La guerre en courss de Donald Trump contre l’Iran est très impopulaire. Comme le souligne le sondeur G. Elliot Morris, c’est la guerre américaine la plus impopulaire jamais observée au moment de son déclenchement. « Avec seulement 38 % d’Américain·es qui y sont favorables, le soutien au bombardement de l’Iran est inférieur à celui dont bénéficiait la guerre en Irak en 2014 ». Pourtant, il n’y a pas de mouvement anti-guerre de masse pour la contrer. Comment comprendre ce paradoxe.
Pourquoi y a-t-il eu si peu de protestations collectives contre l’offensive américano-israélienne ? Il n’est pas facile de répondre à cette question. Ce qui suit présente six hypothèses plutôt que des conclusions définitives. Mais explorer les raisons pour lesquelles nous manquons aujourd’hui d’un mouvement antiguerre peut nous aider à passer à l’action pour en construire un. Et dans l’intérêt des Iranien·nes, du Moyen-Orient et des travailleur·euses aux États-Unis, nous ferions mieux de le faire le plus rapidement possible.
1. Les Américain·es se sentent impuissants
L’une des principales raisons pour lesquelles tant de jeunes, dans les années 1960, se sont engagés dans la lutte contre l’intervention militaire des États-Unis au Vietnam était que le mouvement des droits civiques venait de démontrer l’efficacité de l’action de masse. Comme le soulignait le manifeste fondateur de Students for a Democratic Society (SDS) en 1962 : « La lutte du Sud contre le racisme […] a poussé la plupart d’entre nous à passer du silence à l’activisme ». Avec le recul, un participant se souvient que de tels exemples de succès « donnaient le sentiment que l’on pouvait réellement changer les choses, qu’il fallait prendre position ».
Aujourd’hui, le plus grand obstacle auquel nous sommes confrontés dans notre pays est un sentiment omniprésent d’impuissance. La dirigeante du SDS, Bernardine Dohrn, avait raison de souligner la différence entre cette époque et la nôtre : « Ce qui nous freine aujourd’hui, à mon sens, c’est l’idée que ce que l’on fait ne changera rien. »

Pour surmonter ce sentiment de résignation, nous avons besoin d’exemples plus inspirants de luttes couronnées de succès. La résistance de masse réussie du Minnesota contre l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), par exemple, a commencé à dynamiser l’activisme à l’échelle nationale. Le défi consiste désormais à trouver et à amplifier des campagnes gagnables qui partent d’en bas, comme amener nos écoles à rompre avec l’ICE ou inciter des millions de consommateur·trices à quitter des entreprises telles qu’OpenAI, qui alimentent la machine de guerre de Trump. Prouver concrètement que nous avons le pouvoir dans des combats à petite échelle peut inspirer des millions de personnes à rejoindre la lutte contre les pires horreurs de cette administration, tant au niveau national qu’international.
2. Les gens espèrent que la guerre se terminera rapidement
Comme tant d’autres, je me réveille chaque matin en espérant voir un titre suggérant que Trump, toujours imprévisible, a décidé de proclamer une victoire rapide en Iran, comme il l’a fait au Venezuela. Au moins, dans ce cas, les atrocités contre les civils cesseraient.

Les technologies numériques permettent de mobiliser beaucoup plus facilement les sympathisant·es existants dans la rue sans nécessiter une infrastructure organisationnelle importante ni de travail de terrain en face-à-face.
Compte tenu du désintérêt de l’administration pour tenter de susciter un consentement en faveur de cette guerre et des risques politiques évidents liés à la hausse des prix de l’essence, il était difficile de croire que Trump risquerait si volontiers sa présidence — sans parler de la vie des Iranien·nes et des militaires américain·es — en s’engageant dans une intervention armée de longue durée sans issue claire. Néanmoins, la guerre continue de s’intensifier.
Trump a agi si rapidement et avec si peu de considération pour l’opinion publique qu’il a laissé beaucoup d’entre nous dans un état de choc. Alors que George W. Bush avait passé un an à tenter de nous convaincre qu’il fallait envahir l’Irak — déclenchant un processus délibératif durant lequel des manifestations de masse ont pu être organisées —, la rapidité de Trump et son mépris de l’opinion publique n’ont laissé que peu de place aux États-unien·nes pour sortir de leur rôle de spectateurs. Cela permet d’expliquer le paradoxe selon lequel une guerre exceptionnellement impopulaire n’a jusqu’à présent suscité que très peu de manifestations de masse. Mais si la guerre se poursuit, il faut s’attendre à ce qu’un nombre croissant de personnes s’engagent dans des actions collectives.
Et même si Trump proclamait la victoire dans les prochains jours ou les prochaines semaines, cela ne mettrait probablement pas un terme à ses ambitions impérialistes. Nous devrons encore intensifier notre agitation antiguerre pour stopper la pression exercée par l’administration en faveur d’un changement de régime à Cuba, de son financement continu d’Israël et de son bellicisme envers la Chine — et, pour faire de l’élection présidentielle de 2028, en partie, un référendum sur les dépenses militaires galopantes, les guerres impérialistes des États-Unis et le soutien américain à l’État israélien génocidaire.
