17 mars : Succès de la grève générale pour le salaire minimum au Pays basque

Fin janvier, les syndicats ELA, LAB, Steilas (Éducation), Hiru (Transports) et Etxalde (agriculture) ont appelé à une grève générale le 17 mars. Leur objectif : exiger la mise en place, dans le Hego Euskal Herria (Communauté autonome basque et Communauté forale de Navarre [cette dernière se distingue par son statut spécial, fondé sur les « fueros » (fors), qui lui confère une large autonomie législative et fiscale, NdT]), d’un salaire minimum de 1 500 €. Le slogan central de la grève était « Décidons ici du salaire minimum de 1 500 euros. Amélioration des salaires pour répartir la richesse ».

 

Pour un salaire minimum légal de 1500 euros

Cet appel était la seule voie possible pour défendre un salaire minimum décent face au refus, tant du patronat (Confebask en CAV et CEN en Navarre) que du gouvernement basque (qui a refusé de soumettre au Parlement l’initiative législative populaire, appuyé par plus de 138 000 signatures, qui le revendiquait) et du gouvernement de Navarre d’établir un salaire minimum légal régional pour mettre fin à la pauvreté et à la précarité.

La mise en place de ce salaire minimum profiterait à quelque 305 000 salarié·es (principalement des femmes, des jeunes et des migrant·es) qui perçoivent actuellement un revenu salarial inférieur à 1 500 euros. Parmi elles, 165 000 travaillent à temps plein, tandis que les 140 000 autres travaillent à temps partiel ou dans des conditions précaires ou irrégulières, avec des revenus, bien sûr, encore plus faibles. Toutes ces personnes en bénéficieraient. D’autre part, la mise en place d’un salaire minimum de 1 500 € se traduirait par une augmentation des cotisations et un renforcement des caisses de la Sécurité sociale.

C’est pourquoi il faut souligner que si quelque chose caractérise cette grève, c’est bien son caractère solidaire : solidarité avec les personnes qui souffrent le plus de la précarité et de la pauvreté et qui, pour cette raison, ont le plus de mal à défendre leurs droits. Une grève qui témoigne également de l’engagement des syndicats qui l’ont convoquée et soutenue, ainsi que de celui du grand nombre de collectifs qui lui ont donné sa force, en faveur des secteurs les plus défavorisés et précaires de la classe ouvrière.

Si l’appel à la grève émanait des cinq syndicats déjà mentionnés, l’ESK, la CGT, la CNT et Solidari (Navarre) s’y sont joints, ainsi que plus de cent collectifs sociaux. Il faut tenir compte du fait qu’en Hego Euskal Herria, le taux d’affiliation syndicale s’élève à 27 % (le double de celui de l’État espagnol) et que, à eux seuls, l’ELA et le LAB cumulent 61 % de la représentativité syndicale.

 

Sud du Pays basque fortement mobilisé

Tant les grèves, malgré leurs différences selon les secteurs et les territoires, que les manifestations de masse qui ont eu lieu, ont mis en évidence l’ampleur de la mobilisation dans la Communauté autonome du Pays basque et en Navarre. Selon les données des syndicats organisateurs, environ 105 000 personnes ont participé aux manifestations qui se sont déroulées dans la matinée (et qui se sont poursuivies l’après-midi, non seulement dans les capitales provinciales, mais aussi dans plus de 80 localités).

La réaction du gouvernement basque, par la voix de sa porte-parole (María Ubarretxena), qui a affirmé que « l’Euskadi doit disposer de son propre salaire minimum et des compétences nécessaires à cet effet », en est la preuve. Elle a toutefois oublié de mentionner que c’est précisément son gouvernement qui a opposé son veto à l’examen de l’initiative législative populaire (soutenue par plus de 138 000 signatures) visant à établir ce salaire minimum, alors même que les services juridiques du Parlement estimaient qu’elle s’inscrivait dans le cadre juridique en vigueur.

