De la Chine au monde : terres rares, ouvriers et poisons (I)

par | 26 Avr. 2026 | PAYS ET RÉGIONS, Chine, SOCIÉTÉ, Travail & Exploitation, ÉCONOMIE, Capitalisme au 21e siècle

🕒 45 minutes

De la Chine au monde…

L’exploitation invisible derrière la technologie globale

 

 

En mars 2026, Andrea Ferrario publiait en ligne un livre passionnant, intitulé Baotou : terres rares, ouvriers et poisons de la Chine au monde. L’exploitation invisible derrière la technologie globale, édité par I libri di carta di riso. Sa version italienne peut être téléchargée ici. On y trouvera une bibliographie détaillée, à laquelle nous renvoyons nos lectrices et lecteurs intéressés.

Cette recherche prend pour point de départ l’explosion survenue dans une aciérie de Baotou, en Chine du Nord, le 18 janvier 2026, qui a tué dix ouvriers et en a blessé quatre-vingt-quatre. À partir de ce drame, l’auteur brosse le tableau de la multiplication effrayante des accidents de travail en Chine. Il s’intéresse à la domination de l’Empire du milieu sur la Mongolie intérieure et le Myanmar et envisage cette emprise coloniale et néocoloniale en relation avec la chaîne de valeur planétaire du secteur des terres rares, dont les effets sur la santé humaine et l’environnement sont catastrophiques.

Nous publions la traduction française de ce document exceptionnel en quatre parties. La première, ci-dessous, comprend son introduction et ses trois premiers chapitres. On y trouvera un exposé des conditions de travail mortifères du prolétariat de la Chine et de ses dépendances, au cœur du monde industriel contemporain.

Andrea Ferrario est un blogueur italien qui conduit des recherches dans le domaine de la politique internationale, plus particulièrement sur l’Asie de l’Est. Il a collaboré avec l’hebdomadaire Internazionale et tient un blog sur Substack qui diffuse une newsletter régulière.

 

Introduction

Ce livre est né d’une information qui a traversé le ciel médiatique comme un météore. Le 18 janvier 2026, une explosion dans une aciérie de Baotou, dans le nord de la Chine, a tué dix ouvriers et en a blessé quatre-vingt-quatre. Cette nouvelle a occupé les médias chinois quelques jours, a brièvement rebondi dans les médias internationaux, puis a disparu. En Chine, les seules analyses des causes structurelles sont venues de plateformes clandestines, tandis qu’hors de Chine l’affaire a été pratiquement ignorée et l’accident est ainsi devenu, en quelques jours, ce que le système voulait qu’elle devienne : une affaire classée.

J’ai commencé à creuser pour comprendre ce qu’il y avait derrière, et ce que j’ai trouvé m’a surpris, bien que je connaisse déjà l’entreprise touchée : la Baogang n’est pas un grand groupe sidérurgique comme tant d’autres. C’est le cœur de l’industrie chinoise des terres rares, ces minéraux sans lesquels ne fonctionnent ni les voitures électriques, ni les éoliennes, ni les smartphones, ni une bonne partie des systèmes d’armement contemporains. L’usine qui a explosé produisait de l’acier pour les rails de la grande vitesse, et le réservoir qui a cédé était l’un de ces innombrables composants invisibles de la filière mondiale des matières premières qui rendent possible la modernité technologique.

Grâce au travail des activistes clandestins de LaborInfo et de Labor Trends — plateformes de la gauche ouvrière chinoise, accessibles dans le pays uniquement par VPN — et à celui de Julie Klinger, autrice, en 2018, de l’étude académique la plus approfondie sur l’industrie des terres rares à Baotou, je me suis rendu compte que cette explosion ouvrait une brèche sur une réalité bien plus vaste. Certaines des dynamiques qui émergeaient de cette réalité plus large — comme les conditions des travailleurs chinois, la géopolitique des terres rares ou l’exploitation des ressources du Myanmar — je les avais déjà analysées séparément dans ma newsletter sur Substack. Mais Baotou les faisait converger en un même lieu.

Le livre qui en est né se présente comme un voyage. Il part de l’explosion et s’éloigne progressivement de l’épicentre, pour finalement y revenir. Des faits du 18 janvier, je remonte à la logique économique qui les a produits, celle d’une entreprise en crise qui comprime la maintenance et reporte le risque sur la main-d’œuvre la plus précaire. Je déplace ensuite le regard de l’usine vers le territoire qui l’abrite — une terre mongole expropriée dont le peuple a été marginalisé au cours d’un siècle de colonisation interne — et vers la mine de Bayan Obo, avec son lac artificiel de déchets radioactifs qui, depuis des décennies, s’étend aux portes de la ville de Baotou, entouré de villages où les taux de cancer sont des dizaines de fois supérieurs à la moyenne.

Le tableau s’élargit ensuite au-delà de la Mongolie intérieure jusqu’à la géopolitique du monopole chinois sur les terres rares, puis jusqu’au Myanmar, où la Chine a reproduit, à l’égard d’un pays plus faible et en proie à la guerre civile, le même mécanisme de délocalisation que l’Occident lui avait appliqué. Dans les derniers chapitres, la boucle se referme avec l’examen de la manière dont la filière qui alimente la prétendue transition écologique naît précisément des conditions documentées dans ce livre.

Ma recherche est à jour à la fin du mois de mars 2026 et ne prétend pas être exhaustive. C’est le compte rendu d’une exploration menée dans les deux mois qui ont suivi l’explosion, et il porte inévitablement les marques de la proximité avec les faits. Mais cette proximité présente aussi un intérêt : elle permet d’écrire avant que le silence ne se consolide complètement et que l’explosion de Baotou ne devienne l’énième incident oublié parmi les milliers d’accidents industriels qui, chaque année, tuent des travailleurs·euses en Chine et dans le monde sans que personne, en dehors de leurs familles et de leurs collègues, ne s’en souvienne.

Le premier chapitre commence à 15 h 03, le 18 janvier, par une déflagration entendue à vingt kilomètres à la ronde.