3. Trump commet tant d’actes horribles
Contrairement à George W. Bush — dont les exploits impérialistes constituaient la seule préoccupation —, il est facile de se sentir submergé par les attaques tous azimuts de Trump et il est difficile de réagir rapidement à chaque nouvel outrage. Les forces organisées de notre camp sont à bout de souffle. J’ai consacré personnellement une dizaine d’heures d’activité par jour au cours du dernier mois pour soutenir la nouvelle campagne « Schools Drop ICE » ; je n’ai pas eu une seule heure disponible à consacrer à l’organisation autour d’un autre enjeu ces derniers temps, ce qui a limité ma capacité à participer à d’autres efforts essentiels, comme l’organisation du mouvement contre cette guerre.
La bonne nouvelle, c’est que les prochaines manifestations No Kings du 28 mars et la journée d’action du 1er mai offrent d’excellentes occasions de rassembler toutes nos revendications et nos luttes anti-Trump. L’opposition à la guerre sera probablement au cœur de ces actions.
4. Les gens confondent mobilisation et organisation
Même si les prochaines actions « No Kings » et du 1er mai sont massives et dénoncent la domination impérialiste, de l’Iran à Cuba, en passant par la Palestine, cela ne signifie pas nécessairement que nous aurons reconstruit un puissant mouvement contre le régime Trump en général ou ses guerres en particulier. Un mouvement est un mouvement dans la mesure où les gens ordinaires s’organisent dans l’intervalle de chaque manifestation — en d’autres termes, lorsqu’ils s’impliquent activement pour rallier d’autres personnes à la cause.

L’un des défis de notre époque est que les technologies numériques permettent de faire descendre beaucoup plus facilement les sympathisant·es existants dans la rue sans avoir besoin d’une infrastructure organisationnelle importante ni d’un travail de terrain en face-à-face. En d’autres termes, les réseaux sociaux facilitent la mobilisation. Mais, le revers de la médaille est que les grandes manifestations n’ont plus autant de poids qu’autrefois et que leur préparation ne permet pas de tisser le même type de relations sur le terrain ni de former de nouveaux leaders, dont les mouvements dépendent pour se renforcer.
Le leader du SDS, Mark Rudd, a raison de dire que « la jeunesse d’aujourd’hui […] manque de formation sur la manière d’accomplir le dur travail de l’organisation de terrain. Au lieu de cela, la jeunesse d’aujourd’hui se retrouve avec les photos emblématiques des manifestations des années soixante — et une compréhension très limitée du travail qui a inspiré ces manifestations dès le départ. »
Angela Davis l’explique encore plus clairement :
« Les manifestations [sont] censées démontrer le pouvoir potentiel des mouvements… Mais, de nos jours, nous avons tendance à considérer ce processus de rendre le mouvement visible comme la substance même du mouvement. Si tel est le cas, alors les millions de personnes qui rentrent chez elles après la manifestation en concluent qu’elles ne se sentent pas nécessairement responsables de continuer à renforcer le soutien à la cause. »
C’est pourquoi nous devrions considérer le 28 mars et le 1er mai non pas comme des manifestations ponctuelles, mais comme des mécanismes permettant de recruter, d’intégrer et de former autant de personnes que possible à des campagnes continues.
5. Fin de la conscription (No draft)
La fin de la conscription aux États-Unis est sans aucun doute l’un des facteurs qui expliquent pourquoi les mouvements anti-guerre sont moins actifs aujourd’hui qu’au cours des années 1960. Avec moins d’Américains exposés au danger et un recours croissant aux bombardements aériens à longue distance, les coûts de la guerre sont moins immédiatement et directement ressentis par les Américains que par le passé.
Cela dit, il ne faut pas surestimer ce facteur. Les États-Unis ont connu d’importants mouvements anti-guerre même après la fin de la conscription en 1973, notamment dans les années 1980 contre l’intervention américaine en Amérique centrale et, au début des années 2000, contre la volonté de Bush de faire la guerre en Irak. Ainsi, si l’absence de conscription et l’évolution des méthodes de guerre peuvent aider à expliquer la différence entre aujourd’hui et l’époque du Vietnam, elles ne suffisent pas à élucider le mystère de notre incapacité à observer des niveaux d’activité anti-guerre comparables à ceux des années 1980 ou 2000.
Dans l’ensemble, le fait que les États-Unis se tournent vers des guerres aériennes à forte intensité capitalistique renforce l’importance de s’organiser pour exiger que les dépenses militaires américaines astronomiques — plus de 1 000 milliards de dollars par an — soient réaffectées au financement des services publics nationaux.
