La Chine et le monde : exploitation invisible et technologie globale (III)

En mars 2026, Andrea Ferrario publiait en ligne un livre passionnant, intitulé Baotou : terres rares, ouvriers et poisons de la Chine au monde. L’exploitation invisible derrière la technologie globale, édité par I libri di carta di riso. Sa version italienne peut être téléchargée ici. On y trouvera une bibliographie détaillée, à laquelle nous renvoyons nos lectrices et lecteurs intéressés.

Cette recherche prend pour point de départ l’explosion survenue dans une aciérie de Baotou, en Chine du Nord, le 18 janvier 2026, qui a tué dix ouvriers et en a blessé quatre-vingt-quatre. À partir de ce drame, l’auteur brosse le tableau de la multiplication effrayante des accidents de travail en Chine. Il s’intéresse à la domination de l’Empire du Milieu sur la Mongolie intérieure et le Myanmar et envisage cette emprise coloniale en relation avec la chaîne de valeur planétaire du secteur des terres rares, dont les effets sur la santé humaine et l’environnement sont catastrophiques.

Nous avons commencé à publier la traduction française de ce document exceptionnel en quatre parties. La première et la deuxième sont déjà disponible sur notre site. On y trouve un exposé des conditions de travail mortifères du prolétariat de la Chine et de ses dépendances, au cœur du monde industriel contemporain. La troisième est présentée ci-dessous. Le chapitre 7 documente l’empoisonnement des communautés vivant à proximité de l’extraction et du raffinage des terres rares, et au-delà, des vastes régions touchées par la dispersion de poussières toxiques ou par la contamination des eaux. Le chapitre 8 brosse le tableau sanitaire catastrophique des personnes travaillant dans ces entreprises.

Andrea Ferrario est un blogueur italien qui conduit des recherches dans le domaine de la politique internationale, plus particulièrement sur l’Asie de l’Est. Il a collaboré avec l’hebdomadaire Internazionale et tient un blog sur Substack qui diffuse une newsletter régulière.

 

Chapitre 7 — Le lac qui tue lentement

À quelques kilomètres de l’usine de la Baogang, depuis soixante-dix ans opère une autre forme de violence, silencieuse et invisible. Elle ne produit ni détonation ni colonne de fumée. Elle produit du cancer, des os fragiles, des dents qui tombent, des enfants qui grandissent en respirant de la poussière radioactive. C’est le bassin de décantation de la Baogang, également connu sous le nom de bassin de Weikuang, le plus grand lac de scories de terres rares au monde. Autour du bassin, les villages contaminés sont progressivement rasés, leurs habitant·es dispersés et les zones clôturées derrière des murs de béton. Les morts par cancer parmi celles et ceux qui vivaient dans ces établissements ne font pas la une. C’est la forme lente et refoulée de la même logique d’externalisation qui traverse ce livre — un système dans lequel les coûts de la production sont déchargés sur ceux qui n’ont pas le pouvoir d’y échapper.

Le bassin de Weikuang a été créé à la fin des années cinquante pour recueillir les déchets liquides et solides générés par le traitement des minerais extraits à Bayan Obo. La construction du barrage de retenue a commencé en 1955 et a été achevée vers 1965. Le remblai, haut de vingt à quarante mètres, enferme aujourd’hui une superficie de plus de dix kilomètres carrés. En soixante-dix ans d’activité, le lac a accumulé environ 200 millions de tonnes d’effluents contenant des métaux lourds et environ 70 000 tonnes de thorium, un métal radioactif associé aux minéraux de terres rares présents dans le gisement de Bayan Obo.

Vu de près, le bassin ne ressemble en rien à un lac. L’eau est noire et dense, dépourvue de toute forme de vie, tandis que les rives sont recouvertes de couches de boues séchées qui contiennent des métaux lourds et des isotopes radioactifs. Le long du périmètre se dressent des tuyauteries rouillées, par lesquelles continuent de s’écouler des eaux usées acides et des bouillies sombres provenant des installations de raffinage. L’air est imprégné d’une odeur âcre de soufre et de substances chimiques, au point que les rares visiteurs étrangers qui ont pu y accéder l’ont décrit comme un paysage « sorti d’un cauchemar », un « enfer sur Terre », un « environnement extraterrestre ». Un fonctionnaire local âgé a rappelé aux journalistes qu’autrefois, là où s’étendent à présent ces boues, il y avait des champs de pastèques, d’aubergines et de tomates à perte de vue. Dans un rayon de quelques kilomètres autour du bassin, on ne voit plus ni champs cultivés ni bétail dans des pâturages, et le paysage est aride, noirci par les résidus industriels et ponctué seulement d’usines et de cheminées.

Le bassin se trouve à environ douze kilomètres à l’ouest du centre de Baotou et à dix kilomètres au nord du Fleuve Jaune. Sa position n’est pas due au hasard, parce que l’industrie lourde exige de grandes quantités d’eau et toute la géographie industrielle de Baotou est organisée autour de la large boucle septentrionale du fleuve. Mais cette proximité est aussi ce qui fait du bassin une menace qui dépasse largement les frontières locales.

