Nous publions le premier article, signé Priya Chacko, d’une série de six contributions qui se présente comme un dialogue sur le thème de la récupération de la pensée décoloniale à des fins réactionnaires par l’extrême-droite internationale. Il concerne l’Inde de Narenda Modi.
Ce dossier est paru en anglais dans l’International Political Sociology, Volume 20, Numéro 2, juin 2026, sous le titre « The Uses and Abuses of the Anti-Colonial in Global Reactionary Politics ». Nous mettrons en ligne la traduction française des autres contributions au cours des semaines prochaines.
Introduction
Les travaux en relations internationales sur la droite à l’échelle mondiale ont apporté des éclairages riches sur la relation entre la politique réactionnaire et la crise de l’ordre international libéral (OIL). Parallèlement, une littérature multidisciplinaire a examiné comment les sensibilités anticoloniales et le discours de la décolonisation ont été détournés ou « récupérés » pour promouvoir des projets autoritaires, ethno-nationalistes, misogynes et réactionnaires à travers le monde.
Ce forum vise à rassembler ces discussions, en abordant spécifiquement la manière dont la réappropriation de l’anticolonialisme dans la politique réactionnaire est symptomatique et constitutive de la crise de légitimité de l’ordre international libéral (LIO), tout en étant un produit du système international qu’elle prétend rejeter.
Plutôt qu’un détournement rhétorique purement fortuit ou superficiel, la cooptation du discours anticolonial et anti-impérialiste a été rendue possible par l’érosion de l’autorité normative de l’ordre libéral, à mesure que s’approfondissait le mécontentement face aux inégalités mondiales, aux hiérarchies civilisationnelles et aux incohérences morales. De plus, nous soulignons qu’un examen des tentations nativistes inhérentes au nationalisme anticolonial s’impose. Une réflexion critique sur ces tendances et les convergences transversales émergentes est cruciale non seulement pour comprendre les défis mondiaux actuels, mais aussi pour réexaminer les débats clés de la sociologie politique internationale (SPI) concernant la (dé)colonialité, la réaction et la solidarité.
En nous fondant sur un large éventail d’expertises régionales et de perspectives issues des relations internationales, de l’économie politique, de la théorie politique et de la sociologie, notre discussion apporte une série de contributions à la recherche sur la politique réactionnaire mondiale et aux études postcoloniales et décoloniales.

Premièrement, nous montrons que les projets idéologiques dominants des puissances émergentes, articulés à un discours civilisationnel, utilisent l’anticolonialisme pour rejeter de manière sélective l’universalisme libéral et certains aspects de l’ordre international qu’ils qualifient d’impérialistes, tout en s’inscrivant dans le capitalisme mondial et en adoptant une forme d’universalisme de marché. Les notions réifiées de culture et de « tradition » ne sont pas seulement parfaitement compatibles avec la logique néolibérale, mais en font partie intégrante. Dans cette logique, la spécificité culturelle ou civilisationnelle devient elle-même une ressource pour la concurrence sur le marché. La charge politique du discours décolonial, qui incarne une résistance à l’hégémonie libérale, confère une légitimité à ces projets tant au niveau national qu’international.
Deuxièmement, s’appuyant sur la littérature émergente sur la convergence, les alliances opportunistes, et les connexions mondiales des politiques réactionnaires, nos contributions explorent une série d’ironies, de revirements et de confluences dans l’imaginaire politique postlibéral, non seulement entre le Nord et le Sud global, mais aussi au-delà des frontières idéologiques conventionnelles. Ce regain d’intérêt pour le particulier signifie que, sur un mode néo-orientaliste, la droite occidentale porte désormais un regard envieux sur les géographies de l’« Orient » pour leur prétendue cohérence culturelle, leur efficacité autoritaire et leur accumulation de capital sans entraves. En outre, nous relevons les affinités conceptuelles entre le rejet par l’extrême droite de l’universalisme libéral et la tentation nativiste dans l’histoire du nationalisme anticolonial avec ses présupposés d’indigénéité essentialisée et de différence ontologique. Cela conduit à une convergence subtile entre les conservateurs radicaux, les autoritaires postcoloniaux et un courant du discours décolonial dans leur vision d’un ordre civilisationnel multipolaire qualifié de « post-impérial ».
