La Chine et le monde : exploitation invisible et technologie globale (IV)

En mars 2026, Andrea Ferrario publiait en ligne un livre passionnant, intitulé Baotou : terres rares, ouvriers et poisons de la Chine au monde. L’exploitation invisible derrière la technologie globale, édité par I libri di carta di riso. Sa version italienne peut être téléchargée ici. On y trouvera une bibliographie détaillée, à laquelle nous renvoyons nos lectrices et lecteurs intéressés.

Cette recherche prend pour point de départ l’explosion survenue dans une aciérie de Baotou, en Chine du Nord, le 18 janvier 2026, qui a tué dix ouvriers et en a blessé quatre-vingt-quatre. À partir de ce drame, l’auteur brosse le tableau de la multiplication effrayante des accidents de travail en Chine. Il s’intéresse à la domination de l’Empire du Milieu sur la Mongolie intérieure et le Myanmar et envisage cette emprise coloniale en relation avec la chaîne de valeur planétaire du secteur des terres rares, dont les effets sur la santé humaine et l’environnement sont catastrophiques.

Nous avons commencé à publier la traduction française de ce document exceptionnel en quatre parties. La première, la deuxième et la troisième sont déjà disponibles sur notre site. On y trouve un exposé des conditions de travail mortifères du prolétariat de la Chine et de ses dépendances, au cœur du monde industriel contemporain. La troisième est présentée ci-dessous. Le chapitre 9 traite l’empoisonnement des communautés vivant à proximité de l’extraction et du raffinage des terres rares, et au-delà, des vastes régions touchées par la dispersion de poussières toxiques ou par la contamination des eaux. Le chapitre 8 brosse le tableau sanitaire catastrophique des personnes travaillant dans ces entreprises.

Andrea Ferrario est un blogueur italien qui conduit des recherches dans le domaine de la politique internationale, plus particulièrement sur l’Asie de l’Est. Il a collaboré avec l’hebdomadaire Internazionale et tient un blog sur Substack qui diffuse une newsletter régulière.

 

Chapitre 9 — Le Myanmar : la nouvelle Baotou

Pendant des décennies, une part importante de l’extraction et du traitement des terres rares s’est concentrée en Chine, tandis que de nombreuses entreprises occidentales abandonnaient des activités devenues trop polluantes ou politiquement difficiles à soutenir dans leurs propres pays. Cette configuration a contribué à la croissance de l’industrie chinoise des terres rares, mais elle a également produit un coût environnemental et sanitaire considérable. Le lac de Weikuang reste le symbole le plus évident de cette saison. Mais quand les coûts sont devenus de plus en plus difficiles à ignorer, le gouvernement chinois a modifié sa stratégie pour le secteur. Le résultat n’a toutefois pas été un redimensionnement de la position chinoise sur le marché des terres rares, mais bien une réorganisation de la filière.

Le maillon le plus toxique a été progressivement déplacé au-delà de la frontière, vers un territoire où les conditions qui existaient de fait en Chine même, comme nous l’avons vu dans les chapitres précédents, soit la dévastation de l’environnement et l’étouffement des protestations, se présentaient sous une forme encore plus radicale, parce que dépourvues même du cadre institutionnel qui, sur le territoire chinois, les rendaient au moins formellement contestables. Un pays plus faible, plus pauvre et plus instable offrait les conditions idéales : le Myanmar septentrional, déchiré par une cruelle guerre civile.

Tour de vis intérieur et transfert au-delà de la frontière

À partir de 2010, et avec une intensité croissante après 2016, Pékin a imposé des normes de plus en plus sévères sur l’extraction des terres rares lourdes dans le sud de la Chine, en particulier dans la province du Jiangxi, où la lixiviationin situ [processus par lequel des substances solubles sont dissoutes et entraînées par un liquide, généralement de l’eau, à travers un matériau, NDT], la technique utilisée aujourd’hui au Myanmar, avait dévasté des vallées entières. Des centaines de sites miniers illégaux ont été fermés. En décembre 2021, trois des plus grands groupes extractifs chinois ont été fusionnés en une seule entité, le China Rare Earth Group, auquel ont été attribuées en exclusivité les quotas de production interne. Le but déclaré était la limitation des dégâts environnementaux et la lutte contre l’extraction illégale. L’effet concret a été de limiter la production interne au moment où la demande mondiale de terres rares lourdes — en particulier de dysprosium et de terbium — essentielles entre autres pour les systèmes d’armement, continuait de croître.

Le vide laissé par les restrictions introduites en Chine a été comblé au-delà de la frontière, selon une dynamique tout sauf spontanée. Les entreprises qui ne pouvaient plus opérer sur le territoire chinois ont déplacé leurs activités au Myanmar, en emportant avec elles techniciens, machines et produits chimiques. La grande majorité des techniciens et des chefs d’équipe chinois, actifs dans les mines de l’État de Kachin, dans le nord du pays, en grande partie contrôlé par une armée ethnique qui s’oppose au gouvernement central, provient de la province du Jiangxi, où elle a acquis de l’expérience dans les techniques aujourd’hui interdites ou fortement limitées en Chine. De Chine ont également commencé à arriver des quantités toujours croissantes de produits chimiques indispensables à l’extraction. En 2015, les exportations chinoises de sulfate d’ammonium vers le Myanmar s’élevaient à 93 000 tonnes ; en 2023 elles ont atteint 1,5 million de tonnes. Dans la même période, les exportations d’acide oxalique sont passées de 342 à 174 000 tonnes. Ces chiffres témoignent d’un système industriel à part entière, et non d’un commerce marginal ou improvisé.

