La révolution sociale iranienne à l’ombre de la guerre

Maryam Namazie, militante iranienne féministe et communiste iranienne en exil, répond aux questions de Hein Htet Kyaw sur les rapports entre les luttes sociales, le régime islamiste et la guerre dans son pays. Elle critique à la fois les secteurs de la gauche occidentale qui rejettent les manifestations populaires en Iran en les qualifiant de manipulations étrangères et les voix bellicistes pro-impérialistes qui présentent l’agression militaire américano-israélienne en cours comme une perspective de libération.

Hein Htet Kyaw : Étant donné la situation en Iran, quelle est votre analyse de la révolution et de la guerre actuelle ? Certains secteurs de la gauche occidentale font un amalgame entre le soulèvement de Dey [mois du calendrier persan, du 22 décembre au 20 janvier, NdR] et l’impérialisme israélien et occidental. Je constate également que certains secteurs de la droite appellent à une intervention occidentale et israélienne et défendent la guerre. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Maryam Namazie : Le conflit principal en Iran n’oppose pas le régime islamique aux puissances étrangères. Il oppose le régime islamique au peuple qui se soulève contre lui depuis des décennies.

La lutte en Iran n’est pas une guerre par procuration entre États, mais une révolution sociale contre un régime théocratique. Au cours des décennies, le peuple iranien s’est soulevé à plusieurs reprises, notamment en 1999, 2009, 2017-2018, 2019, 2022 et lors du récent « Dey ». Chaque vague s’est élargie socialement et s’est transformée en un mouvement généralisé contre le régime islamique.

Depuis le soulèvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022 en particulier, les femmes ont joué un rôle central dans la résistance au système d’apartheid sexuel du régime. Le port obligatoire du voile et le contrôle policier des corps des femmes ne sont pas des politiques marginales, mais des piliers idéologiques du régime islamique, ce qui explique pourquoi la résistance des femmes a déclenché une révolte sociale plus large.

Le mouvement révolutionnaire en cours n’a pas été créé par Israël, les États-Unis ou une quelconque puissance étrangère. Il trouve ses racines dans les conditions de vie en Iran : l’apartheid sexuel, le port obligatoire du voile, les exécutions de masse, l’écrasement des mouvements syndicaux, les salaires impayés, la spoliation économique, l’inflation, la corruption et un régime qui gouverne par la violence pure et simple.

Des acteurs extérieurs peuvent tenter d’instrumentaliser les troubles et les manifestations à leurs propres fins stratégiques, tout comme le régime tente de qualifier chaque manifestation de complot étranger afin de justifier la répression. En période de crise géopolitique, les révolutions venues d’en bas sont souvent déformées ou récupérées par des États qui cherchent à les intégrer à leurs propres objectifs stratégiques. La guerre actuelle engendre précisément ce danger. Une révolution ancrée dans la société risque d’être éclipsée et présentée à tort comme un simple front supplémentaire dans un conflit entre États.

Le Citizen Lab par exemple, a mis en évidence une opération menée par Israël à l’aide de faux comptes et de contenus générés par l’IA dans le but d’influencer l’opinion publique. Une récente étude universitaire a révélé que seuls environ 17 % des slogans de protestation dans des milliers de vidéos faisaient référence au « Shah » ou à « Pahlavi » lors des manifestations de Dey, tandis que 83 % exprimaient des revendications plus générales contre la République islamique ; pourtant, des chaînes de la diaspora telles qu’Iran International ont largement surreprésenté les discours monarchistes.

Pour autant, une instrumentalisation n’est pas synonyme d’orchestration. Khamenei par exemple, a instrumentalisé Black Lives Matter, mais cela ne signifie pas que BLM ait été orchestré par le régime iranien. La Russie et la Chine cherchent à manipuler la politique américaine, mais cela ne signifie pas que les manifestations contre l’ICE soient des créations chinoises ou russes.

