 23 ans ; il sert depuis 2022 et s’est également engagé comme volontaire. Il est membre d’Ekoplatforma — et végétalien — depuis plus de sept ans. Son vrai nom est Gérard, ou Gera pour faire court.

Je ne peux pas te raconter tout ce que je fais sur le front et en dehors, mais pour faire court, je suis soldat sous contrat et éco-activiste. J’ai toujours voulu être au cœur de l’action et sentir que j’avais un impact sur la réalité — qu’il s’agisse de distribuer de la nourriture aux sans-abris, de participer à des manifestations et initiatives végétaliennes et écologiques, ou de combattre l’envahisseur.

 

L’éducation anarchiste

Alfarius donne l’impression d’être un participant à un séminaire universitaire ou un poète-guerrier lorsqu’il m’écrit depuis ses positions dans l’oblast de Koursk :

Mon principal centre d’intérêt au quotidien est de diffuser les valeurs, les idées et les pratiques végétaliennes et anti-autoritaires dans tous les milieux, tant civils que militaires. Je souhaite également examiner les problèmes existants au sein de ces structures, en les analysant à travers le prisme d’une approche anti-civilisationnelle et anti-technologique.

Au cours de nos conversations, Alfarius insiste sur le fait qu’il croit en une vision de l’armée fondée sur des relations horizontales et personnelles entre soldats, plutôt que sur une vision autoritaire d’une armée hiérarchisée, et qu’il en fait la promotion. Une guerre de matériel, fondée sur une technologie qui tue en masse, lui semble tout aussi inhumaine.

En fait, la vie dans l’armée peut vous renforcer dans votre engagement anarchiste. Beaucoup de personnes qui n’avaient auparavant aucune opinion politique affirmée ont commencé, sous notre influence, à se tourner vers nos idées. Dans l’armée, on constate les aspects négatifs d’une hiérarchie stricte. On voit des officiers qui ne se soucient pas des soldats. Dans les unités où nous nous trouvons, nous parvenons souvent — ou du moins essayons — d’établir de meilleures relations, dans lesquelles soldats et officiers discutent ensemble des décisions et des risques. En général, dans l’armée ukrainienne, il y a, malgré tout, plus de liberté que dans les structures anciennes et académiques des armées européennes ou de l’OTAN. Mais cette liberté et cette souplesse des structures ont aussi leur revers : de nombreux processus ne fonctionnent souvent pas comme ils le devraient, les informations ne sont pas correctement traitées, les normes ne sont pas respectées.

Vegan prend un air sérieux. « Après tout, un modèle d’armée anti-autoritaire n’est pas synonyme de chaos et de désorganisation. Notre objectif est de limiter l’oppression ou la violence interne, si courantes dans les structures militaires traditionnelles et hiérarchiques.»

Lorsqu’on lui demande s’ils ont déjà servi ensemble au sein d’une même unité et comment une telle unité se débrouillait sur le champ de bataille, il répond :

Non, en fait, nous n’avons jamais combattu en tant qu’unité unique. L’un de nos camarades a servi dans le peloton anti-autoritaire au tout début de la guerre, avant sa réorganisation. Moi-même et un autre camarade d’Ekoplatforma avons été affectés pendant un certain temps à une unité régulière où servaient également des anarchistes issus d’autres collectifs. Nous sommes restés soudés. Au tournant de 2023 et 2024, j’ai été transféré dans une autre unité, mais ma dernière mission de combat a été menée aux côtés de ce gars d’Ekoplatforma. »

Le ton de Vegan change pour la première fois au cours de la conversation. Pendant la majeure partie de l’entretien, il avait souri et plaisanté ; nous étions quelque part entre l’échange d’anecdotes et une discussion académique de gauche. À présent, pour la première fois, une tristesse évidente transparaît dans sa voix.