L’avantage économique est énorme. Les estimations indiquent que le coût de production des terres rares au Myanmar est environ sept fois inférieur au coût chinois, grâce à l’absence de toute réglementation environnementale et aux salaires extrêmement bas. Le minerai brut est extrait dans l’État de Kachin et dans le Shan, une autre vaste région montagneuse du Myanmar oriental marquée par des conflits armés et par un contrôle étatique très faible, pour être ensuite chargé sur des camions et transporté jusqu’aux postes-frontières avec la province chinoise du Yunnan. Là, il passe entre les mains d’entreprises chinoises qui le raffinent, le transforment en aimants et l’exportent dans le monde entier. De cette manière, la Chine a continué à contrôler la chaîne, en externalisant la phase la plus destructrice et en conservant le monopole des transformations à plus haute valeur ajoutée.

Le résultat est une structure en miroir par rapport à celle de Baotou, à la différence que, dans ce cas, les conséquences sont encore plus graves, parce qu’elles surviennent dans un contexte de guerre.

Tirer parti de la guerre civile

Le conflit armé qui dévaste le Myanmar depuis des décennies, et qui s’est aggravé après le coup d’État militaire de février 2021, a créé les conditions idéales pour une extraction sans contraintes. Les autorités centrales ne réussissent pas à imposer des règles, l’appareil judiciaire est paralysé, les médias indépendants ne peuvent pas documenter ces développements et la société civile est contrainte à la clandestinité. À la place de l’État centralisé, une constellation de formations armées s’est consolidée, qui contrôle des portions de territoire et exploite les ressources pour financer leur propre effort de guerre. La multiplicité des interlocuteurs avec lesquels traiter, chacun étant intéressé à maximiser ses propres entrées et aucun n’étant en mesure d’imposer des conditions strictes, offre aux entreprises chinoises un avantage structurel, à savoir la possibilité de négocier des accords séparés en mettant en concurrence les différentes partenaires et en obtenant partout des conditions favorables.

Le coup d’État de 2021 a fonctionné comme un accélérateur. En l’espace de deux ans, l’extraction de terres rares dans le Kachin a quintuplé. Deux tiers des sites miniers actuellement recensés ont surgi après le coup d’État, et les exportations vers la Chine sont passées d’environ 19 500 tonnes en 2021 à 41 700 en 2023, pour une valeur estimée à 1,4 milliard de dollars. La junte militaire, occupée à réprimer la résistance sur plusieurs fronts, a toléré et en partie favorisé l’expansion minière, qui concerne aussi les territoires sous son contrôle, parce qu’elle en tirait des recettes directes et indirectes. Les formations armées locales, de leur côté, ont identifié dans l’extraction une source de financement indispensable à leur propre survie.

Le fonctionnement de ce système est relativement simple. Les entreprises chinoises négocient avec le groupe armé qui contrôle un territoire donné ou avec le gouvernement central et paient une somme forfaitaire pour obtenir la permission d’extraire. Une fois l’accord trouvé, elles transfèrent sur place leurs propres techniciens et machines, tandis que la main-d’œuvre locale est employée dans les travaux les plus pénibles et risqués. Quand le gisement s’épuise, les activités sont démantelées et déplacées ailleurs, laissant derrière elles des sites non assainis. En échange, les organisations armées et l’État, selon le cas, garantissent la protection, les droits fonciers et le contrôle des voies d’accès à la frontière. Les négociations se déroulent « à huis clos, sans aucune consultation publique », selon ce qui est documenté par les chercheurs de l’Université de Warwick, sur la base de plus de cent vingt entretiens menés dans les zones minières.

Le principal intermédiaire des entreprises chinoises a longtemps été la milice connue sous le nom de NDA-K, alliée de la junte et dirigée pendant des décennies par le vétéran Zahkung Ting Ying, qui contrôle la région de Chipwe et Pangwa, où se concentre une grande partie de l’extraction. La NDA-K a joué un rôle central dans l’organisation du secteur. Elle a géré la vente des terres communales aux compagnies minières, administré le système des permis de travail pour les migrant·es et créé un réseau de postes de contrôle pour superviser les déplacements de la main-d’œuvre, empêchant en même temps toute forme d’organisation autonome de la part de la société civile.

Les communautés locales qui ont tenté de s’opposer à l’expansion des mines ont été systématiquement réduites au silence par des menaces. Selon des recherches menées sur le terrain, la NDA-K a progressivement assumé des fonctions de plus en plus proches de celles d’une autorité de gouvernement en réglementant les flux migratoires et en agissant de fait comme une police lorsqu’éclatent des conflits entre travailleurs et entreprises. De cette manière, elle a réussi à consolider son propre pouvoir politique et économique grâce aux entrées générées par l’extraction.

En octobre 2024, la Kachin Independence Army (KIA), la plus importante organisation armée du Kachin, a arraché le contrôle de Chipwe et Pangwa à la NDA-K, modifiant les équilibres du secteur. La Chine a réagi en fermant les postes-frontières et en bloquant de fait les exportations. Les importations chinoises de terres rares depuis le Myanmar se sont effondrées de 89 % en février 2025, descendant à 311 tonnes. Les postes-frontière n’ont été rouverts qu’après que le bras politique de la KIA, le KIO, a négocié un système de taxation avec Pékin, fixé à 35 000 yuans par tonne exportée. L’épisode illustre avec clarté le poids de la Chine dans le système, et sa capacité à utiliser le contrôle des postes-frontières comme instrument de pression pour conditionner le comportement des organisations armées.