Le fond du bassin n’a aucun revêtement imperméable. Il a été construit sans la membrane isolante qui, en Occident, s’est généralisée dans les années soixante-dix, et ses dimensions rendent aujourd’hui impossible d’en ajouter une. Les habitant·es des villages agricoles situés entre le lac et le Fleuve Jaune, à des cotes plus basses et sur des terrains sablonneux, l’appellent le « lac suspendu » (xuan hu), une masse d’effluents radioactifs qui surplombe littéralement leurs têtes. L’eau contaminée filtre lentement à travers le sous-sol sablonneux vers le fleuve à une vitesse d’environ 300 mètres par an.

La production de terres rares génère des quantités de déchets difficiles à imaginer. Pour chaque tonne d’oxydes raffinés, on produit environ 2 000 tonnes de déchets toxiques, tandis qu’entre 9 600 et 12 000 mètres cubes de gaz d’échappement, chargés de poussières, d’acide fluorhydrique et d’anhydride sulfureux sont libérés dans l’atmosphère. À cela s’ajoutent environ 75 mètres cubes d’eaux usées acides et une tonne de résidus radioactifs solides. Dans le cas de Baotou, la majorité de ces agents polluants finit dans le bassin de Weikuang. Les données officielles parlent de plus de 85 millions de mètres cubes d’effluents accumulés, même si les estimations indépendantes sont plus élevées, tandis que la capacité prévue après les travaux de surélévation du barrage devrait atteindre 233 millions de mètres cubes.

 

Le poison invisible

Le thorium est un métal radioactif que l’on ne perçoit pas avec les sens. Il n’a pas d’odeur, pas de couleur dans l’eau et ne produit pas d’effets immédiats au contact, mais son comportement atomique peut avoir des effets dramatiques. Quand le minerai de Bayan Obo est broyé et traité avec des acides pour en extraire les terres rares, le thorium est concentré dans les boues de rebut sous une forme particulièrement mobile et presque impossible à récupérer. Et dans le bassin, sa radioactivité se maintient pendant des millénaires.

Le mécanisme est celui de la désintégration radioactive, un processus qu’il est utile de comprendre dans ses grandes lignes, parce qu’il explique comment un bassin de boues apparemment inertes peut continuer à empoisonner un territoire pendant des siècles. Le thorium se transforme lentement en uranium, l’uranium en protactinium, le protactinium en radium, le radium en gaz radon et en polonium. C’est une chaîne qui s’auto-alimente et qui ne peut être interrompue par des moyens ordinaires. Le radon est un gaz plus dense que l’air qui tend à s’accumuler dans les couches les plus basses de l’atmosphère et peut être transporté sur des centaines, voire plus de mille kilomètres en quelques jours avec un vent constant.

Quand il se désintègre à son tour, il produit une série de particules radioactives solides, les fameuses « filles du radon », qui se lient à la poussière et sont facilement inhalées. Une fois dans les poumons, ces particules se déposent sur les voies respiratoires et augmentent les risques de cancer. Il suffit de quantités de l’ordre de quelques microgrammes de radium dans l’organisme pour provoquer un ramollissement des os, une perte des dents, un saignement des gencives, ainsi que des tumeurs osseuses ou des tissus mous. Point crucial : après la séparation du thorium du minerai, jusqu’à 85 % de la radioactivité reste concentrée dans le matériau de rebut. Ce sont les boues du bassin, et non le minerai extrait, qui constituent le plus grand danger.

Le bassin de Weikuang émet du radon en continu, jour et nuit, depuis soixante-dix ans. La poussière finement pulvérisée qui s’accumule sur les rives est transportée par les agents atmosphériques et par les infiltrations dans le sous-sol, pénétrant dans l’environnement environnant à travers des processus moléculaires qui échappent à tout contrôle. En hiver et au printemps, quand la boue sèche, la poussière contaminée est soulevée par le vent et transportée vers les villages alentour. En été, pendant la saison des pluies, les effluents se recouvrent d’une mince couche d’eau qui se mélange aux poisons et au thorium, et filtre dans le terrain sous-jacent.

Xu Guangxian, le chimiste chinois considéré comme le père de la chimie des terres rares, avait averti, il y a déjà des années, que la zone de Baotou était contaminée par le thorium, un élément qui émet des radiations et provoque des leucémies de même que des tumeurs du pancréas et des poumons. Une étude de 2016 a mesuré la concentration de thorium -232 dans les sédiments du bassin de Weikuang : elle est 34,6 fois supérieure à celle du sol du comté voisin de Guyang. Les chercheurs de l’Académie chinoise des sciences ont signalé en 2024 une « grave pollution de l’atmosphère et du bassin de décantation » dans la zone de Baotou. Les données sont donc disponibles, les recherches ont été menées et publiées par des scientifiques chinois pendant des décennies. Le problème n’est pas l’absence de connaissances suffisantes, mais le choix politique de considérer la dévastation de cette zone, et avec elle des gens qui y vivent, comme un prix acceptable.

Au risque chronique de la radioactivité s’ajoute celui d’accidents catastrophiques. Le bassin se trouve dans une zone à haut risque sismique et, depuis 2005 déjà, le groupe de travail sur les terres rares de la Commission de planification d’État a publié des avertissements sur la vulnérabilité structurelle du barrage en cas de tremblement de terre ou de pluies exceptionnelles. Une rupture déverserait les effluents radioactifs dans le Fleuve Jaune, qui, après Baotou, traverse cinq autres provinces en fournissant de l’eau à des dizaines de millions de personnes. Les conséquences, avertissent les fonctionnaires, seraient pires que le désastre du fleuve Songhua en 2005, quand l’explosion d’une industrie chimique à Jilin avait déversé cent tonnes de benzène dans les eaux, contraignant la ville de Harbin à interrompre l’approvisionnement en eau de près de quatre millions d’habitant·es.