Enfin, nous réfléchissons aux implications que l’identification de ces schémas d’affinité et de réalignement a pour la sociologie politique internationale. S’il est important de critiquer l’universalisme euro-centrique dans une perspective postcoloniale et décoloniales, cette critique doit rester prudente envers à la romantisation de l’indigénéité et de la différence sans engagement éthique envers la justice, ainsi qu’envers la confusion entre opposition géopolitique et émancipation ou décolonisation. De plus, compte tenu de sa remise en question des cadres centrés sur l’État qui négligent les processus transnationaux et sociaux, la sociologie politique internationale est particulièrement bien placée pour mettre en avant les formes vernaculaires, diasporiques et marginalisées des théorisations anticoloniales « de terrain ».
Gorkem Altinors, Priya Chacko, Miri Davidson, Aliaksei Kazharski, Sivamohan Valluvan, Chenchen Zhang
I. L’exemple de l’Inde
Une vieille soupe réchauffée ? Le rétablissement des hiérarchies « traditionnelles » dans un ordre international capitaliste libéral en crise
Par Priya Chacko
Qualifier l’utilisation de la rhétorique anticoloniale par les mouvements réactionnaires contemporains de « détournement » ou d’appropriation risque de donner l’impression que l’anticolonialisme a toujours été progressiste ou radical. Pourtant, il y a toujours eu des courants de l’anticolonialisme qui mêlaient des idées et des intérêts réactionnaires locaux et étrangers pour produire des anticolonialismes réactionnaires distincts, mettant en avant des conceptions organicistes et exclusives de la nation, qui ont également pris une dimension transnationale.
L’anticolonialisme n’est jamais simplement une négation de la colonialité, comme le supposent certains penseurs décoloniaux, mais émerge d’une dialectique avec le capitalisme colonial. Cela signifie que, tant sur le plan historique qu’à l’époque contemporaine, la perturbation des structures traditionnelles de pouvoir et d’autorité causée par la transformation et les crises capitalistes a créé les conditions propices à des formes élitistes de politique réactionnaire qui réaffirment les hiérarchies sociales traditionnelles au niveau national, au nom de la remise en cause des hiérarchies matérielles et symboliques internationales.
Le discours civilisationnel, par exemple, s’appuie souvent historiquement sur des théories organicistes et évolutionnistes façonnées par la pensée européenne et les ressources et pratiques locales. Cela a favorisé une politique d’inégalité tant au niveau national qu’international, fondée sur la protection d’identités ethniques particulières plutôt que sur les droits universels. À partir du milieu des années 1930, par exemple, l’Asie de l’Est était conçue comme un ordre régional ethnique hiérarchique dirigé par le Japon, une conception sous-tendue par la notion de minzoku (identité ethnique) [en japonais, min : le peuple ; zoku : le clan, la tribu, NDT]

Les dirigeants de l’État Meiji [empire japonais, NDT] ont été influencés par les traditions organicistes allemandes qui fusionnaient l’État et la société pour résister à l’impérialisme occidental et réprimer la dissidence interne. Si le panasiatisme japonais est généralement associé à l’impérialisme japonais, au début du XXe siècle, il se présentait comme une politique anti-impérialiste contre l’expansion capitaliste occidentale en affirmant la notion d’une civilisation asiatique spirituelle, opprimée mais supérieure, qui devait être restaurée sous la direction du Japon. Bien qu’il existât des courants culturalistes et humanistes du panasiatisme visant à résister au racisme scientifique et aux hiérarchies civilisationnelles, l’idée d’unité, de supériorité et d’oppression de l’Asie a également servi à justifier le l’expansionnisme et le militarisme japonais.
Les théories organicistes et évolutionnistes associées à Charles Darwin et Herbert Spencer, ainsi que les ambiguïtés de leurs écrits, se sont révélées utiles à plusieurs autres mouvements nationalistes anticolonialistes, notamment les kémalistes turcs et les nationalistes indiens libéraux, radicaux et hindous, en fournissant des concepts permettant de renverser les hiérarchies civilisationnelles coloniales tout en consolidant les hiérarchies locales. Des nationalistes radicaux se sont inspirés de Spencer et de la philosophie néo-védantique [réinterprétation moderne du Vedānta classique, NDT] pour fonder leur anticolonialisme sur la promotion d’un ordre social centré sur les hindous de caste supérieure et sur la notion d’aryanisme — l’idée que la civilisation hindoue remontait à un ancien peuple aryen. Cela a constitué la base de la branche désormais dominante, selon laquelle une civilisation hindoue, unifiée cosmiquement par le varna (caste), était rongée de l’intérieur par des « virus », comme le bouddhisme non violent, ainsi que de l’extérieur, par des fléaux apportés par les invasions étrangères.
