Après la crise des fusées à Cuba (octobre 1962), Fidel Castro a définitivement perdu confiance dans l’Union soviétique comme alliée. Deux ans plus tard, après une visite en URSS (novembre 1964), Ernesto Che Guevara estime que le système soviétique n’a pas fait ses preuves. Il prévoit qu’il s’effondrera tôt ou tard.
Zbigniew Marcin Kowalewski et Adrianna Nowak revisitent pour nous l’histoire de la révolution cubaine, prise au piège du bras de fer américano-soviétique (notre traduction du polonais de l’article paru dans Gazeta Wyborcza du 15 mai 2026).

Que peut faire un État face à une puissance écrasante, désireuse de le conquérir ou de maintenir sa domination sur lui ? Il doit souvent solliciter l’aide d’une autre puissance, hostile à la première ou en rivalité avec elle, voire chercher refuge sous son égide. Ce faisant, il risque souvent de passer de Charybde en Scylla. Après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux environs de 1990, le risque était d’autant plus grand que le monde était perçu comme bipolaire, même si de plus en plus de pays s’affranchissaient de l’orbite des deux superpuissances.
C’est ce risque que courait Cuba lorsqu’elle s’est affranchie de la sphère d’influence américaine à la suite de la révolution castriste. Face au siège imposé par une superpuissance hostile, la révolution a cherché désespérément et trouvé un allié en l’Union soviétique. Il s’est rapidement avéré que cette alliance menaçait de compromettre son indépendance. Fidel Castro se battra pendant plus de dix ans pour la préserver, frôlant parfois la rupture de l’alliance.
« Une colonie au sein de la république »
La révolution était bien réelle, tout comme celles de Yougoslavie, de Chine ou du Vietnam. De plus, contrairement à ces dernières, celle de Cuba n’a pas été « faite » par les communistes ; par sa nature même, elle opposait donc une forte résistance à la soviétisation. Même lorsque ses dirigeants ont décidé de s’allier aux communistes locaux, voire de devenir eux-mêmes des communistes, mais de « nouveaux » communistes. Le problème, c’est que les « anciens », avec lesquels l’alliance des « nouveaux » était aussi inévitable que celle de cette révolution avec l’URSS, soutenaient les Soviétiques, et cette volonté de préserver son indépendance vis-à-vis d’un allié international la sapait de l’intérieur. La lutte pour cette indépendance devait donc se mener sur deux fronts liés entre eux : l’extérieur et l’intérieur.
La révolution victorieuse de janvier 1959 s’est produite dans un pays qui, cinquante ans plus tôt, avait certes obtenu son indépendance de l’Espagne à l’issue d’une guerre d’indépendance, mais qui était tombé dans une profonde dépendance vis-à-vis des États-Unis. L’armée américaine était intervenue dans cette guerre afin de reprendre, au niveau mondial, la quasi-totalité de l’héritage colonial de cette ancienne puissance en déclin, y compris Cuba. Même après l’abrogation, en 1934, de l’« amendement Platt », qui liait les pieds et les mains de Cuba et faisait de ce pays — comme le disait à propos de tels États le poète et leader indépendantiste cubain du XIXe siècle José Martí — « une colonie au sein d’une république ». Une colonie comme peu d’autres républiques d’Amérique latine.

José Martí (à droite), chef de file de la lutte pour l’indépendance de Cuba,
en compagnie de son ami, le médecin et journaliste Fermín Valdés
Domínguez (à gauche), et de Panchito Gómez Toro (debout),
officier ayant participé à la guerre d’indépendance de Cuba,
à Key West, en Floride, en 1894.
La révolution, qui a débuté par la lutte contre la dictature de Batista, s’est rapidement transformée en une confrontation avec les intérêts des États-Unis, tant économiques que politiques. Après deux ans de guérilla, l’Armée rebelle de Fidel Castro a contraint les forces gouvernementales à capituler et a pris le pouvoir, et la révolution s’est très vite heurtée à la « colonie au sein de la république » et a balayé cette colonie. Et comme cette « colonie au sein de la république » était avant tout constituée des capitaux américains dans l’économie, en balayant la colonie, elle renversa le capitalisme lui-même par de vastes nationalisations. La révolution y parvint quelques mois seulement avant le deuxième anniversaire de sa victoire.
Il faut en finir avec ces putschistes !
