Les lignes de fracture d’une nouvelle ère de crise. Rivalité impériale, autoritarisme et résistance

L’ascension au pouvoir de Trump n’est pas survenue de nulle part, affirme Ashley Smith. Elle s’inscrit dans une nouvelle ère marquée par la crise. La version originale de cet article a été publiée comme document de travail pour le congrès estival du Tempest Collective. Nous comptons partager d’autres documents de ce type dans les mois à venir.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère du capitalisme mondial. Elle se caractérise par la crise, la rivalité impériale, le nationalisme autoritaire et une résistance épisodique et explosive venue d’en bas. La brève année de mauvaise gestion de l’administration Trump a porté tout cela à son paroxysme, en particulier avec sa guerre contre l’Iran. Cette guerre a mis un terme définitif à l’ordre impérial de Washington fondé sur la mondialisation du libre-échange, qu’il avait construit au sein de son bloc après la Seconde Guerre mondiale et étendu à l’échelle mondiale après la Guerre froide. Aujourd’hui, les États-Unis sont un État impérialiste prédateur qui défend ses propres intérêts au détriment de ses alliés de nom, de ses rivaux, des puissances régionales et des nations assujetties.

L’arrivée au pouvoir de Trump, comme celle d’autres nationalistes autoritaires, n’est pas tombée du ciel. Les succès électoraux de la droite sont le produit des multiples crises du capitalisme et de l’incapacité des partis de l’establishment à les surmonter. Leur échec a déclenché une polarisation politique vers la droite et la gauche. Compte tenu du déclin de la gauche révolutionnaire et de l’incapacité des partis réformistes à tenir leurs promesses une fois au pouvoir, la nouvelle droite, sous la forme du nationalisme autoritaire, en a été la principale bénéficiaire. Mais leur programme d’austérité, de sectarisme et de recherche de boucs émissaires n’a pas non plus réussi à résoudre les crises systémiques du capitalisme, sapant ainsi leur capacité à assurer leur hégémonie et à imposer un régime stable. En conséquence, l’instabilité politique est à l’ordre du jour partout dans le monde.

Ces conditions ont déclenché vague après vague de résistance venue d’en bas. Mais jusqu’à présent, cette résistance a été épisodique et incapable de l’emporter, en grande partie à cause de la décomposition des organisations de classe, sociales et politiques nécessaires pour soutenir la lutte et proposer une alternative aux partis de l’establishment et à la droite. Néanmoins, ces luttes ouvrent des possibilités pour reconstruire l’infrastructure de la résistance, fédérer une minorité militante et reconstruire une gauche révolutionnaire pour le XXIe siècle.

Marasme mondial du capitalisme

Le capitalisme est en proie à de multiples crises systémiques, du changement climatique aux migrations de masse en passant par les pandémies comme celle de la COVID. Les deux autres, qui sont les plus importantes pour façonner notre nouvelle époque, sont le marasme économique mondial et le retour de la rivalité inter-impériale. La crise économique de 2008 a déclenché la Grande Récession, qui a mis fin au long boom néolibéral qui avait débuté dans les années 1980.

Si le capitalisme a survécu, sa reprise s’est caractérisée par une faible rentabilité et une croissance lente, ponctuées de récessions et de reprises timides. Les bastions du système, des États-Unis à l’Europe en passant par le Japon, connaissent soit une croissance modérée, soit une stagnation. En ce qui concerne les États-Unis, seuls les investissements massifs des entreprises de haute technologie dans les centres de données d’IA et la bulle boursière qui les a accompagnés ont permis à l’économie de continuer à croître. Mais cette croissance fragile est désormais menacée en raison de la guerre avec l’Iran. Même la Chine, qui a joué un rôle clé dans la reprise mondiale après la Grande Récession, a vu sa croissance passer de 10 % par an dans les années 2000 à moins de 5 % aujourd’hui.

En ce qui concerne les États-Unis, seuls les investissements massifs des entreprises de haute technologie dans les centres de données d’IA et la bulle boursière qui les a accompagnés ont permis de maintenir la croissance économique. Mais cela est désormais menacé par la guerre avec l’Iran.

L’inflation qui a suivi la récession liée à la COVID a contraint les États-Unis et l’Europe à maintenir des taux d’intérêt relativement élevés, ce qui a freiné l’investissement et la croissance. D’autre part, le surinvestissement, la concurrence acharnée et la faible rentabilité ont alimenté la déflation en Chine, forçant ses entreprises à rechercher des sites d’investissement rentables à l’international par le biais de l’initiative « Belt and Road » (BRI) (Nouvelles routes de la soie), tout en exportant leurs produits excédentaires et, ce faisant, en cassant les prix partout où elles rencontrent une concurrence.

La combinaison des taux d’intérêt élevés aux États-Unis et du dumping chinois a déclenché une double crise dans les pays du Sud. Premièrement, les taux d’intérêt élevés ont frappé de plein fouet les pays endettés, qui sont désormais confrontés à la perspective d’une nouvelle crise de la dette similaire à celle qu’ils ont subie dans les années 1980. Déjà, les créanciers exigent des mesures d’austérité de la part des gouvernements du Sud. Deuxièmement, les exportations de Pékin ont sapé la base manufacturière nationale des pays du Sud, la réduisant à l’exportation de matières premières vers la Chine pour l’expansion continue de cette dernière.

Nous sommes donc entrés dans une récession mondiale. Elle se poursuivra jusqu’à ce qu’une crise plus profonde élimine tout le capital non compétitif de l’économie mondiale. Jusqu’à aujourd’hui, les principaux États capitalistes ont empêché cela de se produire. Ils ont renfloué les entreprises qu’ils jugent trop grandes pour faire faillite, craignant des faillites massives et une dépression du type des années 1930. Cela a permis de maintenir à flot les soi-disant entreprises zombies. Celles-ci sont si peu rentables qu’elles sont contraintes de contracter toujours plus de prêts pour rembourser les intérêts de leurs emprunts existants. En conséquence, le système fonctionne tant bien que mal.

En revanche, les classes dirigeantes ont imposé des mesures d’austérité aux travailleurs·euses, en réduisant les dépenses sociales et en s’attaquant aux salaires et aux avantages sociaux. En conséquence, inégalités de classe se sont creusées partout dans le monde.

Dans le même temps, les États se sont tournés vers le protectionnisme et d’autres politiques de beggar-thy-neighborpour protéger leurs capitaux contre ceux des autres États.