 

Les villages du cancer

Les problèmes liés au bassin de décantation sont documentés au moins depuis les années soixante-dix, quand les agriculteurs des villages alentour commencèrent à remarquer une baisse des récoltes. Ils s’étaient aperçus que les plantes poussaient mal, fleurissaient sans donner de fruits, ou produisaient des légumes petits et malodorants. À la fin des années quatre-vingt-dix, dans les terrains les plus proches du lac, les cultures avaient désormais complètement disparu. Le sol, imprégné d’acides et de métaux toxiques, n’était plus en mesure de soutenir la vie végétale.

Puis ce fut le tour des animaux et des êtres humains. Un vieux berger de la zone de Bayan Obo a raconté à Klinger que la communauté ne voulait pas partir, mais « d’abord les animaux sont tombés malades, puis les enfants, enfin tout le monde ». La plupart sont partis parce que l’alternative était de mourir sur place. Ceux qui n’avaient pas les moyens de déménager sont restés, préférant risquer, comme l’a dit l’un d’eux, « une mort prématurée sous son propre ciel » plutôt que de chercher du travail comme journaliers précaires dans une ville inconnue. Quelques familles d’éleveurs ont continué à vivre parmi les éoliennes et les infrastructures minières de la zone de Bayan Obo, payant périodiquement des amendes pour la violation de l’interdiction de pâturage imposée par le gouvernement local, une interdiction qui criminalisait de fait leur propre mode de vie. Le gouvernement avait par ailleurs supprimé les catégories de recensement d’agriculteurs et d’éleveurs dans cette zone, effaçant ainsi, du moins sur le papier, l’existence d’une population dont il aurait dû se charger.

Dans un petit village de 75 familles près du bassin, les habitant·es ont déploré environ six morts par an pour cause de cancer et un nombre croissant d’AVC parmi les adultes. Pendant ce temps, la population est tombée de deux mille habitants à quelques centaines. Dans un village voisin, les résidents ont forgé l’expression « un sur sept » pour décrire le taux de mortalité par cancer parmi les personnes d’âge moyen, face à une moyenne nationale de deux décès par cancer pour mille habitants des zones rurales.

Les journalistes chinois ont donné à ces lieux le nom de « villages du cancer » (aizheng cun). Le taux de mortalité par cancer dans le district minier de Bayan Obo est passé de 107,9 pour 100 000 habitants durant la période 1989-1990 à 155,7 en 1997, une valeur alors trois fois supérieure à la moyenne nationale et cinq fois celle de la Chine occidentale. Selon des données rapportées en 2025, le taux de cancer dans la population autour de Baotou est aujourd’hui jusqu’à soixante-dix fois supérieur à la moyenne du pays. Tumeurs des poumons, du pancréas, de la peau, leucémies, malformations à la naissance, auxquelles s’ajoutent l’ostéoporose précoce, des douleurs articulaires chroniques, du diabète et des problèmes respiratoires. Baotou abrite aujourd’hui un hôpital orthopédique de vingt étages, le Baotou Bone Medicine Hospital, construit parce que la demande de soins pour les maladies des os est telle dans cette zone qu’elle exige une structure spécialisée de grande dimension.

Cela dit, le cancer et les maladies osseuses ne sont pas les seules calamités. L’arsenic et le fluor, libérés dans le sol et dans les nappes phréatiques par l’activité d’extraction et de raffinage, ont provoqué dans la plaine de Hetao — la bande agricole entre Bayan Obo et Baotou — une épidémie d’empoisonnement chronique qui touche environ 40 % de la population périurbaine et rurale, soit environ 300 000 personnes. Les symptômes sont des lésions cutanées, des déformations osseuses et des dents qui pourrissent en s’allongeant de façon anormale, une condition connue localement comme « maladie des dents longues ». Creuser des puits plus profonds pour échapper à la contamination superficielle ne sert à rien, parce qu’à deux cents ou quatre cents mètres de profondeur, on retrouve encore des dépôts hydrochimiques riches en arsenic et en fluor. Selon Klinger, qui a visité la zone entre 2011 et 2013, il est souvent possible de distinguer les natifs des migrants en observant les lésions de la peau, les cheveux plus rares, les dents brunes et les déformations osseuses typiques de celles et ceux qui ont grandi dans cette zone.

L’impact sur la santé ne se limite pas aux résident·es des villages. Une étude longitudinale sur les ouvrières des installations de fusion de la Baogang, publiée dans les années quatre-vingt-dix par des revues académiques chinoises, a relevé un taux de complications de grossesse supérieur de 22,94 % à la moyenne nationale et un taux de malformations congénitales supérieur de 20,89 %. La haute incidence de tumeurs respiratoires parmi les employé·es de la Baogang fait l’objet de recherches et est présentée aux conférences annuelles de la Rare Earth Research Society chinoise, au moins depuis 1990. Les médecins qui soignent les habitants de la zone sont conscients des causes des maladies, mais évitent souvent de les communiquer aux patient·es. Un habitant interviewé en 2013 a raconté comment un médecin lui avait expliqué que les os des personnes de son village étaient différents de ceux qui vivent dans d’autres endroits, en particulier plus fragiles et de forme anormale.