Pendant ce temps, l’extraction s’est étendue à d’autres zones. Dans l’État Shan, de nouveaux sites sont apparus dans le territoire contrôlé par l’United Wa State Army (UWSA), la formation armée la plus puissante du Myanmar, qui maintient des rapports étroits avec Pékin et gère une économie semi-autonome le long de la frontière orientale. Des images satellitaires de février 2025 montrent des installations de moyenne et grande dimension entre Mong Hsat et Mong Yun, à deux cents kilomètres de la frontière chinoise, avec des dizaines de bassins de lixiviation. D’autres mines ont été identifiées au Laos, sur des affluents du Mékong, indice d’une tendance à l’expansion qui ne se limite plus au seul Myanmar.

Ces formations armées sont des réalités complexes, qu’il faut comprendre dans leur contexte. Certaines, comme la KIA, combattent depuis plus de soixante ans pour l’autonomie du peuple kachin et maintiennent des structures administratives articulées, avec des systèmes d’éducation, de santé et de justice propres. D’autres sont des milices liées à la junte ou à des intérêts économiques personnels. Toutes, à des degrés divers, présentent des problèmes de respect des droits des communautés locales et des tendances autoritaires, comme en témoignent les protestations des populations et les rapports des chercheurs. Il convient toutefois de garder à l’esprit que ces organisations opèrent dans un pays gouverné par une junte putschiste et avec une puissance extérieure qui exploite cette instabilité à son avantage. Ce sont des actrices, et parfois des complices, à l’intérieur d’un système plus grand, qu’elles n’ont pas créé et qu’elles ne peuvent pas contrôler.

Les corps sacrifiés

Comme à Baotou, où les travailleurs de la Baogang payaient de leur santé le prix de l’industrie des terres rares, au Myanmar les mineurs sont le premier maillon sacrifiable de la chaîne. Les conditions de travail dans les mines du Kachin et du Shan reproduisent, sous une forme aggravée, celles, documentées durant des décennies en Chine méridionale, à la différence qu’ici, il n’existe même pas la fiction d’une protection étatique, d’une inspection du travail ou d’un système hospitalier accessible.

Les travailleurs sont pour la plupart des garçons ou des hommes d’un âge compris entre quinze et cinquante ans, provenant d’autres zones de l’État Kachin ou de régions plus éloignées du Myanmar, comme le Sagaing et le Rakhine. Beaucoup sont des déplacés internes, des personnes qui ont perdu leur maison et leurs moyens de subsistance à cause de la guerre et du coup d’État de 2021. Selon la Banque mondiale, il a provoqué un effondrement l’économie birmane de 10 % par rapport à 2019 et, selon les estimations du Programme des Nations unies pour le développement, il a précipité près de la moitié de la population sous le seuil de pauvreté. Pour ces personnes, la mine représente souvent l’unique possibilité de toucher un revenu. Avant la pandémie, on estimait qu’environ 20 000 personnes travaillaient dans la seule zone de Chipwe et Pangwa, multipliant la population locale par deux.

Pour obtenir un emploi, beaucoup s’adressent à des intermédiaires, payant des sommes qui peuvent atteindre plusieurs centaines de dollars, un montant énorme pour une famille rurale birmane. Le système est source d’abus. Certains intermédiaires encaissent l’argent et disparaissent, laissant les travailleurs sans emploi et sans les moyens de rentrer chez eux, bloqués à Pangwa dans l’attente d’une embauche qui n’arrive pas. Ceux qui réussissent à travailler s’insèrent dans une hiérarchie ethnique rigide. Les dirigeants et les techniciens des entreprises minières sont tous chinois, tandis que les chefs d’équipe sont des Birmans qui parlent chinois et font office d’intermédiaires entre les entreprises et la main-d’œuvre locale. Les travaux manuels sont confiés aux travailleurs birmans, qui ne reçoivent aucune information sur la nature des produits chimiques qu’ils manipulent ni aucune formation sur les risques.

Les tâches des travailleurs de la mine sont de différentes sortes, et chacune d’elles comporte des risques spécifiques. Les fameux foreurs de puits insèrent les tuyaux dans les flancs des collines, un travail physiquement dévastateur, mené en équipes de quarante à soixante personnes, payées à la tâche. Les « sentinelles de l’eau » surveillent l’écoulement de la solution de lixiviation à travers le réseau de tuyaux, ajoutent les réactifs chimiques aux bassins de collecte et vérifient la concentration des terres rares dans la solution.

Ce dernier type de travail exige un travail ininterrompu, y compris de nuit, et il est mené en duo ou en solitaire, dans des postes éloignés et isolés sur les pentes des collines. Les travailleurs des fours, qui brûlent les boues chargées de terres rares pendant quarante-huit à soixante-douze heures de suite, accomplissent la tâche que les entreprises chinoises elles-mêmes considèrent comme la plus dangereuse. Les techniciens chinois ne s’approchent jamais des fours pendant la combustion, et les entreprises font tourner les travailleurs affectés à cette tâche en évitant de les employer pendant plus d’un an, une admission implicite de la conscience des risques. Les mineurs assignés aux fours développent de fréquentes hémorragies nasales et des troubles respiratoires, mais aucune entreprise n’a jamais mis en place de système de surveillance sanitaire.

