Anwar Shaikh est décédé d’un cancer, le 7 octobre dernier, à l’âge de 79 ans. Il était l’un des économistes radicaux les plus réputés, membres fondateurs de l’Union pour l’Économie Politique Radicale (URPE) et, en tant que professeur émérite d’économie à la New School for Social Research à New York, il a consacré sa vie à la recherche en économie politique classique et marxiste, couvrant des domaines tels que le commerce international, la croissance économique et les crises, la politique macroéconomique américaine, l’État-providence, l’inflation et les comptes nationaux.
Parmi ses contributions les plus significatives, on relèvera Capitalism : Competition, Conflict, Crises (2016), ainsi que Measuring the Wealth of Nations : The Political Economy of National Accounts (1994), coécrit avec E. Ahmet Tonak. Il a aussi dirigé l’ouvrage Globalization and the Myths of Free Trade: History, Theory, and Empirical Evidence (2007).

Nous publions ci-dessous le texte d’un entretien datant de 2021, où Anwar Shaykh répond aux questions du philosophe chilien Pablo Pulgar Moya, suivi de l’hommage rendu par Shaykh à l’un de ses aînés, le militant et économiste marxiste Ernest Mandel, décédé en 1995. Les deux hommes se vouaient en effet une grande admiration.
Entretien avec Anwar Shaikh
Nous reproduisons l’entretien qu’avait accordé Anwar Shaikh à Pablo Pulgar Moya, paru le 8 mai 2021 sur le site Historical Materialism. Il y est question de sa biographie intellectuelle, de son œuvre théorique et de son dernier livre : Capitalism, Competition, Conflict, and Crises, paru en 2016.
PPM : Pour commencer, il me semble utile de revenir sur votre parcours intellectuel. Pourriez-vous nous parler brièvement de votre travail théorique et de ces dernières années, notamment à la lumière de votre remarquable ouvrage Capitalism : Competition, Conflict, Crises, qui paraîtra bientôt en espagnol ?
AS : Je suis né au Pakistan ; mon intérêt pour le développement était donc, pour ainsi dire, naturel. Ma famille voyageait et j’ai vécu dans différents pays, notamment en Malaisie, au Canada, au Koweït et, pendant quelque temps, au Nigeria. Les différences considérables entre les niveaux de développement de ces pays sont très évidentes. J’ai commencé par étudier pour devenir ingénieur, mais, après l’obtention de mon diplôme, je me suis finalement tourné vers l’économie. Les questions qui me motivaient étaient les suivantes : comment favoriser le développement et comment expliquer ces différences ? Je pensais que l’économie était la voie à suivre. Mais, lorsque je suis arrivé à l’université Columbia pour y poursuivre mes études, j’ai découvert que les spécialistes du développement étaient censés reprendre la théorie standard et l’utiliser pour expliquer le développement. Or, cette théorie n’avait aucun sens à mes yeux. La maximisation de l’utilité, l’optimisation, les anticipations rationnelles, la concurrence parfaite ne me semblaient ni expliquer ni même représenter le monde.
J’ai donc commencé à rechercher d’autres fondements. Cela m’a conduit à lire Joan Robinson, puis Luigi Pasinetti, deux économistes de Cambridge, avant de revenir à Marx, Smith et Ricardo. À mesure que j’avançais, j’ai commencé à voir que cette autre tradition ouvrait une voie : elle partait d’un point de départ entièrement différent, à savoir le comportement réel des gens. À partir de là, on pouvait déduire tous les outils fondamentaux de la microéconomie, puis étudier le comportement des économies et élaborer une analyse macroéconomique. Mais il fallait articuler l’ensemble et assurer sa cohérence d’un niveau à l’autre. Il fallait aussi que cette analyse concorde avec les données empiriques et les observations sur le capitalisme. Cela m’a pris beaucoup de temps, vraiment beaucoup de temps, parce que je devais combler des lacunes.

Si vous lisez Marx, vous ne trouvez rien sur le commerce. Si vous lisez Ricardo, vous ne trouvez rien sur la lutte des classes ; on ne peut donc pas simplement les additionner. Chez Sraffa, il n’y a rien sur la monnaie. Je devais élaborer un cadre cohérent sur le plan interne, capable de répondre aux questions empiriques concernant le monde contemporain. Cela a demandé de nombreuses années de recherche, et près de vingt ans rien que pour produire le livre. J’ai commencé à l’écrire en 1997 et il est paru en 2016.
PPM : Lors de votre conférence de lundi, vous avez dit qu’on ne construit pas une nouvelle théorie simplement en détruisant l’ancienne, et qu’on ne peut pas détruire l’ancienne uniquement en montrant ses erreurs. Il faut toujours partir d’un autre fondement. Considérez-vous votre livre comme un nouveau paradigme économique, une nouvelle manière de systématiser ce qu’est le capitalisme ? Quels ont été les apports les plus importants pour construire votre propre modèle ?
AS : Commençons par la question du paradigme : s’agit-il d’un nouveau paradigme ? Je le pense, mais ce n’est pas le mien. C’est celui qui, selon moi, était implicite, et peut-être enfoui, chez Smith, Ricardo, Marx et Keynes. Ils ont étudié différents aspects de l’économie. Smith considérait le marché comme une sorte de mécanisme d’équilibrage ; Ricardo a élaboré la théorie des prix relatifs ; puis Marx a développé la théorie de la lutte des classes, du surproduit et de la plus-value comme fondement du profit, entre autres. Keynes a introduit la demande effective et la macroéconomie. Mais réunir ces éléments de manière cohérente constitue, à mon avis, un nouveau paradigme.
