Gen Z : Jeunes femmes progressistes et influenceuses conservatrices

par , , | 30 Mar. 2026 | CULTURE, Culture de masse, Modes de vie, PAYS ET RÉGIONS, États-Unis, SOCIÉTÉ, Féminisme, Sexe & Genre

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Les militant·es de gauche se réjouisseent de la popularité croissante du socialisme auprès des jeunes, mais la politique chez les jeunes est plus hétérodoxe qu’il n’y paraît.

En juillet dernier, alors que des dizaines de milliers de bénévoles de la campagne de Zohran Mamdani se déployaient dans les cinq arrondissements de New York, de longues files d’attente ont commencé à se former devant l’une des épiceries les plus branchées et les plus chères de Manhattan. Un buzz sur les réseaux sociaux s’est rapidement emparé du sujet. Qu’est-ce qui les a attirés là-bas, malgré la chaleur étouffante de l’été ? Une glace à la poudre protéinée en édition limitée créée par Hannah Neeleman, l’influenceuse « tradwife », extrêmement populaire, connue en ligne sous le nom de Ballerina Farm, qui a fait la couverture d’Evie, décrit comme un « Cosmo conservateur ».

La scène était saisissante : des jeunes femmes dans l’une des villes les plus libérales des États-Unis faisant la queue pour acheter les produits d’une personnalité dont la marque est centrée sur les rôles de genre traditionnels et la vie domestique rurale. La rencontre de ces deux mondes pourrait renforcer un discours sur des clivages culturels et politiques opposés : d’un côté, des milliers de jeunes militants sacrifiant leurs soirées et leurs week-ends pour, porte après porte, construire un mouvement en faveur du socialisme démocratique ; de l’autre, des jeunes femmes faisant la queue pour une coupe de glace à 10 dollars, commercialisée par une influenceuse de droite.

Mais il y a plus de recoupements entre ces deux groupes qu’on pourrait le croire, et cela en dit long sur la politique hétérodoxe de la Génération Z. Ici, politique et culture s’entremêlent d’une manière qui ne se reflète pas dans l’affiliation partisane traditionnelle, l’esthétique ayant parfois autant de poids que la politique. Un engagement ironique envers des personnalités politiques peut se transformer en véritable affection. La même génération qui s’est ruée en masse vers Mamdani propulse également vers la viralité les « tradwives », les influenceuses anti-vaccins spécialisées dans le bien-être et les créateurs de contenu de Make America Healthy Again (MAHA).

Aujourd’hui, un membre des Socialistes démocrates d’Amérique partage librement les recettes élaborées de l’influenceuse mormone Nara Smith. Une jeune femme diplômée de l’université suit le programme de compléments alimentaires contre l’endométriose d’une influenceuse MAHA tout en continuant à faire un don mensuel à Planned Parenthood. Pour cartographier ce terrain, il faut abandonner l’hypothèse selon laquelle l’identité politique doit être cohérente en soi et que la consommation culturelle permet de prédire de manière fiable les comportements électoraux. Il faut également prendre au sérieux les réalités matérielles et les griefs de cette génération.

Les socialistes sont à juste titre encouragés par le fait qu’une large majorité de jeunes Américains ont désormais une opinion favorable du socialisme, y compris 62 % des 18-29 ans. Leur frustration face à la précarité économique, à l’endettement, à la guerre sans fin et aux institutions défaillantes est bien réelle. Et la victoire de Mamdani — ainsi que les jeunes électeurs et électrices qui l’ont rendue possible — confirme que ce mécontentement peut être canalisé vers le pouvoir politique.

Mais il est prématuré de confondre ce moment de convergence électorale avec un alignement politique durable. En effet, la vidéo virale qui a lancé la campagne de Mamdani, fin 2024, dans laquelle il demandait à des personnes qui venaient de voter pour Donald Trump si elles soutiendraient des mesures telles que la gratuité des transports publics et la garde d’enfants universelle (ils le feraient !), démontre l’hétérodoxie politique croissante au sein de nombreux segments de la population.

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Le paysage complexe qui façonne le développement politique de la Génération Z est particulièrement manifeste dans le domaine de la santé et du bien-être. Pour la Gen Z, la santé, le bien-être et le sport ne sont pas des choix de vie périphériques, mais des cadres centraux permettant de donner du sens à l’insécurité, au stress et à la défaillance des institutions, tout particulièrement dans un contexte de hausse des coûts de santé et d’anxiété généralisée.