Les rémunérations oscillent entre 400 et 650 dollars mensuels, avec des salaires légèrement plus élevés pour ceux qui travaillent au contact direct avec les agents chimiques, précisément parce que le travail est moins recherché et reconnu comme plus dangereux. Il n’existe pas de contrats écrits ni de dispositifs de protection ou de formes d’assistance sanitaire. Un travailleur interviewé par Global Witness a décrit ainsi le contact avec l’acide oxalique : « On a l’impression de le manger quand il te rentre dans la bouche. Il a un goût d’acide de batterie. Même si tu portes un masque, il te brûle la gorge et tu n’arrêtes pas de tousser ». Les problèmes respiratoires, les lésions cutanées, les troubles gastro-intestinaux et les douleurs rénales sont des conditions répandues. Quand les travailleurs·euses tombent malades, ils sont licenciés et remplacés, et il n’existe aucun mécanisme d’indemnisation ni d’assistance. La mère d’un garçon de quinze ans, mort quelques jours après le retour de la mine, a dit aux journalistes : « Ses organes internes étaient pourris. Si on expliquait ces risques, personne n’irait y travailler ».

Entre 2023 et 2024, dans l’État Kachin, des dizaines de travailleurs sont morts dans des éboulements. En juin 2024, deux grands glissements de terrain dans la zone de Pang War ont causé la mort d’au moins trente-cinq personnes, sans compter quatorze disparus dont les corps n’ont jamais été retrouvés. Les éboulements sont la conséquence directe de la déforestation et de l’injection massive de liquides dans les flancs des collines, qui en déstabilisent la structure géologique. Il n’existe pas de données publiques d’ensemble sur le nombre de morts et de blessés dans les mines de terres rares du Myanmar, parce que les entreprises ne tiennent pas de registres à ce sujet. Les dépouilles des travailleurs ensevelis par les glissements de terrain ne sont récupérées que lorsque l’éboulement se stabilise, parfois des semaines plus tard.

À la violence physique du travail minier s’ajoute sa violence sociale, qui frappe les femmes de façon particulièrement forte. Les recherches menées par l’Université de Warwick ont documenté un système répandu d’exploitation sexuelle, lié à la structure même du travail dans les mines. Les femmes employées comme « sentinelles de l’eau », contraintes de travailler seules ou en duo durant les quarts de nuit dans des postes isolés sur les pentes des collines, sont exposées à des violences de la part des dirigeants des sites miniers. Les chercheurs ont recueilli le témoignage d’un cas de viol survenu sur le site de Paho Tai, où le responsable chinois du site a violé une travailleuse pendant son quart de nuit. La milice locale a imposé au coupable de payer une indemnisation et l’a renvoyé en Chine sans qu’aucune procédure judiciaire ne soit engagée.

À côté de la violence directe s’est développé un marché sexuel organisé, alimenté par le désespoir économique et par le pouvoir contractuel des dirigeants chinois. Les témoignages recueillis décrivent un système dans lequel intermédiaires et chefs d’équipe offrent du travail aux femmes en échange de rapports sexuels avec les responsables des sites, ou les présentent directement aux dirigeants pour qu’ils choisissent. Un travailleur qui a assisté à l’une de ces scènes, à Pangwa, en novembre 2022 a raconté aux chercheurs : « L’intermédiaire a amené trois jeunes filles kachin et les a mises en file devant le chef chinois pour qu’il choisisse celle qui lui plaisait. Le chef paie de 4 000 à 7 000 yuans pour coucher avec elles, y compris les adolescentes et les mères ».

Le phénomène est suffisamment répandu pour avoir généré une stigmatisation sociale envers les femmes qui travaillent dans les zones minières. Un travailleur a synthétisé l’attitude dominante par une phrase éloquente : « On ne doit pas sortir avec une fille qui a travaillé dans les terres rares ». Les femmes qui rentrent des mines sont considérées comme « contaminées » par les rapports avec ceux qui détiennent le pouvoir, ou bien elles sont accusées d’avoir profité de leurs « opportunités », dans un renversement de la responsabilité qui aggrave la violence subie.

L’afflux de milliers d’hommes jeunes dans des zones reculées a aussi engendré une économie parallèle faite de drogue et de jeu. Les méthamphétamines circulent ouvertement dans les sites miniers, utilisées par les travailleurs pour tenir les quarts les plus longs et pour supporter la fatigue physique des excavations. L’héroïne et l’opium sont consommés comme antidouleurs improvisés, et certains travailleurs sont même convaincus que les drogues les protègent des effets des produits chimiques. Les maisons de jeu et les réseaux de trafic se sont étendus : des sites miniers aux villages alentour, de même que dans la zone de Chipwe et Pangwa, dont la NDA-K a longtemps contrôlé le territoire, la drogue est vendue ouvertement. Un ex-mineur a synthétisé sa propre expérience en des termes qui ne laissent aucune place à l’ambiguïté : « Je ne veux pas que les gens viennent ici. On s’y abîme la vie. Les hommes ont été décimés par la drogue et les femmes transformées en marchandise humaine. Tous mes rêves se sont brisés ».