Réduire les révoltes ancrées dans la société à des complots étrangers est l’un des principaux moyens utilisés par ceux qui détiennent le pouvoir pour tenter de les détourner ou de les neutraliser. Ce genre de détournement ne se produit pas uniquement au sein des régimes autoritaires. On le retrouve également dans les débats internationaux sur l’Iran.

On le constate dans une partie de la gauche « anti-impérialiste » occidentale qui a complètement abandonné le peuple iranien, la classe ouvrière et les mouvements politiques et sociaux progressistes du pays. Elle a réduit l’anti-impérialisme à une caricature. Son approche ne prend pas pour point de départ les mouvements sociaux ou la classe ouvrière, mais les États. Dans cette perspective, le sujet politique change. Le peuple disparaît et l’État prend sa place.

La logique devient simple : l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Et cet « ami » s’avère presque toujours appartenir à une élite au pouvoir plutôt qu’aux couches opprimées.

Par conséquent, si un régime est anti-occidental, il est « bon » et fait partie de la « résistance », comme le régime islamique en Iran. S’il n’est pas anti-occidental, alors il est « mauvais », comme le régime saoudien, bien que les deux régimes soient contre le monde du travail et autocratiques.

Cela n’a rien à voir avec la solidarité et reflète une vision du monde étroite, eurocentrique et raciste qui place les luttes de pouvoir occidentales au centre et considère les luttes de celles et ceux qui vivent sous des régimes autoritaires non occidentaux comme secondaires ou sans importance. En Occident, par conséquent, certains manifestent pour les droits des femmes tout en défendant un régime misogyne en Iran. Ils parlent des droits du monde du travail tout en légitimant un État qui considère les grèves comme haram, emprisonne et flagelle des militants syndicaux pour avoir organisé une action le 1er mai.

Le régime islamique le comprend bien et se drape dans le langage de l’anti-impérialisme tout en imposant l’un des régimes les plus misogynes au monde. Un État qui exécute les opposant.es et se maintient au pouvoir au moyen de l’autorité du clergé devient soudainement « anti-impérialiste » aux yeux de celles et ceux qui ne toléreraient jamais un semblable niveau de brutalité dans leur pays.

Il est toutefois intéressant de noter que cette discussion a tendance à se concentrer sur les défaillances de la gauche. L’attention est ainsi focalisée sur des courants marginaux de la gauche, alors la droite – qui détient en réalité le pouvoir d’État, dirige des armées et mène des guerres, avec tous les moyens de communication à sa disposition – continue de mettre le feu au monde, sans être vraiment remise en question.

L’islamisme en Iran, par exemple, est souvent imputé à la gauche, alors que les gouvernements occidentaux de droite ont joué un rôle majeur dans la légitimation de l’islamisme lors des dernières phases de la chute du Shah.

Lors de la conférence de la Guadeloupe en 1979 [réunissant les chefs d’État des USA, de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni afin de coordonner leurs politiques face à la crise iranienne et aux tensions avec l’URSS, NdR], les dirigeants occidentaux ont de fait admis que le règne du Shah était terminé et ont commencé à préparer une transition politique dans laquelle les forces islamistes joueraient un rôle central.

Pendant la Guerre froide, les puissances occidentales ont souvent soutenu les forces islamistes dans le cadre d’une stratégie destinée à créer une « ceinture verte » d’opposition islamiste à l’influence soviétique. Aujourd’hui, les États-Unis et Israël se découvrent une passion pour les droits des femmes lorsque leurs bombes commencent à tomber.

Mais l’expérience nous enseigne que ces bombes n’ont pas donné naissance à des sociétés démocratiques dans la région. Leur « libération » dans des pays comme l’Irak ou l’Afghanistan s’est traduite par la dévastation, les clivages confessionnels, la résurgence de l’autoritarisme et des souffrances généralisées. Il y a également une profonde ironie à voir les gouvernements de la droite religieuse israélienne et américaine se présenter comme les garants de la liberté iranienne, alors que le génocide qu’ils perpétuent à Gaza a banalisé la destruction à grande échelle de la vie civile et des infrastructures.

