Depuis la publication de cet article, une nouvelle mobilisation a eu lieu le 24 octobre à travers la péninsule. Des milliers de personnes ont manifesté à Turin, Milan, Bologne, Florence…Une grève générale a été proclamée pour le 30 octobre par l’Union syndicale de base (USB) et le 20 novembre par la CGIL. Une affaire à suivre d’autant plus près que les manifestations contre la vie chère ont aussi mis en mouvement, dans le sud de la péninsule, une partie de la base électorale de la droite et de l’extrême droite, notamment les transporteurs routiers qui ont paralysé une semaine durant le Mezzogiorno.(SP)
Face à la recrudescence de l’opposition sociale, la droite attise la peur. Pour ne pas tomber dans ce piège, il faut de larges mobilisations. Les grèves générales annoncées en donneront l’occasion.
Agitation et nervosité, enthousiasme et peur, tension et espoir. Le débat public italien est actuellement pris dans un étau psychologique et émotionnel, suscitant chez beaucoup confusion et désarroi. Il faut démêler cet écheveau si l’on veut conserver le fil conducteur d’une lecture politique de ce qui se passe et des orientations à suivre.
Quand l’automne se réchauffe
Le point de départ est un fait politique : nous vivons un automne marqué par une opposition sociale bien plus vive que les précédents. Une constellation disparate et fragmentée de forces sociales envahit les places pour s’opposer au gouvernement Meloni et à la situation actuelle. Des étudiant·es aux places « indignées », des syndicats aux transporteurs routiers, on observe une effervescence généralisée, y compris dans des secteurs sociaux habituellement peu actifs, voire proches de la droite.
L’illusion du « melonisme », qui a masqué pendant quatre ans son incapacité structurelle à traiter les questions sociales derrière le vernis de la guerre culturelle, s’effrite chaque jour davantage. Cela provoque une forte nervosité au sein du gouvernement et dans de vastes secteurs de l’establishment, occupés d’une part à défendre l’exécutif et d’autre part à empêcher par tous les moyens que d’éventuelles alternatives ne se développent. La réponse est une stratégie de la peur : à travers des déformations médiatiques et la diffusion minutieuse et « scientifique » d’informations inventées, on tente de semer la panique au sein de la population afin de justifier des réponses répressives et le futur appel au peuple pour conférer les pleins pouvoirs à la « femme forte ».

C’est pourquoi la lucidité s’impose. Il faut retrouver le fil conducteur qui unit les différentes composantes de l’opposition sociale autour d’un discours sur la hausse des prix, le logement, des services publics décents, la paix et la dignité, discours qui est désormais entré dans le sens commun de larges pans de la population. Il faut aussi replacer ce qui se passe en Italie dans un contexte international de troubles et de mobilisations de la jeunesse, qui prend diverses formes, parfois contradictoires, mais qui va dans une direction bien précise.
Ne pas tomber dans le piège qui tente de faire du conflit social « notre » problème, en exigeant sans cesse des jugements sur chaque épisode pris isolément : le conflit est
« leur » problème, celui de ceux qui n’ont pas la moindre idée de la manière d’aborder les questions sociales qu’il met en évidence. Dans le camp de l’opposition et de l’alternative, les défis sont ceux de la participation de masse et de l’organisation.
L’Italie dans la rue
La vaste opération de propagande en cours ces derniers jours a pour premier objectif d’occulter une réalité qui, contre toute évidence, n’apparaît pas à la une des journaux : nous vivons un automne de mobilisation. Rien de comparable à ce que l’on a vu ces dernières semaines et que l’on voit aussi en Espagne, en France ou en Albanie, certes. Mais il est indéniable que l’enchaînement des fronts de conflits ouverts entre le gouvernement Meloni et celles et ceux qui, dans la société, s’y opposent, ces dernières semaines, fait forte impression.
Il y a un mois, à Rome, des dizaines de milliers de personnes ont défilé pour défendre l’espace occupé Spin Time, menacé d’expulsion par un fonds spéculatif, dans un conflit qui met en évidence l’enchevêtrement entre la rente foncière, le développement touristique et l’accès au logement dans les grandes villes.
Spin Time Labs
Spin Time Labs est l’une des expériences les plus importantes d’occupation autogérée à vocation sociale, culturelle et politique de Rome. Fondé en 2013, ce lieu est devenu un symbole du mouvement italien pour le droit au logement et de la résistance à la spéculation immobilière.