Beggar-thy-neighbor signifie appauvrir son voisin. Cette politique a été critiquée par le père de l’économie politique classique, l’Écossais Adam Smith, dans le livre IV de ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776 :

« Les manœuvres sournoises de petits commerçants sont ainsi érigées en maximes politiques régissant la conduite d’un grand empire… Par de telles maximes, cependant, on a enseigné aux nations que leur intérêt consistait à appauvrir tous leurs voisins. On a amené chaque nation à considérer d’un œil hostile la prospérité de toutes les nations avec lesquelles elle commerce, et à considérer leur gain comme sa propre perte. Le commerce, qui devrait naturellement être, entre les nations comme entre les individus, un lien d’union et d’amitié, est devenu la source la plus fertile de discorde et d’animosité. »

Retour de la rivalité inter-impériale

Ainsi, le ralentissement mondial intensifie la deuxième crise majeure : la rivalité inter-impériale, en particulier entre les deux plus grandes économies du monde, les États-Unis et la Chine. Washington ne supervise plus l’ordre mondial unipolaire comme il le faisait après la Guerre froide. Le long boom néolibéral a donné naissance à de nouveaux centres d’accumulation de capital, de la Chine à la Russie, ainsi qu’à une multitude de puissances régionales.

La tentative des États-Unis de défendre leur hégémonie de plus en plus contestée par des guerres en Afghanistan et en Irak s’est retournée contre eux, entraînant des défaites désastreuses. De surcroît, la Grande Récession a frappé de plein fouet les États-Unis, l’Europe et le Japon, contrairement à la Chine, qui a eu recours à des investissements publics massifs pour maintenir son économie en plein essor, entraînant ainsi l’expansion de toutes les économies tributaires, de la Russie à l’Australie et au Brésil.

Ces développements ont conduit au déclin relatif des États-Unis face à leurs rivaux, en particulier la Chine, inaugurant l’ordre mondial multipolaire asymétrique d’aujourd’hui. Les États-Unis restent la plus grande économie, dotés de la plus grande puissance militaire et de la plus grande influence géopolitique. Le dollar reste la monnaie de réserve mondiale, ils supervisent un empire de 800 bases militaires à l’étranger et utilisent ce pouvoir pour intimider leurs alliés, leurs rivaux et les soi-disant États voyous.

Mais ils ne sont plus sans rivaux. La Chine est désormais un concurrent potentiel de même rang, tandis que la Russie, avec son vaste arsenal nucléaire et son économie capitaliste fossile, est une puissance régionale hors du commun nourrissant des ambitions mondiales. Dans ce contexte, les puissances régionales exploitent les conflits entre les grandes puissances pour servir leurs propres intérêts. L’Iran, par exemple, a supervisé ce qu’on appelle l’« Axe de la résistance », qu’il a utilisé pour établir une influence impériale régionale contre les États-Unis, les États arabes et Israël.

Face à ce nouvel ordre, les administrations américaines successives ont abandonné la stratégie post-guerre froide de Washington consistant à superviser le capitalisme en intégrant tous les États dans un ordre mondial néolibéral de mondialisation du libre-échange. Obama a amorcé un virage vers une compétition entre grandes puissances avec la Chine à travers son « pivot vers l’Asie ».

Au cours de son premier mandat, Trump a consacré la rivalité entre grandes puissances comme nouvelle grande stratégie de Washington, en citant spécifiquement la Chine et la Russie. Sa politique étrangère « America First » a fait passer ce qu’il percevait comme les intérêts américains avant ceux de ses amis comme de ses ennemis. Il a commencé à abandonner le libre-échange au profit du protectionnisme, notamment en augmentant les droits de douane sur la Chine. Mais les divisions internes de son administration, son hostilité envers les alliés traditionnels, sa propension à conclure des accords transactionnels avec ses rivaux et son incompétence générale ont empêché une mise en œuvre cohérente de cette stratégie.

L’administration Biden a conservé l’accent mis par Trump sur les grandes puissances mais a abandonné son unilatéralisme. Au lieu de cela, elle a tenté de reconstruire la structure d’alliances de Washington, en particulier l’OTAN, et d’unir ses vassaux contre la Chine et la Russie pour défendre ce qu’on appelle l’ordre international fondé sur des règles. Elle a associé cela à un protectionnisme stratégique contre Pékin et à une politique industrielle visant à garantir la domination américaine dans les industries de haute technologie, en particulier les micropuces, qu’elle souhaitait rapatrier depuis Taïwan.

Biden a tiré parti de la guerre impérialiste de la Russie contre l’Ukraine pour rallier l’OTAN à la lutte de libération nationale de Kiev. Son objectif n’était pas de défendre le droit de l’Ukraine à l’autodétermination, mais d’affaiblir la Russie. Cependant, son administration a discrédité de manière irrémédiable ses prétentions à soutenir le droit international, les droits humains et les nations opprimées en défendant, en finançant et en armant la guerre génocidaire d’Israël à Gaza.

Vagues de résistance

La récession mondiale, les rivalités inter-impérialistes croissantes et les autres crises systémiques du capitalisme se sont combinées pour déstabiliser les sociétés à travers le monde. Ces conditions ont déclenché des vagues de résistance venues d’en bas, menées par diverses classes, de la petite bourgeoisie à la classe ouvrière et à la paysannerie. Ces mouvements ont été politiquement hétérogènes, couvrant toute la gamme, des révoltes des petites entreprises de droite aux soulèvements des travailleurs·euses et des opprimé·es.

Le plus important pour la gauche a été les luttes de classe et sociales progressistes à travers le monde, depuis les révolutions du Printemps arabe au Moyen-Orient et en Afrique du Nord jusqu’à la révolte des enseignants des Red States [les États à majorité républicaine aux USA, NDT], Black Lives Matter et la solidarité avec la Palestine aux États-Unis. Ces mouvements ont été les plus importants depuis les années 1960 et ont un contenu de classe plus proche de celui des années 1930, exprimant la rage contre les profondes inégalités économiques et sociales de notre époque.

Mais ils ont tous été entravés par les faiblesses héritées de la période précédente de défaite et de recul. Celles-ci vont de l’effondrement de la gauche révolutionnaire à la chute spectaculaire de la densité syndicale, en passant par le recul des mouvements sociaux, qui sont passés de groupes fondés sur l’adhésion à des ONG financées par des subventions, avec toutes leurs chaînes dorées.