Dans les faits, la guerre entre États n’engendre pas l’émancipation sociale. Elle détruit les sociétés et renforce et militarise les forces les plus réactionnaires de tous bords. Dans de telles situations, les régimes autoritaires recourent souvent au discours de la sécurité nationale pour intensifier la répression, faire taire l’opposition et plonger la société dans une logique de survie plutôt que de mobilisation politique. Parallèlement, les puissances étrangères tentent de présenter l’escalade militaire comme une libération. Ces deux dynamiques tendent précisément à marginaliser les forces sociales qui luttent pour la liberté au sein du pays.

Celles et ceux qui applaudissent à l’escalade militaire au nom de la libération de l’Iran ne s’intéressent pas plus aux droits et libertés du peuple iranien que cette gauche anti-impérialiste. Pour eux, tout est affaire de géopolitique et d’intérêts, ce qui occulte l’action du peuple et masque la réalité politique fondamentale que le principal conflit en Iran n’oppose pas le régime islamique aux puissances étrangères. Il oppose le régime islamique au peuple qui se bat pour le mettre à genou. C’est une lutte entre la société et l’État.

De toute évidence, aucun des gouvernements impliqués dans ce conflit n’agit dans l’intérêt de la population civile iranienne. Le régime islamique cherche à assurer sa survie et son influence régionale avec le soutien de la Chine et de la Russie, tandis que les puissances occidentales et régionales poursuivent leurs propres calculs stratégiques.

L’avenir de l’Iran ne sera pas décidé par des gouvernements étrangers ou par une escalade militaire, mais par les forces sociales présentes au sein de la société iranienne qui luttent pour un changement démocratique. Cela vaut particulièrement pour le mouvement « Femmes, Vie, Liberté », qui menace non seulement le régime, mais aussi l’architecture du pouvoir dans la région et à l’échelle mondiale.

En résumé, la gauche pro-islamiste rejette la révolution en la qualifiant de complot occidental. La droite pro-guerre tente de s’en servir comme justification pour une escalade militaire. Les deux camps occultent le rôle actif de la société iranienne.

Une révolution populaire n’appartient ni aux puissances impérialistes ni aux États réactionnaires. Elle appartient au peuple qui risque la prison, la torture et l’exécution chaque fois qu’il descend dans la rue.

 

HHK : Quelle est la force de la gauche en Iran à l’heure actuelle ?

MN : Dans les conditions répressives qui prévalent, on ne peut pas mesurer le poids de la gauche comme on le ferait pour des partis légaux ou des institutions politiques formelles, mais plutôt par sa présence au sein de la société.

Le régime islamique emprisonne, exécute et exile les militant·es de gauche, les syndicalistes, les activistes étudiants et les féministes depuis des dizaines d’années. Les syndicats indépendants sont interdits et le syndicalisme est considéré comme un enjeu de sécurité nationale. Les observatoires internationaux des droits du travail, tels que l’Indice de la Confédération syndicale internationale (CSI) des droits dans le monde, classent régulièrement l’Iran parmi les pires pays en matière de droits du travail.

Malgré cette répression, la gauche continue d’exister et s’exprime à travers les luttes sociales et non dans le cadre du système des partis.

Une exception notable est le Kurdistan iranien, où les traditions politiques de gauche et socialistes sont restées très présentes. Des partis kurdes, tels que le Parti communiste d’Iran, maintiennent des structures politiques et des racines historiques dans la région, et les militant·es kurdes de nombreuses villes ont été à l’avant-garde de nombreuses manifestations, notamment du soulèvement déclenché par le meurtre de Mahsa Jina Amini [le 16 sept. 2022, NdR]. Le slogan « Femme, vie, liberté » est issu des luttes kurdes, en particulier du mouvement des femmes kurdes et de l’expérience du Rojava.