Lorsque j’étais plus jeune, j’ai été influencé par l’idée de Kuhn selon laquelle de nouveaux paradigmes naissent de l’accumulation des insuffisances de l’ancien. Mais, bien entendu, cela ne signifie pas que ces insuffisances vont s’assembler d’elles-mêmes pour former un nouveau paradigme. Elles indiquent qu’il en faut un nouveau. Ce qui en émerge est motivé par ces insuffisances, mais n’est pas déterminé par elles. Ainsi, les avancées d’Einstein dans la science du monde physique ont certainement été motivées par les problèmes croissants du cadre newtonien. Mais cela ne veut pas dire que la théorie de la relativité a été produite en retouchant simplement la mécanique newtonienne à la marge. Einstein l’a transformée fondamentalement.

PPM : Dans votre livre Capitalism, vous soulignez que la recherche du profit est le moteur du capitalisme et de ses avancées, mais qu’elle prépare et provoque aussi ses pires crises. Pourriez-vous évoquer certaines des implications politiques des théories que vous présentez dans votre ouvrage ?
AS : Oui. L’un des aspects fondamentaux de mon livre est que nous devons comprendre comment les gens et les entreprises se comportent réellement. Il suffit de se regarder dans un miroir pour voir comment les gens se comportent, n’est-ce pas ? On sait donc qu’ils n’agissent pas comme le raconte la théorie néoclassique. Mais il reste alors à expliquer comment déduire les lois de la demande observées à partir des comportements réels des gens. C’est une première tâche. Une autre consiste à montrer comment le marché engendre l’offre. Ici, le point essentiel est que la production est déterminée par la rentabilité et que le système trouve son équilibre par tâtonnements. Par exemple, lorsque vous créez votre restaurant, vous ne savez pas qui viendra y manger : vous faites une estimation. Et, avec un peu de chance, au bout de six mois, d’un an ou de deux ans, vous aurez acquis une réputation suffisante pour commencer à gagner de l’argent. Mais, jusque-là, vous en perdez.
Ce type de comportement signifie donc qu’une théorie de l’entreprise dépend largement des anticipations de rentabilité qui découlent des anticipations de la demande. Car si les gens viennent sans payer, ou en payant trop peu, leur présence ne suffit pas : ils doivent payer assez pour que vous réalisiez un profit. Deuxièmement, l’équilibre entre votre offre — dans le cas du restaurant, l’ensemble des repas que vous proposez — et la demande — les clients — n’est jamais immédiat. Si vous n’avez pas assez de clients, vous réduisez votre activité. Si vous en avez trop, vous embauchez davantage de personnes et préparez plus de repas. Ce processus d’équilibrage implique donc des fluctuations constantes.
Votre production, votre offre de repas, engendre aussi de la demande. Lorsque vous embauchez davantage de personnes, elles demandent plus de biens grâce à leurs revenus salariaux. Lorsque vous achetez des matières premières, les produits nécessaires pour cuisiner, cette demande d’intrants, affecte l’offre de ces produits. Et vos profits alimentent votre revenu ou celui de vos créanciers, de vos propriétaires, etc. Si les affaires marchent bien, vous décidez peut-être d’agrandir votre entreprise, c’est-à-dire d’investir dans des locaux plus vastes, entre autres. Il s’agit d’une demande d’investissement motivée par des anticipations de profit à plus long terme. Ainsi, les deux côtés, l’offre et la demande reflètent de différentes manières la recherche du profit. Et il n’y a aucune raison pour que ces millions d’actes individuels d’offre et de demande s’équilibrent. Au contraire, ils tendent constamment vers un équilibre et s’en écartent constamment. Pour moi, cela signifie beaucoup de turbulences : ce que j’appelle la régulation turbulente.
Le point essentiel est que la concurrence réelle est entièrement différente de la fiction de la concurrence parfaite. La concurrence réelle est une guerre et les concurrents utilisent tous les moyens à leur disposition. Si vous connaissez l’histoire, vous savez, par exemple, que certaines entreprises détournent à leur profit les clients d’autres entreprises, répandent des mensonges et de la désinformation sur d’autres marques et affirment constamment dans leurs publicités qu’elles sont meilleures que les autres — même si ce n’est pas vrai. Ce sont autant d’instruments de la concurrence, la propagande de cette guerre. Dans la concurrence réelle, les entreprises fixent les prix. L’économie orthodoxe affirme que les entreprises en situation de concurrence parfaite reçoivent les prix et les considèrent comme « donnés », alors qu’en réalité elles les fixent et les modifient selon leurs besoins.

Enfin, dans le cadre de la concurrence réelle, au sein d’une branche donnée, la concurrence conduit les entreprises à fixer des prix approximativement similaires pour une qualité donnée, puisque c’est ce que recherchent les clients. Mais, si les entreprises les plus récentes d’une branche ont des taux de profit supérieurs à ceux des entreprises les plus récentes d’une autre branche, le capital se déplace de la branche la moins rentable vers la plus rentable. C’est une autre forme de processus turbulent. Il augmente l’offre là où le taux de profit est élevé, fait baisser les prix et réduit donc le taux de profit. Dans les branches où le taux de profit est relativement faible, l’offre se contracte relativement et les prix augmentent. On n’obtient jamais une égalisation exacte, mais des ajustements et des fluctuations constants, car tout ce que vous faites produit des effets ailleurs. Le capitalisme est donc constamment en mouvement, s’ajuste constamment et n’est jamais en équilibre. Pourtant, ces processus ont des centres de gravité mobiles. Voilà, selon moi, la conception classique de la concurrence.
