Le mouvement sur le Contrat première embauche (CPE) de 2006 a mobilisé 3 millions de manifestant·es et vu s’opérer le blocage de quasiment toutes les universités de France. Il a été présenté pendant plusieurs années comme le seul mouvement à avoir obtenu une victoire depuis 1995. Mais aujourd’hui, qui s’en souvient ? Ce texte évoque quelques points abordés dans le livre CPE 2006 — une victoire exemplaire de la jeunesse, édité par La Brèche.
Précariser et réprimer les jeunes
Le 16 janvier, Dominique de Villepin, Premier ministre du président Jacques Chirac, annonce la création de la sur l’égalité des chances (LEC), une loi supposée répondre au grand mouvement des quartiers populaires de décembre 2005 consécutif à la mort dans un local électrique de Zied et Bouna, deux jeunes de 15 et 17 ans poursuivis par la police. Après la répression du mouvement, le gouvernement conçoit une loi visant à réprimer et précariser la jeunesse avec une série de mesures : l’apprentissage à 14 ans, le travail de nuit dès 15 ans, des exonérations de cotisations sociales pour les entreprises, le renforcement des polices municipales.

Celle-ci permet notamment aux polices municipales de mettre des amendes pour « incivilités » et, en cas de récidive de faits « d’absentéisme scolaire […] de trouble porté au fonctionnement d’un établissement scolaire [une grève ?!] ou de toute autre difficulté liée à une carence d’autorité parentale » [fumer un joint ?], le président du Conseil général peut faire suspendre les allocations familiales (« prestations afférentes à l’enfant »), et mettre une amende aux parents. Villepin y ajoute le CPE, une période d’essai de deux ans pour les contrats des jeunes de moins de 25 ans. Après le CNE (Contrat nouvelle embauche), il s’agit d’une nouvelle étape vers l’objectif du remplacement du CDI par un Contrat de travail unique (CNU) avec des droits moins importants et progressifs au cours de la carrière.
La jeunesse est dans une phrase croissante de mobilisation et d’accumulation d’expériences avec les mouvements altermondialiste et antiguerre, les mouvements contre la « réforme » licence-master-doctorat LMD de 2003, le mouvement lycéen de 2005 et diverses révoltes contre les violences policières et racistes et les attaques islamophobes (la loi de 2004 sur les signes religieux vient d’être adoptée…). Pour les jeunes et leurs organisations, le CPE est l’attaque de trop. Dans mon cahier, j’écris « AG sur les facs, sur SOS examens, postes, CPE, etc. ON S’EN FOUT ». Il est clair que la jeunesse est prête à agir, et le gouvernement vient d’allumer l’étincelle avec ce CPE.
Le mouvement durera trois mois, mobilisera des centaines de milliers de jeunes, verra des manifestations d’une immense ampleur, des divisions au sein du pouvoir, des alliances variables dans le mouvement et fera face à des violences dans les manifestations, mais se fraiera un chemin vers la victoire.
Un mouvement de masse
Ce mouvement revêt une ampleur inédite depuis au moins 1986 : quasiment toutes les universités sont en grève ou bloquées par les étudiant·es, qui se réunissent en assemblée générale jusqu’à trois fois par semaine. Celles-ci rassemblent, pour les plus importantes, plusieurs milliers de personnes dans les grands amphithéâtres, mais aussi sur les parvis et même dans un stade ! On y débat pendant plusieurs heures de tactique, de revendications plus ou moins pertinentes et plus ou moins farfelues, des relations entre revendications et projet de société, du rôle de la police et du gouvernement, etc. Des comités de mobilisation se réunissent pour organiser minutieusement le blocage — on nomme des responsables pour acheter des cadenas ou des petits gâteaux, pour rassembler des tables et des chaises, négocier avec la présidence de l’université, organiser le service d’ordre ou des débats, préparer une occupation, etc.
Plusieurs centaines de milliers d’étudiant·es se mobilisent, ce qui n’est pas rien sur une population totale de 2 millions d’individus. Nous sommes également rejoints par des dizaines de milliers de lycéens et de jeunes travailleur·ses. Mais force est de constater que la présence en assemblée générale reste limitée, avec probablement 2 à 10 % de participation. Un militant de Lutte ouvrière de Jussieu résumera bien la réalité, en expliquant que ce qui a permis de tenir, c’est surtout que personne ne s’est réellement opposé au mouvement.

