En décembre 2025, le Parlement italien a adopté à l’unanimité une loi créant le crime spécifique de féminicide, désormais passible de la réclusion à perpétuité. Ce vote intervient quelques semaines après la sentence contre Filippo Turetta condamné à la prison à perpétuité pour le féminicide, en novembre 2023, de Giulia Cecchettin. L’innovation majeure est contenue dans l’ajout de l’article 577 bis du Code pénal : « Quiconque cause la mort d’une femme en raison de son sexe — par haine, discrimination, abus de pouvoir, ou par des comportements visant à la contrôler, à la posséder ou à la dominer — est passible de la réclusion à perpétuité ». Jusqu’ici, le Code pénal ne prévoyait que des circonstances aggravantes dans certains cas limités. Le gouvernement de Giorgia Meloni présente ce texte comme un outil supplémentaire pour lutter contre les violences faites aux femmes et protéger leur liberté et leur dignité.
En Italie, une femme meurt tous les quatre jours sous les coups de son compagnon ou ex-compagnon ; le pays n’a légalisé le divorce qu’en 1970 et l’avortement qu’en 1978, une loi par ailleurs piétinée au quotidien par le refus de services entiers de gynécologie à travers la péninsule de l’appliquer ; le « crime d’honneur », soit le féminicide légal, n’a été banni qu’en 1981 et la qualification du viol comme un « crime contre la morale publique » n’a été aboli qu’en 1996. L’Italie a été condamnée récemment par la Cour européenne des droits de l’Homme pour stéréotype de genre et violence sexuelle ; un pays régi aujourd’hui par des forces politiques aujourd’hui au gouvernement qui ont refusé de ratifier la convention d’Istanbul au parlement européen.
La violence faite aux femmes est un phénomène structurel qui exige une réponse globale qui ne peut être dictée par « des interventions fragmentaires dictées par l’émotion médiatique du moment ou par des lois de pure forme ». La sociologue Caterina Peroni discute ici de la pertinence de cette réponse pénale. (SP)
Ces dernières semaines, un débat fait rage sur l’un des nœuds les plus complexes du féminisme italien depuis les années 1970 : la relation entre la violence de genre, le droit pénal et sa fonction symbolique. Deux éléments ont (re)déclenché ce débat : l’adoption du projet de loi sur le féminicide, présenté en grande pompe le 8 mars dernier par les ministres signataires, et la publication des motifs de la condamnation à la prison à perpétuité de Filippo Turetta pour le féminicide de Giulia Cecchettin. Ces deux événements relancent la question non résolue de savoir si et comment le féminisme doit ou peut recourir, y compris stratégiquement, au droit pénal. Ils soulèvent également la question de savoir si et comment le droit pénal, avec son pouvoir de criminalisation symbolique et matérielle, peut être utile au féminisme, aux femmes* et à la société tout entière — car nous entendons le féminisme comme un mouvement politique et culturel qui a pour objectif, sinon la révolution, du moins une transformation radicale de la société patriarcale et hétérosexuelle.
Le féminisme : un mouvement complexe
En effet, il convient ici de faire une première distinction : le féminisme est un mouvement multiple, capable de se condenser et de converger dans les vagues et les marées qui déferlent sans cesse dans l’espace public mondial. En même temps, il est composé de différents généalogies, lexiques, objectifs et pratiques politiques. C’est l’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas ajouté, à « société patriarcale et hétérosexuelle », les adjectifs « capitaliste, colonial, raciste, suprémaciste » : car tout le monde ne perçoit pas de la même manière le lien indissoluble et constitutif entre ces termes, et c’est de là que découlent divers malentendus qui creusent parfois de profonds fossés. L’un d’entre eux concerne précisément la relation avec le droit pénal et la prison de l’État capitaliste contemporain ; un autre concerne les définitions possibles et diverses de la liberté, de l’autodétermination et de la solidarité qui s’inscrivent dans les lignes de l’intersectionnalité, si nous prenons ce concept au sérieux. Il y en aurait bien d’autres, mais le fond reste le même et nous avons appris à le connaître grâce aux mouvements féministes décoloniaux, autochtones et noirs, qui ont démantelé l’idée même de l’existence d’une subjectivité féminine essentialisée, en multipliant les perspectives et les positionnements à partir desquels on se reconnaît et on nomme un problème.