PPM : Vous concevez le profit comme la force essentielle, le moteur du capitalisme. Dans ce contexte, quelle est l’importance de ce concept pour expliquer les contradictions entre, par exemple, les objectifs privés et les objectifs sociaux de la collectivité ?
AS : C’est précisément la question qui figure aujourd’hui à notre ordre du jour à propos du changement climatique. Mais elle a toujours été présente. Si vous laissez le choix aux entreprises, elles chercheront naturellement à réduire leurs coûts au minimum afin de réaliser le maximum de profit. Elles ne peuvent pas fixer n’importe quel prix : les autres entreprises les poussent vers un prix commun. Comment obtenir de faibles coûts ? L’un des moyens consiste à faire baisser les salaires des travailleurs. Un autre consiste à allonger la journée de travail, à les faire travailler plus intensément et plus longtemps. Les entreprises peuvent aussi mécaniser la production et réduire les coûts salariaux unitaires. Ces mécanismes sont au cœur des notions marxiennes de plus-value absolue et relative. Et, bien sûr, les entreprises chercheront à utiliser les ressources naturelles de la manière la moins coûteuse possible.
Dans tout ce processus, cela signifie que la pollution est rentable. Si vous ne l’en empêchez pas, la concurrence et la recherche du profit poussent l’entreprise à polluer l’environnement, à porter atteinte aux travailleurs et aux clients. Nous savons que, sans réglementation en matière de sécurité, les entreprises peuvent incorporer des substances toxiques dans leurs produits, non parce qu’elles sont mauvaises, mais parce que cela rend leurs produits moins chers et leur donne ainsi un avantage concurrentiel. Évidemment, cette incitation au profit n’a rien à voir avec un objectif social. Nous savons que les cigarettes et d’autres formes de tabac ont été largement commercialisées et que les entreprises concernées savaient parfaitement, des années et des années avant d’être prises la main dans le sac, qu’elles provoquaient le cancer. Qu’ont-elles fait ? Elles ont dissimulé l’information, car elles auraient évidemment perdu beaucoup de profits si les gens l’avaient su. Et, bien entendu, les gouvernements étaient partout complices.
En ce sens, je pense que la recherche du profit comporte une dimension dynamique et rationnelle. Je ne parle pas d’une rationalité parfaite, mais il existe une logique à faire supporter tous ces effets néfastes aux autres pour en retirer soi-même le bénéfice. Pour moi, cela signifie que les interactions entre les entreprises et l’environnement, entre les entreprises et les pollutions qu’elles engendrent, ou entre les entreprises et les autres personnes, constituent une internalité. Affirmer qu’il s’agit d’une externalité est absurde. Bien sûr, c’est interne et non externe : on ne dit pas qu’une guerre est interne lorsqu’on la gagne et externe lorsqu’on tue d’autres personnes. Cela fait partie de la guerre ! C’est interne à la guerre. Cette séparation est donc fausse.
De même, l’« efficacité » ne désigne pas l’efficacité de l’utilisation des ressources au service du bien social, mais leur utilisation efficace en vue du profit. Il est donc efficace de polluer, à moins qu’on vous en empêche, car vous auriez sinon des coûts plus élevés. Il est efficace d’employer des gens à des salaires très bas, parce que cela permet de réaliser davantage de profits. À moins qu’ils ne résistent. L’histoire des luttes ouvrières et des luttes de classes fait partie de la lutte contre la conception capitaliste de l’efficacité, contre sa logique des bénéfices en termes de profit, à laquelle nous opposons nos conceptions des bénéfices sociaux.
PPM : Ma question suivante porte sur le contexte actuel. De nombreux départements d’économie dans le monde sont dominés par les idées de l’économie orthodoxe. L’économie hétérodoxe, quant à elle, subsiste dans certaines universités et, souvent, en dehors des universités et des institutions officielles. Pourtant, après la crise de 2008, il est apparu que l’économie néoclassique était incapable d’expliquer cette crise. Vous êtes reconnu comme l’un des rares économistes à l’avoir prévue. Comment envisagiez-vous la possibilité qu’elle débouche sur un effondrement du système ?
AS : Tout d’abord, il est vrai que les économistes hétérodoxes sont exclus de la plupart des départements d’économie à travers le monde. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne disposent d’aucun espace. En Europe, plusieurs espaces restent ouverts. L’Angleterre, par exemple, compte plusieurs universités où travaillent des économistes hétérodoxes ; c’est aussi le cas de l’Australie, de l’Allemagne, de la France, de l’Italie, des États-Unis, etc. Et, partout dans le monde, il existe encore des universités qui leur font une place. Aux États-Unis, au moins trois ou quatre départements comptent un nombre important d’économistes hétérodoxes, voire une majorité. Dans le mien, à la New School for Social Research, nous sommes majoritairement hétérodoxes : en voici donc un exemple. Nous sommes, il est vrai, à l’écart, mais nous n’avons pas disparu, nous ne sommes pas morts.
Et nous nous développons depuis la crise, précisément parce que les gens se demandent pourquoi le cadre standard n’a pu ni expliquer ni anticiper cette crise. Dans le cadre de l’économie orthodoxe, les crises sont extérieures au système, puisque, à l’intérieur, tout est parfait et calme : un ballet de consommateurs et d’entreprises qui dansent en parfaite harmonie. Ce n’est donc que lorsque quelque chose tombe sur la scène depuis l’extérieur de ce ballet qu’ils s’exclament : « Mon Dieu, que s’est-il passé ? » Du point de vue hétérodoxe, les crises constituent une tendance inhérente au système. Si celui-ci se développe, mais dépasse ses limites, il s’effondre. Ceux qui observent le capitalisme le savent depuis toujours. Le banquier d’affaires milliardaire George Soros dit par exemple, que, si vous dépassez la cible à la hausse, vous la dépasserez ensuite à la baisse.
