Élections britanniques du 7 mai 2026 : Ne pas reculer. Redoubler d’efforts !

I.

Je n’ai pas grand-chose à dire pour souligner l’ampleur de la débâcle du Parti travailliste, ni la complaisance robotique stupéfiante qui caractérise la réponse du Premier ministre. Aucune région du pays n’est désormais fidèlement ou intrinsèquement « travailliste ». Les bastions urbains multiculturels se tournent vers les Verts. Les régions industrielles en déclin se tournent vers Reform UK (l’extrême droite de Nigel Farage). L’Écosse n’est plus travailliste depuis 2014. Aujourd’hui, le Senedd (parlement) gallois est perdu. Nous avons un système électoral à cinq partis, dominé — en termes de part des voix — par Reform UK et les Verts. Et pour le Parti travailliste (et les conservateurs), tout va aller de mal en pis à partir de maintenant.

La réaction de Starmer ? Il veut rester au pouvoir pendant une décennie entière. Oui, les résultats sont durs à avaler. Il n’y a pas de quoi enjoliver les choses. L’électorat serait frustré par le rythme du changement : pas du tout par sa direction. Il en assume l’entière responsabilité. Mais il ne va pas s’en aller et laisser le pays dans le chaos. Il ne va pas non plus se replier sur lui-même, ni vers la gauche, ni vers la droite. Ce qu’il va faire, dans les jours à venir, c’est expliquer une fois de plus patiemment aux électrices et aux électeurs, qui n’ont sans doute pas prêté attention lorsqu’il l’a fait l’année dernière, quelles sont ses valeurs. De plus, il annoncera une fois de plus les changements concrets qui amélioreront la vie des gens et donneront à ces derniers un véritable espoir de changements réels qui amélioreront leur vie dans toute les sens. Enfin, pour répondre à la demande urgente des urnes, il a nommé deux vieux râleurs du New Labour comme envoyés.

Il est fini. Son parti aussi. Que va-t-il se passer ensuite ? Dans une certaine mesure, les résultats de cette élection opèrent comme un rétroviseur. Selon le politologue John Curtice, la répartition nationale des voix prévue à partir de ces résultats est la suivante : Reform UK : 26 %. Verts : 18 %. Travaillistes : 17 %. Conservateurs : 17 %. Libéraux-démocrates : 16 %. Les Verts ont dépassé leurs résultats moyens dans les sondages préélectoraux. Cela ne s’est pas reflété dans la répartition des sièges. En termes de nombre absolu de sièges remportés, les Verts sont arrivés en quatrième position, bien qu’ils aient gagné 441 sièges, balayant le Parti travailliste dans ses anciens fiefs de Londres, Manchester et Newcastle, et progressant en force dans des circonscriptions où ils n’étaient auparavant pas représentés.

Pourquoi ? Une grande partie de leurs voix provient de circonscriptions où ils n’étaient pas organisés auparavant et où ils ne s’attendaient pas à gagner, mais où ils occupent désormais la deuxième ou la troisième place. Par exemple, à Westminster, les Verts n’ont remporté aucun siège, avec 18 % des voix : c’est ainsi que fonctionne le scrutin majoritaire à un tour dans un système à cinq partis. Ce sont là les zones susceptibles de connaître une croissance future.

II.

Cela se profilait depuis un certain temps. À l’approche des élections générales de 2015, à l’occasion desquelles les Verts avaient gagné un million de voix, le nombre d’adhérent·es au parti a bondi pour atteindre environ 70 000 personnes. Cette croissance s’est ralentie lorsque Jeremy Corbyn a remporté la direction du Parti travailliste cet été-là. Elle a repris après 2019, lorsque le projet Corbyn a déraillé, et en particulier après la victoire de Zack Polanski à la direction du parti Vert, l’été dernier — dépassant les 200 000 membres en mars de cette année. Cette même année marque le point d’inflexion de la courbe en S de la croissance du nombre de conseillers·ères verts.