Un succès qui s’est produit en dépit de l’opposition de l’UGT et des CCOO, dont le secrétaire général (voir la tribune de Santi Martínez dans El Correo du 14 mars) n’a pas hésité à qualifier la grève de moyen visant davantage à construire « une patrie qu’un salaire » (sans préciser s’il s’agissait de la patrie des organisations patronales — la Confebask et de la CEN — ou de celle des classes populaires), et en tentant de justifier son opposition en prétendant que la fixation d’un salaire minimum propre à la Communauté autonome basque et à la Communauté forale de Navarre « briserait la solidarité interterritoriale ».

Un argument qui n’a ni queue ni tête et dont il est d’ailleurs inquiétant qu’il émane d’un syndicat qui devrait défendre l’augmentation du salaire minimum interprofessionnel (SMI), alors qu’il est actuellement de 1 221 euros et qu’il ne permet pas de couvrir les besoins de base de larges secteurs de la population ; encore moins dans le sud du Pays basque, où le coût de la vie est plus élevé. C’est pourquoi la question qu’il faut se poser est la suivante : qu’y a-t-il de mal à faire pression sur le patronat basque pour qu’il accepte de verser sur un Salaire minimum garanti (SMG) qui réponde aux besoins de la population et à exiger des institutions publiques, qui devraient représenter les intérêts de la majorité sociale, qu’elles soutiennent cette revendication qui, comme on l’a vu lors de l’examen de l’initiative populaire législative (ILP), est parfaitement conforme au cadre juridique actuel ?

C’est pourquoi, face à la précarité croissante et au développement d’une pauvreté chronique, alors que les bénéfices connaissent une augmentation obscène, Santi Martínez, au lieu de semer le trouble face à l’appel du 17 mars en agitant de faux dilemmes (patrie contre salaires), ferait mieux de proposer que, à l’exemple de cet appel (couronné de succès) dans le sud du Pays basque, dde pousser les syndicats CC OO et UGT à encourager la mobilisation sociale dans tout le pays afin de contraindre le patronat et le gouvernement à instaurer un SMG de 1 500 €. Car, la mobilisation massive qui a eu lieu le 17 mars montre que cette revendication est fortement soutenue par les couches populaires. Voilà ce qui contribuerait vraiment à promouvoir la solidarité.

Tenter de délégitimer une mobilisation sociale telle que celle du 17 mars ne profite qu’à ceux qui s’opposent obstinément à la revendication légitime d’un SMG digne, avec, à leur tête, le patronat.

 

17M : limites et points forts d’une mobilisation de masse

La mobilisation du 17M a sans aucun doute été encourageante et importante. Les arrêts de travail et les manifestations massives dans les rues en ont témoigné. Toutefois, il faut reconnaître, que si la grève a été très suivie dans un nombre important d’entreprises phares de l’industrie, et surtout dans des secteurs comme l’enseignement, elle n’a pas atteint le niveau de généralisation nécessaire pour qu’une grève générale puisse être pleinement couronnée de succès.

Il est vrai que les limites et les contraintes étaient importantes, mais cela n’empêche pas, une fois de plus, la nécessaire réflexion sur l’importance de rallier et de convaincre la majorité des travailleurs et travailleuses, par le biais d’assemblées et d’autres formes de participation, des revendications et des demandes formulées, ainsi que du fait que les grèves et les mobilisations sont indispensables pour les obtenir, ce qui implique sans aucun doute des sacrifices.