6. Le sectarisme a contribué à marginaliser l’activité antiguerre
Plutôt que de construire l’opposition la plus large et la plus profonde possible à l’aide militaire et aux interventions des États-Unis à l’étranger, une trop grande partie de l’activité antiguerre de ces dernières années s’est orientée vers une rhétorique et des slogans excessivement radicaux qui isolent, tout en associant des revendications largement soutenues contre la guerre à une idéalisation injustifiée et contre-productive de toutes les forces dites « anti-impérialistes ». S’opposer systématiquement à l’impérialisme ne nécessite pas de justifier les meurtres de civils par le Hamas ni la répression des militant·es pro-démocratie par la République islamique.
Et au lieu de concentrer sans relâche leurs critiques sur des politiciens comme Trump, Joe Biden et Chuck Schumer, qui ont encouragé ou permis des atrocités à l’étranger, une quantité étrangement importante d’énergie militante a été consacrée à dénoncer des élus comme Alexandria Ocasio-Cortez, alors même qu’elle n’a jamais voté en faveur de l’aide militaire américaine à Israël et s’est opposée avec véhémence à la guerre en Iran.
Malheureusement, l’impact et la continuité de nombreux campements de solidarité avec la Palestine ont été affaiblis par plusieurs facteurs : des discours provocateurs que des opposant·es cyniques pouvaient facilement déformer ; une attention excessive à la « culture de sécurité » des activistes — c’est-à-dire aux règles et pratiques visant à protéger les participant·es, l’organisation et les informations sensibles — et l’absence d’efforts coordonnés pour convaincre et mobiliser les majorités sur les campus. La répression intense contre ces initiatives vaillantes, mais relativement isolées a refroidi l’organisation étudiante. D’autant plus que les étudiants sont souvent à l’avant-garde de l’organisation antiguerre et antiautoritaire, relancer une culture de la politique de masse dans les universités reste une tâche essentielle.
Relancer un mouvement antiguerre
Quelles mesures pouvons-nous prendre pour aider à relancer un puissant mouvement antiguerre aux États-Unis ? Dans l’immédiat, chacun·e d’entre nous — et chacune des organisations auxquelles nous appartenons — peut s’engager non seulement à participer aux manifestations « No Kings » du 28 mars, mais aussi à tout mettre en œuvre pour inciter nos voisins, collègues, camarades d’études et coreligionnaires à se joindre à nous. Vous pouvez profiter de l’occasion pour leur demander ce qu’ils pensent de la guerre en Iran ou de l’ICE ; souligner à quel point il est absurde que les États-Unis dépensent près de 1000 milliards de dollars par an pour la guerre alors que les gens ordinaires ont du mal à joindre les deux bouts ; puis enchaîner en leur demandant de se joindre à vous lors du rassemblement.
Et ne vous contentez pas de parler aux personnes dont vous savez qu’elles sont déjà de gauche. La plupart des États-Unien·nes sont fermement opposés à cette guerre, mais ne savent tout simplement pas quoi faire. Il est temps de toucher un large public et de sortir de notre bulle. C’est ce qui rend un mouvement réel. Et c’est ce qui peut déclencher le type de perturbation non violente de masse, au travail, à l’école et au-delà, que Trump et sa machine de guerre ne peuvent se permettre d’ignorer.
Une deuxième mesure concrète que vous pouvez prendre est de soutenir la campagne QuitGPT. Ce boycott a pris un caractère d’urgence accru — et un contenu antiguerre — après que le Pentagone a refusé, il y a deux semaines, d’accepter les clauses du contrat de la société Anthropic stipulant que son IA ne devait pas être utilisée pour la surveillance de masse ou des attaques militaires entièrement autonomes. Sans principe autre que la recherche du profit, OpenAI s’est immédiatement engouffrée dans la brèche et a signé un contrat avec le Pentagone qui, comme l’a déclaré un haut dirigeant de l’entreprise qui a démissionné samedi dernier, « a été conclu à la hâte sans que des garde-fous aient été définis ».
Tout comme Tesla Takedown a réussi à chasser Elon Musk de la Maison-Blanche, QuitGPT peut punir OpenAI pour avoir permis à une machine militaire américaine de massacrer des écolières en Iran et de précipiter le monde vers la catastrophe. Contrairement à tant de boycotts en ligne, il s’agit d’un effort organisé ayant un impact mesurable auquel les gens peuvent participer pour aider à l’amplifier. Selon les organisateurs·trices de QuitGPT, plus de quatre millions de personnes ont déjà pris part au boycott.
Trump veut nous faire croire que nous sommes impuissants à l’arrêter. Mais la réalité est que ce régime largement impopulaire mène l’une des guerres les plus impopulaires de l’histoire des États-Unis. Alors que le nombre de victimes, les prix du pétrole et les coûts pour les contribuables américains continuent d’augmenter, les Étatsunien·nes vont de plus en plus chercher des moyens de mettre fin au carnage. Une action collective de masse dans ce sens est attendue depuis longtemps.
*Article publié dans Labor Politics et traduit par nos soins.
Eric Blanc est maître de conférences en études du travail à l’université Rutgers. Il tient un blog sur Substack intitulé Labor Politics et est l’auteur de We Are the Union : How Worker-to-Worker Organizing is Revitalizing Labor and Winning Big.