Le parti avait connu une longue et lente progression depuis 1974. En 2019, il comptait environ 200 conseillers·ères. Ce nombre a fortement augmenté à chaque cycle électoral par la suite, le rythme s’accélérant désormais sous l’impulsion de la nouvelle direction. La victoire de Polanski était elle-même le résultat d’un changement plus profond au sein de la base des Verts, qui s’était non seulement déplacée vers la gauche, mais avait commencé à s’organiser précisément dans les milieux multiculturels de la classe ouvrière qui offraient autrefois des majorités écrasantes au Parti travailliste et où la présence des Verts était marginale : des endroits comme Trafford, à Manchester, Lambeth et Hackney, à Londres, et certaines parties de Newcastle, anciennement représentées par le maire populaire, désigné par le Parti travailliste et désormais conseiller vert, Jamie Driscoll. Ces résultats, tout comme la performance des Verts qui ont dépassé les prévisions des sondages pour remporter l’élection partielle de Gorton et Denton, représentent un seuil psychologique qui incitera davantage d’électeurs à voter vert à l’avenir.

Qu’en est-il de Reform UK ? Le parti s’est très bien comporté, et souvent, ses gains de sièges ont largement dépassé sa part des voix : à Wigan, avec 46 % des voix, il a raflé 96 % des sièges au conseil municipal. Il a pris la plupart de ses voix aux conservateurs, mais a porté un coup au Parti travailliste dans les petites villes et les banlieues des grandes agglomérations. Pourtant, je ne dois pas être le seul à sentir que ces gains masquent une perte d’élan plus générale. En septembre dernier, la part des voix de Reform UK a atteint un pic à un peu moins de 32 %. En avril dernier, sa moyenne mensuelle était tombée à 26,4%, soit à peu près ce qu’ils ont obtenu lors de ces élections locales. C’est ce qui fait la différence entre les projections du MRP, qui les placent à deux doigts d’une majorité parlementaire absolue, et celles qui les montrent loin de la majorité.

Plusieurs raisons expliquent cette situation. Le parti est devenu plus ouvertement un tremplin pour d’anciens conservateurs ambitieux et s’est déplacé vers la droite sur le plan économique. Il a probablement aussi souffert de son ralliement au trumpisme. Mais les Verts constituent désormais un gros problème pour Reform UK. Non seulement, ils captent une part importante de ses voix, comme ils l’ont clairement fait à Gorton et Denton, mais leur simple existence en tant que parti radical ayant une certaine visibilité mobilise des électeurs·trices, sinon passifs, et met en avant des enjeux au-delà de la panique sans fin autour de l’immigration. Ils sont également bien plus préjudiciables, selon l’analyse au niveau des circonscriptions, aux résultats du Parti travailliste que ne l’est Reform UK. Ce dernier s’est épanoui en se présentant comme le principal concurrent d’un travaillisme en faillite, mais cela ne suffit plus.

III.

La preuve que les Verts constituent une menace réside dans la virulence avec laquelle les médias s’en sont pris à eux lors de cette élection. Nous avions déjà assisté au triste spectacle de plusieurs vieux réactionnaires rabougris, méprisant tout ce qui touche aux écolos, aux hippies et aux Verts, se lamentant désormais et vénérant l’honorable vieux Parti vert des écolos hippies avant que tous les dangereux extrémistes ne prennent le pouvoir en son sein. Ces dernières semaines, cependant, nous avons assisté à la résurgence de la panique morale de l’ère Corbyn. Les Verts apaiseraient les islamistes, ils auraient déchaîné une « politique sectaire », ils seraient des antisémites…

Reform UK a présenté son lot habituel de candidat·es négationnistes de l’Holocauste, ou qui disaient vouloir faire feu sur les Pakistanais·es, ou qui préconisaient de « fondre » les Nigérians pour combler les nids-de-poule sur les routes, dans l’indifférence générale, jusqu’à ce que les votes soient exprimés. Mais chaque candidat·e ou membre des Verts ayant tenu une seule fois des propos rebutants, discutables, voire légèrement controversés, a été assidûment utilisé pour incriminer l’ensemble du parti, son programme et sa direction. Cela a probablement freiné la croissance des Verts, et a certainement porté préjudice à Polanski personnellement.