La terre empoisonnée

Le lac toxique de Weikuang, décrit au chapitre 6, est le symbole de la dévastation environnementale produite par l’industrie des terres rares à Baotou. Les collines écorchées du Kachin et les fleuves empoisonnés du Shan en sont l’équivalent birman. La technique qui y prévaut est la lixiviation in situ, développée en Chine dans les années quatre-vingt et appliquée ensuite au Myanmar sans aucune des précautions que la Chine a commencé, du moins en partie, à prendre sur son propre territoire.

Le processus est relativement simple. Des centaines de tuyaux sont insérés au sommet d’une colline, formant un réseau de puits forés pouvant couvrir l’ensemble du versant. À travers ces tuyaux, on injecte une solution de sulfate d’ammonium ou de chlorure d’ammonium dissoute dans l’eau, qui s’écoule sous l’effet de la gravité à travers les argiles, dissolvant les terres rares tout au long de son parcours. Des pompes mécaniques injectent également de grandes quantités d’eau supplémentaire afin de maximiser l’extraction, asséchant les sources locales et détournant les cours d’eau utilisés par les communautés pour l’irrigation et la consommation quotidiennes.

La solution contenant les terres rares dissoutes est recueillie dans des bassins construits au pied de la colline, où l’on ajoute de l’acide oxalique afin de faire précipiter les minéraux sous forme de boue. Les collines les plus grandes nécessitent jusqu’à trois niveaux successifs de bassins de collecte. La boue est extraite à la main, mise en sac, puis brûlée dans des fours pendant deux ou trois jours, ce qui produit une poudre sèche — l’oxyde de terres rares —, ensuite mise à son tour en sac et transportée jusqu’à la frontière chinoise. Pour trois ou quatre sacs de boue humide, on obtient un sac de poudre. La combustion exige de grandes quantités de bois, ce qui contribue à la déforestation des zones environnantes. Les cendres et les résidus de combustion sont abandonnés sur place.

L’ampleur des effets destructeurs est impressionnante. En 2021, les sites miniers du Kachin couvraient une superficie équivalente à celle de Singapour, avec plus de 2 700 bassins de collecte répartis sur plus de trois cents sites, comme en témoignaient les images satellitaires. Depuis lors, leur nombre n’a cessé d’augmenter. Entre 2018 et 2024, dans les seules circonscriptions de Chipwi, Momauk et Bhamo, la déforestation liée à l’extraction des terres rares a détruit plus de 32 000 hectares de forêt dans une région qui abrite l’une des plus fortes concentrations de biodiversité du continent asiatique, avec plus de 1 500 espèces endémiques.

Les analyses scientifiques menées en 2025 par une équipe de recherche de l’Université de Université de Naresuan, en Thaïlande, sur des échantillons d’eau et de sol prélevés dans les zones minières du Kachin ont révélé des niveaux de contamination qualifiés de « graves », avec des concentrations élevées d’ammoniaque, de chlorures, de métaux lourds toxiques, ainsi que des traces d’éléments radioactifs. Les chercheurs ont conclu que cette eau est « tout à fait impropre à la consommation humaine, à l’irrigation ou à l’élevage piscicole sans un traitement radical ». Des échantillons prélevés dans des torrents de la circonscription de Chipwi ont également révélé des concentrations alarmantes d’arsenic, de cadmium et de plomb.

Les témoignages des habitants confirment les données de laboratoire. Les champs où l’on cultivait des légumes et des fruits sont devenus stériles, tandis que les poissons ont totalement disparu des torrents et que le bétail meurt après avoir bu l’eau des sources contaminées. Les commerçants chinois refusent désormais d’acheter les produits agricoles de la zone, par crainte de la contamination, privant ainsi les communautés locales de leur ultime source de revenus alternative à l’activité minière. Dans certaines zones, les entreprises ont fait construire des temples et des écoles pour les communautés en échange de leur consentement à l’extraction, un coût dérisoire au regard des profits générés, avec pour circonstance aggravante que ce troc inéquitable creuse des divisions profondes entre ceux qui acceptent et ceux qui refusent.

Les entreprises, une fois le gisement épuisé, abandonnent les sites sans aucune opération de remise en état. Des chercheurs de l’Université de Warwick ont montré qu’aucune entreprise n’a jamais mené à terme les opérations de réhabilitation promises lors de leur installation. Les bassins toxiques restent à ciel ouvert et les tuyaux, ainsi que les structures en plastique, sont abandonnés comme des déchets. Les autorités armées locales, qui auraient pourtant le pouvoir d’imposer le respect des accords, n’exercent aucune pression.

La contamination ne s’arrête toutefois pas aux frontières des zones minières. Les fleuves qui prennent leur source dans les montagnes du Kachin et du Shan s’écoulent vers le sud, traversent la Thaïlande et rejoignent le Mékong, ce vaste système fluvial dont dépendent des dizaines de millions de personnes dans cinq pays. Le fleuve Kok, qui naît dans le territoire de l’UWSA et traverse la province thaïlandaise de Chiang Rai, est devenu le vecteur de ce qui a été qualifié de plus grave crise de pollution transfrontalière jamais affrontée par la Thaïlande. Les autorités sanitaires thaïlandaises ont lancé des campagnes d’analyse des eaux et d’échantillonnage biologique auprès des populations, et, en août 2025, la Thaïlande et le Myanmar sont convenus d’une opération conjointe de surveillance. Un réseau de communautés locales a mis en place une coordination pour la protection des fleuves de la région, mais la diffusion des informations reste fragmentaire. Selon les chercheurs, certains fonctionnaires locaux auraient reçu des consignes visant à « maintenir le silence et à dissimuler les mauvaises nouvelles » afin de protéger les intérêts économiques liés à l’activité minière.