Si l’on examine les revendications exprimées par la société iranienne – des travailleuses et des travailleurs qui réclament le paiement de leurs salaires impayés, des enseignant.es et des retraité.es qui protestent contre la pauvreté, des femmes qui contestent le port obligatoire du voile et l’apartheid sexuel, des étudiant.es qui s’opposent à la privatisation, des campagnes contre les exécutions et pour la libération des prisonniers politiques –, il s’agit fondamentalement de revendications sociales et égalitaires. Sur le fond, elles traduisent les valeurs d’égalité, de justice sociale et de laïcité, traditionnellement associées à la gauche.

La « Charte des revendications minimales » de 2023, rédigée par une vingtaine d’organisations syndicales indépendantes et de la société civile, l’illustre clairement. Cette charte a fédéré, dans un cadre commun, des revendications pour la liberté politique, l’égalité sociale et les droits démocratiques des femmes, des étudiant·es, des élèves, des enseignant·es, du monde du travail, des familles en quête de justice, des écrivain·es, des personnes LGBT et un large pan de la population.

Malgré une répression systématique, la contestation sociale en Iran est persistante et généralisée dans des secteurs allant du pétrole et de la pétrochimie à la sidérurgie, en passant par les transports, l’éducation et l’agriculture.

L’Agence de presse des activistes des droits de l’homme (HRANA) a recensé au moins 725 manifestations de la classe travailleuse et 1 378 grèves en 2024, tandis que le Centre pour les droits de l’homme en Iran a répertorié d’importants rassemblements syndicaux dans au moins 14 villes entre mars et juillet 2024, ainsi que des grèves dans plus de 115 entreprises pétrolières et gazières entre le 19 juin et le 1er juillet 2024. Ces chiffres montrent que la contestation sociale n’a pas cessé en Iran est persistante. Elle est généralisée et d’une importance stratégique.

L’une des luttes ouvrières les plus importantes de la dernière décennie a été le mouvement des travailleurs de la canne à sucre de Haft Tappeh, dans le Khuzestan, contre la corruption, les privatisations et des mois de salaires impayés. Ce mouvement a fait émerger des activistes maintenant bien connus, tels qu’Esmaeil Bakhshi, un organisateur syndical qui a dénoncé publiquement les actes de torture qu’il a subis après son arrestation, et Sepideh Gholian, une journaliste et militante syndicale qui a couvert les grèves et est devenue un symbole majeur de la résistance après avoir été emprisonnée à plusieurs reprises.

Le Syndicat des transports de Téhéran et de sa banlieue constitue une autre organisation syndicale de premier plan. Ses dirigeants, Reza Shahabi et Ebrahim Madadi, ont passé des années en prison pour avoir syndiqué les travailleurs et revendiqué le droit à des syndicats indépendants. Malgré cette répression, ce syndicat reste l’un des exemples les plus visibles de l’action syndicale indépendante en Iran.

Les syndicats de l’enseignement ont également joué un rôle central dans les récentes manifestations. Des militants, tels que Mohammad Habibi et Esmail Abdi, ont été emprisonnés pour avoir organisé des grèves nationales pour des salaires équitables, un meilleur financement de l’éducation et la libération de leurs collègues détenus. Ces manifestations ont mobilisé des milliers d’enseignant.es à travers le pays.

Les luttes des femmes ont également de plus en plus associé les revendications contre le port obligatoire du voile et l’apartheid sexuel, ainsi que celles en faveur du droit à disposer de leur corps, à des revendications plus larges en matière d’égalité et de justice sociale. Cela passe notamment par le recensement des « crimes d’honneur » et des cas de violence domestique, ainsi que par la remise en cause tant des normes sociales patriarcales que des structures juridiques qui favorisent la violence à l’égard des femmes.

