Le 4 novembre 1966, l’Arno submergeait Florence. Des milliers de jeunes, venus de toute l’Italie et d’ailleurs, ont accouru pour venir en aide à la population sinistrée et arracher à la boue livres et œuvres d’art : ce furent les « anges de la boue ». Soixante ans plus tard, l’historien Diego Giachetti revient avec Stéfanie Prezioso sur cette mobilisation qui annonçait la génération de 1968 et de l’automne chaud. Il interroge aussi le lien entre capitalisme et catastrophes dites « naturelles », et ce que ce souvenir dit aux jeunes qui, aujourd’hui, redescendent dans la rue. Marx21
Stefanie Prezioso : Le 4 novembre 1966, l’Arno inonde Florence, et des milliers de jeunes, Italiens et étrangers, accourent pour sauver des livres, des œuvres d’art et des archives : ce sont les « anges de la boue ». Que révèle cette mobilisation spontanée sur une génération que l’on disait jusqu’alors apathique et désengagée ?
Diego Giachetti : À la suite de l’inondation qui a frappé la Toscane le 4 novembre 1966, 46 000 personnes ont été évacuées ou se sont retrouvées sans abri. On en comptait 13 000 à Florence et dans ses environs. On dénombra 17 morts en ville, 35 dans la province et 47 dans la région. Au total, si l’on tient également compte des inondations dévastatrices qui ont frappé, à la même période, le nord-est et le reste du centre de l’Italie, le nombre de personnes déplacées et sans abri à l’échelle nationale a dépassé les 88 000.

Événement exceptionnel, inondation provoquée par un pic de précipitations supérieur à la moyenne saisonnière : c’est ainsi que l’événement fut qualifié, comme on l’avait fait quinze ans plus tôt lorsque le Pô avait rompu ses digues dans le Polesine, dans le sud de la Vénétie, le 14 novembre 1951, faisant 101 morts, sept disparus et plus de 180 000 personnes déplacées.
L’explication donnée de la catastrophe du Vajont fut en partie différente. Celle-ci tire son nom de la commune du Frioul-Vénétie Julienne, dans la province de Pordenone, où avait été construit un immense barrage. Le 9 octobre 1963, un glissement de terrain s’est détaché de la montagne et s’est effondré dans le lac de retenue, provoquant une vague qui a submergé le barrage et détruit le village de Longarone, dans la province de Belluno, faisant 1 917 victimes. Dans ce cas, on a parlé de catastrophe environnementale et civile : non pas un événement imprévisible ou exceptionnel, mais une tragédie évitable.
Dans le cas de Florence, la catastrophe a surtout été présentée comme une tragédie pour le patrimoine artistique, des livres de la Bibliothèque nationale au Crucifix de Cimabue, alors que ce sont également les quartiers populaires, les ateliers d’artisans, les petits commerçants et les ouvriers de Florence et de sa province qui en ont payé le prix le plus lourd. Ainsi, dans les Archives des « Angeli del Fango » (https://www.sba.unifi.it/p1658.html), est clairement exprimée l’intention de recenser les jeunes qui « sont arrivés à Florence de toutes les régions de la Toscane, d’Italie, d’Europe et du monde entier pour redonner vie et art au berceau de la Renaissance ». C’est cet aspect qui donna de la visibilité à l’événement et suscita la solidarité, en Italie comme à l’étranger. Chez les jeunes, elle se traduisit par la volonté de participer directement aux secours, poussés par des sentiments de solidarité et par le désir d’être des acteurs et non des spectateurs de l’événement.
SP : Au cours de ces mêmes années, Florence a connu des expériences telles que celle de la communauté de l’Isolotto et a été marquée par l’héritage de don Milani. Quel rôle ce contexte florentin, au croisement du catholicisme contestataire et de la gauche, a-t-il joué dans la transformation de la solidarité de l’urgence en engagement politique ?