Dans le cas de la violence contre les femmes (ou de la violence de genre, qui est en fait devenue la même chose), ces mouvements nous ont appris que, pour la définir et la combattre, il faut prendre en compte le contexte, les origines, la couleur de peau et les communautés d’appartenance. Ce sont, par exemple les femmes* noires américaines qui nous ont appris que la prison et le système pénal ne sont pas une solution pour tout le monde. Bien au contraire, ils ne résolvent rien, car ils représentent et matérialisent, dans leurs formes extrêmes, le racisme et le machisme d’État. Ils détruisent les communautés et criminalisent les personnes déjà marginalisées.
Ce que je voudrais faire ici, sans aucune prétention d’exhaustivité, c’est essayer de donner un sens au conflit interne à nos féminismes qui s’est créé autour de cette question du féminicide, de son rapport avec le droit pénal, et de ce rapport avec la forme extrême d’incarcération qu’est la réclusion à perpétuité. Je voudrais donc retracer la généalogie du débat et de ses ambivalences, et ramener l’attention sur un aspect que je considère comme fondamental d’un point de vue méthodologique, épistémologique et politique : que nos mots sont le fruit de processus de subjectivation, de conflit et de libération ; que lorsqu’ils sont capturés et répétés par l’État et ses appareils, ils ne peuvent qu’être trahis, dans leurs intentions, leurs significations et leurs résultats ; et que, pour paraphraser librement Notre Mère bell hooks et un slogan souvent répété ces derniers temps, les maisons des oppresseurs se ferment par le feu — vous pouvez imaginer la suite. Je vais tenter de disséquer le débat actuel à partir des mots qui ont été utilisés, en reconstruisant leur signification et leur généalogie, afin de les mettre en relation les uns avec les autres et d’identifier les nœuds, les enchevêtrements, les ambivalences et les malentendus dans lesquels nous sommes encore pris·es.

Violence masculine et dispositif sécuritaire : une généalogie
Ceux qui étudient le phénomène de la violence contre les femmes savent à quel point la dimension médiatique, les représentations et le discours public en général jouent un rôle fondamental dans la façon dont celle-ci est perçue. Et ils savent, nous savons à quel point, une fois vaincues les tentatives menées depuis des décennies pour minimiser, banaliser, pathologiser et externaliser la violence masculine contre les femmes, celle-ci est devenue un thème au cœur des agendas politiques en tant que dispositif sécuritaire d’alerte sociale et de panique morale, un instrument très utile pour s’approprier et redéfinir un conflit politique et social déclenché par le féminisme dans les années soixante et soixante-dix.
Nous savons toutes que si la violence masculine à l’égard des femmes a toujours existé, au moins depuis la naissance du patriarcat, elle est devenue un problème social, public et politique depuis que, au lieu d’être qualifiée d’« excès de correction », « meurtre d’honneur », « famille traditionnelle », « mariage réparateur », « défense de la race », elle a été qualifiée de violence par les mouvements politiques des femmes, dans le cadre d’une révolution sociale qui a dénaturalisé la séparation entre domaine public et espace privé, entre production et reproduction, et avec elles l’ordre social patriarcal de genre.