Mais il ne s’agit pas seulement des crises. La différence entre économie hétérodoxe et économie orthodoxe tient à la manière de représenter le capitalisme lui-même, à son niveau le plus élémentaire. L’économie orthodoxe dit que vous faites des choix optimaux. Gary Becker affirme que c’est ce que vous faites dans le mariage, lorsque vous décidez d’avoir des enfants, etc. Je demande aux gens, y compris à ceux qui assistent à cette conférence : combien d’entre vous ont choisi leur mari, leur femme, leur partenaire ou leur enfant en procédant à un choix rationnel ? Quiconque lèverait la main serait fou. Personne ne prend ce type de décision de vie ni même ne choisit ce qu’il va manger, de la manière décrite par l’économie orthodoxe. Nous savons donc déjà que cela ne correspond à la réalité ni au niveau microéconomique ni au niveau macroéconomique.

L’économie orthodoxe masque cette inadéquation à l’aide des mathématiques. Les gens sont intimidés par les mathématiques et se disent que cela doit être rigoureux. Mais quiconque connaît les mathématiques sait qu’elles ne peuvent pas être plus rigoureuses que la question posée, n’est-ce pas ? Et, bien souvent, elles ne sont pas du tout appropriées. Il n’y a donc aucune raison de les vénérer. Ce ne sont qu’un outil, à utiliser lorsqu’il convient à la structure et à l’application d’un cadre donné. Et elles sont souvent moins importantes que l’histoire, l’observation sociale, etc.
À propos des crises, la question est de savoir si elles viennent de l’extérieur ou de l’intérieur. Je pense qu’elles viennent principalement de l’intérieur. J’ai donc commencé à étudier les récits de crises d’origine interne. Il existe, bien sûr, des cycles économiques assez réguliers, au sens où ils se reproduisent : pas à intervalles exactement identiques, mais ils reviennent sans cesse. Ils ressemblent aux vagues de l’océan. Il serait bien naïf de croire qu’une vague surviendra et qu’aucune autre ne suivra : il s’agit d’une dynamique sous-jacente. Vous savez aussi qu’il existe dans l’océan des mouvements bien plus profonds, des cycles plus longs. Dans l’histoire de l’économie, on parle également d’ondes longues. Elles sont associées à Kondratiev, et tout cela semblait assez bien fonctionner jusqu’aux années 1930 ou 1940 environ. Puis elles paraissaient avoir disparu : on semblait ne plus les retrouver.
Je suis donc allé lire Kondratiev et j’ai découvert quelque chose de très intéressant. Les données qu’il présente sur les ondes longues portent sur les prix. Mais, dans le corps de son livre, il les présente en termes de prix nominaux. À la fin de l’ouvrage, il fournit une autre série dans laquelle les prix sont exprimés en or, car l’or est une sorte de marchandise universelle. Non parce qu’il serait le fondement de la monnaie, mais parce qu’il en constitue une référence. J’ai donc représenté ces données sur un graphique. Et voilà que tout ce que disait Kondratiev se vérifiait pour les prix exprimés relativement à l’or, y compris jusqu’à aujourd’hui. Sur cette base, j’ai commencé à m’intéresser au fait que les crises surviennent vers le milieu de la phase descendante de ces ondes longues. On peut le constater en 1814, en 1847 et en 1873, en 1929, ainsi que dans les années 1980, lors de ce qu’on a appelé la Grande Stagflation. Après les sommets des ondes de 1920 et de 1962, une crise est survenue environ huit à neuf ans plus tard.
J’ai commencé à observer que, vers 1999-2000, la courbe lissée des prix avait de nouveau atteint un sommet. Sur cette base approximative, j’ai estimé que, si cette régularité se maintenait, la prochaine crise apparaîtrait vers 2008-2009. Elle est survenue en 2008, comme nous le savons. C’était un calcul grossier, mais il n’était pas si mauvais si l’on pense aux mouvements de l’océan et aux vagues. Les vagues ne sont jamais exactement identiques. Il serait bien naïf de croire que la dernière vague est la seule ou que la suivante arrivera après un intervalle exactement identique. La question se pose alors : qu’est-ce qui anime un processus aussi récurrent ? Des processus sous-jacents plus profonds. Et cela relève d’un autre volet de mes recherches.

PPM : Voici ma dernière question. Comme vous le savez, nous, Chiliens, avons une expérience traumatisante du néolibéralisme. Dans la littérature spécialisée, le Chili est présenté comme un terrain d’expérimentation des politiques des Chicago Boys, qui fait apparaître d’énormes contradictions entre les objectifs sociaux et les objectifs privés. Comment analysez-vous le cas chilien en tant qu’exemple de polarisation et d’approfondissement de ces contradictions sociales du capitalisme ?
AS : Je commencerai par dire que, selon moi, les Chicago Boys ont commis un crime contre l’humanité. Je n’hésite aucunement à affirmer que, quelles qu’aient été leurs motivations, il s’agissait d’un acte criminel et violent. Non parce qu’ils étaient les seuls impliqués, mais parce qu’ils ont mis tant d’empressement à le soutenir. Je comprends que, de leur point de vue — celui de la théorie orthodoxe —, le marché fonctionne d’autant mieux que l’État intervient moins. Ils en tirent une justification de la dictature au nom de la préservation de la liberté du marché. Pourtant, aux États-Unis, l’État intervient dans tous les domaines, comme Trump le souligne : droits de douane, subventions à l’agriculture… Mais ils ont tendance à l’oublier. Deuxièmement, si l’on aborde les choses de ce point de vue, la question est alors : quel est le coût de ce prétendu ajustement, de ce « choc et effroi » dont parlait Jeffrey Sachs ?
