Les guerres de l’empire américain au Moyen-Orient

Nous reproduisons comme bonnes pages, avec l’aimable autorisation des éditions La Dispute, l’introduction du dernier livre de Gilbert Achcar, intitulé Les guerres de l’empire américain au Moyen-Orient (Marx21).

L’examen du comportement impérial des États-Unis d’Amérique au Moyen-Orient depuis le siècle passé — depuis la fin de la Première Guerre mondiale, plus précisément — montre la constance fondamentale de ses mobiles économiques en rapport avec le pétrole et partant, de l’ambition hégémonique qui l’anime. Cette constance n’a pas été démentie au siècle nouveau : bien au contraire, elle s’est trouvée confirmée par-delà les vicissitudes dues au profil singulier du locataire de la Maison-Blanche.

Pourtant, les profils qui se sont succédé à Washington ont été particulièrement contrastés au cours du quart de siècle écoulé : de George W. Bush à Barack Obama et Donald Trump, puis Joe Biden et derechef Donald Trump, il est difficile d’imaginer une plus grande discontinuité des tempéraments et des administrations au sein de la continuité de ce que Raymond Aron a appelé la « république impériale [1] ». Toutefois, les ressorts de l’impérialisme états-unien n’ont que peu évolué durant cette même période. La principale nouveauté a été l’émergence d’une fraction de plus en plus dominante du capitalisme représentée par les magnats des nouvelles technologies de l’ère de l’intelligence artificielle (IA), émergence plus spectaculaire encore que ne le fut celle des intérêts capitalistes liés à la précédente révolution des technologies de l’information et de la communication.

Ces nouveaux venus n’ont fait qu’augmenter l’importance primordiale des monarchies arabes du Golfe pour les intérêts impérialistes des États-Unis au Moyen-Orient. Les partenariats qu’ils ont commencé à établir avec ces monarchies, qui disposent d’une abondance d’énergie à bon marché et de beaucoup d’argent, se sont ajoutés aux anciens ressorts que constituent l’intérêt économique et stratégique des richesses en hydrocarbures de la région du Golfe et l’attrait puissant des surplus capitalistiques considérables que les monarchies arabes ont accumulés au fil des décennies et continuent à accumuler.

Contrairement aux très nombreux commentaires superficiels qui ont cru que les États-Unis étaient en voie de se retirer de la région — en particulier depuis la proclamation du fameux « pivot vers l’Asie » par l’administration Obama — l’intérêt constant porté par Washington au Moyen-Orient, et à la région du Golfe en particulier, a été confirmé par le fait que cette partie du monde n’a cessé d’être au cœur des préoccupations politiques et militaires des États-Unis, et leur engagement y a été constant, comme illustré une fois encore par leur guerre contre l’Iran.

La formule « pivot vers l’Asie » provient d’un article d’octobre 2011 publié par la secrétaire d’État de l’époque, Hillary Clinton, dans Foreign Policy [2]. L’administration Obama méditait l’échec irakien et le bourbier afghan qu’elle avait hérités de l’administration précédente — le retrait américain d’Irak fut achevé à la fin de la même année, tandis que l’augmentation des effectifs américains en Afghanistan ordonnée par Barack Obama au cours des deux premières années de sa présidence avait commencé à s’inverser. L’administration était également confrontée au fiasco de son intervention en Libye, où la guerre civile avait échappé à son contrôle. « Alors que ces guerres se terminent, écrivait Hillary Clinton en mentionnant l’Irak et l’Afghanistan, nous devrons accélérer les efforts pour nous adapter aux nouvelles réalités mondiales. » Ces nouvelles réalités mondiales étaient constituées par la région Asie-Pacifique, définie comme s’étendant de l’Asie du Sud aux Amériques [3].

Or, dès 2014, moins de trois ans plus tard, l’expansion foudroyante de « l’État islamique » sur le territoire irakien en provenance du territoire syrien allait obliger Barack Obama à reprendre du service en intervenant militairement de façon directe contre l’organisation terroriste, principalement au moyen de la force aérienne des États-Unis et de leur arsenal de frappe à distance. La même année, les guerres civiles qui éclatèrent en Libye et au Yémen — dans ce dernier pays avec l’intervention à grande échelle d’une coalition menée par le royaume saoudien et composée d’alliés régionaux de Washington — allaient finir de contraindre Obama à abandonner définitivement le vœu pieux qu’il avait formé.

Son successeur, Donald Trump, illustra l’intérêt prioritaire qu’il accorde à la région du Golfe en s’y rendant, dès mai 2017, pour son premier voyage officiel à l’étranger en tant que président des États-Unis. Il fit de même lors de son second mandat. Entre-temps, Joe Biden essaya de poursuivre sur la lancée de son prédécesseur en matière de « normalisation » des relations entre Israël et les États arabes, le royaume saoudien en particulier. À cette fin, il dut ravaler son amour-propre et se rendre à Riyad y saluer le prince héritier qu’il avait promis de traiter en paria durant sa campagne présidentielle et à l’égard duquel il s’était comporté en conséquence au cours des dix-huit premiers mois de sa présidence. Puis, à la suite de l’attaque du 7 octobre 2023, Biden s’engouffra au côté de l’État d’Israël dans la guerre génocidaire que celui-ci mena à Gaza, jusqu’à ce que Trump en prît le relais.