Effectivement, l’opposition est limitée, et on sait la contenir : à Jussieu, lorsqu’un groupe d’étudiant·es très réactionnaire vient à chaque AG se plaindre de la supposée nécessité d’aller en cours, l’AG vote à l’unanimité l’autorisation pour ce groupe de futurs ingénieurs de montrer patte blanche à l’arrière du campus pour aller en cours.
Un combat autoorganisé
Le point le plus impressionnant de ce mouvement est sans doute l’étendue de ses coordinations nationales. Voir 450 personnes, venues de tout le pays, débattre pendant deux jours était assez saisissant. Après de nombreux échanges, la coordination s’est dotée de porte-paroles qui ont organisé des conférences de presse, rencontré les syndicats, tenté de rythmer les actions décidées par la coordination et donner une voix au mouvement qui ne soit pas limitée à celle de l’UNEF, de la Confédération étudiante (petite organisation créée par la CFDT) ou la CGT.
Pour y parvenir, il a fallu batailler contre la direction de l’UNEF, qui n’avait pas intérêt à ce qu’une voie alternative à la sienne se dessine, et contre l’aile gauchiste du mouvement, qui craignait une bureaucratisation de celui-ci. La formule des « porte-paroles » est d’ailleurs un compromis, puisqu’il aurait été davantage pertinent de mettre en place un véritable bureau de la coordination, capable de prendre quelques initiatives. Ça n’était pas, de fait, à la portée du mouvement, qui n’était pas assez solide et homogène dans ses objectifs pour y parvenir.
La coordination a également eu son lot de folklore, propre à toutes les mobilisations de ce genre, et d’anecdotes croustillantes. Ainsi, il a fallu faire face à de multiples obstacles : limiter le nombre de mandats fantômes (la direction de l’UNEF ne rechignant pas à désigner des délégué·es, même dans les sites très peu mobilisés, et avec une poignée d’étudiant·es réunis en pseudo AG), constituer une sorte de direction pour le mouvement — on l’a dit —, trouver des universités capables d’organiser le logement et la restauration de plusieurs centaines de personnes, discuter pendant des heures de propositions parfois lunaires (« taxation des ventes d’armes à 100 % », « une révolution en allant directement à l’Assemblée nationale pour renverser le gouvernement »…), faire face à des insultes variées.
C’est ainsi qu’en plus du classique « UNEF, Medef même combat », on a pu voir ou entendre des innovations savoureuses : « UNEF brunocrates » (un mix soyeux entre bureaucrates et Bruno Julliard, alors président de l’UNEF), « JCR au Karcher », etc. Certains membres des JCR, l’organisation de jeunesse de la Ligue communiste révolutionnaire, ne pouvaient que répondre aux courants sectaires « oui, mais moi j’ai séquestré Bruno Julliard », en référence à un congrès local de l’UNEF où Bruno avait été retenu quelques heures en raison d’un différend sur les résultats du congrès…
Questions de stratégie
Les JCR étaient, en effet, un des piliers du mouvement, et ce, pour plusieurs raisons. La première est que l’expérience accumulée dans les mouvements de jeunes des années précédentes donnait des repères solides pour mobiliser (faire des interventions en amphi par exemple…), animer les manifestations, se mouvoir dans les coordinations et les intersyndicales. Avec l’appui et les conseils de la LCR, qui donnait des éléments sur la réalité de la conscience dans le monde du travail.

La seconde est une stratégie rodée, issue des décennies de conception (et d’expériences) partagée : AG, auto-organisation, front unique, coordinations, grève, blocage, grève générale, les points essentiels étaient clair depuis le premier jour pour les membres de la direction des JCR, alors que le plan de combat de l’UNEF, extrêmement utile et mobilisateur, s’arrêtait à la première manifestation, le 7 février.
La troisième est la place de cette petite organisation (environ 250 membres) dans l’échiquier politique : beaucoup étaient membre de l’UNEF et connaissaient ses militant·es et ses débats, mais aussi les autres militant·es de la gauche radicale, de Sud-étudiants, de LO, de la CNT, etc. Les JCR s’appuyaient tour à tour sur la radicalité exprimée par ces dernières organisations et sur l’UNEF en tant que représentante d’une préoccupation de se lier au plus grand nombre, aux étudiant·es les moins conscient·es et les moins mobilisé·es. L’UNEF était aussi un petit pont vers les organisations de salarié·es.
