Compte tenu de la participation massive (avec une dominante très nette de jeunes) aux rares manifestations qui ont pu se tenir ce week-end des 24 et 25 novembre en France (certaines autorisées, d’autres non, comme à Bordeaux ou à Marseille), ainsi qu’à celle organisée contre le congrès du Rassemblement national (RN) à Orléans (20 000 manifestant·es), il apparaît clairement que le mouvement de contestation sociale qui a débuté en septembre a connu un tournant très net le 17 octobre. Le prochain rendez-vous du 5 novembre, avec l’appel à la grève et aux manifestations contre l’ensemble des mesures antisociales du gouvernement Lecornu, montre que la tension continue de monter en France. L’article de Léon Crémieux, militant du NPA-A et membre de la direction de la Quatrième Internationale, que nous publions ici, analyse le contexte et les caractéristiques de ce mouvement.
Le 17 octobre a représenté une journée historique de mobilisation, comparable par sa force à celles de 2023 lors des grandes mobilisations des retraites. Huit cent mille personnes (550 000 selon la police), plus de cent manifestations déclarées, plus de nombreuses autres, non déclarées, dans des localités et des quartiers.
La crise sociale qui s’exprime aujourd’hui de façon spectaculaire vient de loin et entre en écho avec des crises similaires dans beaucoup d’autres pays avec toujours, en leur cœur, une mobilisation massive de la jeunesse. Et la violence qui a pu s’exprimer dans les rues du pays contre des commerces et des bâtiments institutionnels, portée par des groupes minoritaires, mais nombreux, dans toutes les villes, est malheureusement le reflet de la violence sociale que vivent chaque jour des millions d’hommes et de femmes qui subissent précarité, misère et violence aggravée en permanence par la politique des gouvernements Macron qui frappent les classes populaires, sont indifférents à la détresse sociale et protègent les privilèges des plus riches et des grandes entreprises.

Un déferlement massif inattendu
La première caractéristique des mobilisations actuelles est son caractère inédit, manifesté avec force le 17 octobre, un déferlement massif, inattendu même, une convergence non seulement de colères, mais aussi d’exigences sociales bien concrètes, venant des collectifs de Gilets jaunes issus des mobilisations de 2018, des organisations et coordinations lycéennes et étudiantes, des syndicats CGT, FSU et Solidaires, donc un large brassage, avec la jeunesse au centre, mobilisée et autoorganisée sous diverses formes depuis plus d’un mois. On peut dire que le mouvement actuel est la résurgence des mobilisations importantes apparues depuis dix ans dans le pays : les Gilets jaunes, les mobilisations des banlieues populaires contre les violences policières et les discriminations, et enfin, les manifestations massives des salarié·es contre la réforme des retraites.
On ne peut pas comprendre la force de ce mouvement sans ajouter le rôle de #Metoo, des mobilisations contre les violences sexistes et sexuelles, celles contre les grands projets inutiles, notamment Sainte-Soline. De fait, c’est tout le bilan catastrophique des gouvernements Macron depuis 2017 qui explose à la surface, une « politique de l’offre », faite chaque année de 270 milliards de subventions et de cadeaux aux entreprises et aux plus riches [1], et de blessures profondes pour les classes populaires, pour les droits sociaux, le pouvoir d’achat et les services publics, entrainant aujourd’hui le rejet le plus cinglant d’un président et d’un gouvernement depuis le début de la Ve République en 1958.

La date du 17 octobre est d’abord venue d’un appel sur les réseaux sociaux, dès le 8 septembre sur Tiktok, contre la vie chère et l’envolée des prix des carburants [2], avec des dizaines d’affiches reprenant le thème des Gilets jaunes annonçant, dans des boucles cryptées, des rendez-vous pour des rassemblements dans une multitude de villes du pays, de zones rurales, de villes petites et moyennes. S’y sont joints des initiateurs·trices du mouvement « Bloquons tout », qui avaient déjà appelé à une grande journée en septembre 2025, contre la vie chère et l’injustice fiscale. Ils ont dressé une carte nationale des rassemblements, carte remplissant vite l’essentiel des régions et localités. D’anciens responsables des Gilets jaunes, toujours présents sur les réseaux sociaux, ont pris le relai.