Une étude de 2020 a relevé dans les poussières routières de Baotou des concentrations élevées de terres rares, que les enfants respirent chaque jour, avec une absorption journalière moyenne de particules par voie respiratoire de 6,7 milligrammes, bien au-delà du seuil considéré comme relativement sûr de 4,2 milligrammes. L’exposition prolongée à ces microparticules est particulièrement insidieuse, parce que certaines d’entre elles sont capables de traverser la barrière hématoencéphalique et de se déposer dans le cerveau, avec de possibles effets neurotoxiques et des retards dans le développement intellectuel des enfants. La station de surveillance environnementale de la Baogang a documenté, il y a plusieurs années, que la zone de contamination des sols la plus grave avait triplé en seulement huit ans, passant de 4,92 kilomètres carrés en 1998 à quinze kilomètres carrés en 2006.

Déjà au début des années deux mille, l’agence de presse d’État Xinhua reconnaissait que l’eau de certains puits ruraux dans la zone n’était plus potable en raison de l’excès de fluor et de sulfates provenant des scories de terres rares. Le gaz radon et les poussières contaminées ne respectent pas les frontières administratives. Ils atteignent les nappes, pénètrent la chaîne alimentaire à travers le fourrage et le bétail, et contaminent lentement le Fleuve Jaune et ses eaux, sève vitale pour plus de 150 millions de personnes.

Ces sites ne représentent en réalité pas une anomalie locale. Les fameux « villages du cancer » sont répandus dans vingt-neuf des trente et une provinces chinoises, à la seule exception du Tibet et du Qinghai, et, dans tout le pays, on en compte 459. Ils sont le résultat de l’ensemble du modèle de développement industriel accéléré qui a privilégié la croissance — pas seulement celle des terres rares — par-dessus tout coût environnemental et humain, et non seulement de l’industrie des terres rares.

 

Indemniser, démolir, dissimuler

Au début de 2004 les habitants des villages qui entourent le bassin avaient présenté une pétition à la Baogang et au gouvernement municipal de Baotou, demandant un dédommagement et le transfert dans une zone non contaminée. Les autorités locales ont répondu en creusant un puits profond pour fournir de l’eau potable, mais les habitant·es ont choisi de ne pas en faire usage après avoir découvert que l’eau bouillie produisait un résidu blanc gélatineux. L’entreprise a finalement accepté de verser cinq millions de yuans par an à cinq villages. Divisés équitablement entre les 25 000 habitants concernés, il s’agit d’environ 200 yuans par personne, soit l’équivalent d’un peu plus de 25 euros par an, un chiffre dérisoire et de fait insultant. « Cela ne suffit même pas à acheter de l’eau », a commenté un résident. Un journal local a rapporté les paroles d’un autre habitant : « Nos vies seront bientôt ruinées, à quoi sert cette aumône ? Nous voulons simplement partir. Ne pas déménager, c’est mourir. »

Avec une partie des fonds, des immeubles résidentiels ont été construits à quelques kilomètres des anciennes habitations, mais le gouvernement a demandé aux citoyen·nes d’acheter le droit d’occupation des appartements. Résultat : les bâtiments sont restés vides et les habitant·es ont continué à vivre dans les villages pollués, parce qu’ils n’avaient pas les moyens de déménager et n’avaient nulle part ailleurs où aller.

La pétition a cependant eu un effet indirect important. Les habitant·es ont réussi à obtenir les rapports de surveillance environnementale et les ont utilisés pour présenter des recours à des niveaux de gouvernement plus élevés, à Hohhot, capitale de la Mongolie intérieure, et à Pékin. Ils ont également réussi à faire reconnaître leur situation comme une menace pour la sécurité alimentaire du pays, en soulignant que la pollution qui contaminait leur terre contaminait aussi le Fleuve Jaune. Cette mobilisation a contribué à porter le problème à l’attention nationale et internationale.

Il y a cependant une amère ironie dans le fait que, précisément, alors que les citoyens obtenaient une transparence partielle, la concentration de l’industrie entre les mains des grandes entreprises d’État la réduisait progressivement. Au fur et à mesure que la Baogang absorbait les entreprises privées de la zone, une part croissante de l’industrie des terres rares était soustraite à la surveillance des bureaux environnementaux locaux et confiée aux départements internes de l’entreprise d’État, dont les résultats n’étaient pas partagés avec les administrations municipales ni rendus publics. Présenter des pétitions contre une entreprise d’État s’est de plus révélé plus difficile que de s’adresser aux ministères. Les informations sur les dégâts existent, mais elles sont dispersées dans des appareils bureaucratiques séparés qui ne communiquent pas entre eux.

En 2014 le ministère de la Protection de l’environnement a publié un rapport qui estimait à trois cents ans le temps nécessaire pour la restauration écologique complète des zones de production de terres rares, en précisant que, de toute façon, certains dégâts pourraient être irréversibles. Au sommet du pays tous étaient donc conscients du problème.

La réponse, toutefois, n’a pas été à la hauteur du diagnostic. Des canaux de collecte et de traitement pour les eaux usées ont été construits, et des portions du bassin ont été recouvertes de terre et de matériaux d’imperméabilisation pour limiter les infiltrations. Le gouvernement local soutient en outre avoir dépensé plus d’un milliard de yuans en interventions écologiques, et le ministère de l’Écologie et de l’Environnement a déclaré que, grâce à un projet d’assainissement du torrent Hailiutu, un affluent du Fleuve Jaune, les niveaux d’ammoniaque et d’azote dans les eaux ont diminué de 87 % entre 2020 et 2024.