Chapitre 1 — 15 h 03, le 18 janvier 2026

Baotou est une ville de près de trois millions d’habitants dans le nord de la Chine, dans ce que Pékin appelle la Région autonome de Mongolie intérieure. C’est une ville industrielle dominée par l’acier, et surtout par le complexe de la Baogang, la plus grande entreprise de la région avec 51 000 employé·es, plus de 2 200 milliards de yuans d’actifs et un chiffre d’affaires annuel supérieur à 60 milliards de yuans.

Fondée en 1954 comme l’un des 156 grands projets industriels réalisés avec l’assistance soviétique, la Baogang est le cœur économique de Baotou depuis plus de soixante-dix ans. C’est aussi le cœur de quelque chose de bien plus vaste, car dans le sous-sol de cette région, mêlé au fer qui alimente les hauts fourneaux, se trouve ce qui jusqu’à très récemment était considéré comme le plus grand gisement au monde de terres rares. C’est dans cette usine, dans le district de Jiuyuan, que le 18 janvier 2026, à 15 h 03, une explosion a causé la mort de dix ouvriers. Ce n’est pourtant pas un dépôt de minéraux stratégiques qui a explosé, mais un réservoir de vapeur, l’un des nombreux composants invisibles d’une aciérie.

Le réservoir était un récipient sphérique de 650 mètres cubes, contenant de l’eau saturée et de la vapeur à haute pression. Sa paroi a cédé et l’eau surchauffée à l’intérieur, le confinement de la pression ayant disparu, s’est instantanément transformée en vapeur, se dilatant jusqu’à plus de mille fois par rapport à son volume initial. La force générée a déchiré l’acier et projeté des éclats à des distances énormes, tandis que la colonne de vapeur blanche qui s’est élevée du point de l’explosion était visible à des kilomètres de distance. À moins vingt degrés, le contraste avec l’air glacial de l’hiver mongol lui donnait l’aspect d’un champignon atomique en miniature. La détonation a été perçue dans toute la ville, et à vingt kilomètres à la ronde. Dans le quartier résidentiel de Qingshan, un habitant raconte avoir entendu un fracas si puissant qu’il a pensé à un tremblement de terre. Dans le groupe de discussion des habitants de ce quartier revenait la même question : « Que s’est-il passé ? Est-ce un séisme ? »

Plus près du point de l’explosion, les effets ont été ceux d’un bombardement. Chen Meng, pseudonyme utilisé par un journaliste pour ne pas exposer son témoin à des représailles, travaillait dans un bureau à deux kilomètres de l’usine. Il a raconté au site d’information Fenghuang avoir d’abord entendu un bruit semblable à l’effondrement d’un grand édifice, qui a duré trois à cinq secondes et s’est accompagné d’un tremblement du sol, puis une seconde détonation, beaucoup plus proche, « comme une grenade qui éclate à proximité ». Pendant vingt minutes, personne n’a osé sortir du bureau, car on ne comprenait pas exactement ce qui avait explosé et s’il y avait un risque de nouvelles explosions. Lorsque Chen Meng est enfin sorti, il a vu que dans la cour d’un dépôt de ferraille, à côté de son bureau, un bâtiment de deux étages avait été écrasé par un élément du réservoir, un morceau sphérique de plusieurs mètres de diamètre, qui avait atterri là après un vol de deux kilomètres. S’il était tombé quelques mètres plus loin, il aurait fini sur son bureau.

Dans le village d’Erjiahai, le plus proche de l’usine, le chef de village, Cui, a constaté que dans 70 à 80 % des maisons les vitres avaient volé en éclats, et par moins vingt degrés, des fenêtres brisées ne sont pas qu’un simple dommage esthétique. Les résidents ont évoqué des portes coulissantes qui oscillaient sous l’onde de choc, des vitres des étages supérieurs précipitées sur les voitures dans la rue, des murs fissurés et des rideaux métalliques déformés, comme dans un décor de guerre. Un paysan, nommé Jia, a décrit un grand objet sphérique qui avait jailli de l’usine et avait « tranché net » le toit d’un petit immeuble de deux étages, atterrissant dans sa cour. Le diamètre estimé de l’objet était d’environ quatre mètres. Heureusement, l’immeuble était vide. Une restauratrice, qui tenait un local à environ un kilomètre et demi de l’usine, a raconté à l’hebdomadaire Zhongguo Xinwen Zhoukan que durant une dizaine de minutes après l’explosion, le ciel était resté voilé par une couche de fumée et de poussière si dense que la zone était plongée dans la nuit.

Erjiahai était déjà un village en déclin avant l’explosion. Situé à la frontière entre les districts de Jiuyuan et de Kundulun, juste à côté de l’usine, il avait pendant des années vécu de l’activité induite par la Baogang : maisons louées aux travailleurs·euses migrants, petits restaurants ouverts le soir le long de la rue principale et un petit commerce alimenté par le va-et-vient des ouvriers·ères. Un commerçant du village a raconté à la revue Sanlian Shenghuo Zhoukan, qu’autrefois, il encaissait trois cents ou cinq cents yuans par jour, alors qu’il n’en gagnait plus à présent que quelques dizaines. Avec le redimensionnement de la zone industrielle environnante, les usines satellites avaient fermé en masse, les jeunes étaient partis en ville, et il ne restait dans le village que quelques dizaines de familles, presque toutes des personnes âgées. L’explosion a frappé un lieu qui était déjà en train de disparaître.

Le bilan des victimes a augmenté dans les heures et les jours suivants selon une progression impitoyable. Deux heures et demie après l’explosion, les autorités annonçaient 2 morts, 5 disparus et 66 blessés hospitalisés. Au cours des trois jours suivants, les chiffres ont continué de monter, bulletin après bulletin, dans une mise à jour continue où les disparus diminuaient et les morts augmentaient, jusqu’à la confirmation finale du 21 janvier : 10 morts, 84 blessés, dont 5 graves et 79 souffrant de blessures à la tête et aux tissus mous des membres.