DG : Des cultures fondées sur la solidarité, l’entraide et la charité imprégnaient le monde du christianisme institutionnel et de la dissidence catholique, qui trouvait son expression dans les deux cas que tu cites. Elles se mêlaient, surtout dans les milieux de la jeunesse, au besoin tout aussi fort, venu de la gauche, de prendre part à une solidarité active et participative. Ce qui émergeait alors, c’était la volonté d’être soi-même acteur de la solidarité, c’est-à-dire d’en être partie prenante, non seulement comme principe, mais en y participant par des actions directes et concrètes. Ainsi commençait aussi à se dessiner une nouvelle signification de l’engagement politique au sens large : non plus seulement la carte, le parti, les activités récréatives ou paroissiales, mais la prise de parole, la volonté d’être des sujets actifs qui se représentent eux-mêmes, et non des sujets représentés. C’était, au fond, l’esprit qui poussa spontanément de nombreux jeunes à venir en personne porter secours à la ville inondée.
Cet élan fut aussitôt résumé par l’expression « anges de la boue », qui désignait les jeunes venus à Florence arracher à la boue les œuvres d’art, les tableaux, les statues et les livres qui, sans eux, auraient été perdus. Cette expression a été utilisée dès le 10 novembre 1966 dans un article du Corriere della Sera, puis reprise à l’occasion d’autres inondations catastrophiques pour désigner l’aide apportée bénévolement, surtout par des jeunes, aux populations. Selon des estimations difficilement vérifiables, 12 000 jeunes se sont rendus à Florence, de manière spontanée ou organisée, dans les jours et les mois qui ont suivi l’inondation. Certains y sont restés peu de temps, parfois une seule journée, quitte à y revenir dans les semaines suivantes.

Une bonne partie d’entre eux appartenaient aux organisations scoutes ; d’autres étaient étudiants à l’université, lycéens ou jeunes travailleurs. Ils venaient avant tout de Florence même et des villes voisines, d’Émilie-Romagne en particulier, ainsi que d’autres régions. Quant aux étrangers, une partie d’entre eux étaient des jeunes qui étudiaient à Florence ou à Rome et qui se mobilisèrent aussitôt. D’autres venaient de Grande-Bretagne, de France ou d’Allemagne. Ils furent logés dans des trains mis à disposition par les Chemins de fer, dans des auberges de jeunesse et dans des structures d’accueil provisoires organisées par diverses institutions, notamment religieuses.
Les institutions de l’État organisèrent elles aussi l’accueil et prirent en charge les repas, le matériel, les tours de travail et l’hébergement. De nombreuses familles florentines les accueillirent, surtout les volontaires de la « première vague ». Celle-ci s’acheva la nuit du Nouvel An par une retraite aux flambeaux qui partit de la basilique San Miniato pour rejoindre la piazza Santa Croce. Les volontaires arrivés à Florence à partir de janvier 1967, la « seconde vague », rejoignirent les premiers « anges » pour poursuivre le travail de secours. Ils purent compter sur un accueil mieux structuré, assuré par les organisations de secours nationales et internationales qui s’étaient constituées entre-temps et intervenaient surtout dans le domaine du patrimoine culturel.
Les jeunes bénévoles se sont attelés à débarrasser de la boue et du mazout les bâtiments touchés, les habitations, les caves et les commerces, afin de récupérer et de mettre à l’abri des objets personnels et, surtout, les biens culturels conservés dans les églises, les bibliothèques, les archives et les musées endommagés. Ils ont extrait de la boue des œuvres qui ont ensuite été restaurées.