En Italie, ce furent des « épisodes » comme le refus de Franca Viola d’accepter la réparation par le mariage de son enlèvement et de son viol en 1966 [L’article 530 du Code pénal d’alors prévoyait : « Le mariage que l’auteur du délit contracte avec la personne offensée éteint le délit, et s’il y a eu condamnation, son exécution et ses effets pénaux cessent », NDT] le crime du Circeo en 1975 [nom donné au rapt, aux tortures, aux viols et au meurtre infligés à deux jeunes femmes, Donatella Colasanti et Rosaria Lopez, par trois jeunes bourgeois néofascistes, Andrea Ghira, Gianni Guido, Angelo Izzo, dans la nuit du 29 au 30 septembre 1975 à San Felice Circeo, une commune balnéaire du Latium, NDT] ; et la diffusion de l’émission Processo per stupro (Procès pour viol) en 1979 qui firent irruption dans l’espace public en révélant la réalité que les féministes dénonçaient depuis au moins une décennie : l’existence d’un conflit de genre, dans lequel la violence et le viol étaient des armes légitimes d’annihilation et de vengeance masculine contre la lutte pour la liberté des femmes.

La relation avec le droit pénal fut dès le départ une question controversée pour le mouvement féministe : et il ne pouvait en être autrement, avec un code pénal fasciste qui punissait encore la violence sexuelle comme un délit contre la morale publique plutôt que contre la personne. Ainsi, outre la « pratique du procès », c’est-à-dire l’alliance entre avocates et survivantes et la présence d’associations et de collectifs féministes dans les procès pour viol, certaines ont décidé de proposer une loi d’initiative populaire visant à modifier la place et la définition du délit dans le Code pénal, en reconnaissant le statut de sujet de droit aux femmes victimes de la violence masculine. Une reconnaissance symbolique plus que punitive. Je passe rapidement sur ce point, car les camarades de l’époque ont déjà raconté tout ce qu’il y avait à savoir à ce sujet, mais je tiens à mettre en évidence le nœud qui divisait alors les féministes, à savoir l’opportunité d’utiliser un instrument tel que le droit pénal de l’État patriarcal pour aborder un problème social, culturel et politique comme la violence sexuelle que cet État produit et soutient lui-même, ainsi que la possibilité et la légitimité de laisser l’État patriarcal légiférer sur la liberté et le corps des femmes.
La victime : une subjectivité privée de voix
Les féministes voyaient en outre très clairement le risque que le droit pénal réduise, dans le paradigme binaire criminel/victime, la complexité des relations entre hommes et femmes, qui, dans la plupart des cas de violence, étaient et sont de nature affective, sentimentale et sexuelle. C’est en particulier sur le statut de victime, presque naturalisé dans la subjectivité féminine, que s’est concentrée la contestation féministe : la victime est par définition une subjectivité privée de voix, et pour mériter la protection de l’État, elle doit prouver qu’elle est innocente, vulnérable, sans défense. Ce conflit n’a pas été résolu, la loi n’a été adoptée qu’en 1996 avec de nombreuses distorsions, mais c’était déjà une autre époque.¨

C’est au cours de la première décennie des années 2000 que le sujet revient sur le devant de la scène, dans un contexte social et politique radicalement transformé. Ce sont les années où la soi-disant « urgence migratoire » occupe le débat politique et où les politiques sécuritaires d’inspiration nord-américaine — la tolérance zéro, la lutte contre le terrorisme, le choc des civilisations qui ont éclaté après l’attaque des tours jumelles — deviennent un paradigme de gestion gouvernementale également en Italie. En 2007, à Rome, Giovanna Reggiani, une Italienne, mère et épouse d’un amiral de la marine militaire, est agressée et tuée par un citoyen roumain d’origine rom. C’est l’occasion de déclencher la panique morale contre le violeur « ethnique » de « nos femmes », dans la lignée de la mémoire fasciste : deux paquets de mesures de sécurité sont adoptés en l’espace de deux ans, la violence sexuelle devient un étendard pour la guerre contre l’Autre, le bouc émissaire qui permet de renforcer la construction d’un « nous » fondé sur l’identité ethnique, culturelle et religieuse. Et dont les femmes blanches et « biens sous tous rapports » sont, historiquement, le symbole fondateur.