Qui étaient ceux qui, à la fin de l’année 1956 et au début de l’année 1957, ont déclenché la guerre de guérilla ? Ernesto Che Guevara, interrogé à ce sujet dans un camp de guérilla par le journaliste argentin Jorge Masetti, expliquait : « Politiquement, on pourrait qualifier Fidel et son mouvement de « nationaliste révolutionnaire ». À juste titre, sauf qu’il ne s’agissait pas d’un nationalisme purement cubain, mais aussi latino-américain, semblable au panarabisme de l’époque. « La patrie, c’est l’Amérique », c’est « notre Amérique », comme l’appelait Martí — l’Amérique latine —, et ils étaient des martianos : ils se considéraient comme les héritiers idéologiques de ce héros de la guerre d’indépendance.
Avaient-ils alors des liens avec les communistes du Parti socialiste populaire (PSP) ? Au départ, aucun. Lorsque, le 26 juillet 1953, Castro tenta pour la première fois de déclencher un soulèvement contre la dictature de Batista, fraîchement installée, en attaquant avec ses hommes les casernes de Santiago, le parti communiste condamna vivement cet acte, le qualifiant de « acte putchiste aventureuse ». C’était alors une pomme de discorde — plus importante que toutes les autres divergences idéologiques et politiques. Le mot d’ordre de Moscou adressé aux partis communistes était clair : la voie pacifique vers le socialisme… que l’on suit, ironisaient les castristes, ad calendas Graecas, c’est-à-dire, en latin de cuisine polonais, ad mortem usrantum [jusqu’à en crever, NDT].
Le fait suivant témoigne de l’ampleur du désaccord avec les communistes concernant l’esprit insurrectionnel des nationalistes révolutionnaires, et des conséquences que cela a parfois entraînées. Le 13 mars 1957, alors que la guérilla faisait déjà rage dans la Sierra Maestra, 46 combattants du Directoire révolutionnaire, fondé par le leader de l’union des étudiants José Antonio Echevarría, ont fait irruption, sous sa conduite, dans le palais présidentiel pour assassiner Batista. Presque tous ont été tués sur place. Quatre ont survécu et se sont cachés, mais, à la suite d’une dénonciation, la police les a retrouvés et assassinés.

Sept ans plus tard, on découvrira que c’était l’un de leurs camarades d’université, un communiste, qui les avait dénoncés ; celui-ci avait infiltré le Directoire sur ordre de son parti. Il avouera devant le tribunal avoir agi ainsi pour des raisons idéologiques, et plus précisément en raison de l’hostilité de son parti envers ces méthodes de lutte, qu’il considérait comme putschistes.
Les révolutionnaires des plaines et des montagnes
La « plaine », c’est la branche urbaine clandestine, du Mouvement du 26 juillet se montrait très méfiante envers les communistes. De nombreux militants de ce mouvement affirmaient que l’URSS était une puissance impérialiste, tout comme les États-Unis. D’autres, comme Armando Hart et Enrique Oltuski, ce dernier fils d’immigrés juifs polonais, lisaient en outre avec approbation les écrits de Trotsky sur la « dégénérescence » de l’État soviétique et, plus généralement, sur le stalinisme au sein du mouvement communiste. Par ailleurs, le dirigeant du Front ouvrier national du Mouvement du 26 juillet était un militant trotskyste, le cheminot Ñico Torres. Le Mouvement du 26 juillet comptait également dans ses rangs d’anciens trotskystes qui avaient autrefois rejoint les nationalistes révolutionnaires, tout en conservant leurs opinions politiques antérieures.
Au cours des derniers mois de 1958, lorsque l’Armée rebelle passa à l’offensive, les communistes commencèrent à coopérer avec elle. Ils constituaient un allié potentiellement important, car le Mouvement du 26 juillet ne disposait pasd’une base sociale comparable à la leur dans le mouvement ouvrier. Au sein de la branche « montagnarde », c’est-à-dire celle de la guérilla, du Mouvement du 26 juillet, dans l’entourage immédiat de Castro, deux des trois autres commandants principaux — Raúl Castro, le frère cadet de Fidel, et Guevara — défendaient des opinions procommunistes et prosoviétiques.
Raúl avait auparavant appartenu à la jeunesse communiste, et c’est lui qui, au Mexique, alors que Fidel y organisait le débarquement des insurgés à destination de Cuba, avait recruté l’Argentin lorsqu’il s’était avéré que celui-ci partageait son orientation prosoviétique. Soucieux de faire de la révolution une révolution socialiste, ils estimaient qu’elle ne pourrait se passer des communistes ; c’est pourquoi, pour les rallier à leur cause, tous deux, alors qu’ils étaient encore dans la guérilla, avaient même adhéré au PSP, sans en parler à Fidel.