En 2022, les médias d’État ont annoncé avec emphase la transformation du principal bassin de scories en un « parc urbain naturel », peuplé d’oiseaux migrateurs et ouvert à l’observation ornithologique. Cependant, lorsqu’en juin 2025 les journalistes du quotidien britannique The Guardian se sont rendus sur place pour vérifier cela, ils ont découvert une zone pour l’essentiel inaccessible, entourée de nouveaux murs de béton. En jetant un œil par-dessus les clôtures, on voyait encore de vastes étendues de boue aride et sombre. Le village de Xinguang n° 1, l’un des plus touchés par le cancer, avait été rasé, et à sa place s’élevait à présent une usine pour la production de silicium. Les autorités locales n’ont pas révélé où ont été transférés les anciens résident·es ni n’ont permis aux journalistes d’effectuer des interviews, allant jusqu’à empêcher physiquement les chroniqueurs du Guardian d’approcher des habitant·es locaux.

Dans la même période, le New York Times a publié une enquête sur les contaminations par métaux lourds et matériaux radioactifs provenant du bassin de Weikuang. Le journaliste, qui avait déjà visité le site en 2010, a remarqué que le remblai avait été renforcé avec des pierres et qu’un fossé en béton avait été construit autour du périmètre pour intercepter d’éventuelles fuites. Mais les chercheurs de l’Université des sciences et de la technologie de Mongolie intérieure avertissaient encore, dans un article publié en janvier 2025, que « plus on s’approche du bassin de décantation, plus la pollution est grave et plus le risque écologique et environnemental est élevé ». La Baogang, interpellée par le Business and Human Rights Resource Centre, n’a formulé aucun commentaire. Les journalistes qui ont tenté de documenter les conditions du site ont été arrêtés et interrogés par la police locale et par la sécurité de l’entreprise. L’accès a été interdit sous prétexte que le bassin contenait des « secrets commerciaux ».

Mais l’information sans doute la plus significative a été communiquée en juin 2025. Alors que le gouvernement présentait l’assainissement comme un succès et que les journalistes étaient tenus à distance, la Baogang annonçait un investissement de deux milliards de yuans, environ 280 millions de dollars, non pas pour assainir le bassin, mais pour l’agrandir. L’entreprise a publié un appel d’offres de 5,65 millions de yuans pour la conception de cette expansion, rendue nécessaire pour accueillir les volumes croissants de déchets générés par l’augmentation de la production de terres rares. L’assainissement reste cosmétique, tandis que l’expansion est bien réelle : le lac ne se réduit pas, il s’élargit.

 

La violence lente

Le cas du bassin de Weikuang synthétise celui plus large des terres rares, qui, à son tour, reflète les contradictions de la « transition verte » mondiale. Ces éléments sont l’un des piliers de la fameuse transition énergétique, parce qu’ils entrent dans la production d’éoliennes, de véhicules électriques, de batteries et de systèmes électroniques à haute efficacité. À Baotou, cependant, leur production a empoisonné la terre, l’eau et l’air pendant soixante-dix ans, a provoqué une épidémie de cancer, a rendu inhabitables des villages entiers et continue de contaminer le Fleuve Jaune. Les matériaux de la modernité verte naissent dans des contextes de dévastation environnementale extrême, et le prix de cette dévastation retombe sur ceux qui n’ont pas de voix pour s’y opposer.

L’écrivain britannique Tim Maughan, qui a visité le bassin en 2015, a synthétisé cette situation par une phrase qui peut servir d’épigraphe à l’affaire entière : « La domination de la Chine dans le domaine des terres rares a moins à voir avec la géologie et beaucoup plus avec la disponibilité du pays à subir un impact environnemental que d’autres pays n’acceptent pas ». Il a raison, mais la formule mériterait d’être corrigée sur un point : ce n’est pas le « pays » qui a accepté cet impact. Ce sont les communautés paysannes et pastorales de Mongolie intérieure qui ont été contraintes par la force à le subir. L’explosion du 18 janvier a tué en un instant, tandis que le lac tue lentement, jour après jour, molécule après molécule, génération après génération. La main-d’œuvre de l’usine où le réservoir a explosé est exposée aux deux formes de violence, c’est-à-dire au risque d’explosions et à l’empoisonnement chronique. Le chapitre suivant documente les conditions dans lesquelles ils travaillaient.

Chapitre 8 — Les vies invisibles

La forme de violence décrite dans le chapitre précédent frappe celles et ceux qui vivent autour du complexe industriel. Mais il existe une forme parallèle de violence, tout aussi silencieuse, qui frappe les personnes qui y travaillent. Le poison est le même, fait de thorium, de fluorures, d’acides, de poussières de métaux lourds, mais les voies d’exposition sont plus directes et plus concentrées, et les conséquences se mesurent en l’espace de quelques années.

 

Le poison dans le sang

Le travail à la séparation chimique et au raffinage des terres rares expose quotidiennement à un environnement saturé de poussières fines, de vapeurs acides, de solvants organiques et de radiations à faibles doses, souvent sans protections adéquates. Pendant des décennies, avec la course à la baisse des coûts qui a permis à la Chine, des années quatre-vingt au début des années deux mille, de conquérir le monopole mondial des terres rares, les mines et les raffineries ont opéré sur la base de standards environnementaux et de sécurité extrêmement réduits.