Une mobilisation par en bas
Cette prolifération d’appels par en bas, en dehors de toute réelle organisation politique ou syndicale, est la première caractéristique du 17 octobre. Elle a ainsi rassemblé des salarié·es, des précaires qui ont souvent été les premiers frappé·es ces derniers mois par les canicules dans des logements inadaptés, par l’augmentation galopante des prix des denrées alimentaires et de l’énergie. La colère est évidemment d’autant plus forte que le gouvernement minoritaire de Macron et Lecornu rogne sans cesse sur les dispositifs de redistribution sociale et promet, depuis l’été, un budget 2027 qui épargnerait une fois de plus la contribution fiscale des grandes fortunes, des revenus du capital, et des grandes entreprises, multipliant en leur faveur les exonérations, aides et subventions, mais frappant durement les classes populaires, la jeunesse et les retraités.
En 2018-2019, le mouvement des Gilets jaunes avait représenté une profonde vague de mobilisation dans tout le pays, notamment dans les zones d’habitat périurbaines. Parti d’une protestation contre l’augmentation des taxes sur les carburants, dont le prix avait déjà fortement augmenté les années précédentes, il s’était vite élargi au rejet de la pression fiscale, à la protestation contre la dégradation des services publics dans les zones rurales et périurbaines, qui cumulaient pertes d’emplois, d’hôpitaux et de transports. En gros, une situation en miroir de celle vécue dans les quartiers populaires des grandes villes. Le mouvement s’était construit alors en se rassemblant autour de plus de mille groupes Facebook, comptant en tout quatre millions de personnes. Environ trois millions de personnes, dans tout le pays, avaient participé aux actions de rue des Gilets jaunes, élargissant leurs exigences dans des cahiers de doléance.
Le mouvement des Gilets jaunes a vu l’explosion des violences policières : personnes mutilées par des tirs de LBD ou des grenades de désencerclement ; un décès, 613 personnes blessées, 23 éborgnées, 5 ayant une main arrachée. « La police a blessé plus de manifestants en quelques mois qu’en vingt ans » [3]. La gestion violente des manifestations populaires avait déjà été mise en place en 2016 par le gouvernement socialiste de Manuel Valls face aux mobilisations contre la loi Travail El Khomri. Le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme et Amnesty International, ont depuis condamné cette gestion extrêmement brutale des manifestations, ces exactions et l’utilisation d’armes « de force intermédiaire » — LBD 40, Taser, grenades lacrymogènes ou de désencerclement — dites « sublétales », mais devenues mortelles à plusieurs reprises.

La jeunesse au cœur du combat
La force première du 17 octobre résulte d’abord d’une dynamique populaire profonde. Mais elle repose ensuite évidemment sur la puissance du mouvement de la jeunesse, parti des lycées des banlieues populaires d’outre-mer, au début septembre, qui s’est développé sans faiblir jusqu’au 17 octobre, pendant plus d’un mois, malgré la violence policière et la répression subie. Ce sont les conditions d’études qui ont été le facteur déclencheur : absences de profs, locaux insalubres, classes surchargées, paraissant d’autant plus insupportables au sortir de plusieurs semaines de canicules dans des logements. Là aussi c’est un mouvement « par en bas » qui s’est développé rapidement. D’abord, sans trouver un écho important en France, les blocages ont débuté à Mayotte et en Guyane, dès la rentrée, fin août et début septembre, exigeant la rénovation et la ventilation des classes, s’opposant aux prix des cantines, protestant plus généralement contre l’état d’abandon des infrastructures et un sentiment de relégation sociale, avançant enfin des revendications claires et montrant une grande détermination.