Le rôle des médias nationaux et internationaux a été déterminant pour inciter les jeunes à affluer à Florence : ils en ont diffusé et amplifié l’image, saisissant sans le dire un mouvement déjà à l’œuvre dans la nouvelle génération, portée à se déplacer et à voyager à travers le monde. Ce phénomène existait chez les jeunes avant l’inondation, comme en témoignait la multiplication des auberges de jeunesse. Ces jeunes, garçons et filles, bottes aux pieds, pelles à la main, au milieu de la boue et de l’eau, ont placé la question de la jeunesse au centre de l’attention. Au cœur de cette tragédie, Florence est devenue le lieu de rencontre d’une génération en pleine effervescence, animée par une solidarité nationale et internationale.

SP : Dans la boue, des milliers de jeunes, pour la plupart des étudiants, s’organisent spontanément pour déblayer, secourir et distribuer de l’aide, souvent en marge des structures institutionnelles. Peut-on établir un lien entre cette expérience collective et les mouvements de 1968-1969 ? En d’autres termes, le bénévolat de 1966 a-t-il représenté une première rupture avec l’ordre démocrate-chrétien et un apprentissage pratique de l’auto-organisation et de la critique de l’État, que l’on retrouvera dans les assemblées de 1968 ?
DG : Dans la reconstruction historique et sociale des événements, ce qui précède n’est pas forcément lié directement à ce qui suit. Le lien entre les jeunes de Florence et les mouvements contestataires ultérieurs a souvent été mis en évidence dans les livres et les médias. On peut citer, parmi tant d’autres exemples, le film La meglio gioventù de Marco Tullio Giordana, qui souligne la différence entre l’esprit « reconstructeur » des « Angeli del fango » et celui, contestataire et « démolisseur », des protagonistes des mouvements étudiants, notamment lors du passage du mouvement à des groupes politiques extraparlementaires. Pour cette dernière période aussi, certaines reconstitutions ont cherché à distinguer le « bon » mouvement, celui des étudiants, qui n’a duré que quelques mois en 1968, des « mauvaises » organisations politiques.
Le cas florentin des « anges de la boue » a représenté pour la presse et la télévision l’occasion de donner une image positive de la nouvelle génération, sans valoriser pour autant certains éléments, d’ailleurs encore indéfinis, de rupture avec l’appareil politique gouvernemental, et encore moins l’auto-organisation comprise comme une critique de l’ordre institutionnel, partis compris. Au contraire, ce terme visait à briser la peur et l’anxiété collective, cette panique morale amplifiée par les médias et alimentée par des stéréotypes, que les « gens comme il faut » éprouvaient face aux comportements des jeunes. Dans les journaux et les magazines des années soixante, le terme « jeunes » était associé à celui de « chevelus », de « contestataires », d’« étudiants », d’« extrémistes » ou de « prochinois ».

En novembre 1966, lors de l’inondation causée par l’Arno, si la presse nationale et les médias télévisuels avaient accueilli avec tendresse et compréhension les jeunes venus de différentes régions d’Italie et d’autres pays pour sauver le patrimoine artistique et les livres des débris, l’opinion publique s’est rapidement retournée après les manifestations contre la guerre du Vietnam. L’inquiétude qui s’était emparée des médias lorsqu’ils avaient dû traiter des phénomènes de mode et de mœurs liés à la musique beat refit surface, avec plus de force encore, à l’égard des jeunes qui redécouvraient la passion de la politique. Cette passion était jugée négativement, car elle s’exprimait sous la forme de l’extrémisme, de velléités révolutionnaires et d’un groupuscularisme stérile.
SP : L’inondation, en mettant à nu les retards et l’impréparation des institutions face à la catastrophe, a-t-elle joué un rôle dans cette rencontre ?
DG : Cette fois encore, comme hélas toujours, l’inondation a mis en évidence les retards et le manque de préparation des institutions face à la catastrophe. Les dénonciations et les récriminations de l’opposition n’ont pas manqué contre le gouvernement et contre une politique depuis toujours incapable de prévenir les catastrophes. Or, la prévention aurait exigé une conscience claire du lien entre le mode de croissance du système de production capitaliste et la valorisation du travail et du territoire.
