Nous reproduisons en traduction française l’entretien conduit par Sebastian Słowiński avec la philosophe polonaise, Katarzyna Bielińska, à propos de son récent livre, intitulé : Liberté, autogestion, révolution. La philosophie « Praxis » en Yougoslavie. Il concerne un important courant d’idées mettant en cause le « socialisme réel » dans l’ex-Yougoslavie des années 1960-1970.

Sebastian Słowiński : Dans l’introduction de ton livre Liberté, autogestion, révolution. La philosophie « Praxis » en Yougoslavie, tu écris que c’est un sujet marginal, peu connu, présenté presque exclusivement en croate et en serbe, des langues que tu as d’ailleurs dû apprendre spécialement. Comment t’est venue l’idée de ce sujet ?

Katarzyna Bielińska, Liberté, autogestion, révolution.
La philosophie « Praxis » en Yougoslavie »,
Varsovie, Éditions « Livre et Presse », 2025.
Ce livre combine une étude historique, politique et philosophique. Il est le fruit d’un travail très sérieux mené en ex-Yougoslavie pendant deux ans, à Zagreb et à Belgrade, incluant de nombreux entretiens avec d’anciens membres de Praxis. Il s’appuie sur de larges recherches et une solide formation théorique. Ce livre constitue actuellement une étude fondamentale et en même temps unique et exhaustive de Praxis. Il n’existe rien de comparable dans la littérature académique sur Praxis, écrit avec une telle ampleur, une telle connaissance du sujet et une telle passion (Zbigniew Marcin Kowalewski)
Katarzyna Bielińska : L’idée de travailler sur Praxis est venue un peu spontanément. Je m’intéressais auparavant à l’école de Francfort, à la pensée critique et de gauche, et je me demandais s’il y avait eu quelque chose de similaire dans notre partie de l’Europe. À l’époque, la pensée de Leszek Kołakowski, grand intellectuel et historien du marxisme, ne me semblait pas particulièrement captivante, même si, bien sûr, j’ai changé d’avis au fil des années.

C’est alors que j’ai découvert le courant yougoslave Praxis, en trouvant à la bibliothèque de la Faculté de philosophie de l’Université de Varsovie le livre de 1977 de Gerson Sher Praxis : Marxist Criticism and Dissent in Socialist Yugoslavia. Il était encore dans la collection C, inaccessible sans raison particulière ; il avait dû y être placé du temps du « socialisme réel ». C’était il y a une vingtaine d’années.

Ensuite, le directeur de la bibliothèque de l’époque, feu Janusz Siek, a fait spécialement venir pour moi une copie des discussions des philosophes du cercle Praxis, intitulée « Sloboda i nasilje » (liberté et violence). Ce furent mes premières sources. J’ai dû apprendre le serbe et le croate.
J’ai partagé l’idée avec le professeur Marek Siemek [l’un des principaux philosophes polonais contemporains, NDT], qui l’a accueillie avec un enthousiasme affirmé. Il s’agissait d’un sujet de thèse de doctorat. L’idée d’en faire un livre était toutefois une tout autre affaire. Je pensais que Praxis était un sujet formidable et intéressant, mais pas en Pologne. Car qui se soucie d’un groupe de philosophes marxistes de l’ex-Yougoslavie ?
La Yougoslavie s’est libérée elle-même
S.S. : Je me souviens que c’est ainsi qu’a commencé notre amitié en 2017. Quand j’étais encore un étudiant de gauche et que j’avais lu ton chapitre sur Praxis dans le livre sur les philosophies et les mouvements sociaux, je suis allée immédiatement voir ton éditeur. Il m’a donné ton numéro et nous sommes allés boire une bière.
J’étais fasciné par ce sujet, notamment par l’histoire de la façon dont le mouvement étudiant a pris le contrôle de l’université de Belgrade en 1968 et l’a symboliquement renommée Université Karl Marx. C’était si différent de ce qui me semblait alors être la tradition anticommuniste de l’opposition en Pologne.