En conséquence, les travailleurs·euses et les opprimé·es se sont lancés dans la lutte dépourvus d’infrastructures de contestation de classe, sociales et politiques. Cela a eu un impact sur la nature des mouvements d’aujourd’hui. Ils semblent surgir de nulle part et prendre une ampleur fulgurante, défiant le capital et l’État. Leurs revendications sont généralement de nature négative, à l’image du slogan du Printemps arabe — « le peuple veut la chute du régime » — et manquent d’une alternative en positif. Selon les termes d’un analyste, ce sont des révolutions sans révolutionnaires.

Cela les rend vulnérables à bien des égards. Les États et les capitaux peuvent les écraser par la force brutale, comme les régimes ont réussi à le faire à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Ils peuvent aussi les coopter, comme l’a fait la Fondation Ford avec des dirigeants clés de Black Lives Matter [en 2016, la Fondation Ford a annoncé l’engagement de 100 le Black-Led Movement Fund millions de dollars sur 6 ans pour soutenir le Movement for Black Lives, NDT]. Les partis réformistes peuvent également canaliser les soulèvements vers l’impasse des tentatives électorales visant à utiliser l’État capitaliste pour surmonter les crises systémiques et les inégalités. Les mouvements peuvent également se dissiper dans le découragement face aux difficultés de remporter des victoires face à l’intransigeance de l’État et du capital.

Cela dit, de plus en plus de militant·es ont tiré les leçons de ces expériences : il est nécessaire de construire des organisations de classe, sociales et politiques plus sérieuses, capables de soutenir des luttes pour des revendications positives et des réformes sur la voie d’un changement systémique.

Polarisation politique à droite et à gauche

Les crises du capitalisme mondial et les vagues de résistance ont intensifié la polarisation politique à droite et à gauche. Les différents régimes et partis des classes capitalistes n’offrent aucune solution ni aux problèmes insolubles du système, ni aux revendications populaires. Les régimes non démocratiques ont recouru à un autoritarisme croissant pour imposer leur domination dans des pays comme la Chine et la Russie. Dans les démocraties bourgeoises, des électorats en colère ont rejeté les partis traditionnels du capital, à la recherche d’alternatives à droite et à gauche.

La principale bénéficiaire de cette polarisation a été la droite, pour des raisons évidentes. La gauche révolutionnaire est bien trop faible pour proposer une alternative. La gauche réformiste a surfé sur la vague de résistance pour remporter des mandats électifs dans divers pays, mais, limitée par la crise du capitalisme et l’intransigeance de la classe capitaliste, sa stratégie électorale n’a pas été en mesure d’apporter des réformes visant à améliorer la vie des gens. Au mieux, elle a administré un capitalisme néolibéral à visage humain ou, au pire, a rompu ses promesses et s’est retournée contre sa base dans le monde du travail. Les exemples sont légion, de la trahison des travailleurs grecs par Syriza à l’effondrement de la « vague rose » en Amérique latine.

Les politiciens nationalistes autoritaires ont récolté les fruits de la déception envers l’establishment et les partis réformistes. Les partis de droite représentent au mieux une minorité du capital, mais sont principalement l’expression d’une radicalisation petite-bourgeoise. Ils ont trouvé une base dans les couches atomisées, vaincues et démoralisées de la classe ouvrière. En conséquence, les régimes nationalistes autoritaires se sont multipliés à travers le monde, de Poutine en Russie à Modi en Inde, Orban en Hongrie, Kast au Chili, Milei en Argentine et, bien sûr, Trump aux États-Unis.

Mais leurs « solutions » – guerre des classes, intolérance et désignation de boucs émissaires, en particulier les migrant·es – n’ont pas non plus réussi à résoudre les crises du système ni à répondre aux griefs populaires de masse, qu’il s’agisse de leur propre base petite-bourgeoise ou des classes populaires bien plus larges. Ainsi, eux non plus n’ont pas été capables d’établir des régimes stables et ont même été chassés du pouvoir. Par exemple, les électeurs·trices hongrois ont récemment voté pour évincer Orban. Les États autoritaires ont également dû faire face à une résistance venue d’en bas ainsi qu’à d’autres forces. Le président Xi Jinping a été confronté à un soulèvement de masse contre sa politique brutale « zéro COVID », et Vladimir Poutine a dû faire face à une tentative de coup d’État menée par le groupe Wagner.

Dans les démocraties bourgeoises, lorsque la nouvelle droite a été confrontée à des crises gouvernementales, certains ont été tentés de se tourner vers un régime autoritaire, comme le Brésilien Bolsonaro, qui a tenté d’organiser un coup d’État après avoir perdu les élections pour rester au pouvoir. Il a échoué. En réalité, peu de démocraties ont jusqu’à présent succombé à de telles prises de pouvoir. Au contraire, les anciens partis capitalistes ont exploité l’échec des réformistes et de la droite pour revenir au pouvoir, souvent en adoptant des éléments du programme des nationalistes autoritaires, en particulier leurs attaques contre les migrant·es.

Mais une telle triangulation ne fait que confirmer les arguments de la droite, lui donnant un nouveau souffle. Avec l’instabilité du pouvoir bourgeois, les États dans leur ensemble deviennent plus autoritaires, imposant leur domination par la coercition et non par le consentement. Dans le même temps, ils se montrent plus agressifs sur la scène internationale, en particulier les grandes puissances impérialistes.

Nationalisme autoritaire de Trump

L’administration Trump s’inscrit dans cette tendance mondiale vers la montée d’une nouvelle droite. La victoire de Trump aux élections de 2024 est entièrement imputable au Parti démocrate et à son attachement au capitalisme et à l’impérialisme. L’administration Biden n’a pas su faire face aux crises du système, a laissé les travailleurs·euses s’appauvrir sous l’effet de l’inflation et a procédé à des expulsions massives. À l’étranger, elle a exacerbé les conflits inter-impérialistes et soutenu la guerre génocidaire d’Israël à Gaza.

Trump a exploité la déception envers les démocrates, mais il n’a pourtant réussi qu’à arracher une victoire serrée face à Harris, remportant environ la moitié des voix de celles et ceux qui ont pris la peine de voter, soit seulement 33 % de l’électorat total. Comme d’autres nationalistes autoritaires, il ne représente pas un consensus capitaliste, mais une clique de milliardaires et de la petite bourgeoisie radicalisée. Et, il a obtenu au mieux un mandat fragile aux élections de 2024.