La Havane, début 1959 : la foule célèbre la chute de la dictature de Fulgencio Batista et attend l’arrivée dans la capitale du chef de la rébellion, Fidel Castro. Photo : Lee Lockwood/Getty Images
En raison de ses opinions, Guevara était alors en conflit politique avec les dirigeants de l’aile « de la plaine » du mouvement. Après un an de lutte armée dans la Sierra Maestra, il écrivait à René Ramos Latour, chef national de l’Action et du Sabotage du Mouvement du 26 juillet :
« En raison de mon expérience idéologique, je fais partie de ceux qui considèrent que la solution aux problèmes de ce monde se trouve derrière ce qu’on appelle le rideau de fer, tandis que je considère ce mouvement comme l’un des nombreux mouvements suscités par le désir de la bourgeoisie de briser les chaînes économiques de l’impérialisme. J’ai toujours considéré Fidel comme un authentique leader de l’aile gauche de la bourgeoisie, bien que ses qualités personnelles exceptionnelles l’élèvent bien au-dessus de sa propre classe. C’est avec cette attitude que j’ai commencé la lutte, pour être honnête, sans espoir que nous irions au-delà de la libération du pays et prêt à partir si, à un stade ultérieur, les conditions de la lutte faisaient que le mouvement, dans l’ensemble de son action, prenait un virage à droite. »
Ramos Latour lui avait alors répondu :
« Nous voulons une Amérique [latine] forte, maîtresse de son destin, une Amérique qui tienne tête avec fierté aux États-Unis, à la Russie, à la Chine ou à toute autre puissance qui tenterait de porter atteinte à son indépendance économique et politique. En revanche, ceux qui partagent ton idéologie estiment que la solution à nos maux consiste à nous libérer de la domination néfaste des « Yankees » en instaurant une domination tout aussi néfaste des « Soviétiques ».
Dans le dos de Fidel
Peu après, la direction du Mouvement du 26 juillet passa des mains de la résistance urbaine, envers laquelle Guevara se montrait méfiant, convaincu qu’elle représentait l’aile droite et bourgeoise du mouvement, à celles du commandement de l’Armée rebelle. Cette dernière, affirmait-il, « est déjà prolétarienne sur le plan idéologique », bien qu’il n’ait jamais expliqué comment elle en était venue à l’être, alors qu’elle opérait dans la Sierra Maestra, se contentant d’une vague affirmation selon laquelle c’était le résultat d’un « processus de prolétarisation de notre pensée, d’une révolution s’accomplissant dans nos habitudes et nos esprits ».

Raúl Castro et Ernesto Ch. Guevara en 1958
Après la victoire, Fidel, conscient que Guevara agissait de concert avec Raúl dans son dos et que tous deux plaçaient des communistes à de nombreux postes au sein de l’appareil du pouvoir, écarta en fait Guevara pendant un certain temps, l’envoyant, en tant que représentant des nouvelles autorités cubaines, effectuer un long voyage dans les pays du tiers-monde et en Yougoslavie.
À la fin du mois d’octobre 1960, alors qu’à Cuba le renversement du capitalisme avait atteint un point de non-retour, non seulement avec le soutien total, mais sous la direction même de Castro, il semblait que lui, Guevara et Raúl suivaient désormais tous la même voie. C’était une illusion, comme on le sait aujourd’hui, depuis l’ouverture des archives postsoviétiques. Guevara, alors président de la banque centrale, se rendit à Moscou dans le cadre d’une mission commerciale et économique, où, accompagné des secrétaires du Bureau exécutif du PSP, Anibal Escalante et Manuel Lusardo, il rencontra des dignitaires du PCUS — Suslov, Kossyguine, Mikoyan et Ponomariov.