K.B. : Justement. J’ai aussi changé d’avis à ce propos quand j’ai commencé à travailler en philosophie à l’Université de Varsovie et à m’intéresser davantage à la philosophie des pays de la périphérie. J’ai alors compris qu’il n’existe pas de travail mettant en lumière les antinomies essentielles du marxisme de la périphérie. Dans un contexte plus large et au regard des débats sur le marxisme, cela me semble maintenant important.
S.S. : Périphérique soit, mais Praxis était entouré de grands philosophes, comme Herbert Marcuse, Erich Fromm, Leszek Kołakowski, déjà mentionné, Zygmunt Bauman. En lisant ton livre, j’avais l’impression que Praxis n’était pas quelque chose d’éphémère, un atome isolé de l’ensemble de la tradition de la pensée critique.

K.B. : En effet, il ne l’était pas, bien qu’il eût sa spécificité, j’y viendrai. Mais pour revenir au mouvement étudiant : la relation entre les philosophes de Praxis et ce mouvement était complexe, la situation était différente à Belgrade, où régnait l’unité et où les philosophes de Praxis participaient activement aux protestations, et en Croatie.
De plus, les philosophes de ce cercle étaient d’une génération plus âgée que les étudiants qui manifestaient en 1968. Les premiers étaient en grande partie issus des partisans qui avaient combattu pour une Yougoslavie libre pendant la guerre. Il faut garder à l’esprit le caractère unique et absolument exceptionnel de la Yougoslavie, qui s’est libérée en grande partie par ses propres forces. La Yougoslavie d’après-guerre jouissait d’une grande légitimité sociale, ce n’était pas un régime imposé de l’extérieur.
En même temps, en 1948, la Yougoslavie a rompu avec l’URSS — le Parti communiste yougoslave a été exclu du Kominform. Dans cette situation, les Yougoslaves voulaient montrer que c’étaient eux, et non l’URSS, qui réalisaient les idées de Marx, et l’autogestion ouvrière, introduite peu après, devait en être l’expression. Le socialisme yougoslave devait être un système véritablement marxiste, dans lequel le pouvoir réel et le pouvoir d’agir appartenaient aux ouvriers, contrairement à l’URSS gouvernée par la bureaucratie.
C’est dans ce contexte que naît le courant philosophique Praxis. Il devait être la philosophie de la révolution yougoslave. Une rupture politique avec le stalinisme s’était produite, mais une rupture philosophique et théorique était encore nécessaire.
La naissance du courant philosophique Praxis est traditionnellement située à la conférence de Bled, en 1960, consacrée à la « théorie du reflet ». À ce moment, la révolution yougoslave avait déjà commencé à se figer, de sorte que la critique de Praxis visait non seulement l’URSS, mais surtout la bureaucratie du yougoslave. Et le mouvement étudiant allait exploser huit ans plus tard. Les philosophes de Praxis étaient alors des enseignants issus de la révolution, et les étudiants étaient… des étudiants. Ils appartenaient à deux générations différentes.
Au colloque de Bled, organisé en novembre 1960 par l’Association yougoslave de philosophie et de sociologie, les humanistes (plus précisément Mihailo Marković, Gajo Petrović, Milan Kangrga, Svetozar Stojanović, Branko Bošnjak, Danko Grlić et Rudi Supek) s’attaquent à la « théorie du reflet », pièce maîtresse du « matérialisme dialectique » stalinien, refusant d’admettre que la conscience ne soit qu’un reflet de la matière. En effet, la praxis embrasse les aspects subjectifs et objectifs de l’existence humaine, parce que l’activité de l’homme le transforme tout en transformant le monde [NDT].
Les plus grands y venaient
S.S. : Praxis, comme tu le montres dans le livre, est un mouvement philosophique très diversifié et irréductible à un seul dénominateur. Mais essayons de le présenter. Il s’agissait avant tout d’un marxisme humaniste. Gajo Petrović, l’un des fondateurs du mouvement, définissait la pensée révolutionnaire comme « une critique impénitente de tout ce qui existe, une vision humaniste d’un monde véritablement humain et l’inspiration de l’action révolutionnaire ».

