Les « Héros de l’Enfer »

par | 12 Mar. 2026 | HISTOIRE, Mouvements ouvriers, SOCIÉTÉ, Luttes sociales

🕒 10 minutes

La réflexion engagée par Mike Davis sur l’histoire mondiale du terrorisme révolutionnaire, de 1878 à 1932, permet de poser une série de questions importantes : dans quel contexte social cette forme de lutte politique a-t-elle pu se développer et parfois conquérir une légitimité de masse ? [Lire notre document d’archives avec l’entretien de 2003, accordé à la Radical History Review par Mike Davis].

Qui étaient ses auteurs et quels objectifs poursuivaient-ils? Comme il le reconnaît, ces interrogations ne sont pas sans lien avec le statut de la violence dans les luttes de libération nationale de l’après-Seconde Guerre mondiale, y compris aux États-Unis (le Black Panther Party, à la fin des années 1960). Enfin, elles permettent de débattre du retour possible de ce type de violences dans les luttes sociales des pays développés, si les inégalités sociales et les phénomènes d’exclusion continuent à progresser au cours des prochaines années.

Mike Davis (1946-2022)

Mike Davis est originaire du sud de la Californie. Sa famille, d’origine irlandaise, s’y installe pendant la Grande Dépression. Né à Fontana en 1946, il grandit à Bostonia, un petit village à l’est de San Diego. À seize ans, il doit quitter l’école pour gagner sa vie, d’abord comme ouvrier dans les abattoirs, puis comme chauffeur de poids lourds. Dans la seconde moitié des années 1960, il s’active au sein du SDS (Students for a Democratic Society). En 1967, il adhère au Parti communiste, mais dénonce immédiatement l’invasion de la Tchécoslovaquie : « Mes héros étaient les bolcheviks, qui avaient été tués par Staline ».

Dans les années 1970, il organise des visites underground de Los Angeles, conçues autour des lieux de mémoire de la violence ouvrière. Après avoir roué de coups un briseur de grève en 1973, il s’inscrit à l’UCLA (University of California, Los Angeles), grâce à une bourse en histoire et en économie offerte par le syndicat des bouchers. Il publie alors son premier article sur les sabotages desInternational Workers of the World(IWW). Après un séjour de plusieurs années à Londres, il enseigne désormais la théorie urbaine au Southern California Institute of Architecture.

Plusieurs ouvrages de Mike Davis ont été traduits en français…

Cette enquête date de 2003. Elle permet de remonter aux sources du mouvement ouvrier, mais aussi de la lutte des nations opprimées, dans une période marquée par un violent contraste entre l’essor des forces productives, l’approfondissement des inégalités sociales et la violence répressive des États. De 1800 à 1870, tandis que le PIB par habitant des pays industrialisés est multiplié par quatre, le niveau de vie de la majorité de la population ne s’améliore pas. En début de période, le statut des masses les plus déshéritées — en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne ou en Russie — présente de nombreuses analogies avec celui du tiers-monde actuel : une majorité de la population est exclue du corps de ces nations modernes en construction et victime d’un harcèlement permanent de la part des forces de répression.

Dès le milieu des années 1890, cependant, les progrès de la deuxième révolution technologique et de l’industrie lourde (métallurgie, chimie, etc.) contribuent à structurer progressivement une contre-société ouvrière, de plus en plus consciente de ses forces et de ses intérêts, notamment autour des grands bassins industriels d’Europe et d’Amérique du Nord. L’essor des partis ouvriers et d’un syndicalisme de masse alimente ainsi l’espoir d’une amélioration des conditions de vie au quotidien, mais aussi, à terme, d’un renversement possible du capitalisme.

La pyramide du système capitaliste,
poster de l’Industrial Workers of the World

De 1881 à 1912, la social-démocratie allemande progresse ainsi de 0,3 million à 4,3 millions de voix, rassemblant un tiers des suffrages. Le renforcement rapide des partis ouvriers entre d’ailleurs en résonance avec les nouveaux enjeux liés aux prérogatives croissantes des collectivités publiques. C’est en vain que le chancelier Bismarck tente de stopper la progression rapide du SPD en combinant mesures répressives (les lois antisocialistes, 1878-1890) et réformes (introduction des premières assurances sociales dès les années 1880).

En début de période (1875-1885), les salaires ouvriers restent bas, à peine supérieurs à ceux de l’Ancien Régime. Pourtant, de 1895 à 1914, dans les pays les plus industrialisés, ils connaissent une progression de 20 % en termes réels, et peut-être même de 30 à 40 % si l’on tient compte de la réduction importante du temps de travail. En même temps, les premiers éléments de sécurité sociale sont introduits. À la veille de la Première Guerre mondiale, une minorité de la population européenne du nord-ouest bénéficie déjà de systèmes de protection rudimentaires, couvrant un tiers des actifs pour les accidents du travail et près d’un actif sur cinq pour la maladie, la vieillesse et l’invalidité.