Dans le compte rendu officiel soviétique de ces entretiens, on peut lire quelque chose d’auparavant inimaginable aux yeux de l’historiographie de la révolution cubaine et des biographes de Guevara :
« Le camarade Escalante demande à la partie soviétique de tenir compte du fait qu’il peut négocier avec le camarade E. Guevara au-delà des prérogatives de la mission commerciale et économique, car récemment, le camarade Guevara et le camarade Raúl Castro ont été promus à la direction du PSP, bien que très peu de personnes soient au courant et que cela soit tenu secret vis-à-vis de Fidel Castro ». Et plus loin : « Bien que ce dernier ignore que son frère Raúl et Guevara sont communistes, il sait très bien qu’ils travaillent en étroite collaboration avec le parti, et il plaisante même parfois en disant qu’ils sont les représentants du PSP au sein du gouvernement révolutionnaire. »
Au même moment, l’ambassadeur soviétique à La Havane informait le Kremlin avec inquiétude que les relations avec Guevara étaient très tendues, car celui-ci critiquait violemment les partis communistes latino-américains — il affirmait qu’« ils ne tiraient pas parti de la situation révolutionnaire, se comportaient comme des lâches, ne partaient pas dans les montagnes et ne déclenchaient pas de lutte ouverte », armée, bien sûr, à la manière cubaine.
Moscou voit ça d’un mauvais œil
En avril 1961, Castro consacre officiellement le renversement du capitalisme en proclamant le caractère socialiste de la révolution. Il le fait littéralement à la veille du débarquement, sur la Playa Girón, d’une brigade armée de réfugiés cubains, soutenue par les États-Unis, qui devait marcher sur La Havane. Après avoir débarqué, elle ne parvient pas à quitter la plage, car elle est d’abord stoppée sur place par les milices ouvrières, étudiantes et paysannes, puis écrasée par la petite Armée insurrectionnelle. Avant que cela n’arrive, la révolution assiégée et désespérée s’est tournée vers le seul allié comptant réellement qu’elle pouvait trouver : l’Union soviétique. La deuxième superpuissance mondiale se trouvait très loin, dans un autre hémisphère, et Castro pensait donc qu’il pourrait conclure une alliance tout en conservant son indépendance — sans devenir un satellite, sans subir d’assimilation structurelle, en d’autres termes : sans être « soviétisé ».

D’un côté, la presse moscovite laissait entendre que Cuba devait en partie sa victoire sur la Playa Girón aux Soviétiques ; de l’autre, elle passait sous silence la déclaration sur le caractère socialiste de la révolution, car celle-ci avait suscité une réaction clairement négative au Kremlin. Cuba osait se considérer comme l’égale des Soviétiques ! Selon le canon soviétique, il ne pouvait y avoir non seulement de révolution socialiste, mais même de révolution « populaire démocratique » là où elle n’était pas dirigée sans partage par un parti communiste reconnu par Moscou comme « le sien ».
Tout comme celle de Nasser en Égypte, la révolution castriste ne méritait aux yeux des Soviétiques que le titre, le plus modeste dans la hiérarchie, de « révolution nationale démocratique ». Pourtant, la révolution cubaine avait renversé le capitalisme, raisonnait Castro. À Moscou, ce n’était pas ce qui comptait. Il est ainsi significatif que lorsque l’ancien commandant de la guérilla, Faure Chomón, alors ambassadeur de Cuba en URSS, a dit publiquement « nous, les communistes », il a suscité l’indignation.
Castro met de l’ordre
Au cours de l’été 1961, Castro a fusionné le Mouvement du 26 juillet, le Directoire révolutionnaire du 13 mars et le Parti socialiste populaire pour former les Organisations révolutionnaires intégrées (ORI), dans la perspective de la création d’un parti unique. Et à la fin de l’année, cherchant à mettre un peu d’ordre dans ce « désordre », conformément aux normes en vigueur dans le monde communiste, il annonça qu’il était marxiste-léniniste. L’intégration organisationnelle et la standardisation idéologique débouchèrent rapidement sur une crise majeure.
Sous la houlette d’Anibal Escalante, déjà mentionné, les communistes ont immédiatement mis à profit leur expérience dans la mise en place d’appareils de parti pour prendre le contrôle des structures de l’ORI. Par leur intermédiaire, ils ont pu placer leurs propres hommes au sein des institutions de l’État, évincer ceux qui avaient fait la révolution et se préparer à prendre le pouvoir. Si la révolution est socialiste, comme Castro l’a lui-même proclamé, le pouvoir revient désormais aux communistes, tandis que lui devrait se voir attribuer le rôle de Kerenski [leader de l’aile droite du parti socialiste révolutionnaire, ministre de la Justice, puis de la Guerre, enfin président du Gouvernement provisoire après la révolution de Février 1917, NDT].