Les femmes ont joué un rôle significatif dans le combat contre la peine de mort. Les Mères de Khavaran en sont un exemple important : depuis des décennies, elles réclament la vérité et l’établissement des responsabilités concernant les exécutions massives de prisonniers politiques dans les années 1980. Bon nombre des personnes exécutées étaient des militant·es de gauche dont les corps ont été enterrés dans des fosses communes à Khavaran. Leur lutte représente l’un des mouvements les plus anciens pour la justice et la mémoire en Iran.

Les étudiant·es ont également, depuis toujours, joué un rôle central dans les mouvements démocratiques. En octobre 2024, par exemple, des étudiant·es de l’Université de Téhéran ont manifesté contre les privatisations et la ségrégation sexuelle. Les militant·es étudiants en Iran ont souvent des positions antiautoritaires, opposées à l’économie de marché, et égalitaires, qui rejoignent largement celles de la gauche étudiante historique.

Dans le même temps, la gauche iranienne en exil ne forme pas un bloc politique cohérent. Des décennies de répression ont fragmenté les organisations à l’intérieur du pays, et le paysage politique de l’exil est souvent marqué par le sectarisme et les divisions. Néanmoins, la gauche reste présente en tant que force sociale. Elle est plus forte dans les luttes ouvrières que ne le perçoivent de nombreux observateurs extérieurs, plus visible sur le plan organisationnel dans certaines parties du Kurdistan, profondément ancrée dans les mouvements étudiants anti-autoritaires, et indissociable de l’aile la plus radicale du mouvement des femmes.

La gauche iranienne d’aujourd’hui est donc fortement réprimée, mais socialement influente dans les luttes des travailleurs et des travailleuses, des femmes, des étudiant·es, des mouvements pour les droits des minorités et des prisonnier·es politiques, qui continuent de remettre en cause les fondements de l’État.

Se concentrer uniquement sur l’opposition en exil ou les débats télévisés par satellite occulte le rôle de la gauche et donne une image déformée de la situation. Les groupes d’opposition monarchistes ou de droite s’appuient fortement sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision par satellite financées par les États du Golfe et par Israël pour apparaître comme la seule option visible sur la scène internationale.

Mais, si l’on envisage ce pour quoi les Iranien·nes risquent la prison, la torture et la mort – les droits du travail, l’égalité des femmes, la fin de la dictature, la suppression des exécutions et le droit de s’organiser librement –, la dominante politique de la lutte repose sur des revendications de gauche, égalitaires et émancipatrices.

Le fait que le régime continue d’emprisonner des syndicalistes, des militant·es étudiants et des activistes féministes nous en dit long à ce sujet. Les États ne passent pas des décennies à écraser des mouvements qui n’ont aucune importance. Ils répriment ceux qu’ils craignent le plus.

 

HHK : Certains disent que l’islam politique comporte des éléments de gauche de type social-démocrate, tels que la charité et les systèmes de protection sociale. Qu’en pensez-vous en tant que marxiste et féministe ? l’islam politique relève-t-il de la gauche ou de la droite ?

MN : L’islam politique est un mouvement de droite. La charité n’y change rien. Les églises chrétiennes gèrent aussi des soupes populaires ; cela ne rend pas le Vatican ou les églises évangéliques des États-Unis socialistes, ni la droite chrétienne émancipatrice. La vraie question n’est pas de savoir si un mouvement distribue de l’aide, mais quel type d’ordre social il crée et quelles relations de pouvoir il impose.

