On sait que May Day Strong a été lancé par le syndicat des enseignant·es de Chicago, aujourd’hui l’une des pointes avancées du mouvement syndical américain. Il a réussi à regrouper des millions de manifestant·es, ce 1er mai, dans plus de 5000 rassemblements aux États-Unis, contre Trump et sa coterie de milliardaires. Au Royaume-Uni, la National Education Union a été à la tête d’une série de grèves importantes depuis 3 à 4 ans. En France, la FSU, la CGT Éduc’action et SUD Éducation sont à l’avant-garde des luttes pour la défense des services publics. Au Chili, en Argentine et au Mexique, les syndicats de l’enseignement sont aussi parmi les plus combatifs.
Alors que Louis Althusser, Christian Baudelot, Roger Establet ou Nicos Poulantzas rangeaient volontiers les enseignant·es dans « la nouvelle petite-bourgeoisie », des marxistes influents, comme Pierre Naville, Ernest Mandel, Erik Olin Wright, Michael Burawoy, Harry Braverman ou David Harvey ont défendu leur appartenance au salariat intellectuel. Plus récemment, avec la théorie de la reproduction sociale, des féministes marxistes comme Lise Vogel, Susan Ferguson ou Tithy Bhattacharya ont montré que l’éducation constituait une activité indispensable à la reproduction du capitalisme. Portée en majorité par des salariées (80 % des enseignantes primaires en France), elle représente aussi un secteur de la classe travailleuse particulièrement sensible à la dévalorisation accélérée des tâches d’éducation et de soin par le capitalisme contemporain.
C’est ce dont a témoigné la grève sans précédent de la fonction publique du canton de Vaud, en Suisse, l’automne dernier, et ce dont témoigne une nouvelle fois, depuis le 11 mai, le mouvement de grève illimité des enseignant·es espagnols du Pays valencien. (JB)
La première semaine de grève a été un succès retentissant, avec une participation majoritaire et des manifestations qui entreront dans l’histoire, non seulement du Pays valencien, mais aussi des luttes éducatives de tout le pays. Au moment où nous écrivons ces lignes, nous attendons une proposition du gouvernement pour une table ronde le 18 mai. Un appel général a été lancé depuis tous les fronts de lutte en faveur de la résistance des enseignants en grève. Cette résistance touche le cœur de la société valencienne et a galvanisé d’autres secteurs, comme celui des taxis, contre les VTC, ou celui des travailleuses du privé sous contrat, qui ont également appelé à des mobilisations sous forme de grèves partielles. Nous sommes face à une grève historique. Les conditions de travail d’une génération d’enseignant·es, et certainement des générations futures, dépendront de son issue. (RF)
La grève des enseignants : un peuple en mouvement
La première journée de grève illimitée dans l’enseignement public a été historique et très percutante. Non seulement en raison de la participation massive — jusqu’à 90 % selon les sources syndicales, au moins 47 % selon les données du ministère régional lui-même — et de l’immense marée verte qui a envahi les établissements de Valence, d’Alicante, de Castellón de la Plana et d’Elche.

Mais aussi en raison du processus lui-même. Cela faisait des décennies que le Pays valencien n’avait pas vu un secteur de travailleurs et de travailleuses aussi important se lancer pour défier le gouvernement régional par une grève illimitée. Une grève, qui plus est, qui n’est pas défensive — visant à empêcher la fermeture d’une entreprise ou la perte de droits — mais offensive — exigeant des améliorations — et qui n’est pas non plus d’ordre corporatiste : outre des augmentations salariales et de meilleures conditions de travail, les enseignant·es se battent pour une meilleure éducation pour tous, de meilleure qualité et en valencien. C’est pour cette raison qu’ils ont reçu le soutien d’une majorité de la société.

L’un des aspects les plus fondamentaux de cette grève, c’est l’organisation énergique de la base, au sein d’assemblées unitaires par établissement, qui ont joué un rôle clé, tant pour pousser les indécis·es à la rejoindre que pour expliquer aux communautés éducatives les raisons de ce combat et les motifs pour lesquels il était si important pour les enseignant·es, le personnel non enseignant, les élèves et les familles, en définitive, pour toute la société.
Une organisation qui — toutes proportions gardées — rappelle la vague de solidarité et d’autogestion qui a suivi la catastrophe de la tempête d’octobre 2024. À l’époque, comme aujourd’hui, c’est le peuple qui s’est mobilisé de manière autonome, sans attendre d’instructions ni de consignes, pour exiger des dirigeants qu’ils fassent leur travail. À l’époque comme aujourd’hui, ces événements ont été une source d’autonomisation et de prise de conscience à l’échelle industrielle. Ils font partie — tout comme le 15M, le processus souverainiste catalan, les syndicats du logement et tant d’autres — de ces processus capables de renverser des gouvernements et de changer la culture politique d’un pays. […]
Moisès Vizcaino
Nous vaincrons : l’unité fait notre force
Le 11 mai restera gravé dans la mémoire collective du peuple valencien. Les travailleuses et travailleurs de l’enseignement, le mouvement des assemblées et syndical, l’ensemble de la communauté éducative, entreront dans l’histoire pour la dignité, la détermination et la force dont ils ont fait preuve pendant des semaines de mobilisation et d’organisation. La grève illimitée est déjà une victoire morale et politique face à un gouvernement arrogant, autoritaire et complètement déconnecté de la réalité des établissements scolaires.
La conseillère à l’Éducation, Mari Carmen Ortí, est passée du statut de responsable politique de l’éducation publique valencienne à celui de symbole de la contrainte, de la répression et du mépris envers le corps enseignant. Sa gestion n’a apporté que chaos, coupes budgétaires déguisées, surcharge de travail, persécution syndicale et une incapacité totale à écouter la communauté éducative. Elle a préféré gouverner depuis ses bureaux, entourée de propagande et de soumission aux intérêts privés, plutôt que de se rendre dans les établissements et d’écouter le cri de celles et ceux qui font vivre chaque jour l’éducation publique.