Les recherches les plus récentes, menées sur le terrain durant l’été 2025, ont identifié quinze mines de terres rares sur les affluents du Mékong au Laos, avec des sites actifs sur les fleuves Nam Khan et Nam Ngiep, ainsi que dans les provinces septentrionales, où les communautés situées en aval ne peuvent plus utiliser l’eau pour leurs usages quotidiens ni pour la pêche. La contamination s’étend progressivement vers le cours principal du Mékong, menaçant un bassin qui fournit des protéines animales à des millions de personnes grâce à sa richesse ichtyque, en particulier au Cambodge, où le lac Tonlé Sap couvre environ 70 % des besoins en protéines de la population.

Les montagnes du Kachin, autrefois recouvertes de forêt primaire, sont aujourd’hui marquées par des cicatrices visibles sur les images satellitaires : collines dénudées, taches ocre et grises où la végétation a disparu, cours d’eau ayant changé de couleur. Les éboulements sont devenus un phénomène récurrent dans des zones où ils étaient auparavant inconnus. À Chipwi, les inondations se répètent chaque année depuis 2019, conséquence directe de la déforestation et de l’injection de liquides dans les sous-sols. Fragilisées de l’intérieur, les montagnes s’effondrent et forment des gouffres dans lesquels basculent les camions circulant sur les routes creusées à flanc de montagne, parfois avec leurs conducteurs.

Du Kachin à Tesla

Les terres rares extraites dans les collines du Kachin et du Shan, avec le poison et la fatigue évoqués précédemment, ne restent ni au Myanmar ni même dans le sud de la Chine. Elles entrent dans la chaîne d’approvisionnement mondiale, sont raffinées dans les installations de China Rare Earth Group, transformées en aimants permanents par des producteurs chinois comme JL Mag Rare-Earth et ZH Mag, puis acheminées vers les chaînes d’assemblage de constructeurs automobiles, d’éoliennes et de composants électroniques dans de larges parties du monde.

Une enquête menée par l’organisation Global Witness en 2024 a reconstitué cette filière en documentant les liens entre les mines du Myanmar et les producteurs chinois d’aimants, puis entre ces derniers et les clients finaux, parmi lesquels figurent Tesla, Volkswagen, Toyota, Siemens Gamesa, Vestas, Ford, Hyundai, Nissan et d’autres. Les données douanières chinoises montrent des expéditions d’aimants permanents à base de terres rares de JL Mag vers l’usine Tesla de Fremont, en Californie, en 2023.

JL Mag a nié tout approvisionnement en provenance du Myanmar et affirme utiliser exclusivement des matériaux recyclés issus d’une filiale du China Rare Earth Group. Les analystes du secteur observent toutefois que la grande majorité de ce que l’on appelle « matériaux recyclés » ne provient pas de produits en fin de vie, mais de chutes de production et de rebuts industriels. Par conséquent, rien n’exclut que les terres rares lourdes contenues dans ces matériaux proviennent initialement du Myanmar. La plupart des entreprises situées en aval de la chaîne, contactées dans le cadre de l’enquête, n’ont pas répondu. Celles qui ont répondu se sont limitées à des déclarations génériques sur leurs engagements en matière de responsabilité sociale.

La situation est encore plus opaque en raison de la structure de la filière chinoise. Les terres rares provenant du Myanmar sont mélangées lors du raffinage avec celles d’origine interne, ce qui rend matériellement impossible de distinguer la provenance d’un produit fini. Comme l’a observé le fondateur de l’une des principales sociétés d’analyse du secteur : « Si l’on achète à la Chine, on contribue à ce qui se passe au Myanmar ». ***

 

Chapitre 10 — Trois voix dans le silence

L’explosion du 18 janvier n’a pas produit un débat public en Chine, mais elle a engendré trois réponses distinctes, chacune avec une fonction spécifique dans le système d’information du pays. Les reconstituer signifie comprendre comment fonctionne le contrôle du récit dans un contexte où la censure directe n’est qu’un des instruments disponibles, probablement pas le plus efficace.

Les voix qui demeurent

La première est le silence gouvernemental, dont nous avons parlé dans les chapitres précédents. Il retire de la circulation publique les faits gênants et poursuit ceux qui diffusent des chiffres différents des chiffres officiels. À lui seul, toutefois, il ne suffit pas. L’indignation existe, et les deux autres réponses interviennent sur elle de manière opposée : l’une en l’alimentant, l’autre en la déviant.

La seconde est celle de LaborInfo et Labor Trends, plateformes de la gauche ouvrière chinoise dont les rédacteurs opèrent dans l’anonymat. Dans les jours suivant l’explosion, ils ont publié deux analyses détaillées de l’incident, que j’ai largement utilisées pour écrire ce livre.

Leur méthode est celle du journalisme d’investigation appliqué à la critique du travail. Plutôt que de partir des communiqués officiels, ces deux médias travaillent à partir des bilans d’entreprise et des rapports ministériels d’enquête, reconstituant la chaîne causale à partir de documents que personne n’avait cachés, mais qu’aucun organe d’information officiel n’avait jugé utile de lire.