Dans la nouvelle génération grandissait la conscience que toutes les institutions, y compris celles de la gauche traditionnelle, étaient inadaptées. La manifestation qui eut lieu le 23 avril 1967 à Florence, organisée à l’occasion de la Journée mondiale du Vietnam, en fut un exemple. Sur la place, deux composantes de la jeunesse étaient bien visibles : la composante politique, en pleine phase de séparation entre l’ancienne et la nouvelle gauche — qualifiée peu après de « groupuscules » et d’« extraparlementaire » —, et la composante générationnelle, représentée par la présence massive de jeunes aux cheveux longs, de « beatniks », sans parti et dépourvus d’appartenances idéologiques et politiques préétablies. Les événements de cette journée ont démontré que la rencontre entre les deux processus de la radicalisation des jeunes — la remise en question idéologique et politique et l’expérience de l’anticonformisme — pouvait mobiliser de larges pans de la jeunesse.

Les « anges de la boue », et bien d’autres épisodes, petits ou grands, dont les jeunes furent les protagonistes, renvoient à la question plus générale du conflit des générations. Celui-ci constitue, à mon avis, le fondement des développements ultérieurs, plus spectaculaires, comme le 68 étudiant et le 69 ouvrier. C’était la génération du baby-boom, composée de ces jeunes et très jeunes gens qui entrèrent en scène dans les années 1960, avant de prendre part aux mouvements de 68, au cycle des luttes ouvrières et au nouveau féminisme.
Cette génération aborda les années 1968-1969 déjà unifiée par des comportements collectifs, des expériences, des visions du monde et des modes de vie. Ceux-ci créaient un lien fort entre des personnes exposées à une même souffrance face à leur propre condition, et à une même impatience face au monde établi de la société des adultes.
La forme privilégiée d’organisation du conflit a été celle des mouvements sociaux, des structures plus stables que les comportements collectifs et capables d’organiser la mobilisation. Ces mouvements sociaux ne se réduisaient pas à des mouvements de classe ; ils exprimaient des conflits qui n’étaient pas nécessairement enracinés dans les rapports de production dictés par le capital. Les acteurs du conflit — qui n’étaient pas seulement les travailleurs, mais aussi les jeunes, les femmes, les étudiants — dénonçaient les inégalités sociales, revendiquaient les droits civiques et les libertés démocratiques ; ils soutenaient les luttes de libération des pays d’Afrique et d’Asie, celles que portait le nouveau féminisme et celles qui étaient menées sur une base religieuse, comme la dissidence catholique.
SP : Dans quelle mesure la méfiance envers l’État et ses hiérarchies qui en a découlé a-t-elle alimenté d’abord la contestation étudiante, puis les luttes ouvrières ?
DG : En général, les mouvements sociaux sont le signe d’un affaiblissement du lien avec les institutions traditionnelles, lorsque les partis et les groupes de pression n’offrent plus de formes de représentation suffisantes, préparant ainsi le terrain pour la formation d’une avant-garde jeune, nouvelle tant par ses contenus idéologiques que par ses formes pratiques. L’originalité de cette mobilisation résidait dans la participation active d’étudiants, de femmes et de travailleurs et travailleuses, mobilisés non pas autour de thèmes « suggérés » par des groupes politiques extérieurs, mais autour de thèmes nés au creuset même de la protestation. Pour les jeunes étudiantes de la fin des années 1960, le mouvement a représenté une occasion inédite d’émancipation, de prise de parole et de socialisation : elles ont commencé à mettre à l’ordre du jour les revendications de genre, c’est-à-dire la volonté de lutter pour l’émancipation des femmes dans une société machiste et patriarcale. En participant au mouvement, elles ont appris à « se penser elles-mêmes », à se représenter elles-mêmes.