Comme il s’agissait d’un avant-goût du déluge de folie publique, de cynisme et de rancune personnalisée à venir, nous devons comprendre comment cela fonctionne. Plus personne au pouvoir ne se donne la peine de nous persuader de quoi que ce soit. S’étant si longtemps isolés et détournés de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une volonté populaire, ils ne cherchent plus à la façonner. Ce que nous recevons de nos jours, ce sont des secousses, des injections d’adrénaline, des éclats d’irrationalité joyeuse, dont l’effet, quand cela fonctionne, est d’inculquer une démoralisation, un ressentiment et une méfiance généralisés : de contrecarrer la formation d’une volonté populaire cohérente.

Ces paniques morales sont de tristes machines à passions, dont l’effet est de diminuer la capacité d’action collective. En voici le dernier exemple, sinistre. Le matin du 29 avril 2026, Essa Suleiman a agressé l’un de ses amis, Ishmail Hussein, à son domicile de Southwark. Hussein est musulman. Il a subi des blessures légères. Suleiman a ensuite pris le métro jusqu’à Golders Green, où il a poignardé deux hommes juifs, Shloime Rand et Norman Shine. Les trois victimes ont survécu. Suleiman a été neutralisé au Taser par la police, a reçu des coups de pied répétés à la tête, a été désarmé et arrêté. Suleiman a des antécédents avérés de violence grave et de troubles mentaux. Il avait été orienté vers le programme Prevent et vivait dans un logement accompagné, destiné aux personnes sortant d’hôpitaux psychiatriques sécurisés. Il semble probable qu’il était dans état de psychotique lorsqu’il a commis ces agressions.

Les délires psychotiques s’inspirent de l’environnement idéologique et culturel ambiant, et il existe certainement une forme de racisme subalterne qui utilise une image fétichisée des Juifs pour expliquer non seulement l’engagement de l’État envers Israël, mais aussi l’expérience de l’oppression et de la marginalité. Il est donc plausible que lorsque Suleiman a poignardé ses victimes à Golders Green, il ait agi en tant qu’antisémite. Mais compte tenu de l’attaque contre Ishmail Hussein, la nature de la crise psychotique n’est pas claire. Au moment où tout cela a été rapporté, cependant, Hussein avait largement disparu de l’histoire. Les médias et les communiqués de police ont à plusieurs reprises décrit une attaque ne faisant que deux victimes. Un groupe obscur appelé Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia, apparu depuis le début de la guerre avec l’Iran et qui avait précédemment revendiqué une attaque contre des ambulances juives dans le nord de Londres, a également immédiatement revendiqué cette attaque.

Bien que cela n’ait jamais été vérifié et qu’il semble prima facie peu plausible qu’un homme souffrant de troubles mentaux, armé d’un couteau de cuisine de 19 cm, ait été l’instrument d’une puissance étrangère, le gouvernement a interprété son geste comme une attaque terroriste, faisant passer le niveau de menace terroriste de « substantiel » à « grave ». Keir Starmer s’est publiquement interrogé sur « la question de savoir si un État étranger était derrière certains de ces incidents » et a averti l’Iran que les tentatives visant à déstabiliser la société britannique « ne seraient pas tolérées ». S’en est suivi un effort, tant de la part du gouvernement que de la police, pour imputer aux marches propalestiniennes la responsabilité d’un climat hostile conduisant à des violences contre les Juifs. Le gouvernement a laissé entendre que les futures marches seraient restreintes, voire interdites.