Ce qu’il importe de souligner ici est le point où ces articles s’arrêtent. Tous deux se concluent par des questions sans réponse sur la manière dont les travailleurs·euses peuvent se soustraire à un tel destin. Le silence sur les solutions n’est pas une lacune analytique. Toute réponse concrète impliquerait des formes d’organisation autonome des du monde du travail qui, en Chine, sont illégales ; et quiconque les formulerait ouvertement risquerait la prison. La position de LaborInfo et de Labor Trends, rigoureuse dans l’analyse et réticente sur les solutions, est la seule attitude possible pour qui veut continuer, d’une manière ou d’une autre, à agir.

La troisième réponse vient d’Utopia, une plateforme nationale-maoïste qui, à la différence de LaborInfo et de Labor Trends, opère au grand jour, avec un site public et un lectorat important. Dans les jours suivant l’explosion, elle a publié une analyse de l’incident qui construit autour de l’affaire une lecture radicalement différente de celle des deux médias mentionnés.

L’article se déploie sur deux registres superposés. Le premier fournit des informations sur l’entreprise et sur le contexte géopolitique des terres rares, en citant notamment les restrictions à l’exportation vers le Japon annoncées le 6 janvier. Le second réoriente l’interprétation de l’incident vers des scénarios de sabotage et d’espionnage industriel étranger. La thèse n’est jamais formulée explicitement par l’auteur, qui se limite à citer avec approbation les commentaires de lecteurs selon lesquels l’explosion ne peut pas avoir été accidentelle et les autorités devraient enquêter sur le « personnel clé dans les positions clés » des entreprises stratégiques. L’auteur évite ainsi d’énoncer des thèses à la première personne et se borne à amplifier les commentaires des lecteurs qui les soutiennent, en faisant l’éloge de leur prétendu esprit critique. De cette manière, la thèse circule, mais la responsabilité de l’avoir avancée retombe sur les lecteurs, et non sur celui qui a écrit l’article.

Dans cette lecture, l’explosion est interprétée comme le résultat d’une menace extérieure plutôt que comme l’effet de dynamiques internes au système productif. L’attention se déplace ainsi du fonctionnement de l’entreprise et de la distribution du pouvoir économique vers la recherche d’un ennemi, réel ou supposé. Les victimes cessent d’être des ouvriers morts dans des conditions de travail inacceptables pour être présentés comme des morts de la nation. Le mot capitalisme n’apparaît pas dans l’article, bien que, dans la même semaine, la barre latérale du site accueille des interventions consacrées à la nature économique du système chinois : son absence dans l’analyse de l’explosion apparaît donc comme un choix conscient et méthodique.

La fonction d’Utopia dans le système d’oppression chinois est complémentaire à celle du silence gouvernemental. Au gouvernement revient la tâche d’éteindre l’indignation, tandis que d’autres acteurs peuvent la maintenir active et la rediriger ; Utopia, quant à elle, la réoriente vers l’extérieur — contre le Japon, le capital étranger et de présumés saboteurs internes — en évitant de la diriger contre la structure de pouvoir qui contrôle l’entreprise, le syndicat, le système judiciaire et l’information. Les autorités ne font pas explicitement leurs les thèses conspirationnistes d’Utopia, mais elles les tolèrent parce qu’elles contribuent à contenir une colère diffuse sans exposer directement le gouvernement.

Les trois réponses à l’explosion forment ainsi un système cohérent. Ceux qui analysent la réalité du point de vue des travailleurs·euses sont contraints à la clandestinité ; ceux qui la déforment dans une perspective nationaliste opèrent sans être inquiétés ; tandis que ceux qui gouvernent maintiennent le silence. Cette répartition des rôles reflète une structure de pouvoir que l’explosion a rendue temporairement visible : un système dans lequel les informations gênantes sont expulsées de la circulation publique et le mécontentement dirigé vers des cibles inoffensives.

L’architecture de l’irresponsabilité

Les chapitres précédents ont documenté en détail les mécanismes à travers lesquels la sécurité au travail est systématiquement éludée à la Baogang et dans l’industrie lourde chinoise. Pour les comprendre plus en profondeur, il est toutefois nécessaire de s’arrêter sur la structure qui tient ensemble ces mécanismes.

En Chine le droit de grève a été inséré dans la Constitution en 1975 et retiré en 1982, l’année même où les réformes de Deng Xiaoping engageaient l’ouverture économique qui allait transformer des centaines de millions de travailleurs en main-d’œuvre pour le marché mondial. La coïncidence n’est pas fortuite. La formalisation de 1975 était une concession nominale dépourvue de substance concrète, tandis que le retrait de 1982 sanctionne juridiquement une condition qui existait déjà dans la pratique. Sa signification est politique au sens le plus authentique du terme : au moment même où le pays s’intégrait à l’économie mondiale comme producteur à bas coût, le système établissait formellement que les travailleurs n’auraient pas le droit de s’organiser de manière autonome pour modifier ces conditions.

Il faut dire que cette architecture n’est pas une spécificité chinoise. L’absence de contre-pouvoirs efficaces qui protègent ceux qui travaillent dans les industries dangereuses se reproduit dans de nombreux contextes et sous de nombreuses bannières, depuis les usines textiles du Bangladesh et du Pakistan, jusqu’aux mines de cobalt de la République démocratique du Congo ou aux communautés qui vivent à proximité de sites extractifs dans des dizaines de pays où les normes existent sur le papier, mais non dans la pratique. Le désastre de Bhopal en 1984, avec ses vingt mille morts estimés et un procès jamais conclu, est le cas le plus connu d’une chaîne qui ne s’est jamais interrompue.