À la fin des années 1960, les travailleur·euses de l’industrie et d’autres secteurs productifs ont repris le devant de la scène publique avec une série de mouvements de contestation novateurs tant par leur contenu que par leurs modalités d’organisation. En 1968, alors que la révolte étudiante battait son plein, on percevait déjà dans les usines italiennes un profond malaise chez les jeunes ouvrier·ères. Ce malaise concernait l’organisation et la nature du travail, la vie à l’usine et en dehors, ainsi que les méthodes de lutte et de représentation des salarié·es.
SP : La spécificité du cas italien ne réside-t-elle pas dans la durée du cycle de luttes et dans la rencontre entre le mouvement étudiant et la classe ouvrière, qui a culminé lors de l’« automne chaud » de 1969 ?
DG : Le renouvellement générationnel de la classe ouvrière et des autres couches sociales, dans un contexte de révolte des jeunes, explique une série de comportements typiques de la lutte des salarié·es à cette époque, à commencer par la volonté de s’autoreprésenter, en contournant les institutions syndicales. Des organes consultatifs virent le jour, composés de délégués élus par des groupes homogènes de travailleurs, syndiqués ou non, ainsi que des assemblées autonomes et des collectifs ouvriers fondés sur la participation directe, sans délégation. Le conseil d’usine reprenait la théorie et la pratique du contrôle ouvrier, compris comme la défense du pouvoir acquis à l’usine et comme un instrument embryonnaire de contrôle sur l’usine elle-même.
La plupart des jeunes adhérant aux mouvements sociaux et aux groupes de la nouvelle gauche, dont beaucoup étaient d’inspiration marxiste, ne s’étaient pas ralliés à eux pour avoir lu Marx, Lénine, Trotsky, Staline, Mao Tsé-Toung ou les auteurs de l’École de Francfort, mais parce qu’ils avaient été poussés par des besoins d’indépendance et d’émancipation, ressentis pour la plupart de manière vague, à la suite de situations conflictuelles et de contradictions survenues au sein de la famille, à l’école, à l’université ou sur leur lieu de travail.
Cette réalité existentielle explique que des choix idéologiquement et politiquement divergents — caractéristiques de l’archipel hétéroclite que formait la nouvelle gauche — aient pu renvoyer à un contexte générationnel commun. En effet, si on les considère dans l’ensemble de leurs modes de vie et de leurs comportements sociaux et existentiels, ces jeunes militants se ressemblaient, et la plupart firent des choix semblables lorsque cette expérience entra en crise, vers le milieu des années 1970.

Dans cette perspective, les groupes d’extrême gauche n’étaient pas un accident de l’histoire, mais le fruit d’une puissante poussée issue du mouvement ; ils représentaient la tentative de passer de la phase de la révolte à celle de la révolution, entendue comme une action consciente visant à transformer les institutions politiques, sociales et économiques. Les références n’étaient pas les parlements, les institutions et les lieux de la démocratie formelle, mais les mouvements nés à la base de la société, vivants, spontanés, créatifs et auto-organisés.
Il en découlait une critique des « moyens » partisans et de leur politique fondée sur la délégation et la représentation au sein des institutions étatiques. Le mouvement, en revanche, proposait de faire de la politique à la première personne, par un engagement direct, continu et participatif. Dans ce contexte, à travers des expériences communes, la jeune génération a découvert la politique, sans passer par les sections de parti, et a développé des traits de personnalité caractéristiques : c’est ainsi que se sont forgés son « caractère », la « manière d’être », d’« agir », de travailler, d’analyser, de juger et d’entrer en relation avec les autres.
SP : Les inondations ont révélé la négligence d’un État qui, en plein « miracle économique », avait sacrifié l’entretien du territoire au profit de la spéculation et de la croissance. Comment interpréter aujourd’hui le lien entre développement capitaliste, destruction environnementale et catastrophes dites « naturelles », depuis l’Arno de 1966 jusqu’aux inondations qui ont frappé ces dernières années l’Émilie-Romagne et la Toscane ?