La diffusion et l’adaptation des théories évolutionnistes ont également conduit à des liens transnationaux réactionnaires entre l’Orient et l’Occident. Unies par le fondement commun de l’aryanisme, la caste et la race sont apparues comme des concepts homologues, les conceptions de la caste inspirant et façonnant la construction théorique de la race en Europe. L’aryanisme a constitué la base des liens entre les élites des castes supérieures hindoues et les élites japonaises, britanniques et allemandes. L’aryanisme, une identité subalterne/colonisée commune, la géographie culturelle allemande et les notions d’holisme et de totalité ont également constitué certaines des bases communes sur lesquelles les intellectuels et les dirigeants politiques allemands et indiens ont cherché à défier respectivement l’Europe et l’Empire britannique.

En bref, les théories organicistes et évolutionnistes, si facilement détournées à des fins réactionnaires, se prêtent en même temps à l’anticolonialisme et à l’anti-impérialisme en raison de leur rejet de l’intervention extérieure et de l’accent mis sur la transformation sociale interne. Ces projets politiques reflétaient les transformations capitalistes, les intérêts matériels et politiques ainsi que les idéologies justificatives de leurs élites dirigeantes, et leurs interactions transnationales.
Le minzoku, par exemple, a pris de l’importance au Japon dans les années 1920, alors que l’économie japonaise s’affaiblissait et que des théories du capital ethnique s’opposaient aux élites japonaises occidentalisées. De même, les exclusions linguistiques et religieuses du nationalisme kémaliste ont été façonnées par les réseaux politiques des acteurs d’élite. À partir du milieu du XIXe siècle, l’aryanisme a été utilisé par les élites indiennes de caste supérieure pour forger un lien avec les élites britanniques afin d’influencer les luttes de pouvoir dans l’Inde coloniale. L’Hindutva [l’hindouïté, NDT] a émergé au début du XXe siècle parmi les brahmanes du Maharashtra, où les politiques coloniales, le prosélytisme non hindou et la mobilisation anticoloniale laïque non hindoue remettaient en cause leur position dans l’ordre socio-économique.
De même, nous devons prendre en compte la conjoncture dans laquelle les anticolonialismes réactionnaires contemporains ont émergé, ainsi que les ordres nationaux et mondiaux fondés sur l’identité ethnique qu’ils cherchent à créer. Prenons le cas du nationalisme hindou ou de l’Hindutva en Inde — la forme dominante de l’anticolonialisme réactionnaire indien, associée au parti politique au pouvoir, le Bharatiya Janata Party, qui se manifeste de plusieurs manières différentes. L’une d’elles est le changement de nom officieux de l’Inde en Bharat par les polémistes et les dirigeants politiques de l’Hindutva — une affirmation de l’archaïque comme décolonial dans le but de présenter le moderne (l’Inde) comme une imposition coloniale.
Le livre de J. Sai Deepak, publié en 2021, India, That is Bharat : Coloniality, Civilization, Constitution, a fait l’objet d’une recommandation (par la suite retirée) du chercheur décolonial Walter Mignolo, qui le présentait comme un exemple de conceptualisation des « futurs pluriversels ». Dans son ouvrage de 2023, Why Bharat Matters, le ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar (2023) affirme que le leadership du Premier ministre Narendra Modi a rendu l’Inde « plus Bharat », c’est-à-dire plus authentique. Lors du sommet du G20 de 2023, organisé par l’Inde, Modi était assis derrière une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Bharat », et l’Inde a été déclarée « mère de la démocratie » en raison de son héritage démocratique prétendument ancien.

Pourtant, Bharat n’est pas simplement un nom indigène incontesté de l’Inde ; cette campagne de changement de nom était motivée par des fins politiques et économiques tangibles, façonnées par un contexte capitaliste et géopolitique transnational particulier. Bharat est dérivé de Bhārata, un terme qui apparaît dans les anciens textes sanskrits, les Purāņas, pour désigner un territoire spatial et cosmologique dans lequel prévaut un ordre social brahmanique. Bhārata est devenu Bharat, un nom prétendument ancien désignant l’entité politique de l’Inde à l’époque coloniale, selon les orientalistes britanniques et allemands et leurs interlocuteurs brahmanes, avant d’être adopté par les dirigeants anticolonialistes.