K.B. : Dans tout cela, la question de la dialectique de la révolution et de la contre-révolution est importante. D’un côté, nous avons des révolutionnaires qui ont pris le pouvoir, mais, de l’autre, un système qui commence à se figer : les révolutionnaires deviennent des contre-révolutionnaires. L’État se bureaucratise. Dans ce contexte, Praxis adopte des positions critiques envers le système, mais au nom de la révolution qui l’avait précédemment légitimé.
Praxis était un mouvement intellectuel qui se développait sur deux voies. Premièrement, dans la revue Praxis, publiée par la Société philosophique croate, et deuxièmement dans le cadre de l’École d’été de Korčula organisée par les mêmes personnes. C’était un phénomène absolument unique à l’échelle mondiale !
Une fois par an, sur l’île pittoresque croate de Korčula dans l’Adriatique (seule la première édition s’est tenue à Dubrovnik), les plus grands intellectuels du monde entier se retrouvaient. Y venaient notamment Lucien Goldmann, Ernst Bloch, Herbert Marcuse ou Erich Fromm. L’idée de ce projet était avant tout de créer un espace de débat ouvert et libre.
Cela a eu une grande influence sur la façon dont le socialisme yougoslave était perçu dans le monde. Henri Lefebvre, impressionné par ce projet, évoquait même un socialisme dionysiaque. Praxis avait développé aussi une édition internationale à partir de 1965, et touchait donc un public bien plus large que les locuteurs serbo-croates. En termes actuels, c’était une initiative qui visait à internationaliser le débat sur le socialisme humaniste.

L’éditorial du 1er numéro de Praxis (1964), signé Gajo Petrović
est disponible ici en anglais. Une partie des articles publiés
par Praxis, de 1965 à 1973, est aussi disponible ici en ligne.
S.S. : Autrement dit, des arguments marxistes contre le pouvoir socialiste ? Un peu comme en Pologne — je pense surtout à la « Lettre ouverte au Parti » de Jacek Kuroń et de Karol Modzelewski, ou à tout ce courant intellectuel qui s’occupait de réviser les dogmes officiels, croyant intellectuellement en un socialisme pur.

Cette traduction française a été publiée en mars 1968 par la revue Quatrième Internationale
K.B. : C’est un parallèle intéressant. Tout comme Praxis était la pensée de la révolution yougoslave, le (soi-disant) révisionnisme polonais était la pensée de 1956, qui avait aussi un caractère révolutionnaire.
La Pologne se distinguait toutefois de la Yougoslavie en ce qu’il y avait eu là-bas une révolution de masse dont le régime tirait sa légitimité, ce qui n’était pas le cas en Pologne. La « Lettre ouverte » date de la première moitié des années 1960. Et comme l’écrivait Adam Michnik, elle représentait « la conséquence ultime des idées radicales de l’Octobre polonais » de 1956.
Ces idées convergeaient avec les idées yougoslaves. Kołakowski était très concret, lorsque, dans Qu’est-ce que le socialisme ? il écrivait, par exemple, que l’abolition de la propriété privée des moyens de production ne suffisait pas pour parler de socialisme. Kołakowski était aussi un invité de Korčula, et avec Bauman ils faisaient partie du conseil de rédaction international de Praxis, créé en 1967.
L’Octobre 1956 polonais
Une révolte ouvrière éclate en juin 1956 dans la ville de Poznań. Elle est brutalement réprimée par le régime, mais la contestation s’étend dans les usines et les universités de tout le pays, touchant la base du POUP (le Parti communiste). En octobre, Władysław Gomułka accède au pouvoir sans l’aval des Soviétiques, soutenu par un large mouvement populaire — un vaste mouvement de conseils ouvriers et de comités révolutionnaires étudiants a vu le jour à cette époque. Gomułka parle d’une « voie polonaise au socialisme ». On se prépare à une possible intervention militaire de Moscou.