Au cours des semaines suivantes, en réponse aux mesures « anti-étrangers » proposées dans les écoles par le ministre Valditara [NDT : Il s’agit du projet du ministre de l’Éducation Giuseppe Valditara de renforcer le plafond de 30 % d’élèves étrangers par classe, en répartissant ces élèves entre les classes et les écoles voisines pour éviter, selon lui, la formation de « classes ghettos »], des actions et des occupations ont éclaté de manière sporadique sur l’ensemble du territoire national, jusqu’aux manifestations de vendredi dernier, avec des dizaines de milliers d’élèves dans les rues partout en Italie et l’émergence, à l’instar de ce qui s’est passé en France, de la question de l’état des bâtiments scolaires, symbole de tout un système de services publics en péril.

Dans le même temps, dans de nombreuses régions du Sud, la contestation contre le prix du carburant s’est amplifiée parmi les agriculteurs et les transporteurs routiers, jusqu’aux barrages de ces derniers jours. Samedi dernier, des rassemblements spontanés inspirés du mouvement des indignados ont réuni des centaines de personnes dans de nombreuses villes italiennes. La manifestation milanaise a particulièrement attiré l’attention en raison des affrontements avec la police et des attaques contre certains magasins du centre-ville qui ont suivi, une dynamique qui s’est répétée dimanche dans la même ville, avec des vitrines brisées et des marchandises dérobées. Parallèlement, samedi, à Rome, cent mille personnes ont défilé lors d’une manifestation organisée par la CGIL, qui a proclamé à cette occasion une grève générale pour le 20 novembre. Une autre grève générale, proclamée par l’USB, aura lieu dès la semaine prochaine, le 30 octobre.
Il est évident qu’il ne s’agit pas d’un mouvement unique et qu’il n’est pas facile de rassembler cette multiplicité de conflits au-delà des différences de classe, de forme de mobilisation et de revendications. Il n’y a pas aujourd’hui « l’Italie dans la rue », pour reprendre le slogan des manifestations de samedi [NDT :17 octobre], mais il y a de nombreuses Italies sur de nombreuses places, avec des convergences évidentes, ne serait-ce que pour identifier comme cible principale le gouvernement Meloni, son immobilisme sur les questions sociales et l’inflation énergétique générée par les aventures guerrières de son allié Donald Trump. Une opposition sociale diffuse et multiple, avec un fort degré de transversalité et un rôle de premier plan évident joué par la jeunesse. Tout cela se produit un an après les manifestations gigantesques en solidarité avec Gaza et la Global Sumud Flotilla : une vague de mobilisation que nous avons trop facilement considérée comme épisodique, mais qui a laissé une empreinte dans la conscience collective, en particulier chez les jeunes.

Gen Z : nous les avons vus arriver
Si certains s’étonnent de constater l’engagement social et politique des plus jeunes, en Espagne comme en France ou en Italie, c’est qu’ils n’ont manifestement pas lu le dernier numéro de Jacobin Italia, et surtout qu’ils n’ont pas suivi attentivement ce qui s’est passé dans notre pays et ailleurs ces dernières années.
La génération à laquelle, à l’occasion de la pandémie, on avait promis un nouveau départ fondé sur la transition écologique, la place centrale accordée aux soins et la relance des services publics, se retrouve aujourd’hui confrontée à un monde qui brûle littéralement, entre urgence climatique, guerre en Ukraine et génocide en Palestine. Les processus de politisation de ces dernières années, du mouvement féministe à celui de solidarité avec Gaza, ont ancré des clés de lecture et des points de vue : l’hypocrisie des gouvernements sur Gaza a brisé les liens de confiance, la rhétorique du réarmement a clairement illustré l’absence de toute responsabilité envers les générations futures, et les exemples venant des pays voisins ont manifestement eu un effet. Réduire tout cela à quelques vitrines brisées relève d’une vision à court terme, même si ce fait ne doit pas être occulté.

Comme cela a été écrit ces derniers jours, l’émeute urbaine, le fait d’une population jeune souvent issue des banlieues des métropoles, n’est pas un phénomène nouveau, ni en Europe, ni même en Italie. Par le passé, des incidents similaires s’étaient produits au cours ou en marge de grandes manifestations, auxquelles ils avaient par conséquent été rattachés en termes d’interprétation politique. Les caractéristiques tout à fait particulières des rassemblements de samedi [17 octobre] ont sans aucun doute conféré une plus grande centralité et une plus grande visibilité à ces formes d’action. Il est peu judicieux d’attribuer de l’extérieur une voix politique, comme certains s’y emploient en ce moment avec plus ou moins de bonne foi, à des actions et à des acteurs qui, si et quand ils en auront envie, parleront d’eux-mêmes.