Il me semble que, lorsque les gens expliquent à quel point le Chili s’en est mieux sorti ensuite, personne ne prend ce coût en compte. Où l’économie du bien-être comptabilise-t-elle le coût des personnes tuées, des personnes torturées, de celles qui ont été chassées, des enfants qui ont été enlevés ? Que se passerait-il si je disais à un Chicago Boy : « Félicitations ! Simplement pour vous informer, votre famille a été enlevée, ses membres ont été tués, leurs biens et leur argent ont été confisqués, et nous avons investi leur argent dans une entreprise qui marche très bien ; l’économie se porte donc désormais mieux. » Vous ne mesurez pas la douleur, la misère et le sang des perdants, mais vous mesurez les gains en termes de profit ? Ils font comme si tout cela avait eu un effet bénéfique, mais aucun d’entre eux ne serait disposé à sacrifier sa propre famille pour un tel effet. Il s’agit donc, à mes yeux, d’une hypocrisie de la pire espèce. Et les personnes impliquées, quelles qu’aient été leurs motivations, ont commis un crime.
* Cet entretien réalisé par Pablo Pulgar Moya a été publié sur le site Historical Materialism le 8 mai 2021.. Notre traduction de l’anglais et nos illustrations.
D’origine pakistanaise, Anwar Shaikh était professeur émérite d’économie à la Faculté des sciences sociales et politiques de la New School for Social Research à New York. Il est décédé le 7 octobre dernier.
Pablo Pulgar Moya conduit des recherches et enseigne la philosophie dans plusieurs universités d’Europe et d’Amérique du Sud. C’est un spécialiste de Hegel et Marx.
Hommage d’Anwar Shaikh à Ernest Mandel
Le politologue et militant marxiste britannique Alex Callinicos se souvient qu’il avait rencontré Shaikh pour la première fois à la conférence sur la théorie de la valeur organisée par la New Left Review à Londres en 1978. Il témoigne :
Il devait compter parmi les plus jeunes intervenants, mais il se distinguait par son intelligence brillante et sa défense passionnée de Marx dans un milieu où les partisans de Piero Sraffa menaient les débats. Plusieurs grandes figures prirent la parole, Paul Sweezy en tête. Mais soudain — je m’en souviens maintenant — on s’aperçut qu’Ernest Mandel était présent dans le public et, bien entendu, il se leva aussitôt pour défendre Marx. Peut-être est-ce à ce moment-là qu’Anwar et lui se sont rapprochés. […] Nous savons désormais, grâce à E. Ahmet Tonak, que Mandel lui-même avait déclaré peu avant sa mort : « Je considère Anwar comme le meilleur économiste marxiste au monde aujourd’hui. » Quels qu’aient été les efforts d’Anwar pour prendre ses distances avec le marxisme, il n’a pas réussi à s’en défaire…
Nous reproduisons ci-dessous le magnifique hommage rendu par Anwar Shaykh à l’économiste et militant marxiste belge Ernest Mandel, quelques mois après sa mort, en 1995. (Marx21)
* * *
Ernest Mandel était un homme extraordinaire, qui vécut une époque extraordinaire. Nous sommes réunis pour lui rendre hommage : pour son engagement passionné en faveur du marxisme, pour l’attention profonde et constante qu’il portait aux luttes contre l’oppression, pour l’étendue de ses connaissances, pour la rigueur de son intelligence et pour sa capacité à reconnaître le monde tel qu’il est tout en continuant à lutter pour celui qui pourrait être.

Aucune vie n’est exempte d’erreurs ni de souffrances. Mais certaines nous rappellent qu’il est possible de vivre en accordant pleinement ses idéaux, ses passions et ses actes. Nous sommes ici pour célébrer un homme qui a vécu ainsi.
Nous vivons à une époque où le capitalisme semble avoir balayé tous les obstacles à son hégémonie mondiale. On nous répète sans cesse qu’il n’existe aucune alternative, que rien ne fonctionne aussi bien que le capitalisme. Puis, dans le même souffle, on nous explique qu’après tout il ne fonctionne pas si bien que cela.
Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), quelque 30 % de la population mondiale est au chômage ou en sous-emploi — 40 % si l’on considère le tiers-monde. Les journaux soulignent quotidiennement que les profits sont élevés, les salaires faibles et que la mécanisation progresse si rapidement qu’une grande partie du travail pourrait devenir superflue dans un avenir prévisible.
Voilà, bien entendu, les bonnes nouvelles. Mais il y en a aussi de mauvaises : le taux de faillite des entreprises reste élevé, les taux de change connaissent des fluctuations dangereuses et imprévisibles, guerres et révoltes couvent et éclatent partout dans le monde et, de l’avis général, le système monétaire international repose sur l’équivalent financier d’une faille sismique — avec le Japon, cet exemple glorieux de tout ce qui est censé représenter le meilleur du capitalisme, en plein épicentre.
Pour citer The Economist : « Le plus grand risque qui menace aujourd’hui la stabilité économique mondiale est un effondrement financier au Japon » (17 juin 1995, p. 76). À cela s’ajoutent naturellement la dévastation persistante et généralisée de l’environnement, le trou dans la couche d’ozone et la forte probabilité d’un réchauffement climatique aux conséquences désastreuses.