Dans certaines zones minières du sud de la Chine, loin de Baotou, se sont également répandus de petits laboratoires improvisés, où d’anciens paysans extraient les terres rares dans les cours de leur maison avec des acides, sans aucune mesure de protection, subissant de graves préjudices à leur santé. À Baotou la production s’est toujours déroulée dans de grandes installations d’État, sans toutefois que cela protège de sérieux dangers professionnels. Pendant des décennies, les employé·es ont manipulé de l’acide sulfurique et des solutions d’extraction à base d’ammoniaque et de solvants organiques dans des environnements peu ventilés, avec des expositions fréquentes à des vapeurs toxiques et à des brûlures chimiques.

Les conséquences émergent clairement dans les données cliniques. Une étude publiée en juillet 2023 dans le Journal of Environmental Hygiene a analysé les paramètres hématiques des ouvriers employés dans les mines et dans les installations de raffinage des terres rares, relevant une réduction significative des globules blancs par rapport à la population générale. Les diminutions les plus marquées concernaient les neutrophiles et les monocytes. Les altérations atteignaient le niveau le plus bas dans les six premières années d’emploi, une tendance qui suggère un affaiblissement progressif du système immunitaire lié à l’exposition combinée aux agents chimiques et radioactifs présents dans l’environnement de travail.

La pneumoconiose, terme qui désigne un ensemble de maladies pulmonaires causées par l’inhalation prolongée de poussières minérales, est depuis des décennies l’une des principales pathologies professionnelles de la Mongolie intérieure industrielle. En Chine, elle frappe surtout les travailleurs des mines et des fonderies, mais elle est aussi répandue dans d’autres secteurs fortement exposés aux poussières, en particulier dans le bâtiment.

Un document publié sur le site de l’historiographie régionale du Parti communiste de Mongolie intérieure reconstitue une longue série d’enquêtes épidémiologiques menées dans la région de Baotou. Déjà en 1956, une enquête sur des ouvriers exposés aux poussières dans les mines et dans les établissements locaux avait relevé des concentrations de particules qui, dans de nombreux sites de travail, dépassaient des centaines de fois les standards nationaux. Parmi les travailleurs examinés, plus de 40 % étaient atteints de pneumoconiose. Les enquêtes successives ont confirmé au fil des décennies des taux de prévalence très élevés parmi les ouvriers exposés de la région. En 2005, le bilan cumulé pour l’ensemble de la Mongolie intérieure était de plus de 17 000 cas diagnostiqués, avec des milliers de décès. Les pathologies se concentraient surtout dans les secteurs charbonnier et métallurgique, et la seule Baotou représentait la majorité des cas d’empoisonnement professionnel enregistrés dans la région.

Les dégâts ne concernent pas uniquement l’appareil respiratoire. Le même document officiel rapporte aussi les enquêtes menées par l’Institut d’hygiène du travail de la Baogang, qui ont relevé dans les fonderies des concentrations de fluorures dans l’air supérieures aux standards nationaux et, durant certaines opérations comme la décharge des scories, jusqu’à plusieurs fois les limites prévues. Parmi les travailleurs examinés, les niveaux de fluor dans les urines étaient systématiquement élevés et une part importante d’entre eux présentait déjà de premiers signes de fluorose osseuse. Le chapitre précédent a décrit la fluorose et ses conséquences sur la population qui vit aux alentours du bassin de décharge. Pour les ouvriers qui travaillent à l’intérieur des fonderies, toutefois, l’exposition est plus directe et intense : ils ne respirent pas la poussière transportée par le vent, mais celle qui se soulève à quelques mètres d’eux durant la fusion des minerais et la décharge des scories.

Selon une enquête de Bloomberg, datée de 2011, les gaz d’échappement toxiques produits chaque année par l’industrie chinoise des terres rares, y compris les fluorures et l’anhydride sulfureux, étaient plus de cinq fois supérieurs aux émissions totales de toutes les installations minières et de raffinage des États-Unis. Une grande partie de ces émissions étaient et sont respirées par ceux qui travaillent dans les établissements sans protections adéquates. Aux maladies pulmonaires et à la fluorose s’ajoutent les intoxications chimiques par métaux lourds et solvants, les leucémies et les cancers hématologiques corrélés à l’exposition au thorium, les altérations de la fonctionnalité des globules rouges et les troubles osseux de diverses natures, depuis l’ostéoporose précoce jusqu’aux arthrites déformantes.

 

Mourir dans le sous-sol

Dans le premier chapitre, nous avons vu comment, à la Baogang, le système de la sous-traitance transfère le risque des bilans de l’entreprise vers les corps des travailleurs. Ici le regard s’élargit. Le mécanisme qui opère à la Baogang représente une pratique répandue dans l’industrie lourde chinoise. Le cas qui en révèle avec le plus de clarté la logique et les conséquences les plus extrêmes provient d’une mine de fer dans le Shanxi.