Enrique Oltuski [vice-président du Bureau de planification centrale, sous l’autorité de Guevara, NDT] se souviendra :
« En présence du Che, un extrémiste s’en est pris au Mouvement du 26 juillet. Après y avoir réfléchi à deux fois, j’ai osé lui répondre : c’est vrai que nous ne connaissions absolument rien au marxisme et que nous n’appartenions au parti [communiste], mais c’est peut-être justement pour cela que nous avons renversé Batista. Le Che m’a donné raison. »
Désormais, les tensions étaient vives, non seulement entre Guevara et les partis communistes d’Amérique latine, mais aussi entre lui et les communistes cubains.
L’ORI n’a existé que pendant un peu moins de huit mois. En mars 1962, Castro, sans s’en prendre aux communistes en tant que tels, a déclaré que l’ORI avait été envahi par le « sectarisme » sous la direction d’Escalante, a démantelé les appareils qui venaient d’être mis en place, a imposé la révocation de l’ambassadeur soviétique, qu’il considérait comme un complice ou un instigateur de ce « sectarisme », et ordonné la création d’un nouveau Parti unifié de la révolution socialiste (PURS). Il plaça à sa tête ses propres hommes, issus de la guérilla et de la clandestinité, ainsi que des communistes triés sur le volet et jugés loyaux. Il envoya Escalante en exil à Moscou.
La même année encore, le conflit opposant Castro et les anciens guérilleros à leurs propres communistes s’est rapidement étendu aux relations avec leur allié stratégique. Cela s’est produit lors de la crise connue sous différents noms : crise d’Octobre, crise des missiles ou crise des Caraïbes.
Les missiles à Cuba
La crise de 1962 tirait ses origines, dix-huit mois plus tôt, de la défaite de la brigade contre-révolutionnaire sur la Playa Girón. Paradoxalement, la victoire remportée à cet endroit avait renforcé, du côté cubain, le sentiment de menace, cette fois-ci face à une intervention militaire directe des États-Unis. À La Havane, l’administration Kennedy était considérée comme ouvertement hostile à la révolution. L’alliance avec l’Union soviétique fut alors jugée comme la seule garantie réelle de sécurité, ce dont Moscou profita pour prendre une initiative extraordinaire : elle proposa à Cuba de déployer des armes nucléaires soviétiques sur l’île.
On sait aujourd’hui qu’il ne s’agissait pas d’une initiative cubaine, mais du résultat de calculs stratégiques géopolitiques de Moscou dans le cadre de la rivalité entre superpuissances. Les Cubains ont donné leur accord, mais ont demandé que cela se fasse au grand jour, estimant que ce serait plus sûr. Nikita Khrouchtchev a toutefois imposé que cette opération soit menée dans le plus grand secret. La partie cubaine avait raison : lorsque la vérité a éclaté, le monde s’est retrouvé au bord d’une guerre nucléaire.

Kennedy reçut des preuves irréfutables du déploiement de missiles soviétiques à Cuba, contrairement aux démentis répétés de Moscou. Khrouchtchev affirmait alors qu’elles avaient un caractère purement défensif, tout en appelant les Américains à la retenue. Les services de renseignement américains disposaient toutefois de peu d’informations, ce que le secrétaire à la Défense de l’époque, Robert McNamara, n’apprendra que trente ans plus tard à La Havane, lors d’une conférence organisée par Castro sur cette crise. Les Américains pensaient que les ogives nucléaires étaient encore en route vers Cuba, alors que 162 d’entre elles étaient déjà installées sur place, servies par 42 000 soldats soviétiques. N’en ayant aucune idée, ils avaient l’intention d’attaquer Cuba.
Au plus fort de la crise, Khrouchtchev a proposé une solution : le retrait des missiles en échange d’une garantie de non-agression envers Cuba et du retrait des missiles américains de Turquie. Les négociations se sont déroulées sans la participation de Castro, non seulement en le laissant en dehors du processus décisionnel et en réduisant la crise à un conflit bilatéral entre les superpuissances, mais aussi en ne l’informant absolument pas que des négociations étaient en cours. Les revendications de Castro visaient à résoudre la crise en obtenant des Américains la garantie de la levée du blocus contre Cuba, la cessation des actions de sabotage et des opérations militaires à son encontre, ainsi que de la fermeture de la base militaire américaine de Guantánamo. Elles ont été ignorées. De plus, après être parvenu à un accord avec Kennedy, Khrouchtchev a ordonné le retrait des missiles et des troupes de Cuba, sans non plus en convenir avec Castro ni l’en informer. Les Cubains ont vu soudain les Soviétiques démonter les lanceurs et quitter l’île, ce qui a été un choc pour eux.