La dynamique interne du système
Est-ce vraiment tout ce à quoi nous pouvons prétendre ? Ernest Mandel a consacré sa vie à défendre l’idée qu’une existence meilleure est non seulement imaginable, mais réalisable. Beaucoup a déjà été dit sur la portée politique de ses idées et de son action, et d’autres interventions reviendront encore sur ces aspects de son œuvre.
C’est pourquoi je voudrais plutôt m’attarder sur sa contribution intellectuelle à une question absolument fondamentale pour la lutte contre le capitalisme : l’analyse de sa dynamique interne, des forces qui le propulsent vers des sommets vertigineux avant de le précipiter vers de nouveaux abîmes — autrement dit, l’analyse des lois du mouvement que le capitalisme engendre lui-même.
Pendant la période euphorique du grand essor de l’après-guerre, alors que les États-Unis semblaient tenir fermement les rênes de ce qui constituait un nouvel ordre capitaliste mondial, l’avenir du capitalisme paraissait déjà sans limites. Dès les années 1950, il était courant d’affirmer que la prétendue révolution keynésienne avait découvert les instruments pratiques permettant de réguler le capitalisme et de l’orienter vers des objectifs socialement souhaitables.
L’« armée de réserve des chômeurs » pouvait être supprimée par des politiques de maintien d’un niveau élevé d’emploi, les cycles économiques atténués par des mesures contracycliques et la pauvreté éliminée grâce aux politiques de l’État-providence.
Le retour de la crise
Ma propre expérience illustre bien la manière dont ce climat se reflétait dans les milieux universitaires. J’ai commencé mes études de troisième cycle à Columbia à l’automne 1967. Le livre de Daniel Bell, The End of Ideology (1967), avait alors exercé une influence considérable, du moins dans les cercles intellectuels.
Lors de la première réunion de l’ensemble des étudiants de troisième cycle, le directeur du département d’économie nous accueillit. Il nous félicita d’avoir été admis dans les rangs prestigieux de l’université. Il évoqua l’importance de notre profession et les brillantes perspectives personnelles qui s’ouvraient devant nous.
Puis il conclut par une remarque des plus curieuses : il avoua que, malgré tout cela, il nous plaignait, car tous les problèmes fondamentaux de l’économie avaient déjà été résolus ! Il restait certes bien des détails à régler, mais plus rien de véritablement important à découvrir en économie.
Le monde suivait la bonne voie et les universitaires maîtrisaient la situation… Moins de neuf mois plus tard, au printemps 1968, éclataient la révolte des étudiants parisiens, celle des étudiants mexicains et même celle des étudiants de Columbia, au cours de laquelle beaucoup d’entre nous, moi compris, occupèrent des bâtiments, notamment celui-là même où le directeur avait prononcé son discours.

Les années 1968-1970 marquèrent le tournant du long essor de l’après-guerre et le début d’une série de difficultés économiques et politiques qui se prolongent jusqu’à aujourd’hui. Cet ancien ordre illusoire s’effondra, en tout cas, avec une rapidité remarquable.
Le renouveau marxiste
Il faut souligner que, pendant un temps, le capitalisme d’après-guerre avait effectivement réalisé des progrès importants pour contenir et canaliser ses aspects les plus néfastes — du moins dans les pays capitalistes avancés. Mais on affirmait alors que l’économie keynésienne avait rendu obsolètes toutes les autres interprétations du capitalisme.
En particulier, comme le souligne Mandel, le marxisme était présenté comme l’une des nombreuses écoles dépassées de l’économie politique, incapables de suivre les transformations du capitalisme et les progrès de son analyse (Traité d’économie marxiste, 1962, p. 9).
C’est dans ce climat que Mandel rédigea son premier grand ouvrage, précisément pour répondre à cette affirmation. L’édition française du Traité d’économie marxiste parut en 1962 et l’édition anglaise en 1968. Le plus frappant est que Mandel commence par reconnaître que les critiques du marxisme ont largement raison ! Je cite :
« Ceux qui se revendiquent du marxisme sont eux-mêmes en partie responsables du déclin d’intérêt pour la théorie économique marxiste. C’est que depuis près de cinquante ans, ils se contentent de répéter l’enseignement de Marx, dans des résumés du Capital, qui perdent de plus en plus le contact avec la réalité contemporaine […] Les marxistes [n’ont pas été capables] […] de refaire pour la deuxième moitié du XXe siècle, l’œuvre accomplie par Marx au siècle passé.
« Cette incapacité relève avant tout de causes politiques. Elle résulte de la position subordonnée dans laquelle la théorie a été maintenue en URSS et dans les partis communistes pendant l’ère stalinienne […] [ainsi que d’une tendance correspondante en Occident, qui soit] se limite à résumer […] les chapitres du Capital écrits au siècle dernier […] [soit rejette ces mêmes analyses] “parce qu’elles reposent sur les données de la science du siècle dernier” » (TEM, vol. I, p. 12-13).
Mandel ne le dit pas ici, mais il faut rappeler qu’il existait déjà d’autres exceptions notables : Michał Kalecki, Maurice Dobb, Paul Sweezy, Paul Baran, Paul Mattick et Harry Braverman.
Cependant, par rapport à ces auteurs, Mandel s’assignait une tâche immense : rien de moins que de
« démontrer […] qu’en partant des données empiriques des sciences contemporaines, on peut reconstituer l’ensemble du système économique de Karl Marx [… et, ce faisant, de proposer une] synthèse de l’histoire économique et de la théorie économique » (MET, vol. I, p. 15).