En France même, les blocages ont démarré le 17 septembre par un lycée de la région parisienne, à Créteil, qui a repris les revendications avancées par les enseignant·es. Là aussi, la question des locaux a été au centre de la protestation, mais aussi les classes surchargées, l’absence d’enseignant·es, les horaires impossibles et l’exigence de la suppression de deux mesures introduites au début du premier quinquennat de Macron, en 2017-2018 : la réforme Blanquer (démantelant les filières — littéraire, scientifique, économie — dans les lycées et les remplaçant par des « spécialités au choix »), doublée de la mise en place d’une modalité de sélection impitoyable après le baccalauréat — « Parcoursup ». Cette plateforme a fermé la porte de nombreuses formations et écarté les lycéen·nes des classes populaires de nombreuses de filières réservées aux classes supérieures et, par exemple, en 2026, a laissé 126 000 jeunes sur près de 900 000 bacheliers sans affectation dans le supérieur.
Le verdict est sans appel : malgré un « baccalauréat pour tous » — puisque 80 % de la classe d’âge accède au bac — 57 % de celle-ci n’obtient pas un bac général donnant accès aux filières licences et masters universitaires. L’algorithme de « Parcoursup » assure un tri social d’une redoutable efficacité. Toutes les études démontrent l’implacable réalité de la reproduction sociale, et de son accentuation depuis 2020 [4].
Dans les quartiers populaires
La jeunesse des quartiers populaires vit la violence quotidienne de la discrimination sociale, côtoie celle vécue par ses parents et celle qu’exercent les forces de police à son encontre. Cette brutalisation s’est durcie nettement depuis plus d’un mois avec le mouvement de blocages des lycées qui a été criminalisé dès le départ, classé par le ministère de l’Intérieur dans la rubrique des violences urbaines.
C’est malheureusement une vieille histoire dans le pays. Depuis vingt ans, à plusieurs reprises, les jeunes des quartiers ont exprimé leur colère et leurs exigences face à leur situation d’exclusion et de relégation sociales. Ce fut le cas en 1990, à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue de Lyon [puis à Sartrouville, Argenteuil et Mantes-la-Jolie, en 1991], de même, en 2005, lorsque deux jeunes de 15 et 17 ans, Zyed Benna et de Bouna Troré, ont trouvé la mort à Clichy sous-Bois, poursuivis par la police et électrocutés dans un transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés. Plusieurs semaines de révoltes s’en suivirent dans les quartiers pour exiger la justice sociale, venger la mort des deux jeunes et dénoncer les violences policières.
Les mobilisations de 2005, au lieu d’être envisagées par le gouvernement comme un enjeu social, ont été considérées comme des émeutes et des violences urbaines causées par des « casseurs voyous », par de la « racaille », comme les qualifiait Nicolas Sarkosy, alors ministre de l’Intérieur. « Rien n’a changé », comme le répète dans un entretien, vingt ans après, Mekki Daouadji Djilali, le président d’ACLeFeu, collectif créé à Clichy-sous-Bois après la mort de Zyed et Bouna. Le collectif avait rédigé un cahier de doléances traçant les priorités de la population. Vingt mille contributions avaient été rassemblées à l’époque dans cent vingt villes.

Vingt ans plus tard, les problèmes et les priorités sont les mêmes. « Depuis 2005, toutes les réformes mises en place ont été sécuritaires et non sociales », ajoute Mohamed Mechmache, membre fondateur d’ACLeFeu. En effet, pour les responsables politiques, les jeunes des quartiers populaires, surtout les enfants des familles issues de l’immigration postcoloniale, ne peuvent pas être des acteurs·trices politiques, porteurs de luttes et d’exigences sociales. Le même schéma s’est reproduit à plusieurs reprises, par exemple en juin 2023, lors de la mort de Nahel Mezrouk, un jeune de 17 ans tué à bout portant par un policier, lors d’un contrôle de police, à Nanterre.
Contre la misère, les discriminations et le génocide à Gaza
Cette dynamique profonde venant des lycées des quartiers populaires s’est vite étendue aux autres lycées, aux facultés et, fait inédit, aux grandes écoles « prestigieuses » HEC, l’IEP, l’École des Mines, explicitement en solidarité contre la ségrégation sociale [5]. 90 % des universités ont été bloquées durant la semaine du 11 au 17 octobre, des universités où manquent plus de 100 000 places pour accueillir les étudiant·es.