Commentant les événements d’octobre 1962, quelques années plus tard, Castro a déclaré : « La possibilité d’un retrait des missiles par l’Union soviétique ne nous avait absolument pas effleuré l’esprit ». Ainsi, après la crise, la révolution cubaine « s’est retrouvée face à un allié en état de déroute, et presque plus que de déroute, en état de fuite totale », ce qui rendait sa sécurité encore plus précaire qu’avant le déclenchement de la crise. Bien qu’il n’en ait pas parlé publiquement, on sait aujourd’hui qu’il avait irrémédiablement perdu confiance dans l’Union soviétique en tant qu’alliée.
Un avertissement aux vieux communistes
En Tchécoslovaquie, les services secrets cubains ont arrêté Marcos Rodríguez, qui y faisait ses études et qui, en 1957, avait livré à la police de Batista quatre combattants qui avaient participé à l’attaque du palais présidentiel. Chomón, ancien chef du Directoire révolutionnaire du 13 mars, a révélé qu’après leur dénonciation, Rodríguez, qui s’était enfui au Mexique, avait été protégé par un couple de militants communistes haut placés de l’ancien parti, et désormais dignitaires encore plus haut placés. Il a accusé ce couple de savoir que c’était Rodríguez qui avait révélé la cachette des combattants.
Ce couple était composé d’Edith García Buchaca, ministre de facto de la Culture, et de Joaquín Ordoqui, premier vice-ministre des Forces armées. Castro est intervenu lors du procès de Rodríguez, cherchant à contenir la menace d’une vague d’hostilité envers les anciens communistes qui risquait de déferler sur la société à la suite de cette affaire.

En même temps, il a profité de cette affaire pour démettre García et Ordoqui de leurs fonctions, afin d’endiguer l’afflux de communistes dans les appareils du pouvoir et de ramener leur présence au sein de ces appareils à des proportions acceptables.
Sur la base de dénonciations soigneusement orchestrées par les services secrets américains à l’intention des services cubains, Ordoqui était soupçonné de collaborer avec la CIA, mais Castro lui en voulait en outre d’avoir pris le parti de Khrouchtchev plutôt que le sien lors de la crise des missiles. Il le considérait, probablement à juste titre, comme l’homme le plus important et le plus dangereux de Moscou à La Havane. L’accusant d’être ou d’avoir été un agent de la CIA, il voulut le traduire en justice, mais, sous la forte pression soviétique, il y renonça. Il ordonna toutefois de le placer, ainsi que sa femme, en résidence surveillée, où Ordoqui mourut neuf ans après le procès de Rodríguez. L’isolement d’Ordoqui, et par la même occasion, celui de García, constituait un avertissement très sérieux pour tous ces anciens communistes qui n’avaient pas abandonné l’idée que, tôt ou tard, Castro connaîtrait le sort de Kerenski et qu’ils joueraient le rôle des bolcheviks.
Le camarade Che critique les Soviétiques
Guevara avait déjà rompu avec son ancienne orientation prosoviétique — et pas seulement parce que l’URSS ne respectait pas bon nombre de ses engagements économiques ou fournissait des produits industriels d’une qualité manifestement médiocre. En novembre 1964, alors qu’il était ministre de l’Industrie, il se rendit en URSS pour les célébrations de l’anniversaire de la révolution d’Octobre. Son biographe mexicain, Paco Ignacio Taibo II, raconte :
« Che ne peut renoncer à sa critique, qui ne cesse de s’exacerber. Il visite une usine soviétique qui lui est présentée comme un modèle et, selon le récit d’un membre de la délégation, il déclare : qu’elle ressemble à une usine capitaliste du type de celles qui existaient à Cuba avant leur nationalisation », c’est-à-dire dans des conditions de sous-développement du capitalisme. « Il observe des aberrations dans le domaine de la planification, les pièges de l’émulation au travail, car il constate que l’on planifie de manière à dépasser les objectifs. Il dit à ses camarades de la délégation que, sous le joug du bureaucratisme, les Soviétiques s’enfoncent dans une impasse économique. »
À son retour, il déclare aux employés de son ministère :
« Contrairement à ce que l’on dit, les pays du bloc d’Europe occidentale se développent beaucoup plus rapidement que ceux du bloc des démocraties populaires. Pourquoi ? »
Il explique qu’en URSS, la bible est le manuel (stalinien) Économie politique, et non Le Capital de Marx, et que lui, Guevara, y est considéré comme un trotskyste. Bien qu’il ne fût pas trotskyste, il invita à participer au débat économique qu’il avait lancé — et qui constituait une polémique à peine voilée entre les défenseurs du modèle économique soviétique et ses détracteurs — l’économiste marxiste belge et figure de proue de la Quatrième Internationale, Ernest Mandel. Ce dernier était connu pour ses critiques cinglantes de la planification et de la gestion économiques soviétiques.