La stratégie essentielle des JCR a été, tout au long du mouvement, de construire le mouvement le plus massif possible, dont les structures d’auto-organisation serviraient à interpeller les travailleur·ses et leurs organisations, seuls outils permettant d’aller dans la direction de la grève générale. Menacer de cette dernière était conçu comme l’unique possibilité de faire céder un gouvernement de combat comme celui de Chirac, Villepin et Sarkozy.
De fait, les dernières manifestations, alors que le mouvement étudiant s’essoufflait, montraient les signes, dans la classe ouvrière, d’une politisation accrue et d’une volonté de s’affronter au gouvernement.
La fin d’une époque ?
Dans les années qui ont suivi le mouvement, toutes les organisations donnaient ce mouvement comme modèle à reproduire pour continuer à engranger les victoires qui allaient inévitablement le suivre. Avec le recul, force est de constater que cette vision était largement erronée…
D’une part, parce que les mouvements étudiants et lycéens qui ont suivi depuis, en croyant reproduire le modèle, l’ont caricaturé : ainsi, chaque mouvement semblait fétichiser le blocage — on prétend parfois bloquer un lycée à 10, sans voir que les lycéen·nes entrent par une autre porte, et en sous-estimant la répression possible — sans voir que ce mode d’action a été massivement utilisé lors du mouvement contre le CPE à la fois comme solution à la répression de la grève par le flicage des absences, et surtout après des semaines d’information, de mobilisation et d’assemblées générales massives.
D’autre part — et c’est la plus mauvaise nouvelle — parce que ce mouvement n’a pas été le premier d’une phase ascendante de mobilisation de la jeunesse et de la classe ouvrière, mais au contraire, le dernier grand mouvement d’une période de montée des luttes qui s’était ouverte en 1994-1995 et s’est refermée avec la crise financière de 2008 et le reflux général des mobilisations dans le monde.
La nouvelle période est tout à fait différente, elle a vu une montée fracassante de l’extrême droite et de la répression des mouvements sociaux, un recul global de la gauche, et, en particulier, de la gauche de gestion capitaliste.

La nouvelle période est bien plus difficile, car les organisations de la jeunesse et de la classe ouvrière ont connu un recul profond. On aurait donc tort de copier la mobilisation contre le CPE… mais aussi d’en nier les leçons réelles. En effet, si l’on analyse réellement, si on ne se laisse pas éblouir par les anecdotes et les visions impressionnistes, ses leçons essentielles restent d’actualité : la recherche permanente de l’unité d’action, l’auto-organisation, le travail en direction de la grève générale sont les piliers des mobilisations réussies, passées comme à venir.
Les appareils bureaucratiques confondent la construction du rapport de forces avec la construction de leurs organisations, les gauchistes croient voir la radicalité dans une revendication ou une action d’éclat. Les révolutionnaires doivent chercher les solutions dans l’appropriation par les masses, dans l’action, d’une vision consciente de changements sociaux profonds.
* Article communiqué à Marx21.ch par son auteur.
Extraits du livre d’Antoine Larrache, CPE 2006 — une victoire exemplaire de la jeunesse, Paris, éditions La Brèche, 2026
Lundi 20 février
« Cela fait plus d’un mois que les militant·es tiennent le rythme “diffusion de tracts à 8 h 30, table d’information de midi à 14 h, collage à 14 h ou 18 h”, on a commencé depuis deux semaines à ne plus aller en cours régulièrement, et certain·es commencent à se demander si les risques ainsi encourus pour leur année ne sont pas trop importants par rapport aux possibilités de construire un mouvement de masse sur le campus. Mardi 21, il n’y a que 200 étudiant·es à l’assemblée générale. La crainte est immense d’assister à un affaiblissement continu, de subir à nouveau l’horrible mouvement de 2003, avec sa dizaine d’AG rassemblant 50 à 150 personnes.