Mais cette fois encore, c’est le mouvement féministe qui fait irruption dans ce récit, inondant les rues de Rome du mot d’ordre : Not in my name – slogan utilisé, et ce n’est pas un hasard, pour contester la guerre mondiale contre le terrorisme. Ce sont l’expérience et les savoirs des mouvements, des centres anti-violence et des collectifs qui s’expriment : « la violence a les clés de la maison et n’a pas de frontières », pour réaffirmer non seulement que la violence masculine est le fait des hommes, peu importe leur passeport ou leur religion, mais surtout qu’elle est le fait des hommes proches de nous : compagnons, maris, ex, parents, etc. Une expérience et des savoirs qui se sont également inscrits dans les méthodologies et les outils de la recherche publique, comme ceux utilisés dans la première enquête nationale « La violence et les mauvais traitements contre les femmes à l’extérieur et au sein de la famille » de l’ISTAT, publiée un an avant le féminicide de Reggiani. Une enquête qui a ouvert les yeux du pays sur une réalité que toutes connaissaient déjà, que nous connaissions toutes déjà : non seulement au moins un tiers des Italiennes ont subi au moins une fois dans leur vie des situations de violence physique ou sexuelle, mais la majorité des auteurs sont leurs — nos — compagnons, maris, amants, proches, employeurs.

C’est au cours de ces années que le terme féminicide s’est imposé en Italie : emprunté au contexte latino-américain pour rendre compte du véritable massacre impuni de femmes à Ciudad de Juárez, ville frontalière entre le Mexique et les États-Unis, où les femmes qui tentaient de migrer vers les États-Unis, sans papiers ni droits, étaient piégées et exploitées sur les marchés illégaux, torturées et tuées avec la complicité totale et structurelle des institutions et des forces de police. Il convient de rappeler la définition du féminicide élaborée par Marcela Lagarde :
« La forme extrême de violence de genre contre les femmes, résultat de la violation de leurs droits humains dans les sphères publique et privée, à travers divers comportements misogynes — mauvais traitements, violence physique, psychologique, sexuelle, éducative, au travail, économique, patrimoniale, familiale, communautaire, institutionnelle — qui entraînent l’impunité des comportements mis en œuvre tant au niveau social que par l’État et qui, en plaçant la femme dans une position de vulnérabilité et de risque, peuvent aboutir à son assassinat ou à d’autres formes de mort violente de femmes et de filles ».
Féminicide : usage et limite du terme
L’introduction de ce terme dans le contexte italien par certaines juristes a reçu un accueil mitigé au sein du mouvement féministe. Dans le cadre de ma thèse de doctorat, j’ai interrogé plusieurs membres de collectifs féministes et queers qui avaient animé la manifestation Not in my name, leur demandant, entre autres, quels termes ils préféraient utiliser pour définir la violence masculine à l’égard des femmes (parmi « violence de genre », « violence masculine à l’égard des femmes » et « féminicide »). Tous s’accordaient à ne pas vouloir utiliser un terme comme « féminicide », pour deux raisons principales : car c’est un terme qui décharge de toute responsabilité, puisqu’il ne désigne ni l’auteur de la violence ni le rapport social et de pouvoir qui caractérise le genre, et il est essentialiste, car il désigne uniquement la femme ayant survécu à la violence en tant que victime.
En tant que criminologue féministe, c’est pour moi un aspect central : le féminisme est avant tout un mouvement de libération des subjectivités face à des processus essentialistes, tels que la criminalisation et la victimisation, dont il conteste le pouvoir performatif qui cristallise les identités et neutralise le conflit de genre ainsi que la possibilité d’un changement social.
Dans le terme « féminicide », la référence au génocide des femmes est clairement un cri de rage, pour paraphraser le slogan de Non Una Di Meno (NUDM), contre le massacre patriarcal des femmes*, mais le risque d’une représentation tragiquement statique de la subjectivité féminine, et d’une absence de responsabilisation des hommes, est bien visible.