Alors que des dirigeants de gauche libérale comme Jawaharlal Nehru utilisaient Bharat parallèlement à divers autres termes, notamment Hindustan (un terme d’origine perse/grecque, utilisé par les Moghols), Hind et India, d’autres, notamment les brahmanes conservateurs du Parti du Congrès de Nehru, ont mis en avant Bharat et l’ont associé à la libération d’un « esclavage millénaire » — une conception de l’histoire visant à lier la souveraineté indienne aux hindous et à présenter les musulmans comme les envahisseurs « de l’ordre social idyllique de la caste supérieure ». L’expression « l’Inde, c’est-à-dire Bharat » a fait l’objet de vifs débats au sein de l’Assemblée constituante qui a finalisé la Constitution indienne, au grand dam de son principal architecte, le leader dalit [hors-caste, intouchable, NDT] B.R. Ambedkar.
Le terme a finalement été ajouté au préambule en tant qu’équivalent sanskrit de « l’Inde », sans lui accorder la primauté. Dans l’Inde indépendante, le terme Bharat a pris diverses significations. Ambedkar prônait le Prabuddha Bharat (l’Inde éclairée) par opposition à la division existante entre le Parushkrut Bharat (l’Inde récompensée) [celle des hautes castes, des propriétaires fonciers, des élites administratives, NDT] et le Bahushrut Bharat (l’Inde mise au rebut) [celle des Dalits, des travailleurs pauvres, des populations tribales, des groupes marginalisés, NDT]. Le leader agraire, Charan Singh, a aussi mobilisé le Bharat rural négligé contre l’Inde urbaine privilégiée.
Le Bharat de Modi, Jaishankar [ministre des Affaires étrangères, NDT] et Sai Deepak [avocat et théoricien du nationalisme hindou, NDT] est cependant un outil populiste autoritaire qui facilite la condamnation des élites libérales indiennes, accusées d’avoir des esprits colonisés et de produire des institutions inauthentiques ; l’articulation du peuple national selon un modèle hindou de caste supérieure ; le rejet des autres groupes religieux comme étant à la fois insignifiants et des menaces potentielles ; et la présentation des élites et institutions libérales transnationales comme antagonistes à l’essor économique de l’Inde.

Il s’agit du produit caractéristique d’un ordre international capitaliste libéral en crise, qui génère une nouvelle vision d’un ordre mondial réactionnaire animé par la concurrence de marché entre les États, dans lequel son identité civilisationnelle, culturelle et ethnique est censée offrir à l’Inde un avantage pour devenir le « viswa bandhu » (l’ami du monde). Ce qui fait de l’Inde une marque à succès, selon Jaishankar, c’est sa reconnaissance et son authenticité dans un monde post-libéral. Comme il l’a exprimé dans un discours de 2024 sur la « construction de la marque Bharat », qui vantait la démocratie et les progrès technologiques de l’Inde : « Notre histoire, notre tradition, notre culture et notre patrimoine nous distinguent… Notre mode de vie même a suscité un intérêt et une acceptation bien plus grands… Le terme même [Bharat] rend compte de l’aspect civilisationnel, tout en soulignant à quel point nous sommes devenus plus enracinés… Bharat est une affirmation d’authenticité, que ce soit en matière de représentation, d’expression ou de croyances… dans un monde qui affirme son indépendance face à une élite mondialisée. »
La campagne Bharat a vu le jour dans un contexte de défis politiques et économiques nationaux et transnationaux croissants. Parmi ceux-ci figuraient la formation d’une nouvelle coalition électorale qui s’était donné pour acronyme INDIA (Indian National Developmental Inclusive Alliance) [opposition à Modi, NDT] ; la condamnation internationale face au déclin de la démocratie en Inde ; et ses difficultés à attirer les capitaux étrangers. Après 2020, le régime Modi a dû faire face aux dommages économiques causés par la pandémie de Covid, à une économie déjà en train de ralentir, aux protestations des agriculteurs et des musulmans contre ses politiques agricoles et de citoyenneté, ainsi qu’aux tensions géopolitiques avec la Chine qui ont conduit à diverses mesures visant à réduire sa dépendance économique vis-à-vis de ce puissant voisin, notamment en stimulant les investissements occidentaux.