Mais cela ne rend pas son administration moins vicieuse. Contrairement à son premier mandat, Trump dispose désormais d’un programme cohérent avec le « Projet 2025 » et d’un cabinet unifié de flagorneurs qui, malgré leurs divergences, soutiennent leur chef, y compris ses élans les plus fous, sans poser de questions. Ils mettent en œuvre de manière agressive leur projet nationaliste autoritaire.

Aux États-Unis, ils ont lancé une guerre de classe, en réduisant les impôts des riches, en licenciant des fonctionnaires, en dépouillant les autres de leurs droits syndicaux, en démantelant la protection sociale et en déréglementant l’économie. Ils mènent cela à bien en suivant la tactique classique du « diviser pour régner », en rejetant la responsabilité des échecs du système sur les opprimé·es et en en faisant des boucs émissaires, en particulier les immigré·es. Il a injecté 85 milliards de dollars dans le budget de l’ICE pour les quatre prochaines années afin de recruter et de déployer des milliers de nouveaux agents pour occuper les villes et arrêter des centaines de milliers de migrant·es, les détenir dans de nouveaux camps de concentration et les expulser vers leurs pays d’origine.

Dans un accès d’irrationalisme, Trump mène également une guerre revancharde contre l’État profond, en sabrant des pans entiers de la bureaucratie gouvernementale, essentiels à la reproduction du capitalisme américain, comme l’Institut national de la santé, et à la gestion de l’impérialisme américain, comme le Département d’État. À la place de gestionnaires professionnels, il nomme des politiciens de droite, des idéologues et des laquais.

Il a étendu cette offensive également à la sphère privée en ciblant, par exemple, l’enseignement supérieur d’élite, qui forme les futurs PDG, scientifiques, professionnels et gestionnaires publics, tout le personnel essentiel au capitalisme américain et à son État. Il semble vraiment vouloir « rendre l’Amérique à nouveau stupide ».

Démanteler l’ordre impérial

À l’étranger, au mépris de la classe capitaliste et des gestionnaires de l’État, Trump a démantelé l’ordre que les États-Unis avaient construit après la Seconde Guerre mondiale et étendu à l’échelle mondiale après la guerre froide. Le projet de son administration n’est pas isolationniste, mais vise une domination prédatrice au service de sa conception des intérêts américains, tant à l’encontre de ses alliés que de ses rivaux. Les représentants de Trump l’ont exposé dans leur Stratégie de sécurité nationale, leur Stratégie de défense nationale et une série de discours de JD Vance et de Marco Rubio.

Leur objectif déclaré est de « rendre à l’Amérique sa grandeur » en donnant la priorité à l’Amérique, abandonnant définitivement le projet de leurs prédécesseurs consistant à superviser le capitalisme mondial. En géopolitique, ils se retirent d’organismes multilatéraux comme l’ONU et l’Organisation mondiale de la santé, que les États-Unis avaient mis en place pour superviser le monde. Trump a même sabré dans le financement de programmes d’aide humanitaire comme l’USAID, qui servaient autrefois à s’attirer le soutien des pays du Sud. Il les a qualifiés de programmes d’aide sociale corrompus, abandonnant ainsi toute utilisation du soft power.

En matière d’économie, il a abandonné la mondialisation du libre-échange, instaurant un régime commercial protectionniste tant à l’égard de ses alliés que de ses rivaux. Mais il s’est heurté à une opposition internationale et nationale. La Chine, contrairement à la plupart des autres États, a tenu tête à son administration, imposant des restrictions paralysantes sur ses exportations de terres rares transformées, et n’a laissé à Trump d’autre choix que d’abaisser ses droits de douane.

Aux États-Unis, la classe capitaliste et la base petite-bourgeoise de Trump, composée d’agriculteurs, l’ont contraint à leur accorder des dérogations. Et la Cour suprême s’est prononcée contre son recours à la loi sur les pouvoirs d’urgence internationaux pour imposer ses droits de douane, forçant l’administration à revoir sa copie et à utiliser d’autres pouvoirs pour maintenir ce nouveau protectionnisme.

Enfin, sur le plan militaire, l’administration a misé encore plus fort sur la puissance dure, faisant grimper le budget du Pentagone à plus de 1 000 milliards de dollars. Et aujourd’hui, Trump propose de le porter à 1 500 milliards de dollars. Dans le même temps, son régime a renoncé à faire respecter l’ordre mondial. Il exige que ses alliés de nom en Europe et en Asie assument le fardeau de leur propre sécurité afin que les États-Unis puissent se concentrer sur la création d’une sphère d’influence en Amérique latine par le biais d’une diplomatie musclée brutale, dans un but de profit économique pur et simple.

L’objectif de sa nouvelle « doctrine Donroe » est de placer la région sous sa domination, d’écraser ses adversaires et d’évincer la Chine. Déjà, Trump a contraint le Panama à se retirer de la BRI [Belt and Road Initiative, Nouvelles routes de la soie, NDT] de la Chine, a orchestré un coup d’État au Venezuela pour s’emparer de son pétrole, a menacé de s’emparer du Groenland pour y établir des bases et revendiquer les ressources de l’Arctique, et a imposé un blocus brutal à Cuba, la menaçant d’un changement de régime afin de l’ouvrir au capital immobilier américain.

Si cette sphère d’influence est la priorité absolue de Trump, il en a trois autres : l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient. En Europe, il soutient l’extrême droite pour restaurer la « civilisation blanche » et la fierté impérialiste, fait pression sur l’UE pour qu’elle déréglemente et intimide l’OTAN pour qu’elle augmente ses dépenses militaires et gère sa propre sécurité, notamment face à la Russie. Il a pratiquement livré l’Ukraine à son sort, concédant à Moscou son ancienne sphère d’influence en Europe de l’Est.

En Asie, il a déclaré qu’il comptait maintenir le statu quo dans le bras de fer avec la Chine, mais il a également laissé entendre qu’il pourrait conclure un accord avec Pékin pour lui céder une sphère d’influence. Et au Moyen-Orient, il soutient Israël pour achever le Hamas à Gaza, y imposer une « paix » prédatrice et démanteler le reste de ce qu’on appelle l’Axe de la Résistance, y compris son quartier général en Iran. Après cela, Trump veut étendre les accords dits « d’Abraham » pour normaliser les relations entre Israël et les régimes de la région, le tout sous la coupe des États-Unis, et non de la Chine et de la Russie.