Il faut agir. L’AG décide un barrage filtrant le 23 février, pour la journée d’action appelée par l’université de Rennes 2. On s’appuie sur le fait que Rennes et Toulouse sont bloquées depuis déjà deux semaines, que Nanterre, Paris 1, Poitiers, Brest, Grenoble ont voté la grève.
L’idée du barrage filtrant est de fermer une partie des portes du campus, de ralentir le flux aux entrées et de demander aux étudiant·es de discuter et lire les tracts avant de choisir d’aller en cours ou non.
Le barrage filtrant du jeudi 23 février est un échec, l’immense majorité des étudiant·es vont en cours sans se poser de questions, le flux est très rapide. Mais heureusement, l’AG rassemble tout de même 500 personnes et, surprise, des amphis ont voté la grève, indépendamment de l’AG. C’est le cas en L2 maths-info et en L1 et L2 de cinéma.
Depuis quelques jours les argumentaires militants ont évolué, expliquant l’importance que Jussieu se mobilise, en mettant en lumière le fait que la bascule dans la grève du plus grand campus d’Europe pourra avoir un impact important dans le rapport de forces. Avec le recul, il est clair que c’est l’appel de la coordination nationale à manifester ce jeudi qui a permis cette première grande assemblée générale et a donné un coup de fouet à la mobilisation. C’est une leçon importante à retenir de ce mouvement : la mobilisation est plus facile lorsque les objectifs du mouvement sont clairs et nationaux : les étudiant·es réagissent au climat d’ensemble, pas simplement aux arguments de terrain des militant·es.
La discussion s’engage sur le blocage de la fac. Mais la Majo de l’UNEF prend peur, craint que cela isole les grévistes et s’y oppose. Du côté des JCR et des secteurs radicaux, on pense que le blocage est impossible dans cette université aux 17 entrées, mais on veut essayer. L’AG est hésitante, tout le monde est désorienté. On perçoit alors le manque d’expérience de l’ensemble des militant·es — personne n’était à la fac en 1995 et les autres mouvements ont été très petits. Peu d’étudiants interviennent.
À la tribune, on formule tout doucement, comme en s’excusant d’une proposition si audacieuse : “Vous voulez qu’on vote le blocage ?” Plusieurs militant·es répondent : “Oui, c’est ça, on essaie, allons-y”. Le blocage est voté pour le lundi suivant, pour avoir le temps de préparer. La tribune soumet au vote… et toutes les mains se lèvent ! Même les bras des militant·es de la Majo se sont levés sans consigne, dans l’euphorie de cette AG réussie. Les étudiant·es ont débordé les militant·es, ont poussé en avant, on est ravi·es. »
« Le 31 mars, à Jussieu, le vote du blocage est difficile. Ce jour (ou un autre…), la commission culture aura montré son immense efficacité. Alors que les débats sont particulièrement tendus, une dizaine d’étudiant·es déguisé·es interrompent l’AG à coups de tambours. « C’est quoi ce délire, là ? » hurle un opposant au mouvement. Une étudiante prend la parole dans une langue inventée, aussitôt traduite : « oyez, oyez, gentes dames et gens de Jussieu, de Paname ou de banlieue ; c’est par le comité culture que cette assemblée est perturbée ! » Les opposants tentent d’interrompre le spectacle, mais leurs hurlements sont couverts par l’AG. « Demain, venez nombreux manifester, venez danser sur des airs variés, écouter des concerts avec x vrais musiciens et de vrais instruments ». « L’Art doit être pris au sérieux, nous militons, mais à travers notre art ». La foule est en délire. On compte : gauche, milieu, droite, fond, pilier, tribune, le résultat est là : 387 pour le blocage le lundi qui suit, 370 contre.
Le soir, Jacques Chirac prend la parole et tente un compromis avec le mouvement, en annonçant que la « période[d’essai] de deux ans sera réduite à un an. En cas de rupture du contrat, le droit du jeune salarié à en connaître les raisons sera inscrit dans la nouvelle loi ». Sans retrait du CNE et de la LEC bien entendu. C’est trop tard, ce recul est un aveu de faiblesse. La coordination nationale qui se réunit le week-end suivant l’analyse de cette manière : « Les propositions de modifications de Chirac ne prouvent qu’une chose : c’est qu’il craint que notre mouvement ne s’étende encore ».