Les répercussions d’une telle approche ne sont bien sûr pas seulement symboliques : comme on le sait, dans le sillage de la panique morale anti-immigration amplifiée par le féminicide de Giovanna Reggiani et par d’autres agressions surreprésentées par la presse, une série de normes à caractère essentiellement sécuritaire et répressif ont été promulguées : comme le décret-loi « anti-Roms », qui prévoyait la possibilité d’expulsion même pour les citoyens de l’Union européenne (une norme d’ailleurs inconstitutionnelle), et le décret-loi de 2009 sur la violence sexuelle et les actes de persécution, intitulé précisément « Mesures urgentes en matière de sécurité publique et de lutte contre la violence sexuelle, ainsi qu’en matière d’actes de persécution », dont l’introduction établit un lien direct entre violence sexuelle et immigration, justifiant ainsi la nécessité et l’urgence d’une réglementation prévoyant « une discipline plus efficace de l’expulsion et du refoulement des immigrés en situation irrégulière, ainsi qu’un contrôle plus structuré du territoire », comprenez « rondes ».
Mais c’est avec la loi n° 119/2013 que le terme « féminicide » fait son entrée dans le vocabulaire normatif, du moins dans la rhétorique déclarative des communiqués de presse et du titre qui est présenté dans le discours public : « La loi anti-féminicide ». Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans le détail des dispositions contenues dans ce paquet : je me limiterai à souligner que, dans ce cas également, il s’agissait d’une série de normes incohérentes qui, outre la mise en place désormais incontournable du Plan anti-violence prévu par la Convention d’Istanbul ratifiée deux ans plus tôt par l’Italie, mélangeaient des mesures de nature différente dans une logique purement d’urgence.

Entre-temps, le terme s’est progressivement imposé dans le lexique féministe italien. Dans le Plan féministe contre la violence masculine sur les femmes et la violence de genre de NUDM de 2017, le « féminicide » a accompagné la définition de violence de genre en tant que la « partie émergée de l’iceberg », et l’Observatoire sur les féminicides, lesbicides et trans*cides le définit comme « le meurtre d’une personne [qui] survient pour des motifs liés aux relations de pouvoir et à la violence patriarcale de genre ». Mais le cœur du problème reste la violence masculine contre les femmes, qui est systémique : elle traverse tous les domaines de nos vies, s’articule, s’autoalimente et se répercute sans relâche de la sphère familiale et relationnelle à la sphère économique, de la sphère politique et institutionnelle à la sphère sociale et culturelle, sous ses différentes formes et facettes — telles que la violence physique, sexuelle et psychologique. Il ne s’agit donc pas d’un problème d’urgence ni d’une question déterminée géographiquement ou culturellement. La violence masculine est l’expression directe de l’oppression que l’on appelle patriarcat, un système de pouvoir masculin qui, sur le plan matériel et symbolique, a imprégné la culture, la politique, les relations publiques et privées. L’oppression et l’inégalité entre les sexes n’ont donc pas un caractère sporadique ou exceptionnel : au contraire, elles sont structurelles.
Une logique de « lois-manifestes »
Selon NUDM, la violence envers les femmes et les féminicides constituent un phénomène structurel, non seulement d’un point de vue social et culturel, mais aussi en termes de chiffres. C’est ce que révèlent respectivement la deuxième enquête nationale de l’ISTAT sur la violence et les données du ministère de l’Intérieur sur les homicides : dans le premier cas, huit ans après la première enquête, les violences ne montrent que de légères fluctuations ; dans le deuxième, si, ces dernières années, les homicides d’hommes sont en baisse constante, ceux des femmes restent plus ou moins stables. Et ce, malgré la course effrénée aux mesures d’urgence, comme les deux « Codes rouges » (loi n° 69/2019 et loi n° 168/2023) qui ont prévu des dispositifs supplémentaires de prévention secondaire, de nouvelles infractions et un alourdissement des peines pour celles déjà prévues par le Code pénal, renforçant ainsi la « perception de la violence contre les femmes comme un phénomène d’urgence à traiter exclusivement par des mesures pénales et sécuritaires », comme l’a souligné Lella Paladino du réseau D.i.Re.