Ils ont rompu avec Staline
S.S. : Avant que la revue Praxis ne commence à paraître et avant que cette philosophie n’émerge, il y avait Milovan Djilas. Ancien responsable haut placé du parti communiste, en somme la deuxième figure après Tito, puis, après 1954, dissident critiquant la bureaucratie yougoslave. Son concept de « Nouvelle classe » a été une source d’inspiration pour Kuroń et Modzelewski.
K.B. : C’était une figure clé pendant la révolution, puis au sein des plus hautes instances de la Fédération socialiste de la République de Yougoslavie. Dans ses mémoires, il s’attribuait même l’invention du projet d’autogestion ouvrière — il aurait partagé cette idée avec deux autres figures clés de la Yougoslavie de l’époque, Edvard Kardelj et Boris Kidrič, assis dans une voiture devant sa villa.
Djilas était un homme de conviction et il a commencé à utiliser sa position pour critiquer ce qui ne fonctionnait pas correctement dans le projet du socialisme yougoslave, ce qui a conduit à sa chute en 1954. Deux ans plus tôt, en Croatie, Rudi Supek, militant communiste d’avant-guerre, avait fondé la revue Pogledi (Aperçus) — la première initiative éditoriale des futurs philosophes du cercle Praxis.
Cette revue abordait les thèmes des relations entre l’individu et la société, de la liberté, de la créativité et de l’aliénation. Petrović critiquait la philosophie de la dictature du prolétariat soviétique, l’accusant « d’avoir transformé une philosophie qui combat pour l’être humain, la justice et la liberté en une philosophie qui tente de justifier l’inhumain, l’injuste et l’asservissant, attisant la haine envers d’autres nations et leur liberté ».
Suite à la prise de position de Djilas contre le pouvoir, Pogledi fut accusée de propager le djilasisme — révisionniste — et fut interdite. Les critiques du parti accusaient plus tard aussi souvent Praxis de djilasisme, mais la relation était ici plus complexe.
D’un côté, pour les adeptes de Praxis, Djilas était certes un rebelle, mais avant tout un homme politique. D’autre part, alors que Djilas rejetait déjà le communisme en tant que tel dans La Nouvelle classe [La nouvelle classe dirigeante de Djilas est paru en français, aux éditions Plon, en 1958, NDT], Praxis se fixait pour objectif sa réalisation.

Le marxisme créatif était censé être la philosophie du socialisme yougoslave, dont la voie avait été tracée, entre autres, par le programme du Parti communiste yougoslave de 1958.
Praxis souhaitait suivre cette voie et critiquait la bureaucratie pour s’en être écartée. C’est pourquoi sa critique du système s’est exprimée à partir de positions nettement différentes.
Alors que pour Djilas — comme il l’écrit dans La nouvelle classe — la bureaucratie naissait au sein de la révolution, en tant que conséquence logique de celle-ci, pour Praxis, la bureaucratie était un élément contre-révolutionnaire qu’il fallait sans cesse surmonter.
La rupture de Tito avec Staline et l’introduction de l’autogestion ouvrière en 1948 représentait un pas en avant pour les adeptes de Praxis, alors que Djilas la considérait simplement comme une concession tactique de la bureaucratie à la société. Pour eux, le système yougoslave différait fondamentalement du système soviétique, pour Djilas sa forme était analogue.
La différence nette entre ces positions ne s’estompe que si l’on considère comme un point particulier la thèse selon laquelle la bureaucratie du parti et de l’État est un élément parasitaire qu’il faut balayer — sur ce point, il semble y avoir un consensus non seulement entre les adeptes de Praxis et Djilas, mais aussi parmi toute une série de marxistes antistaliniens, d’anarchistes et de libéraux à travers le monde, ainsi qu’entre toi et moi.
