Le G-Zéro de Macron

Du 15 au 17 juin se tiendra le sommet de G7 à Évian. Les chefs des gouvernements et des banques centrales de l’Amérique du Nord, des principales puissances européennes et du Japon s’y retrouveront pour tenter d’aplanir leurs divergences et d’envisager des réponses communes aux problèmes qu’elles rencontrent. La Corée du Sud est invitée, ainsi que l’Inde, le Brésil et le Kenya.

Pourquoi à Évian plutôt qu’à Paris ?

– Pour des raisons sécuritaires : entre les Alpes et le lac, les abords de cette petite ville sont relativement faciles à contrôler. De plus, les manifestations de rue qu’un tel Sommet ne peuvent manquer de susciter devront être gérées essentiellement par la police suisse.

– Pour des raisons symboliques : Évian est le parfait écrin pour une « bulle diplomatique » isolée des tensions sociales du monde réel. L’Hôtel Royal  a d’ailleurs été construit en 1909 comme palace destinée aux élites. Son nom fait référence au roi Édouard VII. Depuis plus d’un siècle, il accueille souverains, chefs d’État, diplomates, industriels et grandes fortunes.

– En raison de la proximité de Genève, de ses organisations internationales et de sa place économique et financière mondialisée. Des sociétés géantes comme ADM, Alcon, Bunge, Cargill, Caterpillar, DuPont, Gunvor, L’Oréal, Logitech, Mercuria Energy Group, Merk Serono, MSC, Richemont, Trafigura, Vitol ont leur siège européen ou mondial à Genève.

Rivalités croissantes

Ce G7 n’a pas grand chose à voir avec les sommets du temps de la « mondialisation heureuse ». Nous sommes entrés de plein pied dans celle de la montée des conflits inter-impérialistes.

Les  signes de désaccords se multiplient entre les États-Unis, l’Union européenne et le Japon. Pour n’en citer que quelques-uns : la politique industrielle, commerciale et douanière ; la régulation des grandes plateformes numériques ; l’autonomie stratégique et technologique de la défense européenne ; l’avenir de l’OTAN ; les relations avec la Chine, la Russie, l’Iran ; le statut du Groenland ; le rôle des grandes institutions internationales (ONU, OIT, OMS, OMC, etc.). Sur tous ces points, les divergences des États-Unis avec les principales puissances européennes et, dans une moindre mesure, avec le Japon, n’ont fait que croître.

C’est pourquoi il n’y a guère de chance que le G7 parvienne à s’entendre sur une réponse commune aux facteurs de crise qui bouleversent les relations internationales : la montée du protectionnisme états-unien, la perte de compétitivité des pays de l’UE, la hausse continue de l’excédent commercial chinois (1000 milliards de dollars) ; l’enjeu de la sécurité énergétique ; la pénurie de certaines ressources critiques, notamment les terres rares ; les défis de l’IA ; le reformatage de l’aide au développement (plus de financements venant des pays du Sud, plus de financements privés) ; les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient.

« Le mandat de Macron touche à sa fin. Sa popularité dans son pays est faible. La France est une “puissance moyenne” qui a peu de chances d’obtenir des engagements concrets de la part des États-Unis et de la Chine, sans parler de l’Allemagne. De plus, la Chine ne fait même pas partie du G7. En 2026, il faudra s’attendre à une multitude d’articles universitaires, de scénarios et de discours sur les déséquilibres mondiaux, qui ne feront que souligner ce que nous savons déjà. Mais les États-Unis et la Chine, ainsi que de nombreux pays européens, ne sont guère susceptibles de modifier leurs politiques à l’origine de ces déséquilibres mondiaux excessifs, pas plus qu’ils ne l’ont fait au cours des deux dernières décennies. » (Mark Sobel, haut fonctionnaire du Trésor US pendant 40 ans, OMFIF, 3 mars 2026)

Vers un G-Zéro

En réalité, les divers organes de la « gouvernance globale » dysfonctionnent de plus en plus : l’ONU est considérablement affaiblie, l’OMC a été marginalisée par la politique tarifaire unilatérale des États-Unis, le G20 peine à s’accorder, ne serait-ce que sur une déclaration finale, les BRICS représentent des intérêts contradictoires… C’est dans ce sens, que le très influent politologue états-unien, Ian Bremmer, auteur de U.S. vs Them : The Failure of Géobalism (les États-Unis contre les Autres : l’échec de la globalisation (2018), pronostique un G-Zéro.