Nous sommes confrontés à une législation non organique qui suit souvent des voies parallèles en fonction de l’urgence du moment, de l’intérêt médiatique pour certains faits divers, de la logique des « lois-manifeste », plus utiles pour tirer un profit politique que pour aborder de manière systémique un phénomène complexe, enraciné et ramifié comme celui de la violence de genre. Les plans triennaux de lutte contre la violence prévus par la loi 119/2013 en application de la Convention d’Istanbul, qui auraient justement pour objectif précisément de programmer toutes les actions stratégiques et opérationnelles concernant la lutte contre la violence de genre et sa prévention au niveau national, sont toujours approuvés avec retard, comme le rappellent les réseaux des Centres anti-violence (CAV) et les principales associations nationales travaillant sur le terrain, en attendant une date symbolique (le 25 novembre ou le 8 mars) pour être annoncés publiquement.
Le Plan 2023-25 n’a jamais vu le jour, et le Plan 2025-27 annoncé n’a toujours pas été publié. Mais l’interventionnisme sécuritaire n’a pas cessé de battre la mesure : le 8 mars de cette année, lors d’une conférence de presse triomphale et inattendue, présidée par la ministre de la Famille, de la Natalité et de l’Égalité des chances (sic !), le nouveau projet de loi sur le féminicide a été annoncé : une norme qui érige le féminicide en délit autonome passible de la réclusion à perpétuité.
Un véritable coup de théâtre. Une « boulette empoisonnée », comme l’a qualifiée l’avocate Maria Virgilio. Le délit est défini ainsi :
« Quiconque cause la mort d’une femme lorsque l’acte est commis par discrimination ou par haine envers la victime en tant que femme, ou pour réprimer l’exercice de ses droits ou de ses libertés, ou, en tout état de cause, l’expression de sa personnalité, est puni de la réclusion à perpétuité.
La ministre elle-même déclare :
« Depuis le début de notre mandat, nous avons toujours placé au centre de nos préoccupations la lutte contre la violence à l’égard des femmes ; une première intervention législative avec l’arrestation en flagrant délit différé et des mesures de sûreté, puis sur les outils de prévention. Les féminicides n’ont diminué que très légèrement, nous avons donc jugé nécessaire d’intervenir à nouveau : nous l’avons fait tout d’abord en circonscrivant pour la première fois la spécificité du délit de féminicide : un délit autonome de féminicide ».

La contradiction inhérente à cette affirmation est flagrante. Nous avons multiplié les infractions, alourdi les peines, renforcé les mesures restrictives (la seule prévention que la ministre parvienne à imaginer), mais cela n’a pas suffi. Cela n’a eu aucun effet, alors nous continuons sur la même voie. Même s’il n’existe aucune confirmation scientifique que l’alourdissement des peines puisse avoir un effet dissuasif quelconque, nous continuons.
La ministre a qualifié cette décision du gouvernement de « choix disruptif, non seulement sur le plan juridique, mais aussi culturel ». Alors qu’un ministre de son gouvernement, Giuseppe Valditara, qui devrait être le principal moteur de la culture, a eu l’audace, en l’espace de quelques mois, d’affirmer a) que le patriarcat a pris fin en 1975, avec le nouveau droit de la famille ; b) que « seul l’Occident connaît l’histoire », rien de moins que dans les Nouvelles orientations pour l’école maternelle et le premier cycle de l’enseignement ; c) que « l’augmentation des phénomènes de violence sexuelle est également liée à des formes de marginalité et de déviance découlant en quelque sorte de l’immigration illégale ».
En bonne compagnie du ministre de la Justice, Carlo Nordio, qui a déclaré de manière ineffable : « certaines ethnies n’ont pas notre sensibilité envers les femmes ». La combinaison de ces affirmations reflète le bouillon culturel raciste, colonial, orientaliste et patriarcal d’un gouvernement qui approuve un projet de loi sur le féminicide en tant que délit autonome passible de la réclusion à perpétuité. Et que la ministre se disant féministe se rassure, en dissertant sur les féminicides comme « le reflet d’une asymétrie bien plus profonde et enracinée dans l’histoire humaine, à savoir l’asymétrie de pouvoir entre l’homme et la femme, l’asymétrie dans les relations privées entre l’homme et la femme ; l’asymétrie vis-à-vis de la liberté des femmes, de la reconnaissance et du respect de la liberté des femmes, de la liberté de dire non, de partir, de changer d’avis » : c’est ici que l’on comprend clairement combien il importe, dans la production des ordres discursifs, de savoir qui parle et d’où il parle.