Il y a néanmoins eu de nombreux aspects positifs à souligner :

  • Les piquets de grève et les cortèges de travailleurs et travailleuses qui ont parcouru les quartiers des principales villes pour converger vers le point de départ des manifestations se sont à nouveau révélés un instrument important pour étendre les arrêts de travail et faire connaître la grève et ses revendications à une large partie de la population.
  • La participation non seulement des jeunes travailleurs et travailleuses, mais aussi de la jeunesse universitaire, des lycéens, etc., a été très notable lors de cette grève. Une participation qui s’est également fait très remarquer lors des mobilisations du 3 mars à Gasteiz, à l’occasion du 50e anniversaire du massacre de cinq jeunes travailleurs par la police armée. Face à certaines critiques infondées selon lesquelles les jeunes ne seraient pas très motivés par les luttes sociales ou communautaires, le 17M montre qu’il existe une large frange de la jeunesse du Sud du Pays basque sérieusement engagée dans ces luttes et ces manifestations.

Le 3 mars 1976, le Corps de police armé espagnol a utilisé des gaz lacrymogènes pour expulser de force des grévistes de l’église paroissiale de San Francisco de Asís, dans la capitale basque de Vitoria-Gasteiz (en espagnol : Vitoria). Alors que les grévistes quittaient l’église, ils ont été pris pour cible par la police, faisant cinq morts et 150 blessés par balle. Cet événement a inspiré Lluís Llach pour écrire la célèbre chanson Campanades a morts.

  • Le Mouvement féministe d’Euskal Herria, lors des mobilisations massives du 8 mars, a dénoncé, entre autres, l’écart entre femmes et hommes en matière de salaires et de retraites en lançant un appel explicite à participer à la grève générale du 17, conférant ainsi une plus grande légitimité à la grève pour les femmes. Leur présence et leur participation tant aux grèves qu’aux manifestations ont été remarquables, en particulier de la part des travailleuses des maisons de retraite en lutte et des travailleuses migrantes employées dans le secteur des soins.
  • Les manifestations de l’après-midi, dans les capitales et dans plus de 80 localités, ont également connu une forte participation. À cette occasion, les différents groupes sociaux qui ont soutenu la grève ont exprimé leurs revendications spécifiques, concernant les problèmes de logement, la marginalisation et la discrimination des personnes migrantes, en particulier des femmes, l’écart entre femmes et hommes en matière de salaires et de retraites, etc., complétant ainsi la revendication d’un salaire minimum régional de 1 500 euros, indispensable pour réduire l’écart entre les sexes.

 

Les défis après la grève

Le défi consiste désormais à déterminer comment poursuivre la lutte pour atteindre cet objectif. La mobilisation du 17 mars confère davantage de légitimité au mouvement syndical et social ainsi qu’à la revendication d’un salaire minimum régional de 1 500 euros, non seulement face aux différentes organisations patronales, mais aussi face aux gouvernements de Gasteiz et d’Iruñea.

Pour la semaine prochaine, les syndicats ELA et LAB ont convoqué chacun une réunion avec les organisations patronales Confebask (Communauté autonome basque) et CEN (Communauté forale de Navarre) afin de tenter d’entamer les négociations autour de cette revendication. Les réunions sont prévues les 24 et 25 mars, et les syndicats CC OO et UGT ont été invités à prendre part à ces négociations, malgré les divergences que l’ELA et le LAB entretiennent avec eux, non seulement sur le concept de salaire minimum à défendre, mais aussi sur sa reconnaissance tant dans la Communauté autonome basque qu’en Navarre.

D’autre part, il faut exercer une pression et exiger des partis politiques de la Communauté autonome du Pays basque et de Navarre que les parlements et les gouvernements de Gasteiz et d’Iruñea adoptent et défendent ce salaire minimum propre ; de même qu’il faut faire pression sur le Congrès des député·es et le gouvernement de l’État espagnol pour qu’ils acceptent une modification du Statut des travailleurs de manière à ce que les communautés autonomes qui le souhaitent puissent établir leurs propres salaires minimaux, toujours supérieurs à celui de l’État.