Fidel Castro s’adresse à la foule à Santiago de Cuba en juin 1964. En bas à gauche, coiffé d’un béret noir, Ernesto Che Guevara. (Photo : Jung/ullstein bild/Getty Images)
Guevara a complètement rompu avec l’idée selon laquelle « la solution aux problèmes de ce monde se trouvait derrière le rideau de fer », et a estimé qu’elle résidait dans les révolutions du Tiers-Monde. Lui-même, accompagné de plus d’une centaine de militaires cubains, est parti prêter main-forte à l’insurrection des lumumbistes au Congo. Après cet échec, lors d’un séjour clandestin en Tchécoslovaquie, il a critiqué le système soviétique dans ses « cahiers de Prague », aujourd’hui connus, prédisant sa chute. Dans le même temps, le soutien de Cuba aux mouvements de guérilla en Amérique latine a entraîné une tension durable — de plus de trois ans — dans les relations avec Moscou. Peut-être même plus grave que pendant la crise des missiles.
Castro contre la micro-faction
Tout a commencé en 1966 avec un article publié dans le quotidien central du Parti cubain à l’occasion de l’anniversaire de la révolution d’Octobre. Cet article appelait les « véritables » communistes latino-américains à suivre l’exemple du commandant de la guérilla vénézuélienne, Douglas Bravo, et de ses compagnons. Ceux-ci avaient auparavant été exclus de leur parti communiste pour avoir refusé de mettre fin à la lutte armée, mais Castro leur envoya aussitôt en renfort une douzaine de ses officiers expérimentés.
En juillet 1967, le Premier ministre Kossyguine, de retour de Washington, se rendit à Cuba, où il déclara à Castro que les Américains disposaient de preuves selon lesquelles Cuba soutenait des guérilleros dans au moins sept pays du sous-continent, et exigea la cessation de ce soutien sous peine de rompre l’alliance. Castro répondit par un discours, le deuxième du genre, dans lequel il critiqua violemment le Parti communiste vénézuélien pour avoir abandonné le mouvement de guérilla qu’il avait lui-même créé et en soutien duquel il avait engagé Cuba.
Au sein du mouvement communiste latino-américain lié à Moscou, ainsi qu’à Moscou même, ces discours ont été considérés comme la preuve que Castro rompait avec le communisme. À Cuba, avec le soutien du bloc soviétique et sous la direction d’Escalante, revenu d’exil, une partie des anciens communistes — la « micro-faction » — se lança dans la lutte. Elle accusait le régime castriste d’être petit-bourgeois, nationaliste, non marxiste, antisoviétique et, d’une manière générale, anticommuniste ; de ne pas reconnaître la direction et l’hégémonie de l’URSS ; de tenter de remplacer l’alliance avec l’URSS par une alliance avec la France ; de chercher à s’associer aux économies occidentales plutôt que de s’intégrer économiquement au bloc soviétique ; contrairement à la politique des partis communistes, et conformément à la (prétendue) « ligne trotskyste d’exportation de la révolution », de prôner la lutte armée en Amérique latine.

À la fin de l’année, Castro ordonna l’arrestation de nombreux militants impliqués dans la « micro-faction », puis leur procès en janvier 1968. Le rapport détaillé de Raúl Castro sur l’enquête fut rendu public, comprenant les noms de très hauts dignitaires des Partis est-allemand et tchécoslovaque impliqués dans le soutien à la « micro-faction », ainsi que de fonctionnaires soviétiques présents à Cuba même, qui avaient assuré à la « micro-faction » qu’elle bénéficiait du soutien de Moscou. Lors d’une réunion du Comité central cubain, Castro prononça un discours secret de dix heures, aujourd’hui partiellement déclassifié, dans lequel il présenta et documenta l’histoire des relations cubano-soviétiques, et en particulier les coulisses de la crise des missiles et ses conséquences sur ces relations.
