Engrais, guerres et impérialismes

Les engrais ne sont pas seulement un intrant agricole : ils constituent une ressource stratégique au cœur des conflits géopolitiques. La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran et la perturbation du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz qui en découle ont des répercussions sur l’ensemble du système agricole mondial. Une grande partie des engrais chimiques commercialisés dans le monde transitait normalement par ce goulet d’étranglement stratégique, tout comme les matières premières essentielles à la production d’engrais ailleurs, telles que le gaz, l’ammoniac et le soufre.

La hausse des prix des engrais va faire grimper le coût des denrées alimentaires à travers le monde. Cela peut sembler être une vulnérabilité récente.

En réalité, les engrais sont étroitement liés à la guerre et à l’impérialisme depuis plus d’un siècle. Comme le montrent mes récentes recherches les engrais ont été l’un des facteurs qui ont contribué à façonner l’expansion coloniale, la politique économique et même la stratégie militaire au cours de la première moitié du XXe siècle.

 

Comment les engrais sont devenus un enjeu stratégique

L’agriculture conventionnelle moderne dépend fortement des apports externes de trois nutriments clés : l’azote, le phosphore et le potassium.

Dès le XIXe siècle, la révolution industrielle qui se propageait dans les pays du Nord poussait une part croissante de la main-d’œuvre à quitter les champs pour les mines, les usines, les chantiers de construction et les services. Comment nourrir des masses croissantes de personnes qui ne produisaient pas leur propre nourriture est devenu une question d’une grande urgence. Cela a donné lieu à une course pour s’assurer des ressources en engrais.

Depuis les années 1840, le guano, riche en phosphore et en azote, a été extrait des îles péruviennes pour être exporté vers le Nord.

Dans les années 1860, la tentative de l’Espagne d’arracher ce trésor à l’hégémonie britannique a donné lieu à la guerre des îles Chincha, un exemple flagrant de conflit inter-impérialiste autour des ressources naturelles. Cependant, après un demi-siècle d’extraction effrénée, les réserves de guano étaient en grande partie épuisées.

L’approvisionnement en azote a donc été assuré par les mines de nitrate du Chili, pour lesquelles les intérêts britanniques ont encouragé la guerre du Pacifique (1879-1884) entre le Chili, la Bolivie et le Pérou.

Pourtant, au début du XXe siècle, le chimiste allemand Fritz Haber  – également connu comme le père de la guerre chimique moderne – a démontré comment fixer industriellement l’azote à partir de l’air. Le phosphore, en revanche, devait être obtenu par l’extraction de roches phosphatées.

 

La ruée vers le phosphate

Entre le XIXe siècle et le début du XXe siècle, la France a pris le contrôle des principales réserves de phosphate grâce à sa domination coloniale sur la Tunisie, l’Algérie et le Maroc.

L’Italie, arrivée tardivement dans la course aux colonies, craignait d’être laissée pour compte. La presse nationaliste italienne a promu l’idée que la Libye recelait d’énormes richesses en phosphate. Les politiciens, les industriels et les banques ont été séduits par la perspective d’un « El Dorado du phosphate ». Cela a fait partie de la campagne politique menant à l’invasion italienne de la Libye en 1911.

Pendant des décennies, les entreprises et le gouvernement italien ont financé de coûteuses expéditions géologiques à travers le désert libyen à la poursuite du « mirage du phosphate » de l’Italie. C’est dans ce contexte que le général fasciste Rodolfo Graziani a commis un génocide en Cyrénaïque pour isoler les rebelles menés par Omar al-Mukhtar. Pourtant, à maintes reprises, les découvertes de phosphate tant attendues se sont révélées décevantes.

Parallèlement, les entreprises italiennes ont obtenu un accès direct à l’extraction du phosphate en Tunisie et en Égypte, qui étaient toutefois respectivement sous contrôle français et britannique.

L’approvisionnement en phosphate dépendait également de régimes de main-d’œuvre coloniale hautement exploiteurs. Dans les mines d’Afrique du Nord, des cadres européens supervisaient des travailleurs indigènes employés dans des conditions difficiles.

Les archives montrent des politiques salariales explicitement racialisées, dans lesquels les travailleurs arabes recevaient un salaire nettement inférieur à celui des Européens.

Le phosphate bon marché a contribué à faire baisser le coût des denrées alimentaires en Europe, mais ce système reposait sur la surexploitation de la main-d’œuvre et des ressources coloniales.

 

Fascisme, agriculture et empire

Les engrais chimiques ont pris encore plus d’importance sous Benito Mussolini, qui s’était frayé un chemin vers le pouvoir en se chargeant de la sale besogne consistant à réprimer le mouvement paysan en faveur d’une réforme agraire qui avait suivi la Première Guerre mondiale.

En 1925, le régime fasciste a lancé la « Bataille du blé », une campagne ambitieuse visant à augmenter la production italienne de blé et à réduire la dépendance vis-à-vis des importations.

Le géant italien de la chimie, Montecatini, a massivement développé la production d’engrais, tandis que la propagande encourageait les agriculteurs à adopter une agriculture à forte intensité d’intrants. Des affiches représentaient des paysans héroïques produisant des récoltes gigantesques de blé au service de la nation.

Cette « révolution verte fasciste » réussit à augmenter la production de blé, mais elle accentua également le besoin de l’Italie en phosphate importé. Cela créa une contradiction au cœur de l’« autarcie » fasciste, de sa perspective d’autosuffisance économique.

L’Italie prétendait se libérer de la dépendance étrangère  tout en restant structurellement tributaire des chaînes d’approvisionnement minérales coloniales. Cela devint de plus en plus dangereux alors que l’Europe marchait de plus en plus clairement vers la guerre.

Dès que l’Italie est enttrée dans la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques ont réquisitionné ses mines de phosphate en Égypte. Le conflit ayant perturbé les routes commerciales méditerranéennes, l’Italie se retrouva également coupée des importations de phosphate tunisien. Le rêve fasciste d’autarcie économique s’évanouit donc lui aussi comme un mirage. La production d’engrais s’effondra, la production agricole chuta brutalement et les pénuries alimentaires s’aggravèrent.

Les difficultés économiques ont joué un rôle non négligeable dans la perte du contrôle fasciste sur les paysans et les ouvriers italiens, dont beaucoup ont rejoint la Résistance contre le nazi-fascisme.

 

Retour vers le futur

Les engrais peuvent sembler banals comparés au pétrole ou aux armes. Pourtant, les sociétés modernes en dépendent tout autant.

Derrière l’agriculture moderne se cache une vaste infrastructure hiérarchiquement organisée de minéraux essentiels, de sources d’énergie, de sites d’extraction, de routes maritimes et d’industries chimiques.

La logique impérialiste qui sous-tend la division internationale du travail structurant ces réseaux productifs mondiaux présente des similitudes frappantes avec les réalités d’il y a un siècle, sous la forme d’inégalités internationales criantes. La propension des gouvernements d’extrême droite à précipiter le monde dans des guerres qu’ils sont incapables de maîtriser est tout aussi familière, avec des conséquences considérables.

* Cet article est paru sur le site theconversation.com, le 21 mai 2026, sous le titre « Fertiliser: the Forgotten History Linking the Agricultural Commodity and Empire in Wartime ». Notre traduction de l’anglais.

Lorenzo Feltrin est Postdoctoral research fellow à l’Université Ca’ Foscari de Venise et à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève. Il est l’auteur de Workers and the World. Fighting Ecological Crisis from Within, Londres, verso, juin 2026.

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