Les exigences mises en avant par le mouvement lycéen sont claires depuis le début : coordinations et syndicats se sont mis à l’unisson sur l’exigence de la suppression de Parcoursup et de la réforme Blanquer, sur des créations de postes suffisantes pour combler les manques d’effectifs d’enseignant·es, d’infirmier·ères d’assistant·es sociaux, sur une augmentation budgétaire de dix milliards d’euros pour permettre la réfection du bâti scolaire et son adaptation aux changements climatiques. Le gouvernement a jusqu’ici refusé de donner la moindre réponse concrète à ces demandes, les traitant même avec mépris.
Toutefois, la lame de fond dans la jeunesse exprime une prise de conscience multiforme. Le député de LFI, Louis Boyard explique les quatre lignes de force de politisation dans la jeunesse :
- Le mouvement #MeToo et la place prépondérante prise par les jeunes femmes avec une culture féministe.
- Les grèves mondiales pour le climat.
- Les révoltes des quartiers populaires contre le racisme, notamment après la mort de Nahel.
- La Palestine et l’horreur du génocide commis par le régime sioniste.
Tout cela remet en cause Macron et son monde, de même que sa sinistre continuité dans ce que promet l’extrême droite [6].
Le mouvement des jeunes et celui exprimé par les Gilets jaunes convergent avec l’ensemble des préoccupations sociales des salarié·es, l’absence de réponse aux besoins sociaux, les services publics, le coût de la vie, à commencer par celui de l’énergie et de l’alimentation, une paupérisation nette des classes laborieuses. Le taux de pauvreté (60 % du revenu médian) est de 15,4 %, soit 9,8 millions de personnes, un taux en augmentation depuis le milieu des années 2000. La France connaissait un faible taux de pauvreté grâce à l’effet des systèmes de redistribution. La mise en pièce de ces mécanismes depuis le milieu des années 2010 a remis en cause ce « filet protecteur ».

Le cumul des effets de la réforme des retraites, du coût de la vie, de la précarisation des emplois, des difficultés de logement, du blocage ou de la faible augmentation des salaires crée une situation de plus en plus difficile pour les salarié·es et leur famille. Les mobilisations contre les retraites en 2023 ont été l’expression de ce mal être et l’exigence d’une autre politique sociale. Le désaveu de la Macronie et de ses budgets frappant les classes laborieuses s’est exprimé électoralement en 2022 et 2024. Les gouvernements macronistes minoritaires successifs n’ont pu tenir que par la mansuétude du Parti socialiste, qui a sauvé l’adoption des budgets des finances publiques et de la Sécurité sociale 2026 et accepté des mascarades de négociations sociales. Celles-ci n’ont débouché que sur des impasses avec Bayrou et Lecornu : au printemps 2025, le « conclave » de Bayrou, à l’automne 2025, la « suspension de la réforme des retraites » et « la conférence sur la retraite et le travail » ont justifié les sursis donnés par le PS aux gouvernements de Macron et contribué à désunir le front syndical. En effet, à deux reprises, CFDT, CFTC, et CGC se sont engouffrés dans cette porte qui n’ouvrait pourtant sur aucun recul gouvernemental.
Le syndicalisme combatif au rendez-vous
Cet automne, une nouvelle configuration apparaît et le rôle du syndicalisme combatif peut être déterminant pour l’issue de l’affrontement social en cours. Les syndicats, après une journée commune de mobilisation et de manifestation le 29 septembre, dans la Fonction publique, avaient fixé la date commune du 5 novembre pour une prochaine journée centrée sur la défense des services publics, l’augmentation du SMIC et des salaires. La date du 5 novembre semblait tardive à beaucoup, alors qu’il fallait renforcer et soutenir sans attendre la mobilisation de la jeunesse.