La distinction entre la gauche et la droite ne porte pas sur la charité ou l’aide sociale. Elle porte sur le fait de savoir si un projet politique accroît la liberté et l’égalité humaines ou s’il préserve la hiérarchie et l’autorité. La gauche est historiquement issue des luttes contre la monarchie, le pouvoir clérical, le patriarcat et la domination de classe. L’islam politique organise la société autour de l’autorité divine, du pouvoir clérical, de la censure, du contrôle moral et de la répression de la dissidence. Il repose également sur un système d’apartheid sexuel : port obligatoire du voile, ségrégation sexuelle, inégalité des droits en matière de mariage et d’héritage, et contrôle du corps et de la sexualité des femmes. Ce ne sont pas des pratiques marginales ; ce sont les piliers de l’ordre politique. Le contrôle du corps des femmes est au cœur de la reproduction des systèmes hiérarchiques. Lorsque la moitié de la population est sous la contrainte, l’ensemble de la société devient plus facile à discipliner. Un système politique qui exige la subordination des femmes pour fonctionner ne peut en aucun cas être considéré comme de gauche.

Il est également important de comprendre comment la charité fonctionne sur le plan politique. Tout au long de l’histoire moderne, de nombreux mouvements conservateurs ou autoritaires ont mis en place des réseaux d’aide sans pour autant remettre en cause l’ordre établi. Des régimes fascistes, à l’image de l’Italie de Mussolini et de l’Allemagne nazie, ont organisé de vastes programmes sociaux et des campagnes d’aide de masse tout en démantelant les syndicats et en bafouant les droits démocratiques. Les mouvements islamistes fonctionnent souvent de manière analogue. Ils mettent en place des réseaux de charité, des cliniques ou des services d’aide sociale, mais ceux-ci s’inscrivent dans un projet politique qui réprime la dissidence, restreint la liberté des femmes et limite l’organisation indépendante du monde du travail. La charité est une forme de clientélisme et de contrôle social. Elle est utilisée, y compris dans les démocraties occidentales, pour pacifier et dépolitiser les luttes populaires.

La façon dont cette question est souvent abordée comporte aussi une dimension raciste. En Europe, personne ne soutient que la droite chrétienne devrait régir la société simplement parce que les églises fournissent de l’aide caritative. Pourtant, lorsque la même logique est appliquée aux pays à majorité musulmane, le pouvoir religieux est soudainement décrit comme authentique, voire progressiste. Il y aurait ainsi une norme de liberté pour les Occidentaux et une autre pour le reste du monde. C’est du relativisme culturel raciste déguisé en respect.

Enfin, le cadre de référence lui-même efface la diversité des personnes qui vivent dans les sociétés à majorité musulmane. Les « musulmans » ne constituent pas un bloc politique. Il y a des travailleurs et des travailleuses, des femmes, des minorités religieuses et sexuelles, des laïcs, des socialistes, des athées, des syndicalistes et d’innombrables autres personnes qui luttent à la fois contre les États autoritaires et les mouvements de la droite religieuse.

La charité peut se manifester sous les auspices de nombreuses idéologies, y compris le fascisme. Ce qui définit la gauche, ce n’est pas la charité, mais la participation active et la mobilisation pour l’émancipation. Un projet politique qui repose sur l’autorité religieuse, le contrôle patriarcal et la répression de la dissidence appartient à la droite. La gauche vise à étendre la liberté et l’égalité humaines ; l’islamisme organise la société autour de la hiérarchie et de l’obéissance.

Soit dit en passant, on entend parfois dire que la gauche et la droite n’existeraient plus. En général, ce que l’on veut dire, c’est que les partis politiques traditionnels se sont effondrés ou que le paysage politique s’est fragmenté. Mais la fracture fondamentale n’a pas disparu. Tant que les sociétés comportent encore des hiérarchies de classe, de genre et de pouvoir, cette fracture reste bien réelle.

HHK : Certains disent que l’islam politique va au-delà du nationalisme, puisqu’il considère tous les musulmans comme l’avant-garde d’un Islam étendu au monde entier, à la manière d’une classe sociale. Cela te semble-t-il relever de « l’internationalisme » ? Ou s’agit-il plutôt d’une forme particulière de « politique d’altérisation », comme on en observe dans les mouvements identitaires de droite.