Ces améliorations significatives résultent largement de l’organisation et de l’activité revendicative croissantes des salarié·es au niveau national. Ainsi, en 1890, les pays développés comptent 2,2 millions de syndiqué·es ; ils sont 4,9 millions en 1900, 8,3 millions en 1910, 15,3 millions en 1913 et 34,5 millions en 1919, soit près d’un ouvrier sur trois, beaucoup plus d’hommes que de femmes. Cette évolution est sans précédent : doublement des effectifs de 1890 à 1900, doublement à nouveau de 1900 à 1910, puis quadruplement de 1910 à 1919.

En parallèle, la généralisation de l’école primaire, de la conscription et de la participation des masses à la vie politique, dans le cadre de l’affirmation du suffrage universel (avant tout masculin), stimule le développement d’un sentiment national populaire. Comme le montre Tom Nairn, « la nouvelle intelligentsia bourgeoise du nationalisme devait convier les masses à entrer dans l’histoire ; et le carton d’invitation devait être rédigé dans une langue qu’elles comprenaient ». L’intégration nationale permet ainsi de construire des « communautés imaginaires » et de faire face au déracinement de larges secteurs de la population suscité par l’essor international du capitalisme industriel.

Au cours des années 1880, le mouvement ouvrier international évolue sous la triple influence du socialisme post-marxien (Marx meurt en 1883), de l’anarchisme post-bakouninien (Bakounine meurt en 1876) et du populisme russe des narodniks — socialisme agraire prônant la fédération de petites communautés autogérées. Au moment même où disparaissent les derniers vestiges de la Première Internationale, avec la dissolution de son aile « anti-autoritaire », la Deuxième Internationale est fondée à Paris en 1889.

Son armature centrale repose sur les mouvements ouvriers allemand, français et anglais, à dominante social-démocrate. Elle sera marquée dès le départ par une vive tension entre ses prétentions internationalistes — limitées en réalité à l’Europe et aux pays de peuplement européen — et son ancrage principal dans la vie nationale des grandes puissances industrielles du Vieux Continent. Parallèlement, le populisme russe et l’anarchisme maintiennent des traditions vivantes, aux marges orientales et méridionales de l’Europe, mais aussi dans le Nouveau Monde.

Cela permet de comprendre que les expériences révolutionnaires du mouvement ouvrier européen — et, dans une moindre mesure, états-unien — d’après 1914 procèdent toutes d’une combinaison originale de ces deux filiations. Ainsi, le bolchevisme n’est pas concevable sans l’apport à la social-démocratie du populisme russe, dont Marx et Engels avaient compris l’importance dès le début des années 1880 ; les conseils d’usine turinois de l’immédiat après-guerre sont difficilement imaginables sans l’apport des traditions anarchistes des campagnes du Nord ; de même, la vigueur de la révolution espagnole de 1936-37 est inséparable des traditions de lutte de la CNT.

Dans cette perspective, le terrorisme révolutionnaire des années 1878-1932 doit être envisagé en relation avec la nouvelle donne sociale, profondément ambivalente, de l’impérialisme classique. D’une part, dans les pays les plus avancés, autour des grands bassins industriels, les progrès de la deuxième révolution technologique et de l’organisation ouvrière tendent à alimenter une perception linéaire du progrès social et de sa diffusion internationale, au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale, contribuant à forger l’idéologie réformiste des organisations de masse de la Deuxième Internationale.

D’autre part, la colonisation, l’oppression nationale, le racisme et l’antisémitisme en plein essor, mais aussi le déracinement des ruraux et les migrations internationales de masse, le nationalisme, le militarisme et la tendance croissante des États à tourner vers l’extérieur un potentiel de violence toujours plus menaçant nourrissent les sentiments révolutionnaires, en particulier en Europe orientale, centrale et méridionale.

C’est dans ce sens que les terroristes révolutionnaires, ces « héros de l’enfer », comme les appelle Mike Davis, ne disparaissent pas avec « la danse du spectre » du petit artisanat européen, au milieu des années 1890. En réalité, ils continuent à hanter les mouvements d’émancipation sociaux et nationaux de la périphérie européenne, avec des prolongements aux États-Unis et en Amérique latine, jusque dans les années 1930. La Révolution russe et la guerre civile internationale qui s’ensuit ont sonné le glas de la « vieille tactique éprouvée » de la social-démocratie européenne, fondée sur les progrès électoraux et les conquêtes sociales à petits pas.

Elles ont ainsi redonné crédit à l’action directe des mouvements sociaux par en bas, qui se heurtent cependant à de nouvelles formes de répression : plus sélectives en Europe occidentale et aux États-Unis, plus directes et radicales dans les pays d’Europe orientale, centrale ou méridionale, voire en Amérique latine et dans les colonies. Contre elles, le terrorisme révolutionnaire lancera de nouvelles attaques sanglantes, de Sofia à Rome, de Barcelone à Buenos Aires, de Paris à New York.

Le texte intégral de l’entretien donné par Mike Davis à la Radical History Review, en 2003, illustré et annoté par Jean Batou, est disponible dans nos archives.

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