Lors de la conférence de presse tenue le lendemain, le 19 janvier, des responsables du ministère de la Gestion des urgences étaient notamment présents, conduits par le vice-ministre Song Yuanming, arrivé de Pékin dans la nuit. Le Comité pour la sécurité au travail du Conseil des affaires d’État a directement assumé la supervision de l’enquête sur l’accident, un geste qui en Chine signale la gravité de la situation. Dans les heures qui ont suivi, une commission d’enquête a été instituée, les hauts dirigeants régionaux se sont précipités sur les lieux de l’explosion dès la soirée même, et la police a pris des mesures à l’encontre des responsables de l’entreprise, tandis que plus d’un millier de secouristes étaient mobilisés pour les opérations d’urgence.

Le langage institutionnel de ces jours-là mérite une attention particulière. Dans les déclarations des responsables, du vice-ministre Song au secrétaire Wang, revenaient toujours les mêmes formules. On promettait d’« enquêter à fond sur les causes », de « poursuivre rigoureusement les responsabilités », de « tirer une profonde leçon », de « prévenir d’autres accidents » et de « garantir la sécurité de la production ». L’entreprise, dans son communiqué officiel du 19 janvier, s’en est tenue au même registre, exprimant ses « vives condoléances aux victimes » et promettant de « tirer une leçon approfondie » de l’événement et de renforcer la sécurité dans l’usine. Ce sont apparemment les mots justes, dans l’ordre juste. Mais en réalité, ils ne signifient rien pour les deux raisons suivantes.

La première concerne ce qui s’était passé à peine neuf jours avant l’explosion. Le 9 janvier 2026, le Bureau de gestion des urgences de Baotou avait infligé à la Baogang une amende de 30 000 yuans pour ne pas avoir adopté de mesures aptes à éliminer les risques d’accident. Pour une entreprise dont le chiffre d’affaires dépasse 60 milliards de yuans par an, il s’agissait d’un montant symbolique, équivalant à 0,00005 % de son chiffre d’affaires, une part si dérisoire qu’elle est même difficile à se représenter intuitivement. Pour donner un ordre de grandeur, c’est comme si une grande entreprise italienne se voyait infliger une sanction de quelques euros. Le message ainsi envoyé à l’entreprise n’était pas que la sécurité était inadéquate, mais que sa violation restait pour l’essentiel sans conséquences.

La seconde raison concerne ce qui s’était passé à peine deux jours avant l’explosion. Le 16 janvier, le comité pour la sécurité du groupe Baogang avait tenu la première réunion élargie de l’année. Le communiqué, publié sur le compte officiel WeChat de l’entreprise, rapportait que le principal dirigeant du groupe avait invité à « prendre pleine conscience de la situation en matière de sécurité », à « se concentrer sur les problèmes les plus critiques, en engageant des interventions de rectification et des contrôles sur les risques cachés », ainsi qu’à « faire en sorte que les responsabilités soient effectives et que les mesures de sécurité soient réellement appliquées ». Dans l’article par lequel le média chinois The Paper a reconstitué l’accident, le contraste entre le ton de cette réunion et l’explosion survenue quarante-huit heures plus tard était signalé sans commentaire. Le titre, en revanche, disait tout : « Au moins 21 accidents en dix ans, 30 morts : le problème de sécurité à la Baogang ne date pas d’hier ».

Dans les jours qui ont suivi le désastre, la police de Baotou a concentré une grande partie de ses efforts sur un autre front, celui du contrôle de l’information. Le bureau de la sécurité publique du district de Kundulun a rendu publics, via son compte officiel WeChat, au moins cinq cas de personnes punies pour avoir « diffusé des rumeurs » sur l’accident. Certains avaient ouvertement manipulé les chiffres des victimes. Un utilisateur avait soutenu en direct vidéo que « les morts dépassent la centaine ». Un autre avait parlé de « 15 morts et 21 blessés », tandis qu’un troisième écrivait, qu’« apparemment, plus de trente personnes étaient mortes ». Un quatrième avait diffusé ce qu’il présentait comme un enregistrement audio interne de la Baogang et avait été placé en détention administrative. Le cas survenu dans la ville de Wuhai est en revanche différent : le département de la sécurité informatique a convoqué le responsable d’un compte public WeChat qui avait publié une analyse des causes de l’explosion et lui a imposé de la supprimer. Le problème ne portait pas sur l’exactitude de l’analyse. Simplement, les autorités n’avaient pas encore communiqué les causes officielles, et toute interprétation indépendante constituait une violation des règles qui régissent l’écosystème informationnel du réseau.

Dans les communiqués officiels, la motivation attribuée aux « diffuseurs de rumeurs » était toujours la même : agir « pour attirer l’attention et obtenir des abonnés ». C’est une formule standard dans la gestion chinoise de la censure en ligne. Elle transforme la circulation d’informations non officielles en un geste de vanité personnelle et efface d’autres hypothèses, comme l’inquiétude, la colère ou le simple désir de comprendre ce qui s’est passé lorsque les autorités sont réticentes à l’expliquer. L’exactitude de chaque message est un problème secondaire, et certains étaient certainement imprécis ou inventés. Ce qui compte vraiment, c’est la hiérarchie des priorités : dans les heures qui suivent une explosion dévastatrice ayant causé un grand nombre de victimes, les ressources de l’État sont mobilisées avec la même intensité pour secourir les blessées et pour identifier celles et ceux qui diffusent des chiffres différents des données officielles. Le contrôle du récit avance de pair avec le contrôle du risque, et, bien souvent le précède.

En mars de cette année, un reportage de Sanlian Shenghuo Zhoukan a mis en lumière d’autres aspects de l’accident. Li Zhanmin, 55 ans, originaire de Wulanchabu, s’occupait de la maintenance du système de dépoussiérage de l’usine de tôles. C’était un travailleur en sous-traitance, avec un salaire fixe de 4 500 yuans par mois et un seul jour de repos par semaine. Au moment de l’explosion, il se trouvait dans la salle de contrôle, à une trentaine de mètres du réservoir : il a entendu la détonation, le plafond a commencé à s’écrouler et il s’est précipité dehors, tandis que des barres d’acier, des blocs de béton, des tubes et des éclats de verre volaient dans toutes les directions. Ce n’est qu’une fois parvenu à la guérite de l’usine qu’il s’est aperçu qu’il s’était profondément coupé un pouce. Sa première pensée est allée à son collègue que tout le monde appelait Frère Ma, un homme de 59 ans qui faisait des inspections dans l’usine depuis dix ans et comptait prendre sa retraite l’année prochaine, mais il ne répondait pas au téléphone. Deux jours plus tard, son corps a été retrouvé, méconnaissable. Li Zhanmin, divorcé, élève seul deux enfants et, comme il l’a dit au journaliste, ne peut pas se permettre de ne pas travailler.