Survie du plus cruel

Avec ce projet, l’administration Trump a fait savoir au monde entier qu’elle avait abandonné le soi-disant ordre fondé sur des règles pour faire avancer sans détour ses intérêts économiques étroits. Elle instaure un nouveau désordre mondial où la force fait la loi, où les grandes puissances se disputent la domination et où les faibles, selon les mots de Thucydide, « subissent ce qu’ils doivent subir ».

Si d’autres puissances comme l’UE peuvent regretter l’ordre fondé sur des règles, elles n’ont d’autre choix que de s’adapter à la pression exercée par les États-Unis et d’autres grandes puissances pour se plier à leurs règles de la loi de la jungle. Dans un discours saisissant prononcé au Forum économique mondial, le Premier ministre canadien Mark Carney a décrit en termes sans concession le nouveau désordre mondial. Il a fait l’éloge de l’ancien ordre fondé sur des règles. Tout en reconnaissant qu’il s’agissait depuis toujours d’une imposture, il a fait valoir qu’il existait au moins certaines contraintes politiques et économiques pesant sur les grandes puissances.

Mais Trump, a-t-il noté, l’a réduit en cendres et les puissances dites « moyennes » comme le Canada doivent reconnaître ce fait et réagir en conséquence, sinon elles « ne seront pas à la table mais au menu ». Qu’il le veuille ou non, a soutenu Carney, le Canada doit faire passer ses intérêts impériaux avant tout. Il met déjà ce projet en œuvre en augmentant le budget militaire de son pays, en revendiquant l’Arctique et en concluant des accords économiques avec des rivaux des États-Unis comme la Chine. D’autres alliés des États-Unis en font de même. Un exemple frappant : le Danemark a prévu de déployer ses troupes au Groenland et de faire sauter les pistes de son aéroport pour empêcher une invasion américaine.

Tous les États s’adaptent à la lutte de Trump pour la survie du plus cruel. L’UE, l’OTAN et les États individuels, en particulier la France et l’Allemagne, ne font pas confiance aux États-Unis et reconnaissent qu’ils n’ont d’autre choix que de tracer leur propre voie. Les puissances européennes concluent des accords commerciaux avec la Chine et l’Amérique latine au mépris des États-Unis, augmentent leurs budgets militaires et imposent l’austérité aux travailleurs·euses par des coupes dans les dépenses sociales, les salaires et les prestations. La Russie a déjà mis en place une économie de guerre pour alimenter son invasion impérialiste de l’Ukraine. En Asie, le Japon va dans la même direction. Il en va de même pour la Chine, principale rivale de Washington. Nous sommes donc en pleine nouvelle course mondiale aux armements.

Iran — Un tournant dans l’histoire mondiale

Le soi-disant ordre fondé sur des règles était déjà en lambeaux à la suite de la guerre impérialiste de la Russie en Ukraine et du génocide perpétré par les États-Unis et Israël à Gaza. Et aujourd’hui, avec sa guerre contre l’Iran, Trump a détruit ce qu’il en restait. Fort de son succès après avoir kidnappé Maduro au Venezuela et transformé les vestiges de son régime en serviteurs de l’impérialisme américain, Trump pensait qu’Israël et lui pourraient faire de même en Iran. Au lieu de cela, l’affaire lui a explosé au visage, Téhéran ayant répondu par une guerre régionale.

Si les États-Unis et Israël ont déclenché cette guerre ensemble, leurs objectifs de guerre étaient différents. Trump recherchait une solution à la vénézuélienne ; il voulait trouver au sein du régime une figure qui jouerait le rôle que Delcy Rodriguez a joué à Caracas et conclurait un accord pour survivre à condition d’obéir aux diktats américains. Il espérait qu’un régime iranien reconfiguré rejoindrait alors les Accords d’Abraham aux côtés des États arabes et normaliserait ses relations avec Israël.

En revanche, Netanyahou avait l’intention de détruire l’ensemble du régime, de balkaniser le pays et d’éliminer ses alliés afin de s’assurer que personne ne puisse contester l’hégémonie régionale d’Israël. Ainsi, comme l’a admis Trump, Israël a sapé l’objectif de Washington en éliminant les dirigeants iraniens avec lesquels Washington espérait conclure un accord. Sans surprise, Israël a associé sa guerre éclair en Iran à une nouvelle offensive contre le Hezbollah au Liban, parallèlement à son génocide en cours à Gaza et à l’expansion des colonies en Cisjordanie. Il vise à se tailler son propre mini-empire : le Grand Israël.

Bien sûr, Israël a fait pression sur Trump pour qu’il lance la guerre, mais il ne l’a pas poussé à le faire. La queue ne fait pas remuer le chien. Même Netanyahou a ridiculisé cette idée lors d’une interview avec Sean Hannity. Lorsque Hannity a déclaré : « Il y a des gens qui disent : “Waouh, le Premier ministre d’Israël l’a entraîné là-dedans” », Netanyahou a ri. « C’est ridicule », a-t-il déclaré. « Donald Trump est le dirigeant le plus puissant du monde. Il fait ce qu’il estime être bon pour l’Amérique. »

Ainsi, Trump a déclenché la guerre pour ses propres raisons absurdes. Il n’est pas une marionnette d’Israël. Mais il a commis une erreur de calcul catastrophique. L’Iran n’est pas le Venezuela ; c’est un régime théocratique aguerri, disposant d’une base loyale au sein d’une minorité de la population. Il a mené une guerre régionale et a écrasé à maintes reprises tous les soulèvements démocratiques de ses travailleurs·euses et de ses peuples opprimés. Et il s’était minutieusement préparé non seulement à survivre à une guerre menée par les États-Unis et Israël, mais aussi à lancer une contre-attaque dévastatrice.

Des conséquences catastrophiques

Ainsi, lorsque Trump a déclenché cette guerre, l’Iran a résisté à l’assaut et a riposté en tirant des missiles et des drones sur Israël, tous les États arabes et même les puissances de l’OTAN. Il a attaqué la Turquie et les bases britanniques à Chypre et à Diego Garcia. Et il a fermé le détroit d’Ormuz, coupant l’approvisionnement mondial en pétrole et en gaz naturel. Cela a fait monter en flèche les prix des combustibles fossiles, menaçant la croissance économique mondiale et déclenchant l’inflation — le cauchemar capitaliste de la stagflation.