Jusqu’à présent, EH Bildu a été la principale force à soutenir cette revendication. Sumar [coalition politique de gauche, lancée en 2023 pour rassembler diverses formations à la gauche du PSOE, qui a rpis la relève de Podemos comme partenaire du gouvernement de coalition actuel, NdT] a également exprimé ce soutien lorsque l’initiative législative populaire syndicale a été présentée pour être examinée au Parlement de Vitoria-Gasteiz [capitale du Pays basque, NdT] et qu’elle a été rejetée par le Parti nationaliste basque (PNV), le Parti socialiste du Pays basque (PSE-EE), le Parti populaire (PP) et Vox. Par ailleurs, il y a quelques semaines, Réunir le Pays Basque-EH Bildu, aux côtés de Oui au futur-Geroa Bai, a présenté au Parlement de Pampelune une proposition visant à instaurer un salaire minimum propre à la Navarre, qui a été rejetée dans ce cas par les votes du Parti socialiste de Navarre (PSN), du PP, de Contigo Zurekin (coalition de IU, Batzarre et Podemos) et de Vox.

Quant à l’initiative visant à faire reconnaître par le Congrès que les communautés autonomes puissent disposer du droit à un salaire minimum propre supérieur à celui de l’État, jusqu’à présent, la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), EH Bildu et le Bloc nationaliste galicien (BNG) sont les formations qui se sont exprimées le plus clairement en sa faveur, bien que les autres forces politiques appartenant au bloc qui soutient le gouvernement Sánchez, même avec des nuances, n’aient pas non plus écarté ou rejeté ce soutien.

Quoi qu’il en soit, il est indispensable de lancer de nouvelles initiatives de mobilisation et d’intensifier la pression et la tension sociale pour améliorer le rapport de forces social et obtenir que les organisations patronales, une grande partie des partis politiques et les gouvernements acceptent de satisfaire la demande de ce salaire minimum régional de 1 500 euros.

 

Les retraité·es massivement avec les grévistes

Le Mouvement des retraités d’Euskal Herria (MPEH) a toujours eu à l’esprit que les salaires et les retraites sont intimement liés et indissociables. En tant que retraité·es, nous restons des travailleurs et des travailleuses, à la seule différence que nous percevons nos pensions parce que nous avons cotisé (salaire différé) à la Sécurité sociale pour couvrir les pensions de la génération précédente, tout comme les générations actuelles le font pour nous. D’où l’importance que nous accordons à la relation entre le mouvement des retraité·es et le mouvement ouvrier et ses organisations syndicales, que nous considérons comme indispensable pour améliorer les salaires et les retraites et défendre les droits sociaux et démocratiques.

C’est pourquoi nous avons coordonné la grève générale du 30 janvier 2020 au Sud du Pays basque – qui a également été un succès et a mobilisé massivement – pour défendre des retraites publiques et dignes ; nous avons convergé et collaboré mutuellement dans d’autres initiatives au cours de ces dernières années et nous avons joué un rôle actif et engagé dans cette grève générale du 17 mars.

Au cours des dernières semaines, lors de tous les rassemblements hebdomadaires et autres initiatives que nous avons menés, nous avons expliqué les raisons de cette grève et la nécessité de renforcer son élan et son rayonnement social. Un nombre important de nos camarades ont participé aux comités de grève. Et notre présence, avec nos propres cortèges, lors des manifestations du matin, saluée par des cris d’encouragement et des applaudissements du public, a été très forte. De même, notre présence aux manifestations de l’après-midi a été très appréciée.

Cette grève et cette mobilisation dans les rues n’ont fait que renforcer la reconnaissance mutuelle du mouvement ouvrier, des retraité·es et du peuple, permettant ainsi de nouvelles initiatives unitaires pour la défense d’intérêts qui nous sont communs en tant que travailleurs et travailleuses et secteurs populaires d’Euskal Herria.

* Cet article est paru sur le site de la revue en ligne Viento Sur, le 21 mars 2026. Notre traduction de l’espagnol.

Jon Fano est membre du Mouvement des retraités d’Euskal Herria.

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