La baisse du score de l’Inde dans divers indices de démocratie, mais en particulier dans l’indice de démocratie de l’Economist Intelligence Unit (EIU) [un indice largement calibré en fonction des besoins des entreprises, NDT], était, en 2020, perçue comme potentiellement préjudiciable à la réputation de l’Inde en tant que destination sûre pour les investissements internationaux, et cette situation s’est aggravée à la suite d’allégations de malversations d’entreprises et de marchés visant le principal allié capitaliste du gouvernement Modi, le conglomérat Adani. La réponse publique du régime à ces critiques a consisté à faire pression sur l’EIU pour qu’elle utilise des données approuvées par le gouvernement, à chercher à discréditer l’indice de démocratie et à annoncer des projets visant à mettre en place son propre système de classement.
Jaishankar a accusé les organismes de classement d’être « des gardiens autoproclamés du monde… L’Inde ne cherche pas à obtenir leur approbation », une tactique semblable à celle de la Chine pour répondre aux critiques, comme le note Zhang [auteur d’un autre article de cette série, que nous oublierons prochainement, NDT]. Il a dépeint George Soros, critique de Modi/Adani [Gautam Adani est l’un des hommes d’affaires les plus puissants de l’Inde, fondateur de l’Adani group, souvent accusé de crony capitalism, NDT] et cible universelle de l’extrême droite mondiale, comme un individu dangereux suscitant une « psychose de la peur » et portant atteinte au tissu social de l’Inde.

L’Inde, a déclaré Jaishankar (2023), est « un pays qui a connu le colonialisme ; nous connaissons les dangers de l’ingérence extérieure ». Même si elles remplissent manifestement la fonction politique de délégitimer l’opposition politique, ces affirmations contiennent un fond de vérité — les organismes de classement mondiaux et les activités d’organisations non gouvernementales telles que l’Open Society Foundation de Soros font depuis longtemps l’objet de critiques liées à leurs biais politiques et idéologiques et à leurs prétentions à l’objectivité — ce qui signifie qu’elles ne peuvent être simplement écartées.
Comme par le passé, l’anticolonialisme réactionnaire utilise en outre les réseaux, les discours et les tropes transnationaux d’extrême droite. La vision de Jaishankar d’un ordre mondial composé d’États culturels et ethniques, débarrassés de l’influence des « élites mondialisées » et axés sur la survie économique, a beaucoup en commun avec l’« internationalisme réactionnaire » de la Nouvelle Droite occidentale — dont elle subit l’influence —, qui, de la même manière, privilégie ce que De Orellana et Michelsen appellent les identités « de naissance ».
À l’instar de la Nouvelle Droite (dont Valluvan et Davidson traitent plus en détail) [auteurs d’un autre article de cette série, que nous oublierons prochainement, NDT], les dirigeants de l’Hindutva élaborent des théories du complot sophistiquées liant l’opposition indienne à Soros, tout en dénonçant l’influence du marxisme culturel et du « wokisme » et en revendiquant le leadership du mouvement conservateur mondial (apparemment sur le modèle de Thatcher) sous le nom de « Brand Bharat » lors de la National Conservatism Conference à Washington, DC. Le mouvement Hindutva au sens large est en réseau avec des laboratoires d’idées de droite comme la Heritage Foundation et des figures d’extrême droite telles qu’Aleksandr Dugin, Richard Spencer et Tommy Robinson, qui promeuvent son programme réactionnaire et anticolonialiste dans la mesure où celui-ci concorde avec le leur (par exemple, en matière d’islamophobie, d’antilibéralisme et d’autoritarisme).
* Publié dans l’International Political Sociology, Volume 20, Numéro 2, juin 2026 sous le titre « Old Wine, New Bottles? Re-Establishing “Traditional” Hierarchies in a Liberal Capitalist International Order in Crisis », comme première contribution d’un dossier intitulé « The Uses and Abuses of the Anti-Colonial in Global Reactionary Politics ».
Priya Chacko est une universitaire australienne spécialiste de la politique indienne, des relations internationales et de l’économie politique de l’Inde contemporaine. Elle enseigne au département de politique et relations internationales de l’Université d’Adélaïde et est connue pour ses travaux sur le nationalisme, le populisme autoritaire, le néolibéralisme et la politique étrangère indienne.