De manière caractéristique, il s’efforce explicitement d’embrasser non seulement l’expérience et l’histoire occidentales, mais aussi celles du reste du monde : il fut toujours et partout un véritable internationaliste.

Des fondements élémentaires à l’automatisation
Dans les deux volumes de son Traité d’économie marxiste, Mandel aborde un éventail extraordinaire de questions. Il commence par la nature même de la société, de la communication, du langage, de la conscience et de l’humanité, ainsi que par l’importance du travail social — c’est-à-dire du travail inscrit dans un contexte social et réalisé à travers lui — comme fondement de la communauté humaine.
Il examine ensuite successivement le développement historique de l’échange, des marchandises et de leur évaluation, l’apparition de la monnaie puis du capital, le développement du capitalisme lui-même, ses contradictions internes, son commerce extérieur, sa transformation historique en capitalisme monopoliste avec ses formes et contradictions spécifiques, l’impérialisme et le néo-impérialisme, l’économie soviétique et ses propres contradictions, les possibilités et les problèmes soulevés par l’essor contemporain de la mécanisation (qu’il appelle la troisième révolution industrielle) et, enfin, les perspectives et les promesses d’une véritable économie socialiste fondée sur l’« abondance des biens et des services » (MET, vol. 2).
Il mobilise une gamme extraordinaire de recherches scientifiques en anthropologie, sociologie, science politique, histoire, finance, gestion des entreprises, statistique, économie et dans d’autres disciplines, publiées en anglais, en allemand et en français par des auteurs du monde entier.
Cette œuvre monumentale contient de nombreux passages saisissants ; je n’ai le temps d’en citer qu’un, consacré à l’automatisation. En l’écoutant, souvenez-vous qu’il fut écrit en 1962 !
« Le nombre des travailleurs occupés dans la production baisse sans cesse, de manière relative et quelquefois même de façon absolue […] En outre, la troisième révolution industrielle substitue des machines au travail intellectuel […] Les employés, comptables, vérificateurs […] sont remplacés […] par des machines à calculer électroniques […] Des technocrates envisagent même la création d’un système économique société duquel les hommes […] seraient complètement éliminés […]
« La troisième révolution industrielle peut donc conduire à l’abondance ou à la destruction des libertés, de la civilisation et de l’humanité. Pour éviter le pire, il faut soumettre son emploi à la direction consciente des hommes […] Les forces productives libérées par la troisième révolution industrielle doivent être domestiquées, apprivoisées, civilisées, par un plan mondial de développement économique. Elles doivent aboutir à la conduite consciente des affaires humaines, c’est-à-dire à une société socialiste » (MET, vol. 2, p. 277-278).
L’évolution des idées
Dans cet ouvrage, Mandel souligne constamment l’importance de « l’étude des données empiriques, matière première de toute science », ainsi que celle des idées d’autres auteurs travaillant sur les mêmes sujets ou sur des questions connexes.

Comme il le rappelle tout au long de son travail, cette démarche constitue un aspect essentiel de la recherche marxiste. Dans son grand ouvrage économique suivant, La Formation de la pensée économique de Karl Marx (1978), il montre à quel point ce processus fut décisif dans l’élaboration des conceptions économiques de Marx et d’Engels eux-mêmes.
Mandel insiste sur l’évolution de leurs idées et souligne que, malgré leur éclat précoce, celles-ci restaient entravées par un manque de connaissances empiriques.
Il montre que Marx rejeta d’abord la théorie de la valeur-travail avant de l’adopter et de la transformer. En revanche, Marx accepta initialement l’idée que les salaires devaient diminuer en valeur absolue avec le temps, puis l’abandonna au profit de celle d’une baisse relative — autrement dit, d’une augmentation du taux de plus-value au fil du temps.
Tout cela vise à montrer que Marx, comme tout grand scientifique, développa et approfondit sans cesse sa compréhension du capitalisme, tout en corrigeant et affinant ses idées. Étant donné la forme si fragmentaire sous laquelle nous sont parvenus les travaux de maturité de Marx dans les livres II et III du Capital, Mandel rend un immense service en retraçant l’évolution de sa pensée économique.
Le troisième âge du capitalisme
C’est avec Le Troisième Âge du capitalisme (1972) que Mandel s’affirme pleinement comme un analyste majeur du capitalisme moderne.
Avec brio et assurance, il entreprend de « fournir une explication de l’histoire du mode de production au XXe siècle » — non pas simplement comme une histoire ou une succession de régularités empiriques, mais comme une illustration de la manière dont les lois générales du mouvement du capital se manifestent sous une « forme phénoménale concrète ».
Ce faisant, Mandel s’inscrit pleinement dans la tradition que Perry Anderson a appelé le marxisme classique. Dans cette approche, qui remonte à Marx, le capitalisme engendre des régularités fondamentales, enracinées dans la recherche même du profit et faisant donc partie de son empreinte « génétique ».

Ces lois du mouvement comprennent le fonctionnement de la loi de la valeur, la création et l’entretien à l’échelle mondiale d’une armée de réserve de travailleurs (au chômage), la tendance intrinsèque du capitalisme à mécaniser toutes les formes de travail et le retour de longues phases alternées d’expansion et de stagnation.
Les institutions capitalistes et les différentes époques donnent à ces lois des expressions historiques particulières, mais elles ne les créent pas et ne peuvent pas non plus les abolir. L’État capitaliste lui-même agit dans le cadre de ces lois : il en module les effets, mais reste soumis à leurs limites.