Dans le village de Wanyihao, trois kilomètres plus au sud, les voisins ont raconté l’histoire de Gao Yu, 31 ans, ancien militaire. Après son congé, il était rentré chez lui, où il cultivait la terre de son père, malade de diabète et d’accident vasculaire cérébral, et il faisait des petits boulots dans l’industrie satellite pendant les périodes creuses. Un ami lui avait trouvé un poste à l’usine de tôles. Le jour où il avait commencé, il avait envoyé une vidéo à une connaissance, manifestement content : « Regarde où je travaille ! » Dans la vidéo, derrière lui, on voyait le réservoir sphérique. Gao Yu en était à son troisième jour de travail lorsque l’explosion s’est produite. Son corps n’a pas été retrouvé.

Tandis que les autorités se concentraient sur le contrôle du récit public de l’accident, dans les heures qui suivirent l’explosion d’autres histoires ont émergé. Le soir du 18 janvier, une jeune femme, dont le père travaillait dans l’usine, a raconté aux journalistes ce qu’elle avait vécu durant ces heures. Cet homme, dans la cinquantaine ou la soixantaine, travaillait depuis des années à la Baogang, mais il n’était pas un employé direct de l’entreprise : son contrat le liait à une société tierce, une agence de travail intérimaire, et les jours de repos étaient rares. Lorsque la fille a entendu la détonation, elle travaillait, et sachant que son père effectuait son service, elle a tout de suite essayé de l’appeler, mais le téléphone ne répondait pas. Elle a couru à l’hôpital et a commencé à le chercher étage par étage, service par service, jusqu’à ce qu’elle le trouve étendu sur un lit. « Il était rigide, les yeux mi-clos, couvert de poussière et de terre de la tête aux pieds, on ne pouvait même pas voir son visage. » En la voyant pleurer, l’homme a trouvé la force de lui dire quelques mots pour la rassurer, et elle est restée à son chevet toute la nuit. La veille au soir, elle lui avait préparé son dîner, et maintenant elle le voyait immobile dans un lit d’hôpital. « Cela semblait irréel », a-t-elle raconté. La famille vivait déjà dans des conditions difficiles : la mère était malade et le père constituait le principal soutien économique du foyer. Aux nombreuses difficultés s’ajoutaient maintenant les frais médicaux pour l’hospitalisation, à la charge des proches.

Le détail du contrat avec une société tierce n’est pas un élément marginal, mais l’un des fils qui traversent cette histoire du début à la fin.

 

La logique

Pour saisir pourquoi le réservoir a explosé, il faut comprendre comment on fait de l’acier. Pas dans les détails, qui intéressent l’ingénieur métallurgiste, mais dans ceux qui permettent de se figurer pourquoi un récipient sphérique de vapeur peut, dans certaines conditions, tuer dix personnes.

La Baogang, comme la plupart des aciéries modernes, utilise le procédé haut-fourneau–convertisseur. Le minerai de fer et le coke sont fondus dans le haut fourneau à des températures supérieures à 1 500 degrés, et la fonte qui en résulte passe dans le convertisseur, où de l’oxygène injecté sous pression brûle les impuretés de carbone, la transformant en acier. Suit une troisième phase, l’affinage secondaire, durant laquelle on ajoute à l’acier en fusion des éléments d’alliage qui, dans le cas de l’acier aux terres rares, sont de faibles pourcentages de lanthane et de cérium, et l’on procède au dégazage sous vide pour éliminer les gaz dissous. C’est cette phase qui requiert d’énormes quantités de vapeur sous haute pression, parce que le vide est créé à l’aide d’éjecteurs ou de pompes actionnés par la vapeur dans les fours dits RH, c’est-à-dire les installations de dégazage. Après l’affinage, l’acier est coulé directement en brames minces, de grandes plaques rectangulaires d’acier encore incandescent, qui pénètrent sans interruption dans le laminoir finisseur. Le procédé de la Baogang est conçu pour que le métal en fusion se transforme en tôle sans jamais s’arrêter, et, sur cette ligne de production, chaque minute d’interruption représente un profit perdu.

Le réservoir sphérique qui a explosé se trouvait précisément au point d’équilibre de ce système. La fonte produit d’énormes quantités de chaleur résiduelle et, dans les aciéries modernes, l’eau qui circule dans les circuits de refroidissement autour des fours et des tubulures se réchauffe au point de générer de la vapeur. Cette vapeur est récupérée et réutilisée pour actionner les pompes, produire de l’électricité et chauffer les locaux. Mais production et consommation ne coïncident pas. Pendant la conversion, on génère de la vapeur en excès, alors que dans l’affinage en four RH la demande dépasse de loin la quantité disponible. Le réservoir sphérique servait précisément à compenser ce déséquilibre, fonctionnant comme un grand réservoir d’accumulation qui emmagasinait la vapeur dans les phases de surplus et la libérait quand la demande augmentait. Le média en ligne LaborInfo, l’une des très rares sources chinoises à avoir analysé l’explosion du point de vue technique et des conditions de travail, a employé une définition éclairante. Le réservoir n’était pas seulement un dépôt d’accumulation, mais un véritable « nœud énergétique », le point où convergeait et d’où se distribuait le flux d’énergie de l’ensemble de l’usine. Dans un système de ce type, même un bref arrêt a des conséquences immédiates. Sans flux stable de vapeur, le four RH s’arrête, provoquant un arrêt de la coulée. Et lorsque la coulée s’interrompt, c’est tout le processus de production qui s’arrête, avec d’énormes pertes qui s’accumulent de minute en minute.

C’est aussi pour cette raison que le réservoir n’a jamais fait l’objet d’un arrêt programmé qui aurait permis de mener inspections nécessaires pour prévenir toute explosion.