De plus, le mois d’octobre comprenait plusieurs échéances du mouvement de la jeunesse et des Gilets jaunes. Solidaires a ainsi préféré attendre le 17 octobre pour appeler au 5 novembre, pour mobiliser d’abord durant le mois d’octobre. Et, en pratique, CGT, FSU et Solidaires, au long du mois d’octobre, ont soutenu les blocages, protégé les cortèges lycéens face à la police et ont été présents le 17 octobre. Le reste de l’intersyndicale nationale ne leur ont pas emboîté le pas, même si de nombreux syndicats au moins CFDT et FO ont suivi le mouvement localement et par leurs fédérations Éducation.
Aussi, le 17, les syndicats ont eu une place très importante, liant ensemble les autres composantes, et ils n’ont pas été épargnés par les forces de police, à l’exemple de Toulouse, où la ligne de tête du cortège syndical a subi un tir de grenades blessant quatre responsables syndicaux.
Répression et mépris du pouvoir
Maintenant, nous sommes à un moment charnière du mouvement.
Le gouvernement et la droite ont été totalement déstabilisés par l’ampleur de la protestation lycéenne et la place politique qu’elle a prise dans le paysage. Pendant plusieurs semaines, il a joué la carte de l’isolement de la jeunesse des quartiers en cherchant à la discréditer, à la criminaliser, et à la présenter comme manipulée par la France insoumise. La généralisation du mouvement à l’ensemble de la jeunesse a surpris, mais Lecornu s’est arc-bouté dans son refus de tout recul, de toute satisfaction des demandes des lycéen·nes. Leur seul interlocuteur a été la police et le ministre de l’Intérieur. La méthode adoptée a consisté à frapper fort en jouant sur la répression et une campagne de dénigrement systématique par les médias, stigmatisant systématiquement les jeunes comme des casseurs, et accusant « l’ultragauche visant à déstabiliser la République, soutenue par LFI ». Le Parti républicain a même appelé à la dissolution de la France insoumise et à l’instauration de l’état d’urgence [7].
L’intervention violente des forces de police est allée de pair avec les interpellations massives des jeunes comme moyen de propagande politique en cherchant à dissuader la jeunesse de continuer à participer au mouvement : 10 000 interpellations, dont 7 000 de mineur·es, du début septembre au 17 octobre. Des nuits de garde à vue dans des conditions souvent sordides, comme celles dénoncées à Bobigny, des comparutions immédiates, des peines de prison même pour la première comparution de jeunes adultes. Les interpellations sont devenues des outils politiques, déjà utilisés contre les jeunes des banlieues en 2005 (5 643 jeunes interpelés), contre les Gilets jaunes (6 786 interpellations). Cette intimidation massive et cette criminalisation n’ont empêché ni la continuation, ni l’élargissement du mouvement, ni la jonction avec le mouvement syndical.

Avec le mouvement actuel, le gouvernement a été pris à contre-pied, alors qu’il pensait la gauche et les classes populaires paralysées par l’éclatement de la gauche politique et la modération du front syndical. Lecornu voulait pouvoir poursuivre une politique et un budget 2027 frappant les classes populaires, imposant plus 40 milliards de coupes budgétaires dans les budgets sociaux avec des attaques contre les retraité·es, la jeunesse et avec le blocage des salaires des fonctionnaires. Économies justifiées par l’invocation du niveau insupportable de la dette publique, alors que le gouvernement refuse de remettre en cause la fiscalité dérisoire des revenus du capital et des grandes entreprises, et acte une augmentation de 6,5 milliards en deux ans du budget militaire.
Ce projet de budget va de pair avec un discours toujours plus sécuritaire et poreux aux propositions et au discours du Rassemblement national.
Le visage historique autoritaire de la droite
Déstabilisés et blessés par la puissance du 17 octobre et la jonction avec l’aile combative du mouvement syndical, Macron et Lecornu ont rejoué la tragédie déjà écrite par les ténors bourgeois du XIXe siècle, et la grande peur inspirée par la Commune de Paris : les classes laborieuses sont surtout des classes dangereuses, la canaille met en cause le droit à la propriété, la police et l’armée doivent protéger nos vies et nos biens.