Vaincus par la canne à sucre
Les relations avec la superpuissance alliée semblaient ne tenir qu’à un fil lorsque, six mois plus tard, à la surprise même de ses plus proches collaborateurs, Castro appuya l’intervention militaire du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. Il le fit toutefois de manière si ambiguë que le Kremlin ne considéra pas cela comme un soutien. Le fait que cela n’ait en rien amélioré les relations entre les deux pays fut démontré par le refus de Cuba, près d’un an plus tard, de participer à la conférence internationale des partis communistes prosoviétiques à Moscou.
Ce n’est qu’en 1970, que l’échec, aux conséquences traumatisantes pour le pouvoir et la société, de la récolte de canne à sucre — planifiée de manière volontariste pour atteindre un record et censée ouvrir la voie au développement économique indépendant de Cuba — a contraint Castro à se réconcilier avec Moscou. Cette dernière a posé les choses clairement : soit Cuba adoptait le modèle soviétique de gestion économique, soit l’URSS, et de fait l’ensemble du bloc soviétique, cessait de lui accorder une aide importante.
Cette fois-ci, Castro céda : en 1971, Cuba adhéra au Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM). Avec la participation de 10 000 spécialistes et conseillers soviétiques, on commença à intégrer de force l’économie cubaine au bloc. Cette soviétisation économique entraîna une soviétisation culturelle, idéologique et politique. La première victime de cette soviétisation dans ce domaine fut l’écrivain Heberto Padilla, contraint à une autocritique publique, ce contre quoi protestèrent dans le monde entier de nombreux intellectuels qui, jusqu’alors, avaient sympathisé avec la révolution cubaine.

La revue mensuelle Pensamiento Crítico fut la prochaine victime : cette publication, éditée par de jeunes philosophes, prônait une alternative au « marxisme-léninisme » soviétique, à savoir un marxisme ouvert — largement ouvert au marxisme occidental et à la pensée révolutionnaire du Tiers-Monde — ainsi que critique et créatif. Raúl Castro a accusé la rédaction du magazine de diversion idéologique. Le tristement célèbre « quinquennat gris » (1971-1975) a jeté pour longtemps une ombre sinistre sur la vie littéraire et artistique. L’intelligentsia cubaine n’a pris sa revanche qu’en 2007, lorsqu’elle a organisé spontanément un débat public massif et radicalement critique à ce sujet et, plus généralement, sur la soviétisation culturelle. Elle n’épargna pas non plus Castro lui-même de ses critiques sévères.
Contre toute attente, les concessions faites face aux processus de soviétisation restaient toutefois partielles, et Cuba continuait de mener une politique internationale fondamentalement indépendante. Elle l’a notamment démontré en 1975, alors que se jouait le sort de l’Angola, en passe d’accéder à l’indépendance. Les troupes de la République d’Afrique du Sud raciste marchaient alors sur la capitale de cette ancienne colonie portugaise. Cuba s’est empressée de venir en aide au mouvement de libération. À la surprise des grandes puissances, elle a mené une opération militaire intercontinentale sans précédent pour un petit pays. Elle l’a fait de son propre chef, plaçant l’Union soviétique, prise au dépourvu, devant le fait accompli.
* Cet article est paru en polonais dans Gazeta Wyborcza, supplément hebdomadaire : Quelle histoire ! le 15 mai 2026. Notre traduction du polonais revue par Zbigniew Marcin Kowalewski.
Zbigniew Marcin Kowalewski étudie les mouvements révolutionnaires. De 1975 à 1979, il a travaillé à Cuba. En 1981, il était membre du présidium de la direction régionale du syndicat « Solidarność » de la région de Łódź et animateur du mouvement pour l’autogestion ouvrière. Son premier ouvrage en polonais s’intitule La guérilla latino-américaine(1978), et ses dernières Rap. Entre Malcolm X et la sous-culture des gangs. La Nation de l’islam dans l’Amérique noire(2020), Les révolutions ukrainiennes (2022, en français 2025) et Ce n’est pas un pays pour les hommes libres. La question polonaise dans la révolution haïtienne (2025).
Adrianna Nowak est diplômée de philosophie de l’Université de Varsovie. Elle soutiendra prochainement son mémoire de maîtrise en histoire à l’Université Jagellonne sur le rôle des femmes à Cuba avant et après la révolution, dans une perspective féministe décoloniale. Elle a l’intention d’étudier l’histoire des interactions entre les idées politiques et féministes dans les processus révolutionnaires cubains, ainsi que l’histoire des relations entre Cuba et l’Union soviétique et entre Cuba et les États-Unis. Elle a écrit sur Cuba dans l’édition polonaise du Monde diplomatique et dans Gromady.