DG : À l’époque, on a forgé l’expression de « pays friable », utilisée dans le langage journalistique et politique comme dans les essais pour désigner l’extrême fragilité structurelle, hydrogéologique ou socio-économique de l’Italie. Un territoire constamment exposé aux glissements de terrain, aux inondations, aux affaissements de sol et aux tremblements de terre, géographiquement vulnérable, où l’absence de prévention, les constructions illégales ou le changement climatique étaient à l’origine de catastrophes naturelles dévastatrices.
Rares et isolées furent les analyses qui, partant du tragique événement de Florence, interprétèrent ce qui s’était passé non comme une simple fatalité naturelle, mais comme une manifestation des contradictions et de la nature destructrice du capitalisme moderne. L’inondation ne pouvait se réduire à une catastrophe naturelle due à la fragilité hydrogéologique du territoire : elle résultait aussi de la soumission de ce territoire aux logiques du profit privé, de la spéculation immobilière et du désinvestissement public dans l’entretien des infrastructures. La réponse de l’État était insuffisante et incapable de prévenir les catastrophes, car elle se limitait à des lois et à des décrets spéciaux, qui servaient souvent à financer la reconstruction capitaliste plutôt qu’à protéger les vies humaines et le patrimoine historique.

Les inondations qui ont frappé l’Émilie-Romagne et la Toscane en 2023 et en 2024, faisant environ 24 000 déplacés et 26 morts, ont elles aussi été expliquées par des facteurs objectifs qui renvoient à la notion de « pays friable » évoquée plus haut : la conformation géologique et la fragilité du territoire. Ces facteurs se sont combinés à des événements météorologiques extrêmes. Ceux-ci sont toutefois liés, et c’est là une différence notable avec le passé, à des changements climatiques qui provoquent des cyclones capables de déverser des centaines de millimètres de pluie en quelques heures ou quelques jours. Ces « bombes d’eau » profitent de la saturation des sols pour accroître leur effet dévastateur.
L’accent a été mis sur la configuration urbaine au pied de l’Apennin, avec des agglomérations et des zones agricoles situées au débouché de nombreux torrents et rivières, ainsi que sur les difficultés d’écoulement des eaux de montagne qui peinent à trouver un exutoire vers la mer en raison du relief plat et du reflux des eaux dans les canaux. L’urbanisation et l’artificialisation des sols ont été mises en cause : bétonnage, expansion immobilière, mauvaise gestion et entretien du territoire, désormais inadaptés à la nouvelle réalité climatique. L’expression « événement exceptionnel » est moins employée, notamment parce que ce type d’événement s’est répété et se répète trop souvent ; il faudrait plutôt parler d’une régularité exceptionnelle, signe d’un changement profond du climat et de l’environnement dans lequel l’exception devient la norme.
SP : Qu’est-ce qui a changé, entre 1966 et aujourd’hui, dans la manière dont la société perçoit ces catastrophes ?
DG : Les différences entre hier et aujourd’hui sont évidentes. Contrairement aux années 1960, il existe aujourd’hui une prise de conscience forte et généralisée de la crise écologique et climatique. Cette sensibilité a donné naissance à des mouvements sociaux qui militent en faveur de l’adoption de mesures urgentes, dans le but d’endiguer et d’arrêter les catastrophes causées par la pollution et l’exploitation de la terre au nom du profit.
Actuellement, la protection de l’environnement revêt une importance capitale, mais elle entre souvent en conflit avec les besoins de la production industrielle et de l’emploi. C’est précisément pour surmonter cette contradiction qu’est née l’idée de transition écologique, notamment sous la pression des mouvements écologistes : il s’agit de redéfinir le travail pour en faire une activité qui ne nuise pas à la collectivité, mais qui la serve.