« L’expert en géopolitique Ian Bremmer a déclaré que l’opération américaine qui a conduit à la capture du dirigeant vénézuélien reflétait une évolution plus profonde vers ce qu’il appelle un « monde G-Zéro », où aucun pays n’est disposé ou capable d’assumer un leadership mondial. Il a fait valoir que les États-Unis se détournaient de l’ordre international qu’ils avaient autrefois établi, fondé sur la sécurité collective, l’État de droit et les normes démocratiques, pour le remplacer par une action unilatérale guidée par la puissance brute. » (India Today, 7 janvier 1926, notre traduction)

Pour colmater la coque du navire de la « gouvernance mondiale » qui prend l’eau de toutes parts, diverses options sont débattues. Certains préconisent l’élargissement du G7 à l’Australie, à la Corée du Sud et à l’Espagne, suggèrent d’y inviter plus de puissances moyennes et de renforcer sa collaboration avec les institutions internationales afin de faire contrepoids à la politique unilatérale des États-Unis — les États-Unis ne participeraient pas nécessairement à toutes les discussions —. D’autres préconisent une coopération de volontaires, dont l’UE, le Canada et le Royaume-Uni pourraient prendre l’initiative, visant à créer un rapport de forces pour négocier avec la Chine.

Seuls points d’accord : durcir la guerre de classe

Sur au moins six objectifs, les membres du G7 tomberont d’accord sans difficulté :
1. Continuer à favoriser l’enrichissement des plus riches ; 2. Poursuivre le dynamitage de nos services publics et de nos assurances sociales ; 3. Réduire encore nos libertés et nos droits démocratiques ; 4. Intensifier la chasse aux migrant·es ; 5. Fermer les yeux sur le dérèglement climatique ; 6. Accélérer la course aux armements.

Mais justement, de cela, ils n’ont guère besoin de débattre. L’affaire est entendue !

1. Continuer à enrichir les plus riches : le nombre de milliardaires en dollars a crû de 1810 en 2016, à 3028 en 2025. Ils détiennent ensemble 15 000 milliards de dollars, ce qui correspond aux avoirs cumulés des 5,5 à 6 milliards d’habitants les plus démunis (70% de la population mondiale). Mais ce déséquilibre vertigineux n’intéresse par les grands de ce monde, et pour cause.

2. Poursuivre le dynamitage de nos services publics et de nos assurances sociales. Que l’on brandisse la tronçonneuse ou le rabot, les entreprises et les gouvernements sont engagés dans une réduction systématique des dépenses sociales. Emmanuel Macron le reconnaissait d’ailleurs explicitement devant la 80e session de l’Assemblée des Nations unies, le 23 septembre dernier, faisant bien sûr mine de le regretter :

« Partout, nous réduisons et sapons nos ambitions communes pour financer les grands défis mondiaux. Le financement collectif des soins de santé s’effondre, tout comme celui de la sécurité alimentaire et de l’éducation. »

3. Réduire encore les libertés et les droits démocratiques que nous avons acquis au fil de plus de 150 ans de luttes pour mettre en place des régimes plus autoritaires. En effet, les gouvernements des pays du G7 lorgnent aujourd’hui avec envie du côté de la Russie ou de la Chine, où les autorités et les entreprises n’ont pas à tenir compte d’organisations syndicales, de formations politiques et d’associations indépendantes du régime en place. L’impérialisme aux abois n’a jamais fait bon ménage avec les droits démocratiques…

4. Intensifier la chasse aux migrant·es : durant ces dix dernières années, 30 000 personnes ont trouvé la mort en cherchant à rentrer illégalement dans la forteresse Europe — Frontex s’appuie sur plusieurs milliers d’agents (10 000 en 2027) — sans compter les effectifs beaucoup plus importants des polices nationales — , un budget d’un milliard d’euros, des dizaines de barrières physiques, un armement sophistiqué et plusieurs centaines de camps de détention. Aux États-Unis, 7 000 personnes sont mortes en tentant de franchir la frontière, ICE dispose de plus de 20 000 agents et d’un budget de 11,3 milliards de dollars.

5. Fermer les yeux sur le dérèglement climatique. Chef de file en la matière, les États-Unis promeuvent activement les énergies fossiles, réduisent les règlementations fédérales concernant les émissions de gaz à effet de serre (GES) et réduisent leurs engagements internationaux. Les autres pays du G7 jouent aussi un rôle déterminant dans la réduction des objectifs des COP climat.