Le problème spécifique de Baotou n’est pas que la Chine soit un cas exceptionnel dans l’histoire de l’industrie extractive. Le problème est que la Chine contrôle aujourd’hui la filière mondiale des terres rares, et qu’elle le fait selon les modalités décrites. Conditions qu’aucune diversification des sources d’approvisionnement, à elle seule, n’est en mesure de modifier : si on se borne à multiplier les lieux où ces modalités se reproduisent, le résultat n’est pas une filière plus sûre, mais une filière plus dispersée et tout aussi mortifère.

Il y a enfin une distinction dans la chaîne d’externalisation qu’il faut souligner. L’Occident a cédé à la Chine la production de terres rares en lui transférant des coûts environnementaux et sanitaires qu’il ne voulait pas supporter à l’intérieur. La Chine, quand ces coûts sont devenus difficiles à ignorer, en a déplacé une partie vers le Myanmar. Mais à la différence de ce qu’avait fait l’Occident, la Chine a externalisé en gardant chez elle l’essentiel des conditions dévastatrices : en juin 2025, elle a agrandi le barrage toxique de Baotou, en janvier 2026, le réservoir a explosé. L’externalisation vers le Myanmar n’est donc pas une substitution, qui déjà ne ferait que perpétrer le système, mais constitue à proprement parler une multiplication. Entre les deux passages d’externalisation, il y a cependant une autre différence substantielle. L’Occident avait transféré la production dans des pays certes dépourvus de droits, mais au moins en paix avec des appareils étatiques qui fonctionnent. La Chine, en revanche, a transféré la phase la plus destructrice dans un pays comme le Myanmar en guerre civile, en exploitant délibérément le chaos guerrier qu’elle-même a contribué à créer. Il s’agit d’un choix encore pire, et le fait que d’autres aussi aient externalisé n’absout certes pas Pékin.

La pièce manquante

La littérature académique et les rapports des organisations internationales sur la filière des terres rares convergent en grande partie sur le même type de propositions : coopération intergouvernementale, incitations fiscales pour les filières durables, développement du recyclage, standards de certification, transparence des chaînes d’approvisionnement. Ce sont des solutions pensées par le haut, pour des acteurs institutionnels, qui présupposent la bonne volonté — ou du moins la rationalité calculée — des pouvoirs dont ce livre a documenté la responsabilité dans le désastre en cours.

Dans aucune de ces approches, les personnes qui vivent et travaillent dans les zones sacrifiées ne sont imaginées comme des sujets capables d’agir eux-mêmes sur leur propre condition. Les communautés frappées apparaissent toujours comme redevables d’une protection, jamais comme protagonistes d’une transformation. L’hypothèse que ces mêmes communautés puissent imposer un changement n’est pas explicitement exclue, simplement elle n’entre pas dans le cadre conceptuel de qui adopte ces approches.

Le constat historique est cependant le même. Partout où les conditions des travailleurs·euses et des communautés exposées à la dévastation industrielle ont changé de manière substantielle, c’est parce que ces personnes ont acquis la force collective de l’imposer. Des exceptions existent, et des politiques de protection peuvent précéder ou accompagner la pression venant d’en bas. Mais dans la grande majorité des cas, les concessions institutionnelles interviennent comme réponse à une revendication qui ne pouvait pas être ignorée. Le schéma se répète dans des contextes très différents, avec des issues distinctes et des degrés variés de violence et de succès, mais la dynamique de fond est toujours de type analogue.

Tout cela ne signifie pas que l’organisation autonome constitue, à court terme, une perspective concrète pour les travailleurs·euses de Baogang ou pour les mineurs du Kachin. En Chine, s’organiser en dehors du syndicat d’État expose à la prison ; dans les zones minières du Myanmar, cela signifie affronter, sans aucune protection, les forces de la junte putschiste ou des milices armées. Dans les conditions actuelles, cette perspective peut sembler lointaine et son coût particulièrement élevé. Pourtant, la résistance au Myanmar face à la junte, tout comme les mobilisations ouvrières récurrentes en Chine — encore fragmentées pour l’instant — montrent que cette force existe bel et bien et que le cours des événements peut encore basculer.

Il ne m’appartient évidemment pas de définir les formes que pourrait prendre une telle organisation ni d’en fixer l’horizon temporel : ces questions relèvent des travailleurs et des populations de Baotou et du Myanmar elles-mêmes. Ce que ce livre peut faire, en revanche, c’est mettre en lumière une absence. Dans le débat académique comme dans les stratégies d’approvisionnement des gouvernements du monde entier, la même chose fait toujours défaut : la reconnaissance de la capacité de celles et ceux qui se trouvent au bas de la chaîne de dire non et de prendre collectivement la situation en main.

15 h 03, le 18 janvier 2026

Le 18 janvier dernier, à 15 h 3, un réservoir sphérique de 650 mètres cubes a explosé dans l’usine de tôles en acier aux terres rares de la Baogang, dans le district de Jiuyuan, à Baotou. Dix personnes sont mortes. Quatre-vingt-quatre ont été blessées. Puis, le silence.

Ce livre a été écrit pour que ce silence ne reste pas le dernier mot.

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