Une transition écologique juste doit donc préserver les emplois et, dans le même temps, protéger la santé de toutes et de tous, ainsi que celle des générations futures. L’objectif est d’allier la sauvegarde de l’emploi à la défense du territoire, car la santé de l’environnement est un besoin fondamental des travailleurs eux-mêmes. Cependant, les institutions peinent à adapter les systèmes sociaux et écologiques au changement climatique, mettant souvent en œuvre des mesures incohérentes. Par exemple, les plans de protection des espaces verts vont de pair avec des décisions contraires, telles que la déforestation, la réduction de la végétation urbaine et l’urbanisation excessive. À l’heure actuelle, les communautés locales ne disposent pas du pouvoir nécessaire pour gérer la complexité de la crise climatique. Il devient donc indispensable de créer de nouvelles formes d’organisation et de participation permettant aux différents acteurs du territoire de s’unir et de collaborer.
SP : La figure de l’« ange de la boue » est régulièrement remise au goût du jour par les médias, y compris après les récentes inondations en Émilie-Romagne et en Toscane, comme modèle d’une jeunesse « bonne », généreuse et apolitique. Ce souvenir peut-il nourrir la mobilisation des jeunes d’aujourd’hui, ou risque-t-il de se réduire à une image réconfortante et non conflictuelle ?
DG : Cette expression a été réutilisée lors d’autres catastrophes, généralement des inondations, pour désigner l’aide apportée bénévolement, surtout par des jeunes, aux populations sinistrées. Dans ces cas également, l’accent est mis sur ces comportements louables de la part des jeunes, par opposition à ceux qui, selon les époques et les moments, sont jugés détestables. Des aspects organisationnels et des caractéristiques structurelles font de ce bénévolat un phénomène proche de celui du passé, mais différent dans ses modalités de mise en œuvre.
Au cours des catastrophes des décennies suivantes et, en particulier, après la création de la Protection civile en Italie, les interventions de secours ont été organisées par des organismes de l’État et des régions. Les interventions de bénévoles non organisés ou non formés, lorsqu’elles s’avéraient nécessaires, ont généralement été intégrées dans le cadre de la gestion de la Protection civile elle-même. Il s’agit d’encadrer les bons sentiments bénévoles des jeunes au sein d’organisations préexistantes, capables de les accueillir. Cependant, aujourd’hui, cette récupération institutionnelle apolitique et bien-pensante n’est pas en mesure de l’emporter sur les motivations qui animent d’autres mouvements de protestation de masse menés par la jeunesse, comme ceux en faveur de la Palestine ou du climat. Dans ces cas-là, par rapport à la situation d’il y a soixante ans, on observe une conscience des problèmes plus vive et plus aboutie, qui ne se laisse pas facilement plier aux récits officiels, même si ceux-ci ne manquent pas et sont toujours prêts à servir.
SP : Une nouvelle génération retourne dans la rue en Italie, des mobilisations pour la Palestine aux mouvements pour le climat. Qu’est-ce qui la distingue des mouvements du passé ?
DG : Ces derniers temps, une nouvelle génération a commencé à manifester dans différentes villes italiennes, en utilisant des méthodes de communication et des formes de protestation nouvelles par rapport aux mobilisations traditionnelles. Ce mouvement se perçoit comme faisant partie d’un réseau international de jeunes qui luttent contre la pauvreté, les inégalités, les conflits et l’urgence climatique. Ces problèmes sont vécus comme une menace qui anéantit la perspective d’un avenir digne, en raison du lien entre les crises mondiales et les dérives autoritaires. Il s’agit d’une nouvelle forme d’engagement politique et d’expression qui rejette les symboles, les rituels et les langages de la gauche historique et des luttes ouvrières traditionnelles.