Le rôle de la bureaucratie du parti et de l’État est cependant souvent relativisé en soulignant ses fonctions prétendument progressistes à certains moments, comme le faisaient les idéologues du Parti et comme c’est le cas dans divers discours contemporains revendiquant l’héritage du socialisme réel.
Curiosité : une telle relativisation est également présente même dans un texte aussi radical que la « Lettre ouverte », dans laquelle Kuroń et Modzelewski écrivent que seule la bureaucratie pouvait mener à bien la tâche d’industrialisation d’un pays arriéré comme la Pologne. Bien sûr, Djilas et les membres de Praxis se sont rencontrés dans les années 1980 dans le cadre du mouvement de l’opposition élargie de l’époque.
Les relations entre Praxis et Djilas avaient aussi un côté tout à fait ordinaire et très humain. En effet, le frère de Gaja Petrović était ami avec Djilas et c’est grâce à cette amitié que Petrović aurait échappé à l’exil sur l’île de Goli Otok en 1948 [où se trouvait un camp pour prisonniers politiques, NDT]. Il paraît également que la première maison que Djilas a visitée après sa sortie de prison était celle de Petrović.
Ivan Kuvačić [sociologue lié à Praxis, NDT], qui en parle dans ses mémoires, affirme même que sans l’intervention de Djilas en faveur de Petrović, en 1948, « il est peu probable que la revue Praxis et l’École d’été de Korčula qui y est associée auraient vu le jour peu après ».
Ils ont défendu la Tchécoslovaquie
S.S. : En ce qui concerne le diagnostic de la bureaucratie yougoslave, le philosophe Milan Kangrga a écrit un texte important.
K.B. : Oui, dans sa Phénoménologie idéologico-politique de l’assaut de la classe moyenne [une version allemande de cet article est disponible dans l’édition internationale de Praxis, 32 et 4e trimestre 1971, p. 451-4744, disponible ici], Milan Kangrga l’a très bien compris, écrivant que la bureaucratie du parti était de facto une classe moyenne qui cherchait à faire exploser la révolution yougoslave de l’intérieur.
Le philosophe et chercheur de Praxis de Zagreb, Luka Bogdanić, a qualifié ce texte de prophétique, car cette bureaucratie est effectivement devenue le vecteur des nationalismes qui ont fait imploser la Yougoslavie en tant que projet politique multinational.
Il convient de noter que les détracteurs de Praxis au sein de l’Union des communistes de Croatie sont des participants au Maspok, au Mouvement du printemps croate, un mouvement nationaliste visant à renforcer l’indépendance de la Croatie. À mesure que le nationalisme croate prenait de l’ampleur, ses représentants ont commencé à reprocher à Praxis son « anti-croatisme » et son ralliement au régime…
C’était très compliqué. Dans le contexte polonais, c’était beaucoup plus simple : il y avait le parti, les communistes ; Staline était mort ; Octobre 1956 était arrivé et, soudain, tout le monde se réveillait. Il y avait deux camps : les uns étaient les bons, et les autres les mauvais. En Yougoslavie, nous avions affaire à ce que j’appellerais une dialectique de la révolution et de la contre-révolution, un mécanisme qui opère au sein du même tout, des mêmes structures.
Praxis devint un adversaire parce que ce cercle occupait une position révolutionnaire face à des processus contre-révolutionnaires de natures diverses : qu’ils soient staliniens ou nationalistes. Ils voulaient bâtir la philosophie du socialisme yougoslave qui devait réaliser les idées de Marx, à la différence du système soviétique qui les avait trahies.
S.S. : Donc, il s’agissait d’un « socialisme pur » ?
K.B. : L’autogestion et la bureaucratie sont des contraires. Les Yougoslaves ont pris au sérieux l’idée du dépérissement de l’État, dans l’esprit de L’État et la révolution de Lénine, de sorte qu’il ne s’agissait pas de critiquer les insuffisances du fonctionnement de l’État yougoslave, mais de son dépérissement comme conséquence inévitable du développement d’une véritable autogestion.