L’internationalisme commence par l’égalité humaine universelle et la solidarité au-delà des frontières. Il désigne la solidarité des travailleurs et des personnes opprimées de toutes les nations, les sexes, les races, les croyances et les origines ethniques, contre les systèmes d’exploitation et de domination. Son mot d’ordre, c’est : « Travailleurs du monde entier, unissez-vous ! », et non « travailleurs blancs, unissez-vous ! » ou « travailleurs musulmans, unissez-vous ! »

L’islamisme n’est pas une forme d’internationalisme. L’internationalisme est universaliste ; l’islamisme est communautariste. L’un étend la solidarité à l’ensemble de l’humanité, l’autre réduit la politique à l’appartenance religieuse. Ce n’est pas de l’internationalisme. C’est la mondialisation d’un projet identitaire de droite.

C’est pourquoi il est l’image en miroir des nationalismes blancs. L’islamisme et les mouvements identitaires blancs de droite réduisent tous les deux les individus à leur identité. Tous deux exigent une loyauté envers une communauté mythifiée. Tous deux sont obsédés par la pureté, par le contrôle des comportements liés au sexe et par les ennemis intérieurs. Dans les deux cas, la politique devient moins une question de liberté ou d’égalité qu’une affaire de défense des frontières morales restrictives du groupe.

La politique identitaire est un terrain fertile pour la déshumanisation, car elle transforme des individus homogénéisés en représentants d’une catégorie. Une fois les personnes réduites à des catégories — musulmans ou non-musulmans, croyants ou apostats, insiders ou outsiders — il devient plus facile de justifier la discrimination, la répression et la violence au nom de la « protection » de la communauté.

L’islamisme n’est pas une forme d’internationalisme. L’internationalisme est universaliste ; l’islamisme est communautariste. L’un élargit la solidarité à l’ensemble de l’humanité, l’autre restreint la politique à l’appartenance religieuse. Ce n’est pas de l’internationalisme. C’est la mondialisation d’un projet identitaire de droite.

 

HHK : Je sais très bien que le mouvement des ex-musulmans développe un point de vue particulier qui diffère de celui d’une gauche occidentale privilégiée, compte tenu de nos riches expériences de lutte contre les régimes cléricaux de droite, les régimes autoritaires rouge-brun prétendument socialistes, et les suprémacistes blancs de droite. Vous qui êtes l’une des figures de proue du mouvement des ex-musulman·es, souhaitez-vous en profiter pour promouvoir les idées marxistes ? Je pense qu’il ne suffit pas d’être simplement ex-musulman·e. Parfois, cela peut aussi recouvrir une attitude réactionnaire. Par exemple, certains ex-musulman·es ont ouvertement soutenu les crimes de guerre commis par le régime israélien contre les Palestinien·nes, car ils détestent les opportunistes de gauche qui se laissent simplement instrumentaliser par les islamistes et qui font écho au discours antisémite de ces derniers ou le minimisent. Par conséquent, pour empêcher ce genre de régression politique, qu’elle relève de l’opportunisme de gauche ou de droite, je crois qu’il faut avoir une bonne compréhension de l’anti-impérialisme, de l’analyse de classe et de l’intersectionnalité. Qu’en pensez-vous ?

MN : Le mouvement des ex-musulman·es repose sur des principes universels : la liberté de conscience, la laïcité, l’égalité devant la loi et le droit de quitter sa religion. C’est pourquoi nous devons veiller à ne pas imposer au mouvement des ex-musulman·es un programme politique qu’il n’a pas vocation à porter. Il s’agit d’un mouvement de défense des droits civiques qui revendique le droit de quitter sa religion, le droit de blasphémer, le droit de ne pas croire, l’abolition des lois sur l’apostasie et le blasphème, ainsi que la liberté de conscience. En ce sens, il se rapproche davantage du mouvement pour les droits des homosexuel·les que d’un parti politique.