Plus d’un mois après l’accident, le 27 février, le directeur du Département des enquêtes et statistiques du ministère de la Gestion des urgences, Li Haowen, a rendu publique, lors d’une conférence de presse, une circonstance qui confirme et aggrave ce tableau. Une heure et demie avant l’explosion, le réservoir présentait déjà une fuite grave. Les deux superviseurs envoyés sur place par l’entreprise avaient toutefois ordonné de poursuivre les opérations pour ne pas interrompre la production, et sont ensuite morts tous les deux dans l’explosion. Il ne s’est donc pas agi d’une omission, d’un signal non perçu ou d’une panne soudaine, mais d’une décision consciente : le risque était connu et le choix a été de l’accepter.

Ce qui s’est produit le 18 janvier est ce que les techniciens appellent une BLEVE, acronyme de l’anglais « Boiling Liquid Expanding Vapor Explosion ». Il s’agit d’une explosion physique, non chimique. Elle ne nécessite ni combustible ni étincelles, mais seulement de l’eau très chaude soumise à une haute pression et la défaillance du contenant qui la retient. Quand la paroi se rompt, la pression chute brusquement et l’eau saturée se transforme simultanément en vapeur, se dilatant jusqu’à occuper quelque mille fois son volume initial. Dans les jours qui ont suivi l’accident, plusieurs experts interrogés par le site Fenghuang ont observé qu’un événement de ce type peut difficilement être attribué à une erreur de manœuvre, parce que les soupapes de sécurité sont conçues pour évacuer automatiquement la pression en excès. Les causes sont plutôt à chercher dans le vieillissement structurel de l’installation, dans la corrosion ou dans le dysfonctionnement des instruments de surveillance.

Le point essentiel est qu’une BLEVE, à la différence d’une explosion chimique, est un phénomène prévisible. Ses causes se développent dans le temps et les équipements montrent des signaux qui peuvent être identifiés par des inspections régulières et le remplacement des composants à la fin de leur durée de vie utile. Un élément concret apparu après l’accident éclaire l’un des mécanismes possibles de la défaillance. Shen Jianping, un technicien spécialisé dans la maintenance de récipients sous pression, dont l’entreprise collabore avec la Baogang depuis plus de vingt ans, a rapporté dans un reportage de la revue Sanlian Shenghuo Zhoukan que les photographies des tuyaux brisés du réservoir montraient une couche dense de calcaire blanchâtre. Il s’agit du dépôt qui se forme lorsque l’eau d’alimentation n’est pas convenablement traitée : les ions de calcium et de magnésium en excès se solidifient sur les parois internes, obstruant progressivement les manomètres, indicateurs de niveau et soupapes, jusqu’à fausser la lecture des instruments. Shen a ajouté, que dans certaines unités de production de la Baogang, les installations de traitement de l’eau ne fonctionnaient pas du tout. L’eau à la sortie était identique à celle à l’entrée, et personne ne contrôlait les indications mesurées ni ne se demandait pourquoi la qualité de l’eau était hors norme.

En théorie, dans une aciérie moderne dotée de standards de maintenance adéquats, un événement de ce type ne devrait pas se produire. La question est dès lors la suivante : pourquoi les standards de maintenance de la Baogang n’étaient pas adéquats ?`

 

Chapitre 2 — Profits et pertes

La Chine produit environ un milliard de tonnes d’acier par an, soit 54 % environ de la production mondiale. Sur ce marché immense, la Baogang est une entreprise de dimension moyenne. Elle produit environ 15 millions de tonnes par an, contre les plus de 130 millions de China Baowu ou les quelque 55 millions d’Ansteel. Dans le segment de l’acier ordinaire, elle ne peut rivaliser avec les grands groupes qui bénéficient d’économies d’échelle inaccessibles à sa mesure. Sa stratégie a donc été de se spécialiser dans la niche de l’acier aux terres rares, un produit à haute valeur ajoutée, employé dans les rails de la grande vitesse ferroviaire, les éoliennes et plusieurs dispositifs militaires. Une niche, ne met protège cependant pas des oscillations de la demande. Jusqu’en 2021, soutenue par le boom infrastructurel et immobilier chinois, la Baogang a augmenté sa production année après année, atteignant des bénéfices d’environ 4 milliards de yuans.

En 2022, toutefois, le tableau s’est brusquement assombri. La guerre russe contre l’Ukraine, l’affaiblissement du marché international et la crise du secteur immobilier chinois ont provoqué un effondrement de la consommation d’acier, et les énormes investissements dans les expansions de production réalisés au cours des années précédentes se sont transformés en un fardeau difficile à supporter. Selon une analyse des bilans annuels 2016-2024, menée par Labor Trends, en excluant les subventions publiques et les rendements financiers, l’activité sidérurgique de la Baogang s’est révélée en perte d’exploitation, tant en 2022 qu’en 2024. La marge brute sur son produit principal, les tôles, était négative, ce qui signifie que l’entreprise perdait de l’argent sur chaque tonne produite. Dans l’industrie sidérurgique, toutefois, hauts fourneaux et convertisseurs ne peuvent être éteints, parce que le coût d’un redémarrage est astronomique. À cela s’ajoutait une dette de 45,7 milliards de yuans, équivalant à environ 60 % du patrimoine de l’entreprise, et un ratio de couverture des intérêts de seulement 1,04 — un niveau qui indique des bénéfices à peine suffisants pour couvrir le service de la dette. L’usine de tôles, celle où l’explosion a eu lieu, faisait des pertes depuis trois ans.

Dans une situation de ce type, la direction intervient sur les variables qu’elle peut contrôler, comme le coût du travail, la durée d’utilisation des équipements et les temps d’arrêt pour maintenance. Dans le bilan 2022, celui qui enregistrait les pertes les plus graves, la Baogang avait indiqué comme stratégie centrale la « réduction des coûts et l’amélioration de l’efficacité », fixant des objectifs de réduction des coûts par tonne d’acier. Le slogan qui accompagnait la stratégie était « Tous les coûts peuvent être réduits, tout le monde peut réduire les coûts ». Dans le secteur sidérurgique, où les coûts fixes des installations et ceux des matières premières sont difficilement compressibles, réduire le coût par tonne signifie en pratique comprimer les frais de maintenance et les salaires du personnel de production. Chaque jour d’arrêt entraîne une production perdue et le remplacement d’un composant se transforme en une dépense à reporter. C’est alors que la logique de la survie économique finit par être celle qui produit des explosions.