Il convient ici de noter — à l’instar de Bogdanic — qu’il ne faut pas réduire leur critique de la bureaucratie à un simple conflit entre centralisme et décentralisation : la bureaucratie reste la bureaucratie, qu’elle se situe au niveau de la fédération ou de la république.
Gajo Petrović considérait le concept de « socialisme bureaucratique » comme une contradiction interne, comme un « un carré rond ». La mise en œuvre du principe de l’autogestion impliquait de se débarrasser complètement de la bureaucratie et d’organiser la société « de bas en haut comme une union d’entités autogérées », c’est-à-dire comme une association libre de producteurs.
Praxis a vu le jour au milieu des années 60, en pleine période de réformes économiques. La revue critiquait sévèrement les effets du développement des mécanismes marchands, qu’elle considérait comme générateurs de nouvelles formes d’aliénation, différentes de celles de la bureaucratie. Elle soulevait également les questions de la violation des droits des travailleurs et des inégalités croissantes, c’est-à-dire des thèmes que le mouvement étudiant allait soulever en 1968.
S.S. : L’année 1968 est aussi celle de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, à laquelle le milieu réuni autour de Praxis a clairement réagi.

K.B. : L’invasion de la Tchécoslovaquie s’est produite au même moment que l’École d’été de Korčula. On a immédiatement rédigé une protestation condamnant l’agression et exprimant la solidarité avec les Tchèques et les Slovaques — la liste des signatures commençait par celles d’Ernst Bloch et d’Herbert Marcuse. On a envoyé un télégramme à Tito, le priant de faire « tout ce qui était possible pour les intérêts de la Tchécoslovaquie socialiste et de son indépendance ». Dans les pages de Praxis, Danko Grlić a qualifié cette invasion d’attaque de la « contre-révolution bureaucratique qui règne depuis des années dans les pays du soi-disant bloc de l’Est » contre « la véritable révolution permanente et humaniste ». On ne saurait le dire plus clairement.
Praxis interprétait ainsi tous les mouvements à travers le monde : une véritable révolution contre le dogmatisme. C’est pourquoi Mao, non, mais « Che » Guevara, oui.
Dans l’esprit du jeune Marx
S.S. : Qu’était au fond la philosophie de Praxis ?
K.B. : C’était un courant engagé, dirions-nous aujourd’hui. Le milieu de Praxis cherchait à remplacer le dogmatisme figé du marxisme stalinien par une philosophie vivante, un « marxisme créatif ». Ce marxisme créatif se voulait authentiquement philosophique et critique de ce qui est donné, y compris la réalité yougoslave.
Le concept qui recevait le plus d’attention était la pratique, interprété de diverses manières, mais généralement compris comme l’essence de l’homme, dans l’esprit des écrits du jeune Marx, sans pour autant l’opposer au vieux.
La théorie de l’aliénation jouait un rôle important. Elle était rapportée à une réalité sociopolitique concrète : la bureaucratisation à laquelle il fallait s’opposer était une forme d’aliénation. La philosophie de Praxis relevait donc du large courant de l’humanisme marxiste.
Je soutiens néanmoins la thèse que cette philosophie se développait sur la base de deux paradigmes : le paradigme épistémique et le paradigme épistémologique. Le premier renvoie à l’humanisme classique, précritique, qui conçoit l’homme comme un sujet opposé au monde objectif. Le professeur Siemek parlait de cela comme d’un « marxisme populaire », non dialectique. Or, le champ théorique propre au marxisme est précisément ce paradigme épistémologique, dialectique, qui surmonte l’opposition sujet-objet.
Nombreux sont les auteurs de Praxis qui sont tombés dans les pièges de l’anthropologisme, réduisant le marxisme à une lecture précritique et populaire de Marx. On peut aussi l’appeler autrement : humanisme bourgeois et humanisme révolutionnaire. Le seul philosophe du champ épistémologique était, à mon avis, Kangrga.

S.S. : L’humanisme bourgeois serait-il donc une sorte de philosophie pop sans risque ?