« Contrairement aux apparences, ce n’est pas agréable d’être en guerre aux côtés d’amis. Au début, c’est bien, parce qu’on se soutient mutuellement, mais ensuite, il est difficile de gérer le chagrin quand ils meurent. Ça vous submerge et ça vous détourne de vos tâches », et quand il parle de tâches, il semble faire référence à la fois à sa mission de soldat ukrainien et à celle d’anarchiste écologiste chargé de façonner les mentalités des autres soldats. « C’est pourquoi cela n’a aucun sens d’avoir un bataillon anarchiste. Il vaut bien mieux avoir des anarchistes répartis dans de nombreux bataillons. »

Je sais que pour Vegan et ses camarades d’Ekoplatforma, travailler à la vision de la société qui émergera après la guerre est tout aussi important que la lutte contre les Russes. Les réseaux sociaux d’Ekoplatforma et ceux des groupes anti-autoritaires apparentés montrent ce qui compte pour eux : une société égalitaire sans dirigeants ni hiérarchie stricte, les droits des travailleurs·euses, le droit au logement, la lutte pour les droits des animaux (même en pleine guerre), le véganisme et la restauration de la nature détruite par la guerre et l’industrie. Publier des fanzines, distribuer de la nourriture gratuite aux sans-abris ou organiser le « premier tournoi de basket anti-autoritaire à Odessa ».

Lorsqu’on lui demande s’il pense que l’anarchisme ou l’opposition à l’autoritarisme correspondent d’une manière particulière au caractère national ukrainien (dans le contexte de l’histoire de Nestor Makhno et des factions noires — les anarcho-communistes ukrainiens pendant la guerre civile russe — ou de la forte tradition des mouvements anarchistes slaves), Alfarius répond :

Vous savez, on parle beaucoup de la « soif de liberté » des Ukrainien·nes, mais dans la pratique, je n’ai pas l’impression que nous percevions les idées radicales telles que l’anti-autoritarisme, le véganisme ou l’anarchisme différemment ou plus profondément que les autres Européens. Le mouvement anarchiste ou anti-autoritaire a toujours été actif en Ukraine, mais il a toujours été constitué d’un petit groupe de personnes dévouées.

« J’aimerais beaucoup vous donner une réponse différente, mais après avoir fait la connaissance de groupes similaires dans d’autres pays, j’ai du mal à mettre le doigt sur une différence significative », explique Vegan en écartant les mains.

 

La guerre dans les rues

Les groupes d’extrême droite et de gauche en Ukraine étaient très populaires avant la guerre. Leur attrait résultait peut-être de la déception que la politique traditionnelle avait suscitée chez la plupart des Ukrainien·nes ; l’importante activité sociale menée par ces entités jouait également un rôle significatif. Dans un pays où l’accès aux services sociaux gratuits est très limité, tant les initiatives d’extrême droite — comme la Kozatska Khata, liée à Azov, un ancien squat transformé en centre culturel à Kiev, qui propose, entre autres, des cours de langue gratuits, des cours de sport et du soutien scolaire — que les activités artistiques et sociales des groupes d’extrême gauche comblent une lacune importante. Si vous êtes un jeune désireux d’apprendre ou d’agir, mais sans ressources, ces initiatives vous offrent un espace pour le faire. Si la vie vous a mis à terre, elles vous nourriront et vous donneront un endroit où dormir pendant un certain temps.

Alfarius déclare :

Dans ma jeunesse, dès mon adolescence, j’ai passé beaucoup de temps dans des affrontements de rue avec l’extrême droite. Il y avait beaucoup de violence là-dedans. Honnêtement, je dirais que cela s’est terminé de différentes manières. Outre ma participation aux cercles végétaliens et à Ekoplatforma, j’étais également membre d’autres groupes anarchistes. Nous bloquions parfois les raids d’extrême droite contre des squats. Outre les affrontements avec les nationalistes, nous bloquions aussi les expulsions et soutenions les manifestations de travailleurs·euses contre les exploiteurs. Très souvent, nous nous battions contre des promoteurs immobiliers cupides qui voulaient expulser des gens ou détruire des espaces verts. Nous distribuions également de la nourriture ; pendant des années, nous avons aidé les sans-abris.

La lutte pour gagner les cœurs et les esprits a conduit à des tensions et à des affrontements de rue entre les milieux nationalistes et d’extrême droite et les militants de gauche, et ce avant la guerre. Les passages à tabac et les actes de vandalisme faisaient partie du quotidien avant 2022. Après le déclenchement de la guerre, cependant, les tensions se sont apaisées.