L’utilisation d’équipements au-delà de la durée de vie utile était la norme à la Baogang, non l’exception. En 2019, quatre chaudières de l’usine avaient été mises hors service lors d’une cérémonie où elles avaient été qualifiées d’« honorablement retirées du service » après « de nombreuses années de dépassement de la durée de vie utile ». L’adjectif « honorablement », qui rappelle le langage militaire du congé avec honneur, en dit long sur la culture d’entreprise. Les équipements ne sont pas remplacés dans les délais prévus, mais seulement quand ils ne peuvent plus fonctionner, et les avoir exploités au-delà de la limite est présenté comme une vertu. En 2014, la Baogang avait même indiqué comme exemple de « réduction des coûts et de la consommation » la pratique consistant à réparer les vieilles soupapes au lieu de les remplacer, puis à les remettre en service. L’idée était de continuer à utiliser pendant des années des composants qui auraient dû être changés. Il ne s’agissait pas d’un dysfonctionnement occasionnel, mais d’un mode opératoire consolidé.

La pression productive faisait le reste. En avril 2023, l’usine de tôles précisément se vantait d’un record de production continue de plusieurs jours. Derrière ce résultat, a observé LaborInfo, se dissimulait de fréquentes variations de la pression de vapeur, une condition qui rend les réservoirs sphériques plus exposés aux accidents. Fin décembre 2025, quelques semaines avant l’explosion, la ligne de production de tôles épaisses avait également établi un record concernant le fonctionnement du four RH, une installation qui exige des flux de vapeur très élevés et constants. L’entreprise célébrait ces records tandis que les réservoirs accumulaient des cycles de stress de plus en plus intenses, avec une maintenance comprimée ou reportée. C’est cette combinaison de facteurs qui engendre les BLEVE.

La logique ne concerne pas exclusivement la Chine ou plus spécifiquement Baotou. En 2017, à la Loy Lange Box Company de Saint Louis, aux États-Unis, un récipient de collecte de vapeur a explosé, tuant quatre ouvriers. L’enquête du Chemical Safety Board, l’agence fédérale américaine pour la sécurité chimique, a révélé que la paroi du récipient, originellement épaisse de 6,4 millimètres, avait été corrodée jusqu’à ne plus représenter que 1,2 millimètre. Trois jours plus tôt, l’équipement présentait des fuites visibles, mais la direction avait refusé d’arrêter la production et avait tenté de la maintenir en fonctionnement malgré ces défaillances. En janvier 2020, à la Pangang de Panzhihua, dans le Sichuan, l’explosion d’un réservoir d’oxygène a tué une ouvrière de 49 ans. L’enquête a établi que ce réservoir s’était déjà rompu en 2017 et avait été soudé puis remis en service. Les lieux changent et les dimensions changent — une entreprise du Missouri, un grand complexe sidérurgique dans le Sichuan, un autre en Mongolie intérieure — mais la logique reste la même. La maintenance coûte, l’arrêt des installations aussi, et la redondance des systèmes de sécurité devient ainsi une marge compressible. Tant que la pression tient, le bilan s’améliore, mais quand elle cesse de tenir, la mort s’invite.

 

Le travail

Dans les épisodes décrits jusqu’ici émerge un élément supplémentaire, qui va au-delà de la dynamique bien connue des équipements obsolètes et de la maintenance insuffisante. Il concerne l’organisation du travail, et en particulier le système de la sous-traitance.

En mars 2022, dans cette même usine de tôles en acier aux terres rares de la Baogang où, quatre ans plus tard, le réservoir devait exploser, une étincelle produite lors de travaux de maintenance avait provoqué un incendie. La fumée était entrée dans la tour de désulfuration, et sept travailleurs étaient morts empoisonnés et asphyxiés. Le rapport d’enquête, publié par le ministère de la Gestion des urgences, avait révélé trois éléments. Les travaux auraient dû durer vingt jours, mais pour ne pas retarder la reprise de la production, ils avaient été comprimés en quinze jours, sans augmenter le nombre d’ouvriers. Sur les 121 travailleurs présents sur le chantier, seuls 9 étaient des employés à temps plein de la Baogang, les 112 autres étant des intérimaires, embauchés par des agences externes, affectés aux travaux les plus dangereux, moins bien payés et avec un turnover très élevé. Les sept morts étaient tous des intérimaires en sous-traitance. Et les défaillances dans la sécurité incendie, qui avaient causé les sept décès, avaient déjà été identifiées avant le début des travaux, mais la direction, pour des raisons de coûts et par négligence, n’avait pris aucune mesure préventive.

En janvier 2026, presque aucun des autres travailleurs présents dans la zone de l’accident n’avait un rapport direct et stable avec la Baogang. L’explosion s’était en effet produite un samedi, un jour où, dans l’usine, il n’y avait que des travailleurs en sous-traitance. Le même reportage de Sanlian Shenghuo Zhoukan a décrit un système de distinction visuelle devenu routinier : qui portait un gilet jaune et un casque bleu ou jaune était un travailleur externalisé, qui portait un casque rouge et un brassard rouge au bras était un employé fixe. Pendant les opérations de maintenance, le chantier était presque entièrement occupé par des gilets jaunes, avec des casques rouges qui supervisaient. Par ailleurs, l’externalisation ne concernait plus seulement les travaux manuels. Ces dernières années, avec l’automatisation progressive des installations et la pénurie de personnel technique interne, même la conduite de ponts roulants, la coupe des billets [barres d’acier pleines, produits semi-finis, NDT] et la maintenance des systèmes hydrauliques avaient été confiées à des agences externes qui utilisaient des travailleurs ayant une connaissance limitée des installations et une formation à la sécurité souvent purement formelle. En théorie, la responsabilité de la formation revenait à l’agence d’intérim ; en pratique, comme l’a documenté LaborInfo, dans la plupart des cas, on se limitait à montrer une vidéo. Lorsqu’un accident survenait, l’entreprise et l’agence intérimaire finissaient par se renvoyer la responsabilité.