Au sommet de cette offensive contre les droits sociaux et du travail se trouve le président de la Generalitat, Juanfran Pérez Llorca. Son gouvernement incarne le pire visage de la politique : autoritarisme, propagande creuse et confrontation avec les services publics. Ils ont voulu briser la résistance des enseignants par la peur, les menaces et des services minimums abusifs et injustifiables, transformant un droit fondamental comme la grève en une course d’obstacles antidémocratique. Les services minimums imposés ne visent pas à garantir un quelconque droit des citoyen·nes ; ils visent à faire échouer la grève et à intimider les travailleuses et les travailleurs. C’est une pratique indigne d’un gouvernement qui se dit démocratique.
Mais ils ont échoué. Et ils échoueront. Car cette grève n’est pas seulement une réponse syndicale. C’est un mouvement collectif, assemblé, profondément démocratique et né de la base. C’est la réponse de milliers d’enseignants et enseignantes lassés de la précarisation, du mépris institutionnel et de la destruction progressive de l’éducation publique valencienne. C’est aussi la réponse des familles, des élèves et du personnel des établissements scolaires qui savent que défendre l’école publique, c’est défendre l’avenir de notre peuple.
Et si cette grève est en train d’entrer dans l’histoire, c’est avant tout pour une raison fondamentale : l’unité syndicale. Une unité construite à partir de la base, à partir des établissements, à partir des assemblées et à partir de la volonté commune de résister. Une unité indispensable qui a laissé de côté les sigles et les querelles de pouvoir pour mettre au centre les droits des travailleuses et des travailleurs et la défense des services publics. C’est là la grande force du mouvement : l’unité syndicale et populaire.
Il faut revendiquer avec force cette unité, car elle est la clé de toute victoire future. Lorsque le syndicalisme se coordonne, lorsque les assemblées prennent la parole, lorsque la communauté éducative avance unie, les gouvernements tremblent. Et c’est exactement ce qui se passe. Le gouvernement de la Generalitat est nerveux, car il sait que cette grève peut ouvrir un nouveau cycle de lutte sociale dans le Pays valencien.
Le 15 mai, 35 000 manifestant·es dans les rues de Valence
Il est également important de souligner que cette lutte a dépassé les frontières. La solidarité manifestée par les syndicats et les organisations d’Espagne et du monde entier démontre que ce qui se passe dans le Pays valencien s’inscrit dans un conflit mondial entre les intérêts des élites et les droits de la majorité sociale. Le soutien de la Confédération des éducateurs américains, de la FESIDUAS, du Forum pour l’éducation en Ibéro-Amérique, de l’Internationale de l’éducation, du syndicat français Solidaires et du Réseau international de solidarité et de luttes montre que la lutte des travailleuses et travailleurs valenciens est aussi celle de millions de personnes à travers le monde contre la précarité et l’autoritarisme.
Demain, rien ne s’arrête. Demain, une nouvelle étape commence. Cette grève doit servir à étendre le conflit et la mobilisation à d’autres secteurs de la fonction publique et du monde du travail. La situation que connaît l’enseignement est la même que celle que subissent la santé, les services sociaux, les transports publics et tant d’autres secteurs frappés par les coupes budgétaires, la privatisation et la perte de droits. Il faut construire une réponse globale de l’ensemble de la classe travailleuse.
C’est pourquoi le message est clair et sans équivoque : nous vaincrons. Nous vaincrons parce que nous avons la force de la raison et la force de l’unité. Nous vaincrons parce qu’aucun gouvernement ne peut vaincre un peuple organisé. Nous vaincrons parce que les travailleuses et travailleurs de l’enseignement ont décidé de se lever et de ne plus jamais se mettre à genoux.
Vicent Maurí
* Les deux contributions de Moisès Vizcaino et Vicent Maurí sont parues sur le site en ligne Viento Sur, du 11 mai 2026. Notre traduction de l’espagnol.