« Il est inutile de comparer le niveau des affrontements de rue d’avant-guerre à celui d’aujourd’hui. Bien sûr, il y aura toujours de jeunes nazis à la recherche d’ennuis, mais cela n’a aucune importance. Ils n’ont aucune idée du mal qu’ils peuvent se faire à eux-mêmes en agissant ainsi, et nous essayons de ne pas nous laisser provoquer plus que nécessaire », explique Vegan.

Le problème, après tout, c’est l’ennemi extérieur : les deux camps se rendent compte que ce sont principalement les provocateurs et les alliés de la Russie qui tirent profit de leurs querelles internes.

De temps à autre, cependant, des affrontements ouverts entre des organisations ukrainiennes de gauche et de droite resurgissent. En mai 2024 à Odessa, un groupe de nationalistes ukrainiens a attaqué le lancement d’un magazine de gauche organisé par plusieurs organisations anti-autoritaires. Les assaillants se sont emparés de plusieurs exemplaires du magazine et les ont brûlés ; ils se sont également affrontés avec les organisateurs de l’événement. Des échauffourées ont éclaté et du gaz poivré a été utilisé, ce qui a notamment entraîné la blessure de deux soldats d’Ekoplatforma qui assistaient à l’événement dans le cadre de leur rééducation après avoir été blessés au front.

L’organisation souligne que depuis le début de l’année 2024, le nombre d’attaques de ce type a augmenté — et que de plus en plus d’attaques venant de la droite visent des initiatives féministes, LGBTQ et écologiques. Ekoplatforma a commenté cette attaque sur son compte Instagram officiel :

En ce moment même, nous luttons tous contre une menace existentielle venue de Russie, qui veut imposer ici la torture, l’oppression, l’homophobie et un régime autoritaire, tandis que la jeunesse d’extrême droite ukrainienne décide que la meilleure réponse consiste à tabasser ses propres concitoyen·nes au nom des « valeurs traditionnelles ». Elle ne voit pas que ses actions servent les mêmes objectifs que ceux que la Russie poursuit ici : le racisme, les valeurs autoritaires et l’homophobie.

 

Je retourne au travail

Début 2025, Vegan se retrouve à l’hôpital dans l’oblast de Soumy : il a un éclat d’obus dans la jambe.

« Rien de grave », dit-il. « Je vais me reposer un moment, puis je retournerai au travail. »

Les récits et les enregistrements qu’il me transmet me marquent profondément. Ils décrivent les combats dans le Donbass, dans l’oblast de Koursk et sur d’autres tronçons du front. Un récit en particulier me reste en mémoire : une erreur tragique commise par l’un de ses camarades. Un soldat ukrainien isolé, appartenant au collectif Ekoplatforma, se retirait d’une position pendant un bombardement dans l’un des villages du Donbass. Dans la nuit et le chaos, il a entraîné avec lui – comme il le croyait – son compagnon. Ils ont couru plusieurs centaines de mètres ensemble avant de s’arrêter et de se rendre compte qu’ils se trouvaient dans des camps opposés. Tous deux ont saisi leurs armes ; l’éco-anarchiste a tiré le premier.

Alfarius ne le dit pas ouvertement, mais il laisse entendre qu’il a servi dans des unités d’assaut. Il n’a pas pris part aux opérations de sauvetage d’animaux dans les zones de combat dont Ekoplatforma se vantait sur les réseaux sociaux. Il décrit le paysage des lieux où il a combattu ces derniers mois :

Dans la plupart des endroits où j’ai servi, on ne voyait pratiquement jamais d’animaux vivants. Il y avait parfois des chats. Je me souviens d’un chat que les gars d’une autre unité avaient recueilli. J’ai proposé de l’aider à l’évacuer hors de la zone de combat, mais ils ont refusé ; ils préféraient qu’il reste près d’eux. En général, là où on nous envoyait, la destruction était si grande que toute vie avait cessé d’exister. Tout était mort ou s’était enfui. Seuls les organismes les mieux adaptés à la survie subsistaient : souris, rats. Et nous.

Un autre élément frappe ici : bien qu’il s’agisse de représentants de l’un des milieux les plus à gauche d’Ukraine, certains schémas restent inchangés. Tout comme les soldats ordinaires ou les membres d’unités plus à droite, certains membres d’Ekoplatforma utilisent également des mots tels que « pidar » [pédé, enculé, connard, NDT] et « fag » [idem en anglais, NDT] pour désigner les soldats russes. Je sais cependant que cela n’a rien à voir avec l’homophobie. « C’est simplement comme ça qu’on parle. Ça n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle ; c’est simplement une insulte », m’expliquent-ils.