Une enquête de l’hebdomadaire China Newsweek, publiée en juin 2023 et reprise par LaborInfo, a documenté ce qui s’était passé dans la mine de Jingcheng, dans le comté de Daixian. La mine était gérée à travers un système de sous-traitance en cascade. Le propriétaire avait confié l’extraction à un chef de chantier investi de larges fonctions, Jin Fujun, originaire du Shaanxi méridional, qui à son tour, distribuait le travail à des chefs d’équipe aux compétences plus limitées, lesquels recrutaient les mineurs dans les villages des zones rurales les plus pauvres du sud du Shaanxi et des provinces voisines. Les mineurs travaillaient à plus de mille kilomètres de chez eux, dans des galeries creusées dans la montagne, sans formation adéquate et avec une exposition constante aux risques d’éboulement, d’inondation et d’effondrement.

Sur une période de quinze ans, du milieu des années 2000 à 2022, dans la mine de Jingcheng, au moins 17 mineurs sont morts et tous ces cas ont été étouffés. Les contrats entre le propriétaire de la mine et Jin Fujun prévoyaient explicitement les modalités de gestion des accidents mortels, c’est-à-dire des indemnisations privées aux familles et aucune dénonciation aux autorités. Avant 2015, le contrat établissait que 40 % de l’indemnisation était à la charge de la mine et 60 % à la charge du sous-traitant. Après 2015, selon le témoignage du propriétaire lui-même, la mine n’assumait plus aucune responsabilité et tout retombait sur Jin Fujun. Si la famille d’un mineur mort acceptait l’indemnisation sans soulever de revendications particulières, la mine restait en fonction et l’accident n’était jamais enregistré. Comme l’a expliqué un opérateur du secteur minier local au China Newsweek, « c’est comme une règle non écrite de ce site : si deux ou trois personnes meurent, il ne s’agit pas d’un gros problème, mais d’une affaire gérable de façon privée ».

Pour garantir leur silence, les proches des mineurs décédés faisaient l’objet d’une technique d’approche éprouvée. On les convoquait dans des villes différentes, parfois à plus de cent kilomètres de distance, isolés les uns des autres, pour négocier leur indemnisation, sans qu’ils ne sachent si d’autres accidents avaient eu lieu dans la même période. Comme l’a reconstitué le China Newsweek, un oncle envoyé par la famille pour traiter à la suite de la mort de son neveu savait seulement que le garçon était mort sous un éboulement, alors qu’il travaillait avec un collègue, mais n’a jamais connu le nom de l’autre ouvrier ni ne savait que celui-ci était mort lui aussi. « Il était de Shangluo, dans le Shaanxi », a-t-il dit. « Je ne sais pas comment il s’appelait, je ne sais pas combien sa famille a touché. Dans son cas aussi, il y a eu un accord en privé. » Les indemnisations variaient : 1,5 million de yuans pour une famille, 1,7 million pour une autre, 3 millions pour celle qui avait menacé de dénoncer l’affaire aux autorités. La logique était de la pure économie de marché appliquée à la mort, en vertu de laquelle le prix d’une vie dépendait du pouvoir de négociation des survivants.

Pour la seule année 2018, une année où la mine de Jingcheng n’a enregistré officiellement aucun accident, l’enquête du China Newsweek a établi la mort d’au moins sept mineurs dans des épisodes distincts qui concernaient des éboulements, des effondrements de galeries et des chutes dans les puits. Dans un cas, un chauffeur qui transportait le minerai extrait est tombé avec son camion dans un puits vertical de trois cents mètres de profondeur, et dans un autre, survenu le même jour, deux mineurs sont morts dans un effondrement durant des opérations de mise en sécurité. La femme de l’un des mineurs tués cette année-là a raconté avoir rendu visite à son mari à la mine quelques mois avant sa mort, en y restant pendant deux ou trois mois. « Il n’était pas content du travail », a-t-elle dit au China Newsweek. « Il disait que c’était très dangereux. » Mais il gagnait quinze ou dix-huit mille yuans par mois, une somme inatteignable dans leur village de montagne, et il voulait mettre un peu d’argent de côté. Il est mort le 2 octobre 2018. Deux jours après son décès, un autre mineur a perdu la vie dans la même mine. Là aussi, accord privé et silence.

Quand, en septembre 2022, un éboulement a tué trois chauffeurs et un proche a décidé de dénoncer les faits aux autorités plutôt que d’accepter l’indemnisation, l’ensemble du système a été porté au jour. Jin Fujun, qui, entre-temps, avait été arrêté pour d’autres délits et condamné à vingt-deux ans de prison, est mort en prison en août 2022. Le propriétaire de la mine, en revanche, n’a eu à répondre de rien.

La sous-traitance, dans la mine de Jingcheng comme à la Baogang, n’est pas seulement un moyen de réduire les coûts, mais aussi un expédient pour externaliser les responsabilités. Quand un travailleur en sous-traitance meurt, la chaîne de commandement se dissout en un jeu de renvois entre l’entreprise donneuse d’ordre, l’agence d’intérim et le chef de chantier. Les familles, presque toujours originaires de zones rurales lointaines et dépourvues de ressources juridiques, se trouvent contraintes de choisir entre une indemnisation privée et un procès pour lequel elles ne disposent pas des moyens financiers adéquats. Dans la grande majorité des cas, elles acceptent l’indemnisation.

 

Le silence

L’empoisonnement et la répétition des accidents mortels dans le sous-sol ont un même présupposé de fond, celui du silence. Un silence construit et maintenu par l’absence d’instruments de protection et d’un contrôle actif des informations.