Ceux qui se sont exprimés — sans que l’on sache, bien sûr, dans quelle mesure ils sont représentatifs — se sont présentés comme faisant partie de l’effervescence plus large que l’on tente de décrire. Et il convient de noter que, par rapport au passé, même récent, la tentative de concentrer l’attention sur la condamnation de l’illégalité, dans des secteurs loin d’être négligeables de l’opinion publique, a eu beaucoup moins de succès. Un phénomène qui n’étonne pas, à une époque où la réponse politique aux revendications exprimées par la base est extrêmement rare, et où, par conséquent, les attentes quant à l’efficacité de la protestation au sens traditionnel du terme s’amenuisent. Mythifier l’esthétique du casseur ou agiter le spectre du maranza [NDT : terme péjoratif aux relents racistes qui désigne les jeunes des banlieues, dépeints comme une menace pour l’ordre public. L’équivalent en français le plus proche est « racaille »] dans ce contexte, ne sert pas à grand-chose et risque de détourner l’attention de la réalité politique générale, à savoir le mécontentement généralisé dans de très larges couches de la population, en particulier chez les jeunes, et la grande disposition au conflit que cela semble avoir engendrée.

Comme nous le disions, il serait utopique de se fixer pour objectif de recomposer la multiplicité des « Italies » dans la rue, tout comme il serait vain de prétendre leur imposer une même rationalité politique. Ce qui semble intéressant, c’est de rechercher le fil conducteur qui unit des secteurs sociaux si différents, afin de tirer de ce mécontentement une perspective alternative. La réalité concrète de la crise énergétique et ses conséquences inflationnistes fournissent un sujet immédiatement compréhensible à l’opposition sociale. Non pas que le prix élevé du carburant résume à lui seul les préoccupations et les ambitions de ceux qui manifestent, en particulier les plus jeunes : ce qui est en jeu, c’est bien autre chose, c’est la crédibilité de tout un système.
Mais la contradiction entre un discours public accaparé par les guerres culturelles et la rhétorique du réarmement, d’une part, et la réalité matérielle de la vie des gens, en termes de coût de la vie comme d’accès au logement, de salaires, d’espoirs d’avenir ou même simplement de la solidité des bâtiments scolaires où l’on passe des dizaines d’heures par semaine, d’autre part, ne saurait être plus flagrante. Il en va ainsi en Italie, comme en France, comme en Espagne, comme en Albanie : ce sont, comme cela arrive parfois, les nœuds refoulés de nos sociétés qui finissent par éclater au grand jour, et ils le font selon ce que déterminent les circonstances de la période historique, et non comme chacun d’entre nous pourrait idéalement le souhaiter.
La stratégie de la peur
L’Espagne et la France illustrent également deux modèles d’interprétation politique de la mobilisation de masse : dans le premier cas, une polarisation très forte où le centre gauche décide de miser, dans la course électorale, sur la question du logement et sur sa capacité à répondre aux revendications du mouvement, même en contradiction avec ce qui avait été fait jusqu’alors ; dans le second, un resserrement institutionnel entre le centre libéral, le centre gauche modéré et l’extrême droite pour criminaliser les manifestations et les utiliser afin de remettre en cause la légitimité démocratique de l’opposition de gauche.
Le choix du gouvernement Meloni et de l’establishment italien est très clair : ils misent sur la voie française. Il est difficile, ces jours-ci, de ne pas voir les signes généralisés d’une opération de propagande visant à effrayer la population pour justifier un virage de plus en plus autoritaire dans la gestion de l’ordre public, de l’immigration et, à terme, de l’ordre constitutionnel lui-même.