K.B. : Pas tant « pop » que « populaire » — ce terme fait référence aux philosophes populaires du XVIIIe siècle —, mais c’est un peu ça. Ce serait quelque chose qui, en fin de compte, affirme le statu quo, dans le cadre duquel il tente de concrétiser les valeurs héritées.
Dans les bras du nationalisme
S.S. : C’est ainsi que tu expliques le virage de certains philosophes de Praxis vers le nationalisme ? Car c’est aussi remarquable que, par exemple, Mihailo Marković, philosophe de premier plan de ce mouvement, ait rejoint plus tard le parti de Slobodan Milošević et coconstruit le nationalisme serbe.
K.B. : Oui, certains se sont tournés vers l’individu conçu de manière abstraite, d’autres, comme Marković, vers la nation, dans laquelle il a vu le sujet politique. Cela découle du fait que ces membres de Praxis avaient inscrit les catégories marxiennes dans un champ théorique prémarxiste, c’est pourquoi, au moment de l’effondrement du statu quo, ils ont commencé à les échanger contre d’autres, tels l’individu ou la nation.
En ce qui concerne les auteurs liés à Praxis dont je parle dans mon livre, ce virage nationaliste a concerné, outre Marković, Svetozar Stojanović et Ljubomir Tadić. Leurs parcours politiques ont toutefois été divergents. Marković s’est associé à Milošević — il a même été témoin de la défense au procès de La Haye — devenant un « communiste national », mais il s’est considéré marxiste jusqu’à sa mort.
Tadić et Stojanović se sont ralliés à l’opposition anticommuniste, ce qui ne signifie toutefois pas qu’ils étaient moins nationalistes ; Tadić, par exemple, soutenait activement les Serbes de Bosnie. Au sein de l’opposition démocratique serbe des années 1980, les attitudes nationalistes étaient vives et en pleine montée, et Dobrica Ćosić, surnommé le « père de la nation », jouait un rôle très important.
Même des personnes qui allaient plus tard devenir des militants antinationalistes ont succombé à cette atmosphère, par exemple en signant une pétition au contenu nationaliste. En Croatie, la situation était différente, les gens issus de Praxis se sont tenus à l’écart du nationalisme croate. Mais les relations entre Belgrade et Zagreb se sont refroidies assez tôt pour une raison absolument non politique.
En 1981, Marković a cofondé avec le philosophe Richard Bernstein la revue Praxis International à Oxford. Les Zagrebois se sont dissociés de ce projet, estimant que les Belgradois leur avaient volé leur revue. Les événements historiques qui ont suivi ont encore accentué cette divergence — par exemple, Milan Kangrga écrivait à propos de ses anciens collègues de Belgrade qu’on ne pouvait pas les qualifier de membres de Praxis ». Il convient de souligner à cet égard que le courant Praxis n’a jamais formé un groupe au sens strict, bien qu’on le désigne souvent par ce terme.
S.S. : La théorie était-elle donc trop faible pour que des positions nationalistes ne puissent se développer en son sein ?
K.B. : Non, elle était non dialectique, elle partait de la catégorie du sujet comme quelque chose qui est agissant, qui fait l’histoire, mais qui la précède en même temps. Tu te demandes pourquoi les philosophes de Praxis ont changé d’avis. Kangrga, qui est resté fidèle au marxisme, est un bon exemple d’une démarche dialectique. Pour lui, c’est la relation, pratique et révolutionnaire, qui convoque simultanément l’homme et son monde, dans un lien dialectique inséparable et dynamique. Et en tant que tel, comme marxiste, il a été jusqu’à la fin un grand critique du nationalisme croate.
L’exemple de la Yougoslavie et de la philosophie de Praxis montre qu’on ne peut pas faire du marxisme sur la base d’un paradigme épistémique, car cela s’effondre tout simplement. Cela revient à inscrire les catégories marxistes dans un cadre de pensée précritique et à les désarmer complètement.
Tito dit : coupables !