Et le danger pour l’économie mondiale pourrait s’aggraver considérablement si le conflit s’intensifiait. Déjà, lorsque Israël a frappé le gisement de gaz naturel iranien, Téhéran a riposté en attaquant l’usine de traitement de gaz naturel liquéfié (GNL) du Qatar à Ras Laffan, qui approvisionne l’Asie pour une grande partie de son GNL [elle fournit un cinquième du gaz liquéfié consommé dans le monde, NDT]. Cela a poussé Trump à demander à Israël de s’abstenir de nouvelles frappes. Mais le mal est peut-être déjà fait. Le Qatar indique qu’il faudra 3 à 5 ans pour réparer son usine géante [trois fois grande comme la ville de Paris, NDT]. Un analyste a déclaré que cela conduirait au scénario de l’Armageddon  — le plus grand choc pétrolier et gazier de l’histoire.

Mais l’impact de la guerre sera encore plus grand que cela. Contrairement aux stéréotypes, l’importance de l’économie de la région pour le monde va bien au-delà des combustibles fossiles. Les États du Golfe se sont transformés en centres d’industrie, de tourisme international, de transport maritime commercial et de capital financier. La perturbation de tout cela sera dévastatrice pour le système et, plus important encore, pour la classe ouvrière et les paysans du monde entier.

La guerre et la fermeture du détroit bloquent les exportations de l’industrie des engrais de la région. Cela entraînera des pénuries et fera grimper les prix des engrais au moment même où la saison des semis débutera dans les prochains mois à travers le monde. Les agriculteurs du Nord pourront peut-être supporter ces coûts et accaparer la majeure partie de l’offre, mais ceux du Sud seront exclus du marché, subiront des pénuries et verront leurs rendements diminuer. La combinaison de la hausse des coûts des engrais et du carburant provoquera une flambée des prix alimentaires dans les pays du Nord et une famine dans les pays du Sud.

La guerre bloque également les exportations de la région de toutes sortes de sous-produits des combustibles fossiles qui sont essentiels à l’économie mondiale. Par exemple, ses usines produisent du naphta, l’un des composants clés de la fabrication mondiale de plastique, que les entreprises utilisent pour presque tout, des emballages aux voitures en passant par les avions de chasse. Un autre exemple est l’hélium. Il est essentiel à la fabrication de micropuces, sans lesquelles l’économie high-tech d’aujourd’hui ne peut fonctionner.

De plus, les ports et aéroports de la région sont des plaques tournantes essentielles tant pour les voyages internationaux que pour le transit commercial. Leur perturbation entraîne toutes sortes de problèmes pour l’économie mondiale. Même si le détroit d’Ormuz rouvre ainsi que les aéroports, les entreprises ne les considéreront plus désormais comme des plaques tournantes fiables pour le transport et le commerce, remettant en question leurs vastes investissements, leurs infrastructures et leurs routes commerciales et de transport.

Enfin, les États du Golfe, tels que les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Arabie saoudite, se sont transformés en centres majeurs du capital financier international. Ils ont utilisé leurs fonds pour investir dans toutes sortes de domaines, mais surtout dans des centres de données d’IA, non seulement dans leur région, mais aussi aux États-Unis. Désormais, les entreprises douteront de la sécurité des centres de données dans les États du Golfe. Et ces derniers devront se retirer de leurs investissements internationaux et utiliser leurs capitaux pour reconstruire leurs propres infrastructures. Un tel revers sapera l’essor des centres de données américains et pourrait faire éclater la bulle high-tech, principal pilier de la croissance du capitalisme américain. Ainsi, la guerre perturbe l’ensemble du système.

Logique de l’escalade

Trump s’est ainsi retrouvé confronté à la plus grande crise impérialiste depuis l’Irak, et potentiellement à une crise bien pire. Jusqu’au cessez-le-feu, les États-Unis, Israël et l’Iran étaient enfermés dans une logique d’escalade sans issue claire en vue. Le régime iranien était confronté à une menace existentielle et se battra jusqu’à la mort. Il a donc étendu la guerre pour forcer les États de la région et du monde entier à contraindre les États-Unis et Israël à y mettre fin et à en empêcher une autre. Il ne fait aucun doute qu’ils seront déterminés à se doter d’armes nucléaires après ce conflit pour dissuader toute attaque future.

Les contre-attaques de l’Iran ont contraint les États-Unis et Israël à réagir, prolongeant ce que Trump espérait être une victoire rapide. Ainsi, tel l’apprenti sorcier, Trump a perdu le contrôle d’une guerre qui s’envenime. Et sa décision d’organiser son propre blocus du détroit d’Ormuz pour couper les exportations iraniennes a aggravé les dommages causés par le conflit à l’économie mondiale.

Face à cette crise, Trump a cédé, acceptant un cessez-le-feu sans avoir atteint aucun de ses objectifs. Le régime iranien reste au pouvoir, il dispose toujours de stocks nucléaires, il conserve une capacité significative en matière de missiles et de drones pour menacer la région d’attaques, et il a promis de continuer à soutenir ses alliés régionaux en Irak, au Liban et au Yémen.

À ce stade, le détroit d’Ormuz reste bloqué, les négociations sont au point mort et l’économie mondiale se trouve au bord d’une crise encore plus grave. Le régime iranien est clairement convaincu qu’il peut tenir le coup plus longtemps que les États-Unis. Si Trump souhaite manifestement conclure un accord, il ne peut en accepter un qui humilierait davantage les États-Unis. Pendant ce temps, Israël réclame à grands cris la poursuite de la guerre en Iran et au Liban.

Quoi qu’il arrive, les États-Unis sont en proie à une crise économique, géopolitique et militaire qui ne cesse de s’aggraver. L’économie mondiale a été mise à mal. Personne dans la région ne peut désormais faire confiance aux États-Unis. Toutes leurs bases militaires et leurs systèmes de défense n’ont pas protégé leurs vassaux comme l’Arabie saoudite, mais en ont fait des cibles d’attaques. Et aucun régime ne prendra le risque de normaliser ses relations avec Israël contre la volonté des masses de la population de la région, qui sont désormais furieuses contre les États-Unis et Israël. Cela met en péril les Accords d’Abraham de Trump.

Trump s’est complètement aliéné tous les alliés de Washington, qu’il a tenus dans l’ignorance de ses plans pour déclencher la guerre. Aujourd’hui, alors que les États-Unis sont en crise, aucun d’entre eux n’a accepté de venir à la rescousse de Trump. Ils ont tous refusé de se joindre à sa guerre et d’envoyer des navires pour rouvrir le détroit d’Ormuz. À ce stade, ils veulent rester en dehors de tout cela et se montrent de plus en plus critiques à son égard. La remarque du chancelier allemand selon laquelle l’Iran avait humilié les États-Unis a poussé Trump, dans un accès de rage, à menacer de retirer toutes les troupes de Washington d’Europe, mettant ainsi en péril l’ensemble de l’Alliance atlantique.