Depuis plusieurs jours, les réseaux sociaux et les médias traditionnels, dans certaines régions, amplifient démesurément la panique morale créée par la diffusion de captures d’écran de prétendues discussions de « maranza » qui menacent d’une vague d’actes de violence sexuelle à l’occasion des prochaines manifestations. En Vénétie, Il Gazzettino ouvrait hier sa une avec « la psychose des viols », tout comme l’édition régionale du Corriere della Sera, qui titrait : « Liste de viols dans les chats : “La limite a été franchie” ». Tout cela se produit dans un contexte où, lors des affrontements dans les rues du centre de Milan, aucun cas de violence sexuelle n’a apparemment été signalé. De la pure panique. Reste à déterminer s’il s’agit d’une psychose généralisée similaire à la « Grande peur » de 1789 ou plutôt d’une stratégie planifiée.

Dans le même temps, une partie importante des commentateurs libéraux, dans la presse et sur les réseaux sociaux, dénonce depuis plusieurs jours ce qu’elle qualifie d’« attaque contre l’Italie » menée par la Russie et l’islam, exemple de « guerre hybride » (un concept si vague et générique qu’il peut être utilisé pour des phénomènes si différents qu’on en vient à remettre en question sa validité générale). Quelques vitrines brisées à Milan deviennent une « attaque contre l’Italie », une « guerre ». Et à la guerre, on répond par la guerre. Si le gouvernement déploie l’armée — pourtant dépourvue de pouvoirs en matière de maintien de l’ordre public —, c’est précisément pour alimenter ce discours : nous sommes en guerre.
« Il y a une attaque coordonnée contre l’Italie de la part de puissances étrangères qui utilisent les immigrés pour violer vos filles. » Un message qui vise à effrayer les gens pour les inciter à rester chez eux. Pour empêcher que les différentes « Italies » dans la rue ne fusionnent en une seule, que ne se crée, au sein de la mobilisation, cette convergence qui s’opère déjà dans l’opinion publique (prix, logement, services publics décents, paix, dignité) et qui aurait un impact très significatif sur le climat politique du pays. Pour éviter, en somme, que cela ne se passe comme en Espagne. Il ne faudrait surtout pas que, en sortant, les gens se rendent compte que les « maranza » sont les enfants de leurs voisins, avec lesquels ils partagent beaucoup, voire tout.
La stratégie de la peur sert en outre à créer le climat nécessaire à un nouveau durcissement autoritaire, d’abord en matière d’ordre public (Meloni a déjà annoncé un énième décret), puis sur l’immigration (nous ne sommes pas loin de voir la droite au pouvoir mener une campagne électorale sur la « remigration ») et, à terme, sur l’ordre constitutionnel lui-même, avec une campagne à mi-chemin entre le style trumpien et le gaullisme, dans laquelle Meloni pourrait placer les gens face au choix entre les pleins pouvoirs accordés à la femme forte et le chaos.
En toile de fond, la militarisation persiste. Parler d’« attaque » et de « guerre hybride » prépare le terrain à une société où l’armée, l’armement et la discipline jouent un rôle bien plus important que celui que nous avons connu jusqu’à présent.
Un contexte qui devrait inciter, comme on le disait, à la lucidité. À ne pas tomber dans le piège de la peur, à faire tout ce qui est possible pour la démanteler, à ne pas creuser de fossés entre les générations et les couches sociales par des initiatives de condamnation discutables, mais à mettre en place de vastes processus de mobilisation, qui donnent de l’espace et un horizon à ce mécontentement. S’il existe une volonté généralisée de participation, il incombe aux acteurs sociaux et politiques de la saisir, en innovant par rapport aux rituels automnaux et en captant cette volonté de convergence, de concret et de radicalité qui semble caractériser ces rassemblements.
Les grèves générales des prochaines semaines peuvent, en ce sens, constituer des rendez-vous extrêmement utiles, tout comme on peut attendre beaucoup de la capacité dont le mouvement étudiant a fait preuve par le passé pour donner une continuité et un horizon commun — grâce aux caractéristiques particulières de la subjectivité étudiante — à des mobilisations très fragmentées. Les places espagnoles de ces dernières semaines témoignent d’ailleurs d’une participation de masse, transversale et directe, tout en mettant en évidence le rôle actif et déterminant des structures organisées. Les différences avec le contexte italien sont évidentes, mais le défi est lancé, et il serait vraiment dommage de ne pas le relever.
* Cet article, intitulé « L’autunno del nostro scontento », a été publié sur Jacobin Italia le 23 octobre 2026.
Lorenzo Zamponi est professeur de sociologie à la Scuola Normale Superiore et rédacteur en chef de Jacobin Italia. Il est coauteur de Resistere alla crisi (Il Mulino, 2019).