Les images des vitrines brisées, des centaines de commerces dévalisés le 17 octobre dans les centres des grandes villes ont été le facteur déclencheur d’une spirale redoutable du pouvoir : couvre-feux dans les centres-villes, manifestations interdites, lourdes peines de prison. Cette spirale applaudie par l’extrême droite visait tout autant à faire taire les critiques sur l’incapacité de la police à « sécuriser » les centres villes qu’à essayer de tétaniser, de faire taire le mouvement social et de dissocier les syndicats des mobilisations à venir. À l’image de Zemmour (incriminant « la racaille arabo-musulmane »), Retailleau, Ciotti, Bardella tous les dirigeant·es de l’extrême droite se sont livrés depuis plusieurs jours à un déferlement de racisme à l’égard de la jeunesse et de la mobilisation, rejoignant étonnement Trump et Netanyahou, qui dénoncent « l’invasion de l’islam en France ».
Toutes les chaînes télévisées diffusent des images tournant en boucle de dégradations de bâtiments publics, de commerces, de voitures brûlées. Les éditorialistes dénoncent jour après jour les violences insupportables subies par les commerçant·es, sans n’avoir jamais eu la moindre attention, sans n’avoir jamais donné le moindre éclairage sur la dégringolade des classes populaires dans la précarité et sur leur impossibilité de vivre décemment. Cette violence du quotidien n’a que très rarement trouvé sa place dans les médias. Mais prise à sa propre politique sécuritaire, le gouvernement a été accusé de ne pas avoir été capable de protéger les petits commerçant·es ou même les mairies, comme à Marseille.
Depuis, Macron et Lecornu bégayent, appelant à la fois à l’ordre et à interdire les manifestations, invoquant « la République en danger et la menace séditieuse de la France insoumise et de ses proxys », et précipitant, après un mois de refus, des rendez-vous hâtifs avec les représentant·es du mouvement de la jeunesse, lundi 26 octobre avec le Premier ministre, puis finalement le 23 octobre avec Macron soi-même, pour leur annoncer qu’ils auront des réponses plus tard ! Pour le 24, des dizaines de manifestations détournées de leurs parcours, interdites par les préfectures, puis autorisées par les tribunaux administratifs. Le pouvoir redouble ses coups, frappe, et hésite en même temps de peur de manifester sa faiblesse et son manque d’autorité face à un mouvement qui perdure et qui s’entête à vouloir obtenir satisfaction. Aujourd’hui, c’est Macron et son gouvernement qui sont pris dans une nasse, ils n’en sont que plus dangereux.
Le mouvement sur une ligne de crête
Le gouvernement craint maintenant que le mouvement, loin de s’essouffler, ne fasse tache d’huile dans les jours qui viennent avec des grèves de salarié·es, notamment autour du 5 novembre. Dès lors, Macron et Lecornu s’enferment dans leur isolement en refusant la moindre concession à la jeunesse (… tout en annonçant une rencontre avec les organisations de jeunesse le lundi 26 octobre et une « refonte » de Parcoursup) et font un pas décisif dans la répression et la dérive autoritaire.
Lors des prochaines manifestations, le ministre de l’Intérieur prévoit l’utilisation non seulement des forces de police et de la gendarmerie, mais aussi des moyens du RAID, unité de la police chargée des actions antiterroristes et des forces de l’opération Sentinelle, militaires chargés également de l’action antiterroriste sur le territoire, de la BRI (Brigade chargée de la lutte contre le grand banditisme)… Tout cela est l’illustration d’un raidissement autoritaire, applaudi par le RN et Les Républicains, qui demandent l’instauration de l’état d’urgence avec la suspension des libertés publiques, mais révèle aussi la faiblesse politique du gouvernement. Le week-end du 24 et 25 octobre, des dizaines de manifestations ou leurs parcours dans les centres villes ont été interdits.