Les sondages montrent systématiquement que la Gen Z accorde une priorité plus élevée à la santé physique et mentale, au sommeil, à la nutrition et à la forme physique que les générations précédentes. Ici, le « bien-être » n’est pas seulement un espace de consommation, mais un moyen d’exprimer son contrôle, son identité et de trouver du sens dans un monde instable. Bien que l’univers du bien-être regroupe des influenceurs et influenceuses de tous horizons politiques, un thème dominant unit les contenus les plus populaires : une méfiance envers les institutions, particulièrement marquée chez les jeunes femmes.

Une grande partie des commentaires de gauche actuels sur la culture du bien-être de droite présente ces dynamiques comme une sorte de « passerelle entre le bio et le fascisme » (granola-to-fascism pipeline), où l’intérêt pour la santé, le sport ou la vie au naturel glisserait inévitablement vers une idéologie cohérente d’extrême droite. Nous pensons pour notre part qu’il se joue là quelque chose de plus fragmenté et de plus instable politiquement.

Des figures de droite ont commencé à remarquer ce que la gauche a largement ignoré : ce ne sont pas seulement les politiques conservatrices qui rebutent les femmes de la Génération Z ; celles-ci sont désillusionnées par tout un cadre institutionnel qui a trop souvent trahi leurs espoirs et leurs intérêts. Plutôt que de balayer ce mécontentement d’un revers de main ou de supposer qu’il s’orientera naturellement vers des solutions progressistes, la droite a commencé à bâtir des projets qui vont exactement à la rencontre des jeunes femmes là où elles en sont.

Aujourd’hui, les passerelles vers la politique de droite n’attirent souvent pas les jeunes vers une disposition unique d’extrême droite. Au contraire, elles circulent à travers des écosystèmes vaguement connectés d’anxiété liée à la santé, de méfiance envers les institutions, de précarité du marché du travail et d’insatisfaction face au libéralisme. Les jeunes femmes peuvent évoluer dans ces espaces tout en conservant des opinions progressistes sur les questions économiques, même si elles interagissent avec des communautés et des influenceurs du bien-être marqués à droite.

Il en résulte une forme d’hybridité politique dans laquelle la culture du bien-être, en l’absence d’institutions de confiance, devient un lieu d’expérimentation pour redéfinir le sens, l’autorité et le soin. Il ne s’agit pas ici de la politique conservatrice en matière de genre, avec ses serments de virginité et son éducation prônant l’abstinence exclusive. Des influenceuses conservatrices comme Alex Clark et Brett Cooper ont compris que les sermons moralisateurs ne fonctionneraient pas auprès d’une génération capable de soutenir l’accès à l’avortement tout en considérant d’un œil sceptique la contraception hormonale. Au lieu de cela, elles développent une approche qui valide les expériences des jeunes femmes face aux défaillances institutionnelles — déni médical (medical gaslighting), exploitation par les entreprises, impossibilité de concilier vie professionnelle et vie privée — tout en orientant soigneusement cette frustration vers des solutions culturelles conservatrices plutôt que vers un changement structurel.

Cette stratégie est particulièrement visible dans la manière dont la droite s’est positionnée par rapport au système de santé. Les enquêtes montrent systématiquement que les jeunes adultes font beaucoup moins confiance aux médecins, aux hôpitaux et aux laboratoires pharmaceutiques que les générations plus âgées ; ils sont nettement plus enclins à ignorer les conseils médicaux et se tournent souvent vers leurs pairs, les réseaux sociaux ou les gourous du bien-être pour obtenir des conseils. Cette méfiance, ainsi que le coût prohibitif de l’assurance et des soins, aide à expliquer pourquoi la santé et le bien-être sont devenus un terrain si fertile pour la construction du sens politique chez les jeunes, même lorsque ces espaces sont associés à la droite.

Il est certes vrai que les médicaments, y compris les contraceptifs, sont souvent prescrits comme des traitements fourre-tout pour des problèmes de santé disparates, sans laisser de place à une éducation et à une autonomie suffisantes des patientes. Il existe une longue et complexe histoire des contraceptifs — parfois étroitement liée à l’histoire de l’eugénisme — que la médecine conventionnelle reconnaît rarement.

L’analyse de Clark est ici pertinente : les jeunes femmes ne s’identifient pas comme républicaines, mais elles ne trouvent pas non plus de réponses dans les solutions libérales qui partent du principe que la défense de l’accès à l’avortement suffit à répondre à leurs besoins. Lorsque les femmes expriment leurs inquiétudes quant à la prescription de contraceptifs pour des problèmes de santé disparates, soulignant les effets secondaires dont elles n’ont pas été averties, les progressistes réagissent souvent sur la défensive, craignant que toute critique de la contraception hormonale ne serve de prétexte pour restreindre les droits reproductifs.