Ce qui me frappe le plus dans mes conversations avec eux, cependant, c’est à quel point l’armée façonne le langage. Des personnes qui, dans la vie de tous les jours, écrivent avec une immense empathie sur les droits des animaux, des femmes ou des minorités, et qui peuvent s’indigner face à des injustices qu’un observateur lambda ignorerait, changent complètement de ton lorsqu’elles parlent de la guerre. Vegan, Alfarius et leurs camarades créent de magnifiques publications et photographies poétiques montrant des zones dévastées, abandonnées par les humains et lentement reconquises par la nature. Ces images rappellent le célèbre passage de Fight Club de Palahniuk, où des cerfs errent dans un Rockefeller Center en ruines, des années après l’effondrement de la civilisation.

Fight Club est le premier roman de Chuck Palahniuk, publié en 1996.
Il est devenu un classique de la littérature américaine contemporaine,
en grande partie grâce à son adaptation cinématographique de 1999
par David Fincher, avec Edward Norton, Brad Pitt et Helena Bonham Carter.

Pourtant, lorsqu’ils parlent des combats eux-mêmes, leur langage devient technique. « Zachystyt » — « nettoyer » — est le mot qu’ils utilisent pour décrire le fait de tuer des Russes. Ils l’utilisent également lorsqu’ils évoquent la mort de leurs camarades : « L’occupant a tenté de nettoyer notre position. » « En contournant le véhicule blindé de transport de troupes, je suis entré dans les tranchées ennemies par un flanc auquel ils ne s’attendaient pas et j’ai « nettoyé » le côté droit. » Faire la guerre est un « travail » pour eux : Vegan, Alfarius et le reste d’Ekoplatforma « vont travailler », tout comme le font l’artillerie, la défense aérienne et les autres unités.

Je leur demande quelle est leur vision de l’avenir. Comment envisagent-ils leur propre avenir — et celui de leurs valeurs — une fois la guerre terminée ?

« Je ne crois pas à une paix rapide, et je n’y pense pas », me dit Vegan.

Je ne pense pas à ce qui se passera après la guerre. J’ai peur que même si elle prend fin, elle se poursuive en réalité sous une autre forme — gelée pendant un certain temps — et que la Russie attaque à nouveau. C’est pourquoi je ne veux pas penser à ce qui viendra après.

Gera, Alfarius, a cependant une vision plus concrète :

Après la guerre, je m’engagerai activement dans le militantisme végan et anarchiste. Je voudrais promouvoir le primitivisme, un retour aux sources et une vie simple. Vivre avec des amis dans une communauté que nous créerions ensemble, et aider d’autres personnes à établir des zones autonomes temporaires similaires où les idéaux de vie écologique, d’anarchisme et de coopérativisme pourront être mis en pratique.

Plusieurs mois après avoir terminé la première version du texte, alors que je faisais défiler Instagram, je suis tombé sur une nouvelle publication d’Ekoplatforma.

« On ne peut pas sauver la nature sans sauver l’Ukraine et sans reconstruire une société saine », écrit l’un des membres sur le profil d’Ekoplatforma, comme pour répondre à toutes les questions.

* Cet article a été publié sur le site Tempest, le 1er juillet 2026 sous le titre « From Squats to Trenches ». Les soldats ukrainiens interviewés ici ont des opinions qui divergent de la ligne politique du Collectif Tempest comme du document d’orientation de notre site, mais leurs propos apportent un éclairage important sur l’identité de ceux qui mènent cette guerre, sur la manière dont elle est menée, ainsi que sur le rôle de la Gauche au sein des rangs de la résistance armée ukrainienne. Notre traduction de l’anglais et nos illustrations.

Une version antérieure de cet article a été publiée dans l’édition polonaise du Monde diplomatique.

Paweł Jędral est un journaliste, reporter et analyste polonais spécialisé dans les conflits internationaux, le droit international, les politiques de santé et les questions environnementales. Il est diplômé du programme interdisciplinaire MISH de l’Université de Varsovie.

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