Le mécanisme est simple. L’entreprise externalise le risque en même temps que le coût du travail. Les travailleurs intérimaires accomplissent les tâches les plus dangereuses et perçoivent un revenu nettement inférieur à celui des employés réguliers, et cela fait que le turnover est très élevé, rendant difficile l’accumulation d’expérience. Les employés de longue date, ont raconté les travailleurs de la Baogang, connaissent les machines mieux que les ingénieurs. Ils savent reconnaître un bruit anormal et comprendre ce que présage une variation de pression. Les travailleurs intérimaires, au contraire, « la plupart du temps, ne connaissent pas les fonctions de l’équipement ni la signification des différentes alertes de sécurité ». Or, ce sont eux qui travaillent à proximité des soupapes corrodées et à l’intérieur des tours saturées de fumée.

Un travailleur sidérurgique anonyme, commentant l’explosion de la Baogang sur le forum chinois Zhihu, a offert un témoignage direct qui confirme et complète ce qui ressort de l’enquête sur l’accident de 2022. Il a parlé d’un système dans lequel les entreprises sidérurgiques publiques pratiquent le « travail partagé », déplaçant les ouvriers d’une usine à l’autre sans formation adéquate. Les chefs de service se comportent en « petits empereurs locaux » et pénalisent les ouvriers qui suivent les procédures de sécurité, parce qu’elles ralentissent la production, tandis que les inspections se concentrent sur les infractions disciplinaires des ouvriers, comme l’usage du téléphone, plutôt que sur l’état des équipements. Les dirigeants restent à l’abri des conséquences et le nombre d’ouvriers est réduit au point que souvent une seule personne accomplit le travail de deux ou trois employés. Le système des équipes produit une fatigue chronique et les salaires sont si faibles que beaucoup d’ouvriers doivent occuper un second emploi pendant leur temps libre, arrivant déjà épuisés à leur travail. Quand un accident survient, c’est presque toujours l’ouvrier qui paye.

Après l’incendie de 2022, la part des travailleurs intérimaires à la Baogang a même considérablement augmenté. Les bilans annuels, analysés par Labor Trends dans son enquête, montrent que c’est précisément à partir de 2022 que l’entreprise a recouru de manière de plus en plus soutenue à l’externalisation du travail. Dans un contexte de réduction continue du personnel fixe, l’externalisation ne joue plus un rôle complémentaire et finit par remplacer directement le travail interne. Le système qui avait déjà occasionné sept morts a été encore étendu.

Le maintien en sécurité d’un équipement qui a dépassé sa durée de vie utile exige, comme l’a observé LaborInfo, un équilibre dynamique extrêmement fragile. Cet équilibre dépend d’interventions continues, d’inspections, de surveillances, de tests non destructifs et de remplacements ponctuels des composants. Lorsqu’une entreprise se trouve sous pression économique, ce sont précisément ces activités qui sont réduites en premier lieu. Avec la diminution des investissements, l’équilibre s’affaiblit jusqu’à céder soudainement. C’est ce qui s’est de nouveau produit, le 18 janvier 2026. « Les médias éteignent désormais les projecteurs sur l’accident », a écrit LaborInfo, « les réservoirs de vapeur de la Baogang continueront de se dresser sur cette terre riche en minéraux. Les règles du secteur et la logique de la production ne sont pas remises en question par cette explosion, et les ouvriers continueront de mourir dans des accidents semblables. »

L’usine où l’explosion a eu lieu ne produisait pas de l’acier de type courant, mais de l’acier aux terres rares, et cette circonstance situe l’épisode dans un contexte qui dépasse largement les frontières d’une ville sidérurgique de Mongolie intérieure. Les pages qui suivent en reconstituent les dimensions.

Chapitre 3 — La séquence

Vingt jours après l’explosion à la Baogang, aux premières heures du 7 février 2026, une autre explosion a dévasté un hangar industriel dans le comté de Shanyin, dans la province du Shanxi. L’usine appartenait à Jiapeng Biotechnology, une entreprise fondée seulement en juin 2025 et enregistrée pour la production d’aliments pour bétail, de produits à base de charbon, de matériaux de construction et de peintures. Le site se trouvait dans une zone montagneuse isolée, à plus de quarante kilomètres de l’agglomération la plus proche, sur un terrain qui avait été par le passé un site minier. À l’aube, les équipes de secours avaient récupéré cinq corps des décombres, et le bilan final a été de huit morts. Le lendemain, des ruines continuait de s’élever une fumée jaunâtre, signe de la présence de substances chimiques dangereuses, alors même que les registres publics indiquaient que Jiapeng ne possédait aucune licence pour la gestion de matériaux de ce type. L’entreprise avait loué le site et l’avait transformé en laboratoire, avec un investissement de 8,5 millions de yuans, en achetant deux lignes de production de matières premières pour aliments pour animaux. Le représentant légal de la société a été immédiatement arrêté par la police.

Le même jour, à environ 1 500 kilomètres de là, dans la province du Shandong, un autre accident a fait sept morts. À la mine d’or de Canzhuang, propriété de la Zhaojin Mining Industry, l’un des principaux producteurs aurifères chinois, une cage de transport est tombée dans un puits aveugle profond de 240 mètres. Les deux câbles d’acier de sécurité se sont rompus en même temps, un événement que les techniciens considèrent comme extrêmement rare, et l’ouvrier qui se trouvait dans la cage est tombé au fond du puits. La même semaine, le 3 février, l’effondrement d’une travée du pont de Yuegang en construction, dans la province du Jiangsu, a entraîné la chute des ouvriers au travail sur le chantier, en tuant cinq.