Où se trouve la liberté des femmes dans les centres de consultation pris d’assaut par les associations pro-vie auxquelles vous avez donné accès, ou dans les écoles où, au lieu de financer des parcours d’éducation à la sexualité et aux différences, on promeut des cours sur la fertilité et la natalité ? Je me le demande, et je le demande aux camarades qui ont adhéré au discours de la reconnaissance symbolique du féminicide comme un tournant historique : ne sentez-vous pas l’arrière-goût amer de cette boulette ?
Malheureusement, et ce n’est pas un hasard, cette annonce intervient quelques semaines après le prononcé de la peine de prison à perpétuité contre Filippo Turetta, l’assassin de Giulia Cecchettin. Un féminicide effroyable, commis à coups de couteau (75 coups), comme nous l’avons appris lors du prononcé de la condamnation à la prison à perpétuité en décembre dernier, dont les motifs, publiés il y a quelques jours, ont déclenché un vif débat au sein des milieux féministes et sur lequel je ne m’attarderai pas, car d’autres, plus compétentes que moi, l’ont déjà fait. Je souligne seulement une autre ambivalence avec laquelle deux mots-clés utilisés par les juges, repris et relayés dans la presse et sur les réseaux sociaux, ont été perçus par l’opinion publique : « cruauté » et « inexpérience », en référence aux actes de Turetta.
Les questions qui se posent face à ces discussions ne peuvent trouver de réponse que si nous nous demandons où nous en sommes lorsque nous essayons d’y répondre. Cette cruauté niée par le jugement est-elle un dispositif purement technique, qui ne parle pas le langage courant, et ne pouvons-nous donc pas la commenter parce que nos repères sont ailleurs, ou devons-nous contester le lexique juridique parce qu’il est lui-même un fait social et donc politique qui produit des effets de vérité et sur notre réalité ? Je penche pour la seconde option, mais je me demande : est-ce tout ce que nous devons faire ? Une peine de prison à perpétuité a été prononcée, même sans cruauté : la prison à perpétuité est-elle une erreur, la cruauté est-elle juste ? Les deux sont-elles erronées ? Qu’en est-il des causes et des effets de ce fait ?

Une arme émoussée
Une chose juste l’a dit tristement le père de Giulia, qui a qualifié le jugement de « défaite pour tous » : parce qu’une réclusion à perpétuité ne peut pas réparer la douleur, la perte et la souffrance pour une personne qui n’est plus là, parce que ce féminicide pouvait et devait être évité, parce que la « fin de peine jamais » n’offre aucune lueur d’espoir dans un possible changement. La perpétuité est simplement un autre destin immuable, pour celui qui doit le subir et pour le reste de la société : qu’aurons-nous appris de l’expulsion d’une personne de la vie sociale ?Seulement, le cas échéant, à avoir peur, de nous, d’eux, de ce qui s’est passé et que nous ne comprenons pas.
Rien sur le pourquoi, rien sur ce que nous aurions pu faire, rien sur ce que nous ferons la prochaine fois, parce qu’il y en aura encore et il y en a eu encore entre-temps, malgré vingt ans de législation punitive, d’augmentation des peines, de multiplication des infractions. Pensons à Ilaria Sula et Sara Campanella, deux autres étudiantes de vingt-deux ans, comme Giulia Cecchettin, tuées par deux hommes à peine plus âgés qu’elles : la première par son ex, la seconde par un homme qui n’acceptait pas son refus. Les motifs, c’est-à-dire ce qui a poussé ces deux jeunes hommes à leur ôter la vie, sont toujours les mêmes : l’incapacité d’accepter la liberté des femmes, la peur d’être abandonnés et de perdre le contrôle de leur vie, le mélange mortel entre amour et possession — je le dis même si nous savons que ni la violence ni la jalousie obsessionnelle ne peuvent être confondues avec l’amour, mais c’est une déclaration nécessaire et politique !