Le Moyen-Orient est décidément resté au cœur de la politique mondiale des États-Unis. En examinant les méandres de l’attitude d’Obama au sujet de la région, il est difficile de ne pas conclure que le facteur « pétrole » a été déterminant. Car, malgré une réticence déclarée à engager son pays dans de nouvelles guerres, d’autant qu’il s’était vanté de s’être opposé à l’invasion de l’Irak (bien que n’ayant manifesté aucune réticence à manier les frappes à distance et les « exécutions extrajudiciaires »), Obama avait néanmoins mené l’intervention en Libye en 2011. Il avait rechigné devant une intervention, même minimale, en Syrie, alors qu’une guerre dévastatrice s’y déroulait avec participation de l’Iran et de ses auxiliaires régionaux depuis 2013, puis de la Russie à partir de 2015, et ce, au prix d’un effroyable bilan humain : plus d’un demi-million de morts, dont la moitié au moins de non-combattants, et la plus grande catastrophe humanitaire du moment avec plus de la moitié de la population syrienne déplacée, dont plus de cinq millions de réfugiés hors des frontières du pays. Cela suscita en 2015 une gigantesque vague migratoire en direction de l’Europe, qui alimenta la poussée des forces xénophobes et racistes du continent.

L’implantation dudit État islamique (Daech) en Syrie, avec ses massacres et autres manifestations de barbarie, ne sembla pas émouvoir le président américain outre mesure. Son attitude changea radicalement lorsque l’organisation terroriste franchit de nouveau la frontière syro-irakienne en 2014. Pour l’observateur moyen dans la région, ce qui sautait aux yeux était bien que ce que la Libye et l’Irak avaient de commun, et que la Syrie n’avait pas, était une grande richesse pétrolière. Cela nous ramène ainsi à la réaffirmation du rôle central du pétrole dans la politique impériale américaine au Moyen-Orient au siècle nouveau. Les hydrocarbures continueront à dicter l’intérêt considérable porté par Washington à cette partie du monde — tout au moins tant que les énergies fossiles continueront à dominer la production mondiale d’énergie.

Dans ce contexte, l’État d’Israël est un allié stratégique de grande valeur pour les États-Unis, mais il n’est pas pour autant le facteur déterminant de leur politique régionale. Comme tout allié, il peut même s’avérer une nuisance lorsque ses intérêts propres divergent de ceux du « grand frère », comme on a pu le voir récemment dans les tensions entre l’administration Trump et le gouvernement de Benyamin Netanyahou créées par la confrontation entre les États-Unis et l’Iran, ou naguère dans l’animosité à peine voilée entre le même Netanyahou et Barack Obama. En dernière instance, la dépendance incontournable d’Israël à l’égard des États-Unis et son importance en tant que Sparte des temps modernes, dotée d’un savoir-faire régional inégalé dans le domaine militaire opérationnel, créent une sorte d’interdépendance qui limite fortement la possibilité d’un véritable divorce entre les deux partenaires au-delà des brouilles occasionnelles.

Dans l’hypothèse où l’opinion publique américaine — y compris parmi les Juifs américains, la jeune génération en particulier — continuerait à évoluer dans un sens de plus en plus critique d’Israël, l’État sioniste n’aurait d’autre choix que de changer de cap et de modérer considérablement son attitude à l’égard du peuple palestinien. C’est d’ailleurs la principale lueur d’espoir pour le Moyen-Orient, au-delà de la perspective immédiate très sombre créée par le génocide de Gaza et la poursuite de l’épuration ethnique dans les deux territoires palestiniens occupés en 1967, auxquels s’ajoute à présent le Sud-Liban.

 

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Le caractère éminemment impérialiste de l’engagement militaire des États-Unis au Moyen-Orient — un caractère manifeste, voire flagrant, sauf à croire qu’il s’agit de croisades pour la démocratie ou pour la paix mondiale — a suscité une vaste réprobation dans les opinions publiques mondiales, ressemblant à ce que la guerre américaine au Vietnam avait suscité en son temps, en dépit de la guerre froide et de l’objectif proclamé de barrer la route au « communisme ». C’est d’ailleurs sur fond de fin de guerre froide — avec l’écroulement du système étatique est-européen dominé par l’URSS, suivi de la crise terminale de cette dernière au cours de l’année 1991 — que les États-Unis ont entamé leur période d’interventionnisme militaire direct au Moyen-Orient. La mobilisation de leurs forces armées dans le Golfe à partir de l’été 1990 (« Bouclier du désert »), puis leur première guerre contre l’Irak en janvier-février 1991 (« Tempête du désert ») allaient inaugurer une longue période de présence militaire massive dans la région avec une activité militaire quasi ininterrompue depuis lors, alternant opérations de basse intensité avec guerres de haute intensité, en Irak puis contre l’Iran.