Souvent, ces groupes d’étudiants sont comparés aux mouvements de 1968, de 1977 ou de 2001. Bien que cette comparaison soit un exercice de réflexion utile, elle risque de trop se tourner vers le passé, comme si les anciennes générations cherchaient, par nostalgie et pour se consoler, à le faire revivre dans le présent. Il est au contraire important de reconnaître les différences avec le passé, car le contexte actuel a complètement changé. Par exemple, l’analogie avec 1968 en tant que phénomène mondial ne tient que si l’on souligne qu’aujourd’hui, nous ne vivons pas une époque de croissance économique et de progrès, mais une période de crise et de dérive vers une guerre mondiale.
Aujourd’hui, l’une des grandes références internationales est la cause palestinienne et le massacre de Gaza, qui servent de catalyseur aux manifestations. Cependant, contrairement aux luttes de libération historiques (comme au Vietnam, en Algérie, à Cuba ou lors de la Révolution culturelle chinoise), la situation en Palestine est une défaite atroce. Malgré cela, elle suscite une vive indignation contre les politiques coloniales, racistes et d’extermination. Les jeunes d’aujourd’hui démontrent leur capacité à relier la question de la guerre internationale à celle de l’environnement et aux problèmes sociaux internes, tels que le coût de la vie, la précarité de l’emploi, la corruption et la crise des démocraties parlementaires.
Le mouvement contre le changement climatique, né entre 2018 et 2019, avait initialement mobilisé un très grand nombre de jeunes avec des revendications novatrices, mais il s’adressait encore principalement aux institutions, en exerçant une pression pour qu’elles prennent les mesures nécessaires afin d’amorcer la phase de transition écologique. Par la suite, l’arrivée de la pandémie, le déclenchement de guerres à travers le monde et les violences à Gaza ont transformé la culture des mouvements. Les jeunes ont pris conscience que les institutions démocratiques et le droit international — auxquels ils faisaient autrefois confiance — avaient échoué, restant impuissants face aux massacres. L’État et les grandes puissances économiques ont choisi de défendre leurs profits, y compris ceux des entreprises énergétiques.
Cet échec a radicalement modifié la relation entre les manifestants et le pouvoir : on sait désormais que la justice environnementale n’est pas réalisable au sein du système capitaliste et du modèle politique actuel. Par conséquent, contrairement à 2018-2019 — lorsque les entreprises et les multinationales du secteur de l’énergie avaient réussi à redorer leur image en s’appropriant les slogans écologistes —, les mouvements actuels ne sont pas facilement assimilables par le système, car ils exigent un changement radical de la société.
L’un des éléments marquants est le très jeune âge des participants. Le mouvement se développe sans direction structurée, fonctionnant comme un réseau de communautés de jeunes qui utilise Internet pour organiser les événements. L’absence d’organes de coordination formels entrave toutefois l’interaction avec les acteurs institutionnels et politiques, rendant complexe l’identification d’un interlocuteur clair avec lequel entamer un dialogue. Ces mouvements ne renoncent pas à s’inspirer des idéologies du XXe siècle. Ils le font toutefois avec prudence et difficulté, sans intention de copier le passé ni d’utiliser ses anciens slogans, mais dans le but précis de récupérer et d’adapter uniquement les outils concrets pouvant servir leur combat actuel, ce qui rend difficile la relation avec les traditions partisanes et organisationnelles de gauche, là où elles existent encore.
*Diego Giachetti vit à Turin. Dans son travail d’historien, il s’est intéressé en particulier aux mouvements de jeunesse et de contestation des années 1960 et 1970, ainsi qu’aux dissidences politiques de la gauche italienne. Il a accordé une attention particulière au 68 italien et international et aux luttes ouvrières des années 1970, en croisant l’approche historique et sociologique, et en associant au conflit de classe les conflits générationnels et de genre. Il a récemment publié : Il sapere della libertà. Vita e opere di Charles Wright Mills (2021) ; Odio i lunedì. Con Vasco Rossi negli anni Ottanta (2024) et Marxismo e sociologia in Italia. Prove di dialogo negli anni Cinquanta e Sessanta (2025).