Cette suite de catastrophes ne s’est pas interrompue après le mois de février. Le 19 mars 2026, une explosion dans le laboratoire de nitration de la Inner Mongolia Liyuan Technology, une entreprise chimique de 750 employés dans la zone de Luanjingtan, à Alashan, a tué deux ouvriers et en a blessé plusieurs autres. L’entreprise opérait à pleine capacité de production, avec un carnet de commandes déjà rempli jusqu’à fin avril. À la fin janvier, les autorités locales avaient mené une inspection de sécurité, sans résultats appréciables, mais le détail le plus révélateur est apparu dans les jours suivants.

L’atelier où s’était produite l’explosion avait entre-temps fait l’objet d’un ordre formel de suspension de la production, que les dirigeants de l’entreprise avaient ignoré en redémarrant les activités pour profiter de la hausse des prix de leurs produits enregistrée dans les premiers mois de l’année. Le 23 mars, lorsque les proches des deux ouvriers morts se sont présentés aux portes de l’usine pour demander des explications et voir les corps de leurs êtres chers, ils se sont heurtés à la police qui les attendait et les a maintenus à l’extérieur. Le schéma est le même qu’à Baotou. Les ordres en matière de sécurité restent lettre morte parce que les exigences de la production prévalent, et les forces de l’ordre sont mobilisées non pour prévenir la tragédie, mais pour en contenir les conséquences quand les proches des victimes demandent des comptes sur ce qui s’est produit.

À chaque vague d’accidents, la réponse institutionnelle est identique. Après l’explosion à la Baogang, le ministère de la Gestion des urgences avait convoqué une réunion et annoncé des inspections. Après la semaine noire de février, il en a convoqué une autre, annonçant des contrôles à l’échelle nationale dans les mines et les activités à haut risque en vue des fêtes du Nouvel An lunaire. Après le cas Liyuan, l’inspection de fin janvier figurait déjà aux dossiers sans qu’elle ait produit aucun effet. La séquence se répète toujours à l’identique : accident, réunion, annonce d’inspections, nouvel accident.

 

Les morts de l’acier

L’ampleur du phénomène apparaît encore plus clairement si l’on examine plus en profondeur le secteur sidérurgique chinois. Une liste compilée par le site LaborInfo recense 17 accidents mortels d’une particulière gravité survenus dans l’industrie sidérurgique et métallurgique chinoise entre 2018 et 2024, avec un bilan global qui dépasse les 120 morts.

La fréquence et la distribution de ces accidents indiquent clairement qu’il ne s’agit pas d’événements isolés attribuables à des erreurs individuelles. De l’analyse de LaborInfo il ressort que les accidents ne se concentrent pas dans les processus principaux comme la fonte, les hauts fourneaux et les convertisseurs, qui sont soumis à des contrôles quotidiens, parce qu’ils constituent le cœur le plus visible de la production. Ils se produisent au contraire principalement dans le cadre des systèmes énergétiques, des opérations de maintenance et des activités de soutien, comme la frittage, la désulfuration ou la récupération des gaz. Ce sont les phases dans lesquelles les investissements en sécurité tendent à être inférieurs et la formation du personnel, en grande partie en sous-traitance, est plus faible.

Ces dernières années, on a assisté à une chaîne impressionnante d’accidents mortels. En janvier 2018, neuf ouvriers sont morts par empoisonnement au monoxyde de carbone lors de la maintenance d’une chaudière pour la production d’énergie à partir de la chaleur résiduelle à la Shougang Shuicheng Iron and Steel, dans le Guizhou. Quelques semaines plus tard, en février de la même année, une fuite de gaz lors de la réouverture d’une vanne à la Shaogang Songshan, dans le Guangdong, a tué huit personnes et en a grièvement blessé quatre. En mai 2019, l’incendie et l’explosion d’une conduite de gaz au deuxième haut fourneau de la Fangda Special Steel de Nanchang ont causé six morts, et en octobre de la même année, un incendie dans le couloir du tapis transporteur du service de frittage à la Hebei Xinghua Steel a fait sept victimes — des ouvriers d’autres services accourus pour éteindre les flammes, morts par empoisonnement.

La séquence se poursuit dans les années suivantes. En décembre 2022, huit ouvriers sont morts à l’Ansteel Zhongyuan Industrial à cause de l’effondrement d’une trémie pendant les opérations de retrait des cendres dans la tour de désulfuration. En juin 2023, le perçage de la sole du haut fourneau numéro 1 à la Yingkou Iron and Steel a mis en contact les scories en fusion et l’eau de refroidissement, provoquant une explosion qui a tué cinq personnes et en a blessé quatre. En décembre de la même année, un incendie causé par le débordement de scories à la ITSS, Tsingshan Stainless Steel Company, en Indonésie, contrôlée par une entreprise privée chinoise, a fait 18 morts, dont huit ressortissants chinois. En février 2024, quatre ouvriers sont morts par empoisonnement aux gaz dans l’installation de cokerie de la Wangzhuang Pig Iron dans le Shanxi.

Deux éléments reviennent dans cette séquence. Le premier est la concentration des accidents dans les installations et les opérations où la frontière entre maintenance ordinaire et risque mortel est plus fine et moins surveillée — chaudières, conduites de gaz, tours de désulfuration, tapis transporteurs et réservoirs. C’est la même catégorie d’équipements impliquée dans l’explosion à la Baogang. Le second élément est la fréquence des accidents pendant les opérations de maintenance extraordinaire, souvent menées avec un personnel inadéquat et sous la pression de reprendre la production le plus rapidement possible. Ce sont les mêmes conditions dans lesquelles s’est produit l’incendie de 2022 à la Baogang.

Mais l’explosion à la Baogang n’est pas seulement le produit d’une crise de la sécurité industrielle chinoise. Pour comprendre pourquoi elle a eu lieu précisément là, dans cette usine, dans cette ville, il faut creuser plus en profondeur, en explorant la nature de la Baogang en tant qu’entreprise, les minéraux qu’elle traite, et la partie qui se joue autour d’eux dans le monde entier.

(à suivre…)

* Introduction et trois premiers chapitres du livre d’Andrea Ferrario, Terre rare, operai e veleni della Cina al mondo. Lo sfruttamento invisibile dietro la tecnologia globale, I libri di carta di riso, mars 2026 (téléchargeable en ligne). Notre traduction de l’italien et nos illustrations.

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