J’ajouterai une chose qui vient de la réflexion féministe politique, en particulier de bell hooks (2022), qui a écrit sur ce sujet des choses avec lesquelles j’ai littéralement lutté en tant que féministe, mais que je n’arrive pas à ignorer en tant qu’ancienne opératrice d’un centre pour auteurs de violence (oui, parfois, le « qui parle et d’où il parle ? » se trouve aussi en nous-mêmes) : nous avons lutté pendant des décennies pour dépathologiser la violence masculine en la définissant comme un instrument et un effet du système patriarcal de rapports de pouvoir dans la société ; et pourtant, pouvons-nous vraiment nier que ce même système produit une souffrance, une dissonance profonde entre le désir et les attentes sociales, entre la performativité obligatoire et violente et le besoin d’amour, une incapacité à sentir, à voir et à comprendre l’autre ? En disant cela, nous nous contredirions dans notre critique du capitalisme actuel, de ses mécanismes de création et d’assujettissement des identités, de la discipline, etc. Nous sommes plongées dans des ambivalences insolubles, et la pensée binaire est toujours une arme émoussée, pas seulement quand nous la voyons en dehors de nous.
Il y a donc différents niveaux dans l’ordre du discours qu’il faut garder à l’esprit, qui font partie intégrante du problème et de la façon dont nous devons l’affronter : il y a le niveau politique, qui doit définir un horizon du possible, une revendication de ce qui devrait être ; il y a la critique de l’existant, qui est là entre-temps et que nous ne pouvons pas nier, qui produit la réalité avec laquelle nous avons affaire, même si nous ne le voulions pas, ou pas ainsi ; il y a l’émotion, l’indignation, la colère. Tout cela coexiste et multiplie les ambivalences avec lesquelles nous devons compter. Lorsque les féministes dans les années soixante-dix ont revendiqué la renomination du crime de violence sexuelle et son déplacement dans le Code pénal, ont-elles pour autant accepté que le droit pénal soit l’instrument principal de lutte contre le patriarcat ? Non, je crois qu’aucune ne pourrait le soutenir. En même temps, cette localisation produisait une blessure symbolique et matérielle qui ne pouvait plus être supportée, et sur ce point non plus, je ne crois qu’il puisse y avoir d’objections. Parce que le système de justice pénale existe malgré nous (du moins pour certaines), et au moins tant qu’il existe, il serait décidément myope, ou coupé de la réalité, de penser qu’il n’a pas d’effets matériels sur nos vies. Les militantes et opératrices des centres antiviolence, qui ont affaire chaque jour aux méandres du pénal, nous enseignent que certains dispositifs peuvent être utilisés, même s’ils font partie d’un système qui, dans son ensemble, ne fonctionne pas, ou qui fonctionne bien seulement pour d’autres, ou qui a été créé pour protéger d’autres personnes que nous. C’est là où nous sommes, et c’est de là que nous devons savoir nous mouvoir en nous rappelant toujours où nous voulons aller.
* Cet article est paru sur le site Studi sulla questione criminale, le 17 avril 2025 sous le titre « Anatomia di un dibattito femminista: le ambivalenze del nominare il femminicidio ». Traduction, intertitres et illustrations de Marx21-ch. Les références bibliographiques en italien ont été omises. On les trouvera dans la version originale (lien ci-dessus).
Caterina Peroni est chercheuse à l’université de Padoue et militante féministe. Elle a obtenu un doctorat en sociologie du droit avec une thèse intitulée « Violence de genre et mouvements néoféministes. Discours et pratiques ». Elle s’est notamment intéressée à l’instrumentalisation de la violence de genre dans le discours sécuritaire.