Pire encore pour les États-Unis, la guerre de Trump a profité aux principaux rivaux de Washington, la Russie et la Chine. Dans une tentative désespérée de faire baisser les prix des combustibles fossiles, Trump a assoupli les sanctions sur les exportations de pétrole russe. Poutine a ainsi remporté une victoire, s’assurant les fonds dont il avait désespérément besoin pour soutenir son économie en difficulté. Cela lui permettra d’intensifier sa guerre impérialiste contre l’Ukraine. Trump a assoupli les sanctions contre la Russie alors même que celle-ci aide l’Iran en lui fournissant des renseignements militaires. Sentant qu’il avait l’avantage, Poutine a même proposé de suspendre ce partage de renseignements si les États-Unis cessaient de le faire pour l’Ukraine.

La Chine se réjouit de voir les États-Unis enlisés dans une nouvelle guerre catastrophique. Bien qu’elle ait perdu l’approvisionnement en pétrole et en gaz naturel de l’Iran, elle peut, pour l’instant, puiser dans ses énormes réserves de combustibles fossiles et étendre ses contrats d’approvisionnement avec la Russie, consolidant ainsi davantage leur « amitié sans limites ». Mais la Chine n’est pas à l’abri des conséquences de la guerre. Elle aura du mal à s’approvisionner en matières premières essentielles à son industrie manufacturière, le ralentissement mondial affaiblira ses marchés d’exportation qui sont le principal moteur de sa croissance continue, et les pays endettés auprès d’elle auront de plus en plus de mal à rembourser leurs prêts, mettant ainsi en péril le capital financier chinois.

Aggravation de la crise intérieure de Trump

La guerre de Trump va aggraver sa crise politique intérieure. Déjà profondément impopulaire, il est désormais confronté à des divisions au sein de la direction du mouvement MAGA, avec des personnalités comme Tucker Carlson [éditorialiste et animateur TV de la droite radicale US, NDT] qui s’opposent à la guerre. Il s’est également aliéné des pans de sa base électorale qui avaient voté pour lui, croyant naïvement que Trump tiendrait les États-Unis à l’écart des « guerres sans fin ». Sans issue en vue, cette guerre condamne le Parti républicain à la défaite lors des prochaines élections de mi-mandat, si celles-ci sont libres et équitables. Les démocrates prendront la Chambre des représentants, peut-être le Sénat, paralyseront le Congrès par des auditions, bloqueront toute législation et tenteront de destituer Trump et les membres de son cabinet.

Trump le sait. Il se tourne donc vers des moyens de plus en plus autoritaires pour se maintenir au pouvoir. Il tente de truquer les élections par le biais du charcutage électoral et de la suppression des électeurs, tout récemment avec le « Save America Act », qui priverait de fait des millions de personnes de leur droit de vote. La Cour suprême a également aidé Trump dans sa récente décision qui a invalidé la carte électorale de la Louisiane, laquelle accordait une majorité aux électeurs noirs dans deux circonscriptions. Cette décision vide de sa substance la loi sur les droits de vote, risquant un retour à la suprématie électorale blanche comme on n’en a pas vu depuis l’époque Jim Crow. Déjà, créant un dangereux précédent, la Louisiane a suspendu les élections primaires pour permettre un redécoupage électoral à l’avantage du Parti républicain.

Signe encore plus inquiétant, certains à droite, comme Bannon, ont plaidé pour que Trump déploie l’ICE dans les bureaux de vote. Trump a déjà testé le terrain en déployant l’ICE dans les aéroports à travers le pays. Ainsi, les normes américaines de la démocratie bourgeoise sont en jeu. De peur que quiconque ne pense qu’il s’agit d’une exagération, trois nouvelles études ont révélé que les États-Unis glissent vers une autocratie à une vitesse stupéfiante.

Face à cette crise qui s’aggrave, le Parti démocrate a passé l’année dernière pratiquement à se cacher. Il a adopté la « stratégie de l’opossum » de James Carville [directeur de campagne de Bill Clinton en 1992, NDT] — se faisant littéralement passer pour mort face à un prédateur. Alors que des figures marginales comme Bernie Sanders et AOC militaient pour une action contre la classe des milliardaires, l’establishment démocrate a attendu son heure, espérant que Trump s’épuiserait et discréditerait le Parti républicain afin qu’ils puissent remporter les élections de mi-mandat. Ils pourraient alors trouver un nouveau porte-drapeau du monde des affaires comme Gavin Newsom ou JB Pritzker, ou pire encore, se tourner à nouveau vers la génocidaire Kamala Harris, pour reconquérir la Maison Blanche en 2028 et rétablir le statu quo ante.

À vrai dire, le Parti démocrate n’a pratiquement rien fait pour résister à Trump jusqu’à la grève massive de Minneapolis contre l’ICE. Ce n’est qu’alors qu’ils ont contesté le financement de l’ICE et du Département de la Sécurité intérieure. Mais tout comme ils l’ont fait avec la police, leur revendication ne portait pas sur l’abolition de la brigade raciste de l’ICE, mais sur le fait que ses agents portent des caméras corporelles, reçoivent davantage de formation et cessent de porter des masques. Avec ces « réformes », ils ont promis d’accorder davantage de financement à l’ICE ! Cela ne devrait surprendre personne, puisque les démocrates ont financé le DHS et l’ICE à hauteur de milliards de dollars depuis leur création en 2003. Et, sous Obama et Biden, ils ont utilisé l’ICE et la police des frontières pour expulser des millions de personnes.

Leur prétendue opposition à la guerre catastrophique de Trump contre l’Iran a été encore plus pathétique. Pourquoi ? Parce qu’ils partagent avec le Parti républicain la volonté de l’impérialisme américain, depuis la révolution iranienne de 1979, de renverser la République islamique. Ainsi, leurs objections initiales étaient d’ordre procédural : Trump n’avait pas justifié la guerre, n’avait pas obtenu le soutien du Congrès en vertu de la loi sur les pouvoirs de guerre, et n’avait ni plan ni objectifs clairement énoncés. Et leur principale préoccupation est que la guerre idiote de Trump a affaibli l’impérialisme américain et sa capacité de lutter contre la Chine et la Russie.