S.S. : Le mouvement Praxis s’est en un sens achevé avec le 1968 yougoslave, quand les étudiants de Belgrade ont protesté pendant une semaine à l’Université. Théoriquement, c’était le moment idéal pour une philosophie qui voulait travailler dans l’action et qui choisissait la « pratique » comme catégorie principale.
K.B. : Il ne s’est pas encore achevé à ce moment-là — la revue et l’école ont fonctionné jusqu’en 1974. Mais, en effet, un coup d’arrêt a été donné par les représailles qui ont suivi 1968.
Il faut d’abord dire que ce moment étudiant s’est achevé quand Tito a pris la parole, donnant raison aux étudiants en les qualifiant à 90 % de « jeunes gens bien ». La plupart des étudiants étaient ravis, ils ont arrêté les protestations et sont rentrés chez eux. Certains cependant s’inquiétaient de ce qui attendait les 10 % restants.

Peu après, Tito a désigné les coupables : ce sont les gens de Praxis qui corrompent la jeunesse. À Belgrade, huit personnes liées à Praxis ont été écartées de leurs fonctions académiques ; en raison de la résistance du milieu universitaire, c’est la skoupština serbe (le parlement) qui a pris cette décision en 1974.
En Croatie, on a procédé différemment, mais on est tout de même parvenu à ce que Praxis cesse de paraître, et à Korčula, l’École d’été a pris fin, car elle avait soi-disant un mauvais impact sur le tourisme local ; la revue a cessé d’être imprimée pour des raisons financières. C’est pourquoi on parle d’extinction à propos de la suppression de ces institutions.
S.S. : Quand tu regardes la gauche aujourd’hui, as-tu l’impression qu’elle commet les mêmes erreurs ?
K.B. : C’est toujours une pensée en termes épistémiques, c’est-à-dire précritique. La gauche aujourd’hui cherche une sorte de sujet collectif qui correspondrait à sa théorie. Elle a les mêmes problèmes avec la dialectique auxquels Praxis était confronté. C’est une pensée en termes de valeurs reçues et de sujets reçus ; de cette façon, aucune philosophie politique adéquate ne pourra émerger, capable de dépasser les conflits et polarisations actuels et d’indiquer un horizon véritablement nouveau.
S.S. : Et comment verrais-tu une pensée critique qui dépasse ces catégories reçues et ce que tu appelles le champ épistémique ?
K.B. : Aujourd’hui, la gauche essaie de s’occuper de la production d’idéologie, c’est-à-dire de la pensée et de l’implémentation des idées. C’est un mouvement de l’extérieur, une position par excellence de l’intelligentsia, au mauvais sens du terme, dans laquelle la pensée reste séparée de l’action. Il s’agit d’un processus dans lequel une telle pensée pourrait naître, non à l’extérieur, mais à l’intérieur.
Il ne s’agit pas d’inventer des idées et de les imposer à la société, mais de faire naître ces idées dans un processus actif, dans lequel le sujet se crée lui-même par la pratique. Un tel processus serait un processus révolutionnaire qui crée sa propre pensée, mais qu’il surmonte à chaque fois de manière permanente, ne la laissant pas se séparer de l’action, s’aliéner et se figer en un ensemble de dogmes idéologiques. C’est ce dont la gauche manque toujours.
* Cet entretien est paru en polonais dans le quotidien Gazeta Wyborcza, dans la section « Adam Michnik recommande », du 31 mai 2026. Notre traduction du polonais, largement révisée par Zbigniew Marcin Kowalewski.
Katarzyna Bielińska — maître de conférences au Département d’éthique de la Faculté de philosophie de l’Université de Varsovie. Elle a consacré sa thèse de doctorat à la philosophie yougoslave praxis.
Sebastian Słowiński — philosophe, poète et militant pour les droits des minorités, membre actif du comité étudiant antifasciste en 2018 et membre fondateur du Conseil consultatif en automne 2020 dans le cadre du soutien aux mobilisations du mouvement féministe.