Contrairement au Vietnam, cependant, les États-Unis n’ont pas affronté au Moyen-Orient des régimes s’appuyant sur une authentique mobilisation populaire. Là où la résistance héroïque du peuple vietnamien avait suscité l’admiration et la sympathie du monde entier, les ennemis que Washington a combattus au Moyen-Orient dans l’après-guerre froide — politiquement ou militairement — ont été peu attrayants au regard de leur rapport avec leurs populations : de la dictature féroce de Saddam Hussein en Irak au despotisme de Mouammar Kadhafi en Libye et à l’autocratie dynastique de Bachar Al-Assad en Syrie ; de la barbarie dudit État islamique à la tyrannie théocratique du complexe militaro-clérical en Iran. Il n’est donc pas étonnant qu’aucune de ces expéditions états-uniennes n’ait suscité d’élan de solidarité populaire avec leurs cibles.

Hormis la gigantesque manifestation internationale du 15 février 2003 contre l’invasion imminente de l’Irak — qui resta sans lendemain, d’autant que le renversement de Saddam Hussein fut accueilli par des manifestations de soulagement en Irak, dont plusieurs étaient authentiques — le seul vaste mouvement mondial antiguerre comparable en ampleur à ce qu’avait provoqué la guerre du Vietnam est celui que suscita la guerre états-unienne indirecte que fut l’abominable campagne génocidaire menée par l’État d’Israël à Gaza. Dans ce dernier cas, il s’agit toutefois de sympathie pour la population palestinienne en dépit de la réprobation très majoritaire qu’a suscitée l’opération du 7 octobre menée par le Hamas, et nullement d’un soutien à l’organisation intégriste islamique qui a gouverné l’enclave depuis 2007.

Cette nouvelle configuration a placé le mouvement anti-impérialiste face à un dilemme. L’opposition aux interventions impérialistes doit-elle mener à soutenir les gouvernements des pays visés, aussi tyranniques qu’ils puissent être, ou au moins s’interdire de les critiquer ? Ou doit-elle s’accompagner au contraire d’une solidarité avec les populations opprimées par ces mêmes gouvernements ? Cette question cruciale a été la pierre de touche d’un clivage profond entre anti-impérialistes proclamés. Elle a posé de manière aiguë la question des valeurs éthiques qui définissent « la gauche » qui se veut porteuse du progrès social. Le clivage s’est trouvé aggravé lorsque la Russie de Vladimir Poutine — un État dont la nature impérialiste est devenue indéniable dans tous les sens du terme « impérialisme », y compris celui qu’a défini le fondateur de l’URSS, Lénine lui-même — envahit l’Ukraine en février 2022, en justifiant son agression par un discours typiquement colonial. Une autre pierre de touche surgit alors : l’anti-impérialisme doit-il se limiter aux États-Unis et à leurs alliés, ou bien doit-il conduire à s’opposer à toute agression impérialiste, quel que soit l’État qui la mène ?

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L’ouvrage qui suit traite de l’ensemble des questions évoquées ci-dessus. Il se compose d’une sélection de textes repris ou inédits. La première partie porte sur l’engagement impérial des États-Unis au Moyen-Orient depuis le tournant du siècle jusqu’à la guerre lancée par Donald Trump contre l’Iran. La seconde partie porte sur les débats afférents autour de l’anti-impérialisme au XXIe siècle [4].

 

 

* Tiré de l’introduction du dernier livre de Gilbert Achcar, Les guerres de l’empire américain au Moyen-Orient, Paris, La Dispute, 2026. Nos illustrations.

Gilbert Achcar est un universitaire et essayiste franco-libanais, spécialiste du Moyen-Orient, des relations internationales et des mouvements sociaux. Professeur à la SOAS (School of Oriental and African Studies) de l’Université de Londres, il a publié de nombreux travaux sur le monde arabe, l’islam politique et les conflits contemporains. Parmi ses ouvrages figurent notamment Le Choc des barbaries, Les Arabes et la Shoah et Le Peuple veut.

 

Notes

[1] Raymond Aron, La République impériale. Les États-Unis dans le monde (1945-1972), Paris, Calmann-Lévy, 1973.
[2] Hillary Clinton, “America’s Pacific Century ”, Foreign Policy, 11 octobre 2011.
[3] Pour un bilan du « pivot vers l’Asie », voir Gilbert Achcar, La nouvelle guerre froide. États-Unis, Russie et Chine, du Kosovo à l’Ukraine, Vulaines-sur-Seine, éditions du Croquant, 2023, p. 308-315.
[4] L’auteur remercie l’équipe de La Dispute qui suggéra la réalisation de cet ouvrage et dont les conseils éditoriaux ont été précieux pour sa composition.

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