6. Accélérer la course aux armements. Les États-Unis dépensent actuellement 1000 milliards de dollars en armements et Donald Trump annonce vouloir augmenter ce budget colossal à hauteur de 1500 milliards de dollars. L’UE et le Royaume-Uni consacrent quelque 500 milliards de dollars à leurs dépenses militaires et ces montants devraient approcher les 800 milliards de dollars d’ici 2030.

C’est contre ces six objectifs que partagent le gouvernement suisse et la place financière genevoise que nous devons nous mobiliser à Genève et en France, du 13 au 17 juin prochain.

Servilité envers les États-Unis

En dépit de désaccords croissants, la soumission des membres du G7 aux États-Unis et aux fanfaronnades de son président sont impressionnantes…

Dans la période de préparation du Sommet, les six autres pays du G7 ont multiplié les gestes d’apaisement pour ne pas irriter Donald Trump.

D’abord, Afrique du Sud, habituelle invitée des sommets du G7, n’a pas été conviée cette année sous la pression des États-Unis. Pour que l’Afrique ne soit pas totalement écartée de ces réjouissances, la France a dû faire appel au Kenya…

Pourquoi Trump ne voulait pas de l’Afrique du Sud ?

– En raison de sa plainte contre Israël devant la Cour internationale de justice pour violation de la Convention sur le génocide à Gaza.

– En raison de sa réforme foncière permettant l’expropriation de certaines terres sans compensation pour corriger les inégalités héritées de l’apartheid.

– En raison de la prétendue persécution des fermiers blancs, présentée par Washington comme un « génocide blanc » prémédité.

Ensuite, concernant l’Iran, le 14 janvier, les ministres des Affaires étrangères du G7, reprenant sans sourciller la rhétorique de Donald Trump, ont publié une déclaration commune prévoyant l’engagement suivant :

Aucune opposition à la guerre en Iran…

« Les membres du G7 restent prêts à imposer des mesures restrictives supplémentaires si l’Iran continue de réprimer les manifestations et la dissidence en violation des droits humains internationaux. »

Pourtant, le 28 février, l’agression états-unienne et israélienne contre l’Iran, ne faisait plus la moindre allusion aux « droits humains internationaux ». Il n’était plus question que d’uranium et de missiles. Par ailleurs, elle a renforcé les pouvoirs de la pétro-théocratie des Gardiens de la révolution et durci massivement la répression intérieure, tandis qu’elle exposait la population civile aux effets directs et indirects de bombardements massifs, provoquant aussi d’importantes pénuries.

Silence face à la répression accrue des Gardiens de la révolution

La répression a redoublé en Iran depuis le début de l’agression américano-israélienne

Du 1er novembre 2025 au 28 février 2026 : 121 peines capitales exécutées

Du 1er mars au 31 mai 2026 : 321 peines capitales exécutées

(Source : Iran Human Rights)

Cela n’a pas empêché, les ministres des Affaires étrangères du G7, d’user de la langue de bois, le 1er mars, pour déclarer en commun qu’ils « continueraient à coordonner étroitement leurs actions face aux divers défis auxquels la communauté internationale est confrontée ».

Toutefois, en dépit des appels répétés de Donald Trump, cette fois-ci ses alliés n’ont pas bougé le petit doigt pour l’aider à sortir de l’impasse dans laquelle il s’est jeté tête baissée en Iran.

Le chancelier allemand en a même rajouté une couche en rappelant les échecs américains en Irak et en Afghanistan, en évoquant un bourbier et en ajoutant même que l’Iran avait « humilié » les États-Unis. C’était plus que le chantre de « Make America Great Again » ne pouvait en supporter, qui a annoncé le retrait de 5000 soldats américains d’Allemagne…

Le dernier caprice de Trump

Comme si tout cela ne suffisait pas, « Le président Trump, pour organiser un combat de boxe sous un chapiteau dressé dans les jardins de la Maison-Blanche, le jour de son propre anniversaire, a imposé le report du sommet du G7 à Évian. Le cirque de Trump impose ainsi l’ajournement de la cérémonie en l’honneur de Marc Bloch, l’historien, l’auteur de L’étrange défaite, le résistant, le héros mort pour la France » (Pierre Ouzoulias, sénateur communiste). En effet, la panthéonisation de Marc Bloch, prévue initialement le 16 juin, soit 82 ans jour pour jour après son assassinat par les nazis, a dûêtre reportée au 23 juin.

 

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