Tout comme le fait d’être gay ne fait pas automatiquement de vous une personne progressiste, le fait d’être ex-musulman·e ne produit pas automatiquement une pensée politique émancipatrice cohérente. Les individus au sein d’un mouvement peuvent avoir des opinions politiques différentes et doivent en répondre en tant qu’individus. Affirmer que les ex-musulman·es sont tous et toutes des néoconservateurs ou des complices de l’extrême droite revient à dire que tous les musulman·es seraient islamistes. Les ex-musulman·es, en tant que catégorie, ne sont pas plus progressistes que les musulman·es, en tant que catégorie, ne sont réactionnaires.

Une partie de la confusion provient de l’incapacité à établir une distinction entre l’identité comme vécu et l’identité comme politique. L’identité comme vécu signifie qu’une personne qui quitte l’islam se trouve confrontée à des menaces, à une stigmatisation, à l’exil, à l’ostracisme et à la violence. Cette réalité vécue est le fondement d’un mouvement de défense des droits civiques qui revendique la liberté de conscience.

L’identité comme politique, c’est autre chose. Elle surgit lorsque ce vécu se transforme en un discours politique collectif qui repose uniquement sur une appartenance identitaire présentée comme une qualité morale. Lorsque l’identité devient le principe organisateur de la politique, elle se transforme facilement en tribalisme.

Cette distinction est cruciale, car de nombreux activistes partent d’un raisonnement simpliste : l’oppression produit l’identité, et l’identité produit la vérité politique. En d’autres termes, parce qu’une personne a subi l’oppression, ses conclusions politiques doivent automatiquement être moralement ou politiquement correctes. L’histoire montre que ce n’est pas le cas. Le fait d’avoir subi l’oppression n’immunise personne contre le risque de se rallier à des positions réactionnaires.

C’est aussi pourquoi je dirais aux ex-musulman·es qui diabolisent les musulman·es en tant que groupe, soutiennent des politiques d’immigration racistes ou applaudissent la guerre, le génocide et les punitions collectives, qu’ils et elles reproduisent la même logique qui les a opprimés à l’origine. L’islamisme traite les ex-musulman·es comme des traîtres qui méritent la mort simplement pour avoir quitté l’islam. Lorsque les ex-musulman·es commencent à traiter les musulmans comme un groupe homogène d’ennemis ou à justifier la violence à leur égard, ils-elles reproduisent cette même politique de stigmatisation collective et de déshumanisation.

L’opposition à l’islamisme ne doit pas devenir son image miroir. L’objectif n’est pas de remplacer une oumma musulmane par une oumma ex-musulmane ou par une tribu définie par son hostilité envers les croyant·es. Le mouvement des ex-musulman·es ne vise pas à créer un nouveau groupe identitaire ou une tribu politique. Quitter la religion devrait élargir la liberté humaine, et non simplement substituer une tribu à une autre.

Des politiques réactionnaires émergent lorsque les gens abandonnent les principes universels et les remplacent par des politiques identitaires. Il ne fait aucun doute qu’un mouvement de défense des droits civiques ne peut se contenter de défendre les membres de son seul groupe. C’est précisément parce qu’ils s’appliquent à tout le monde que les droits revêtent tant d’importance. L’objectif n’est pas de revendiquer une supériorité morale, mais d’insister sur le fait que chaque être humain doit bénéficier de la liberté de conscience et de droits universels qui s’appliquent de la même manière aux croyant·es et aux non-croyant·es.

* Cet interview de Maryam Namazie par Hein Htet Kyaw a été publiée en anglais, le 16 mars 2026, sur le blog de Maryam Namazie. Nous en reproduisons la traduction française de Pierre Vandevoorde, parue sur le site Europe solidaire sans frontières, revue par nos soins.
Maryam Namazie est une militante iranienne féministe et communiste, née en 1966 à Téhéran. Elle est la porte-parole de Iran Solidarity et de One Law for All. Elle écrit régulièrement pour The Freethinker.

Hein Htet Kyaw est un activiste d’origine birmane qui collabore avec The Freethinker.

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