Mais, pour de nombreuses jeunes femmes, il s’agit là de préoccupations distinctes. Elles soutiennent l’accès à l’avortement tout en se demandant pourquoi leur endométriose n’a pas été traitée pendant des années, ou pourquoi arrêter la pilule au profit d’une contraception non hormonale — si souvent promue par des influenceuses proches des conservateurs — qui leur a donné l’impression de reprendre possession de leur corps.

La droite s’est emparée de ce fossé, construisant tout un écosystème de signification autour des griefs des jeunes femmes à l’égard du système médical. Chez les femmes de la génération Y et de la génération Z, on observe un intérêt croissant pour la « santé hormonale » et la compréhension de la manière dont les déséquilibres hormonaux pourraient être liés à des maladies chroniques courantes telles que les troubles digestifs, le syndrome des ovaires polykystiques, l’endométriose, les problèmes thyroïdiens, les difficultés de gestion du poids et la mauvaise santé de la peau et des cheveux.

Contrairement à ce que pensent les progressistes plus âgés, les influenceuses conservatrices n’interviennent pas dans cet espace en condamnant moralement les échecs individuels ou en faisant appel au « fascisme corporel ». Ils proposent plutôt des critiques à l’encontre des géants pharmaceutiques et de l’industrie de la fertilité. Ils valident les expériences de frustration vis-à-vis de la médecine institutionnelle tout en offrant des solutions individualisées — suivre son cycle naturellement, rejeter les aliments transformés, remettre en question l’utilisation des médicaments — qui évitent tout appel à un changement structurel.

La capacité à identifier et à critiquer les crises du capitalisme américain depuis la droite se distingue par son attention portée aux échecs du libéralisme de marché. Dans des podcasts comme Culture Apothecary, affilié à Turning Point USA, Clark et ses invité·es sensibilisent les auditeur·trices à ce qu’ils présentent comme les véritables causes des crises sanitaires, mettant en cause les intérêts des entreprises dans la manipulation de la recherche scientifique, la dégradation des agences de régulation et la création d’incitations poussant les élu·es à renoncer à l’intérêt public.

Dans un épisode avec Calley Means, une ancienne lobbyiste de l’industrie alimentaire, désormais très en vue dans l’univers MAHA, Clark aborde la désinformation autour de la production alimentaire industrielle et du régime alimentaire américain. Elle ne blâme ni ne fustige les femmes qui ne parviennent pas à suivre un régime ou à faire de l’exercice ni ne se moque de celles qui ne répondent pas aux normes de beauté conventionnelles. Elle se positionne plutôt comme une rebelle qui dénonce la corruption au sein des systèmes alimentaires et de santé. Elle avertit ses auditeur·trices qu’ils sont les victimes d’un système qui a transformé leur santé en arme au service du profit.

Bien que cette analyse reprenne souvent des critiques contre le pouvoir des grandes entreprises (le corporate power), généralement associées à « la gauche » [au Parti démocrate, NdT], ces personnalités proposent rarement des solutions nécessitant des changements législatifs ou la reconstruction des institutions publiques. Les suggestions en faveur d’un mode de vie holistique et d’approches corporelles de la santé deviennent des outils culturellement pertinents qui normalisent des projets politiques conservateurs, ancrés dans l’approfondissement de la peur et de la méfiance envers le secteur public.

Cette logique d’abandon institutionnel s’étend au-delà de la santé et du bien-être, façonnant la manière dont les jeunes appréhendent le travail, la famille et les soins à une époque où les solutions publiques semblent absentes ou inaccessibles. Les contenus sur le mode de vie que les générations plus âgées pourraient rejeter comme archaïques ou patriarcaux sont devenus courants parmi la Génération Z, reflétant un désir sincère de récits autour de la formation de la famille, de la maternité et du couple.

Les images inspirantes, largement diffusées par Ballerina Farm et des influenceurs similaires — de jeunes mères et épouses dans de vastes propriétés familiales, préparant du pain au levain et élevant leurs enfants en dehors de l’économie formelle — ne sont pas toujours perçues par la Génération Z comme des pièges patriarcaux. Au contraire, elles sont présentées comme un « traitement de princesse » ou une « vie tranquille » bien méritée, une évasion valorisante face à un monde du travail exploiteur et implacable, ou simplement un avenir imaginaire où l’on peut passer du temps avec sa famille dans la joie.

Sans que beaucoup de socialistes ne s’en aperçoivent, la droite a développé une critique de ce qu’elle appelle le « girlboss feminism » [le féminisme des femmes de pouvoir, NdT], qui trouve naturellement un écho auprès des mères actives épuisées. Ici, les commentateurs conservateurs abordent avec attention les défis que les féministes appellent depuis longtemps la « double journée de travail » : la charge inégale des tâches ménagères, de la garde des enfants et du travail émotionnel que les femmes assument de manière disproportionnée après avoir terminé leur activité rémunérée à l’extérieur du foyer.