Seule la suppression de leur cause profonde — la domination de la recherche du profit et, par conséquent, des rapports capitalistes — permettrait d’en abolir les conséquences.
Le Troisième Âge du capitalisme développe brillamment les thèmes présents dans les ouvrages précédents de Mandel. Écrivant en 1970-1972, il cherche non seulement à expliquer le long essor de l’après-guerre, qui se prolongea jusqu’au début des années 1970, mais aussi à montrer que cet essor était soumis à des limites inhérentes qui garantissaient qu’il serait suivi d’une nouvelle onde longue de crise sociale et économique croissante pour le capitalisme mondial, caractérisée par un taux de croissance global beaucoup plus faible.
On y trouve des analyses passionnantes et importantes des rapports entre les lois du mouvement et l’histoire réelle, de la structure du marché mondial capitaliste, de l’accélération de l’innovation technologique grâce à l’application systématique de la science à la production (p. 199-218), de la thèse de l’échange inégal et de ses implications pour le développement inégal, des origines de l’inflation moderne dans le crédit bancaire privé et non simplement dans les déficits budgétaires de l’État, du rôle de l’État et de l’idéologie, ainsi que du retour des ondes longues tout au long de l’histoire du capitalisme.
Les ondes longues
La notion d’ondes longues joue un rôle particulièrement important dans Le Troisième Âge du capitalisme, puisqu’elle fonde sa prévision précoce de la période de stagnation et de crise qui suivit. Mandel approfondit ce thème dans ses livres La Crise, 1974-1982 (The Second Slump, 1977, 1978) et Long Waves in Capitalist Development (LWCD, 1980, puis nouvelle édition révisée en 1995), ainsi que dans l’ouvrage collectif qu’il codirigea, New Findings in Long Wave Research (1988).
Dans une grande partie de son œuvre, Mandel relie les mouvements ascendants et descendants des ondes longues aux variations correspondantes du taux de profit. Ses contributions propres à cette discussion relèvent de deux catégories.
La première consiste à montrer que les hausses comme les baisses du taux de profit et, par conséquent, les mouvements des ondes longues peuvent être rapportés à la « logique interne du processus d’accumulation et de valorisation à long terme du capital » (LC, p. 145).

Une longue phase d’expansion élève la composition organique du capital, réduit l’armée de réserve industrielle et exerce une pression sur les prix des matières premières — autant de facteurs qui minent la rentabilité et finissent, à un certain moment, par mettre fin à l’essor lui-même (LC, p. 145-146 ; The Second Slump, p. 172 ; LWCD, p. 15). S’ouvre alors une période de réductions d’activité et de faillites, qui ne font qu’aggraver le ralentissement et le transformer en crise générale.
C’est ici qu’apparaît le second élément décisif de l’argumentation de Mandel : alors que la longue expansion et la longue phase descendante sont toutes deux engendrées par la dynamique interne du système capitaliste, il soutient que :
« Il n’existe aucun mécanisme économique qui produise automatiquement [une expansion à long terme] […] Tout dépend alors de l’issue de la lutte entre des forces sociales et politiques déterminées dans une série de pays clés à travers le monde » (LC, éd. 1992, p. 232).
La clé réside dans le rétablissement de la rentabilité, même s’il suggère également qu’un ou plusieurs chocs exogènes peuvent être nécessaires pour déclencher une reprise. Sur ce point, il reste ouvert à la discussion.
Un esprit passionné et ouvert
J’ai rencontré Ernest pour la première fois lorsque nous avons participé à la préparation d’un livre en hommage à l’économiste et militant marxiste Bob Langston. J’ai immédiatement été frappé par l’attention intense et passionnée qu’il portait au monde qui l’entourait, par son sens de l’humour, par son aptitude à argumenter et à exprimer ses désaccords, ainsi que par son ouverture surprenante aux idées opposées aux siennes.
Au fil des années, tandis que nous correspondions et nous rencontrions de temps à autre pour discuter, mon affection et mon respect pour lui n’ont cessé de grandir. Dans ces brèves remarques, j’ai essayé de me concentrer sur quelques-unes de ses contributions intellectuelles majeures à l’économie politique internationale.
Mais l’esprit qui animait la vie et l’œuvre d’Ernest est tout aussi important. Et, à cet égard, je ne saurais mieux faire que de citer ses propres paroles au début de son Traité d’économie marxiste :
Il ne s’agit que « d’une tentative, à la fois ébauche et invitation aux jeunes générations marxistes, à Tokyo et à Lima, à Londres et à Bombay, et — pourquoi pas ? — à Moscou, New York, Pékin et Paris de saisir la balle au vol et d’achever par un travail d’équipe, ce qu’un travail individuel ne peut manifestement plus accomplir.
« Si l’ouvrage réussit à provoquer de tels prolongements — fussent-ils critiques — l’auteur aura pleinement atteint son but. Car il ne cherche pas à reformuler ou à découvrir des vérités éternelles. Il veut démontrer l’étonnante actualité d’un marxisme vivant. C’est par la synthèse collective des données empiriques de la science universelle que cet objectif sera atteint, beaucoup plus que par l’exégèse ou l’apologie » (TEM, p. 19).
Nous sommes ici pour te saluer, Ernest, camarade et ami, et pour affirmer que de nombreuses mains se tendent à travers le monde pour saisir la balle et la relancer à nouveau.
Novembre-décembre 1995
* Ce texte d’Anwar Shaikh a été publié sur le site de la revue en ligne Against the Current. Notre traduction de l’anglais et nos illustrations.