En Chine il n’existe pas de syndicats indépendants. Le seul syndicat légal est la Fédération nationale des syndicats chinois, contrôlée par le Parti communiste, qui ne s’oppose presque jamais aux décisions des entreprises. Dans de nombreux cas, les dirigeants syndicaux occupent simultanément des charges managériales dans les mêmes entreprises, par exemple comme directeurs des ressources humaines. Dans ces conditions, le syndicat ne joue aucun rôle de contrepoids dans les questions concernant la sécurité au travail, à la Baogang comme dans d’autres entreprises. Les ouvriers de Baotou n’ont jamais pu disposer d’instruments adéquats pour revendiquer de meilleures mesures de sécurité ou pour obtenir au moins des indemnisations à la mesure des préjudices subis. Le coût humain du développement est considéré par la plupart des entreprises chinoises comme un fait inévitable et acceptable. Les décès prématurés sont souvent attribués à d’autres causes et les données sur les maladies professionnelles restent dans les dossiers des instituts d’hygiène du travail.

Il y a ensuite un conflit d’intérêts structurel. Le gouvernement de la Région autonome de Mongolie intérieure est en même temps, à la fois, propriétaire du Baogang Group en tant qu’entreprise publique et autorité responsable de la réglementation environnementale et de la sécurité au travail dans la région. L’organisme supposé superviser est le même qui possède l’entreprise à contrôler, un chevauchement qui, dans les faits, rend la vigilance inexistante. On l’a vu dans le premier chapitre avec l’amende de 30 000 yuans infligée à la Baogang, neuf jours avant l’explosion, un chiffre égal à 0,000 05 % de son chiffre d’affaires, mais la logique est la même dans la gestion des informations sur la santé de la main-d’œuvre et des habitant·es.

Comme l’a observé Craig Hart de la Johns Hopkins University, un expert du domaine des terres rares : « Je doute qu’ils puissent maintenir des coûts de production aussi réduits s’ils mettaient véritablement en œuvre des mesures de protection de l’environnement et de la sécurité ». La phrase saisit le nœud du problème. L’avantage compétitif de la Chine sur le marché des terres rares se fonde précisément en grande partie sur l’absence de ces coûts, qu’une réglementation effective imposerait. Et pour que cette absence puisse perdurer, il est nécessaire que le public ne soit pas informé, ou du moins, qu’il n’en sache pas trop.

Les médias d’État chinois, qui, dans les années 2000 et au début des années 2010, publiaient encore des enquêtes sur la contamination de Baotou et sur la mort du bétail causée par les poussières industrielles, ont progressivement retiré ces contenus des réseaux. Comme le documente Keith Bradsher, correspondant du New York Times, dans son enquête de juillet 2025, aujourd’hui, à l’intérieur de la Chine, il est presque impossible de trouver en ligne la moindre trace de ces enquêtes que le gouvernement avait jadis permises et même encouragées. La mémoire des dommages subis par le territoire a été soumise à un assainissement bien plus radical que celui tenté sur le sol contaminé, et les données sur les maladies professionnelles restent en grande partie inaccessibles au public. Les rares chiffres disponibles, comme ceux sur la pneumoconiose, cités dans la première partie de ce chapitre, proviennent de documents officiels diffusés dans des contextes spécialisés et jamais repris par la presse généraliste, ou bien d’études académiques chinoises difficiles d’accès. Le tableau d’ensemble reste fragmenté, et il s’agit d’une fragmentation manifestement non fortuite.

Au cours des dernières années, les autorités chinoises ont à plusieurs reprises soutenu avoir renforcé les politiques de sécurité au travail. Les grandes entreprises d’État, comme la Baogang, affirment de leur côté avoir investi dans des technologies plus propres et automatisées, dans le but de réduire l’exposition directe des employé·es aux substances toxiques. Une nouvelle installation pilote pour des additifs à base de terres rares, inaugurée à Baotou en 2025, a été dotée de systèmes automatisés qui ne demandent que peu d’opérateurs. Les technologies pour une production réellement « propre » des terres rares sont toutefois restées en grande partie au stade expérimental et ont été rarement adoptées à l’échelle industrielle en raison de leurs coûts élevés. L’écart entre les déclarations et la réalité demeure très important, et le mesurer est presque impossible dans un contexte où l’accès aux données est strictement contrôlé.

 

Le prix invisible

Le site China Worker a résumé le contexte d’une formule efficace : l’« avantage compétitif » de la Chine sur le marché des terres rares, celui qui lui permet de vendre à des prix qu’aucun autre pays ne réussit à égaler vers le bas, « se fonde sur l’exploitation brutale de la classe ouvrière, à laquelle il est interdit par la force de former des syndicats, et sur la dévastation de l’environnement ». La prédominance chinoise dans ce secteur ne dépend pas d’une abondance particulière des réserves, qui existent en mesure largement suffisante aussi dans d’autres pays, ni d’une supériorité technologique décisive. Son origine réside plutôt dans la possibilité, maintenue pendant des décennies, de sacrifier plus qu’ailleurs la santé des travailleurs et du territoire.

Les dix morts du 18 janvier 2026 sont l’aboutissement de cette chaîne et se situent au même endroit où convergent toutes les formes de violence documentées dans ces pages : celui de l’invisibilité et de l’arbitraire du système. Comme on le verra dans le prochain chapitre, les autorités chinoises ont commencé à transférer vers d’autres pays le coût humain et environnemental qui, pendant des décennies, a été imposé à leur propre population.

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