Pourtant, alors que les revendications radicales qui accompagnaient autrefois ces conditions, telles la rémunération du travail reproductif, ont largement disparu du discours libéral et de gauche, une ouverture politique s’est créée. Dans cet espace, la droite aborde les expériences de frustration et d’aliénation qui restent concrètement sans solution.C’était l’un des thèmes du Sommet sur le leadership des jeunes femmes, organisé par Turning Point USA. Les intervenantes n’avaient peut-être pas de solutions à proposer, mais beaucoup ont reconnu les pressions et les angoisses auxquelles sont confrontés leurs publics de femmes de la génération Z et de jeunes milléniales. Comme l’a dit Cooper à l’auditoire :

« Mon objectif ici n’est pas de dire que les femmes peuvent tout avoir… Je ne suis pas ici pour vous dire que vous devriez vous efforcer d’être une épouse et une mère, de trouver une carrière extraordinaire, de rester en bonne santé et de ne pas consommer d’huiles de graines, de vous engager en politique, et, et, et, et, et… Nous ne pouvons littéralement pas tout avoir en même temps, mais nous pouvons avoir beaucoup de choses. Nous pouvons avoir une vie incroyablement riche. »

Les propos de Cooper ont été accueillis par un tonnerre d’applaudissements, avec plus d’un « Dis-leur, Brett ! » Les commentaires sur la vidéo YouTube de son discours reflètent un soutien similaire. Comme l’a formulé un commentateur : « “Tout avoir”, en termes féministes, signifie déléguer la maternité à une femme plus pauvre qui, du coup, passe moins de temps avec ses propres enfants. »

C’est l’écosystème de construction de sens que la droite est en train de mettre en place. Et c’est un écosystème qui reconnaît des problèmes réels, offre une validation et des solutions immédiates (quoique superficielles), et procure un sentiment d’appartenance à une communauté aux jeunes femmes qui se sentent abandonnées par la politique traditionnelle. Il n’est pas nécessaire de se convertir à une idéologie conservatrice globale. Il suffit simplement d’être les seules dans la salle à prendre ces préoccupations au sérieux, alors que la gauche suppose trop souvent que la défense du droit à l’avortement constitue à elle seule un engagement significatif envers le travail reproductif, les soins de santé et l’autonomie corporelle.

Ces problèmes et ces désirs sont réels. La question politique urgente est de savoir qui s’adresse à elles et quelles solutions sont proposées.

Ces longues files d’attente pour les glaces à l’italienne de Ballerina Farm durant l’été de Mamdani illustrent bien cette dynamique. Il est tout à fait possible, et de plus en plus courant, de voter pour Mamdani, de suivre des influenceurs conservateurs comme Ballerina Farm et d’acheter des produits de mode de vie à connotation de droite. Lorsqu’aucun des deux partis n’est en mesure d’offrir des logements abordables ou des soins de santé, et lorsque la politique institutionnelle se déconnecte de la réalité matérielle, l’exigence de cohérence idéologique, ainsi que la norme définissant ce qu’est la cohérence idéologique, commencent à paraître arbitraires.

Reconnaître ce terrain remet en cause l’hypothèse selon laquelle l’orientation vers la gauche de la Génération Z serait simple ou autonome, et met en lumière à la fois les vulnérabilités et les opportunités auxquelles est confrontée la politique socialiste à une époque de méfiance institutionnelle généralisée. Ce qui unit ces attachements culturels et politiques apparemment contradictoires, c’est la recherche du plaisir, de la joie et de la communauté, des besoins qui se font de plus en plus pressants dans les États-Unis des années 2020.

La politique fragmentée de la Génération Z n’est pas un manque de clarté idéologique, mais une réponse rationnelle face à des institutions qui ont perdu leur légitimité. Si la gauche veut que l’enthousiasme des jeunes pour des figures comme Mamdani se transforme en un mouvement politique durable, elle ne peut pas compter uniquement sur des victoires électorales ou sur sa certitude morale. Elle doit apprendre à s’adresser à toute la texture de la vie des jeunes — matérielle, affective et corporelle — au risque de voir d’autres le faire avant elle.

*Article paru dans Jacobin, le 16 mars 2026 sous le titre « Why the Left Misreads Gen Z — and What the Right Sees Clearly ». Traduit de l’anglais par nos soins

Daniel Martinez HoSang est professeur associé en ethnicité, race et migration à l’Université de Yale. Il est l’auteur avec Joe Lowndes de Producers, Parasites, Patriots : Race and the New Right-Wing Politics of Precarity.

Elizabeth Torres-Griefer est analyste politique à la New York City Housing Authority.

Minali Aggarwal est doctorante en études afro-américaines et en sciences politiques à l’université de Yale.

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