Donc, clairement, le mouvement va être sur une ligne de crête. Soit le rouleau compresseur policier arrive à bloquer le mouvement tout en matraquant l’opinion par des images d’une « terreur organisée par l’ultragauche et LFI », soit se produit une jonction des mobilisations avec des secteurs de salarié·es par des rassemblements, des actions communes dans les villes et surtout avec des secteurs professionnels entrant en grève, notamment autour du 5 novembre.
Solidaires a mis en avant explicitement cette politique en appelant à des assemblées générales dans les lieux de travail et en lançant la perspective de grèves dans le maximum de secteurs à partir du 5 novembre. La CGT, par la voix de Sophie Binet, a avancé elle aussi la perspective de grève pour le 5 novembre et au-delà.
Le 21 octobre 2026, à la sortie d’une rencontre avec le Premier ministre Sébastien Lecornu à Matignon, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a fait une déclaration particulièrement offensive devant la presse. Elle a notamment affirmé :
« L’heure est venue de franchir un nouveau cap dans la mobilisation, la grève doit prendre le relais ». Elle a appelé à organiser des assemblées générales sur tous les lieux de travail pour « généraliser la grève le 5 novembre et après » (Marx21)

La FSU appelle aussi à discuter des suites de la journée de grève sur les lieux de travail, déposant d’ores et déjà un préavis jusqu’à fin novembre. Ainsi, de manières différentes, ces trois syndicats avancent des perspectives sans se laisser bloquer par les rythmes imposés par l’intersyndicale nationale avec les autres syndicats (CFDT, FO, UNSA notamment). Cela résulte évidemment du bilan tiré par les syndicats combatifs des grèves de 2023. Cet enjeu est perçu par tous les éléments combatifs du mouvement syndical.
La menace du Rassemblement national
Dernière question et non des moindres. Chacun comprend à gauche que la motivation de la mobilisation actuelle est aussi le combat contre la menace d’un Rassemblement national aux portes du pouvoir politique. La crainte monte que l’éclatement de la gauche, renforcé par la victoire pour l’instant de l’aile la plus sociale libérale du le PS (avec la candidature de Glucksman à la présidentielle) et le rejet de la candidature de Mélenchon par les autres partenaires de l’ex-Nouveau front populaire (Écologistes, PCF et Après) n’amène à une guerre fratricide à gauche et à la victoire de Le Pen. Le mouvement actuel pourrait donc aussi faire bouger les lignes par un mouvement par en bas, imposant la construction de l’unité comme elle avait pu se réaliser [le 9 juin 2024] 2024 [au lendemain de la dissolution de l’Assemble nationale par Macron].
Peu de monde y a porté attention, mais à Orléans, une large unité à gauche, comprenant côte à côte le PS et LFI, s’est réalisée pour appeler à s’opposer à la tenue du congrès du Rassemblement national (RN) le week-end du 24 et 25 octobre [sur la manifestation d’Orléans, voir le reportage intéressant de Blast, Marx21]. Contrastant avec la situation actuelle à gauche, les forces de gauche du Loiret ont publié un appel « pour construire un front populaire et solidaire ». Pour pouvoir s’opposer au RN et « empêcher les héritier-ères de Pétain de reprendre le pouvoir » en invitant « l’ensemble des forces progressistes — associations, syndicats et partis politiques — le monde de la culture, et l’ensemble des citoyen-nes viscéralement attachés aux valeurs démocratiques de paix et de liberté à ce rassemblement populaire et progressiste » [8].
La construction d’un rapport de force social capable de faire céder Macron et Lecornu est possible, même si ce n’était pas le cas il y a quelques semaines, mais l’énergie de toutes les forces militantes sera décisive pour y arriver. Cela peut et doit se combiner avec le combat pour forger un front unitaire politique et social pour chasser Macron et son monde du pouvoir et empêcher l’accès du RN à la présidence.
* Cet article a été diffusé le 25 octobre par son auteur sous le titre « La lame de fond qui menace Macron et son monde ». Nous l’avons édité avec un autre titre en y ajoutant des intertitres, des illustrations et quelques explications pour des lecteurs·trices étrangers.
Léon Crémieux milite au sein du NPA-A et fait partie de la direction de la Quatrième Internationale.