Si certains réformistes du parti ont dénoncé la guerre, ils restent prisonniers d’un parti impérialiste, à la fois réactionnaire et incapable d’agir en situation d’urgence. Par conséquent, bien que les démocrates aient de fortes chances de remporter les élections de mi-mandat, si celles-ci se déroulent normalement, ils restent profondément impopulaires et n’offrent aucune solution aux crises du système et aux revendications populaires.

Dans la résistance, il y a de l’espoir

Contrairement au Parti démocrate, les travailleurs et les opprimés se sont soulevés contre Trump, donnant naissance à une résistance de masse hétérogène. Certains de ses courants sont antérieurs à la présidence de Trump, comme le mouvement de solidarité avec la Palestine, qui persiste malgré la répression de l’État et l’hostilité des forces libérales et sionistes. La plupart des autres courants ont été galvanisés par les attaques sociales et de classe incessantes de Trump, en particulier la guerre menée par l’ICE contre les immigrés. Toutes ces forces ont convergé à Minneapolis, aboutissant à une grève et une manifestation de masse qui ont contraint Trump à battre en retraite, à limoger son commandant de la police des frontières, Greg Bovino, à rétrograder la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, et à retirer des centaines d’agents de l’ICE et de la police des frontières.

Ce soulèvement contre l’ICE s’est appuyé sur une infrastructure de résistance développée au cours des deux dernières décennies. Celle-ci comprenait le soulèvement George Floyd contre les violences policières, l’organisation syndicale et les grèves, les luttes pour les droits des immigrés et les campagnes pour la justice climatique menées par les autochtones. Mais la plupart des régions du pays ne disposent pas de cette infrastructure de résistance. Et même là-bas, la minorité militante et la gauche révolutionnaire restent peu nombreuses, comme ailleurs. Cela entrave l’organisation et la politique de résistance.

Néanmoins, la lutte forge de nouvelles organisations et une nouvelle gauche. Les deux principaux courants organisés de la résistance nationale sont Indivisible et May Day Strong. Indivisible a été fondé par deux organisateurs du Parti démocrate qui ont explicitement conçu ce projet comme un moyen de mobiliser sa base dans la lutte, puis de la canaliser vers les élections pour battre Trump et les républicains. Il s’agit donc d’une formation de front populaire, unissant les travailleurs et les opprimés à un parti capitaliste dans l’espoir d’obtenir des réformes libérales.

Il a organisé trois rassemblements massifs « No Kings ». Mais, en raison de ses liens avec le Parti démocrate, elle a eu tendance à exclure les militants de solidarité avec la Palestine et s’est montrée réticente à inclure ne serait-ce que l’opposition à la guerre contre l’Iran. Sa stratégie consiste à transformer les millions de personnes présentes à ses manifestations en militants pour les démocrates lors des élections de mi-mandat et de la présidentielle de 2028. Mais, comme nous le savons par amère expérience, les démocrates ne constituent pas une alternative pour la grande majorité. Néanmoins, les personnes présentes à ces manifestations sont ouvertes à des idées et des stratégies bien plus radicales.

L’autre formation, May Day Strong, a été lancée par le Syndicat des enseignants de Chicago. Elle a rassemblé des syndicats, des groupes de défense des droits des immigrés, d’autres organisations de mouvements sociaux et des ONG au sein d’un front uni potentiel des forces de la classe travailleuse. Elle inclut Indivisible et une autre formation libérale, 5051, et elle est limitée par les horizons de la bureaucratie syndicale de gauche. Néanmoins, elle a remis le 1er mai sur le devant de la scène, encouragé les écoles de solidarité à préparer les syndicats à organiser des grèves politiques contre Trump, et promu le slogan « pas de travail, pas d’école, pas de shopping » pour le 1er mai de cette année.

May Day Strong offre à la gauche un vecteur national pour faire avancer l’argument en faveur d’une grève générale afin de défier le régime de plus en plus autoritaire de Trump. Son modèle explicite est la grève sud-coréenne qui a bloqué un coup d’État et renversé le gouvernement. Cela dit, il n’existe pas dans toutes les villes et tous les villages. Il n’est pas non plus à l’abri d’une cooptation par les démocrates via l’alliance de l’appareil syndical avec l’aile réformiste du parti. Et le fait qu’Indivisible y joue un rôle si prépondérant est de mauvais augure. Néanmoins, May Day Strong constitue une orientation stratégique importante pour la gauche révolutionnaire dans la construction de la résistance. Notre défi consiste à forger des formations locales similaires alignées sur la coalition nationale. C’est notre meilleure chance de militer pour une action de masse et indépendante de la classe travailleuse pour renverser le régime Trump.

Renaissance de la gauche révolutionnaire

Cette nouvelle époque de crise, de rivalité impérialiste, d’autoritarisme et de résistance ouvre un espace pour la construction d’une nouvelle gauche socialiste. En effet, toutes les organisations politiques évoluent désormais du réformisme vers le néo-stalinisme et le socialisme révolutionnaire. La lutte est engagée pour façonner la politique, les stratégies et les tactiques d’une nouvelle génération pour une époque de crise et de lutte des classes.

Tempest soutient que la tradition du socialisme par en bas offre le meilleur moyen de lutter ici et maintenant sur la voie du socialisme international. Nous visons à incarner ces politiques au sein d’une organisation dotée de sections qui évitent les pièges du micro-parti qui ont paralysé nos prédécesseurs : uniformité idéologique, sectarisme, ultra-gauchisme et construction organisationnelle isolée de la lutte vivante. Rejoignez-nous pour construire une organisation socialiste, forger de nouvelles infrastructures de résistance, rassembler une minorité militante et, à terme, fonder un parti révolutionnaire. Ce sont là des tâches ambitieuses, mais nécessaires en ces temps apocalyptiques.

* Cet article est paru sur le site de la revue Tempest, le 10 mai 2026, sous le titre « Faultlines in a new epoch of crisis. Imperial rivalry, authoritarianism, and resistance ». Notre traduction de l’anglais. Certaines références (en liens hypertextes) renvoient à des articles publiés sur notre site qui concordent avec les analyses de l’auteur.

Ashley Smith est membre du collectif Tempest à Burlington, dans le Vermont. Il écrit dans de nombreuses publications, notamment Spectre, Truthout, Jacobin, New Politics et bien d’autres, en ligne et imprimées.

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