Le commissaire de la police métropolitaine, Mark Rowley, dans des interviews accordées au Times et à ITV, a avancé l’affirmation incendiaire et manifestement fausse selon laquelle les organisateurs des manifestations avaient à plusieurs reprises « entrepris de défiler près de synagogues ». Il a déclaré au Times : « cela ressemble à de l’antisémitisme ». S’il était vrai qu’ils avaient entrepris de se rassembler devant une synagogue ou de défiler devant celle-ci, cela reviendrait à tenir un discours antisémite qui impute aux Juifs la responsabilité du génocide perpétré par Israël à Gaza. Mais cela ne s’est pas produit, et cela va totalement à l’encontre de l’ensemble du programme et de la stratégie politique, qui consistent à canaliser l’opposition publique contre l’État britannique et à sa complicité dans le génocide. Il y a d’ailleurs toujours eu un important bloc juif parmi les manifestant·es.

La Palestine Solidarity Campaign a déclaré que les comptes rendus policiers de leurs discussions sur les itinéraires de la marche prouveraient que Rowley est un menteur et a déposé une plainte officielle. Mais un scénario est déjà en place : ils calomnient et menacent de réprimer, le mouvement est contraint de nier. Lors d’une autre intervention politique, pendant la période précédant les élections locales, connue sous le nom de Purdah, au cours de laquelle les responsables sont censés faire preuve de discrétion, Rowley a écrit une lettre ouverte à Zack Polanski pour le fustiger au sujet d’un retweet, partageant un message critiquant les agents d’arrestation pour avoir donné à plusieurs reprises des coups de pied à la tête d’un homme atteint de troubles mentaux lors de son arrestation. Rowley s’est plaint que le message était « inexact et mal informé », alors qu’en réalité il décrivait exactement ce qui s’était passé, et a accusé Polanski d’ingérence dans les opérations de police. Une fois de plus, le ton était donné.

Keir Starmer, faisant preuve d’une modestie exemplaire pour un homme qui n’a pas démissionné après avoir promu un ami proche du pédophile le plus notoire au monde à un poste diplomatique du pays, a déclaré que quiconque retweetait une telle chose ne devrait pas diriger un parti politique.

IV.

Polanski, dans un rare faux pas, s’est excusé d’avoir soulevé la question de la gestion par la police de l’arrestation de Suleiman dans un forum inapproprié : une déclaration qui, en fin de compte, n’allait satisfaire personne. S’il avait pleinement compris ce à quoi il avait affaire, il ne l’aurait peut-être pas fait. Une chose que nous avons apprise de l’ère Corbyn et de la folie croissante de la contre-offensive de la classe dirigeante, c’est qu’on ne peut pas raisonner l’hystérie. On ne peut pas trouver un compromis diplomatique, ni se frayer un chemin dans leur cœur en souriant bêtement, ni chercher à s’imposer moralement par la flatterie. Polanski a peut-être manqué de sagesse en abordant la question de la violence policière lors de l’arrestation de Suleiman par un retweet. Il faudrait faire preuve de plus de discipline dans l’utilisation des réseaux sociaux. Mais une fois qu’on s’y est lancé, on ne peut plus faire marche arrière. Il aurait mieux valu dire : ne soyez pas ridicules, c’est une préoccupation tout à fait légitime, vous gaspillez un temps d’antenne précieux pour un retweet, et je ne vais pas me laisser salir par vous, bande de foireux, parce que je veux changer le pays.

N’essayez pas de désamorcer leur agressivité, affrontez-la ! De même, lorsqu’il a été mis sous pression pour se distancier de slogans tels que « Globalise l’Intifada », que des interlocuteurs joyeusement obtus ont prétendu devoir traduire par « commettre des violences contre les Juifs », il aurait mieux fait de ne pas concéder qu’il « découragerait » ce slogan. Ce faisant, il n’a satisfait personne parmi celles et ceux qui avaient des « inquiétudes » ou qui ne comprenaient tout simplement pas de quoi il s’agissait, et il s’est aliéné celles et ceux qui savent ce que le slogan signifie réellement. Son taux de « désapprobation » a grimpé en flèche.

Bon, la désapprobation est inévitable en politique aujourd’hui. La question est de savoir si vous êtes capable de motiver, d’enthousiasmer et d’augmenter le nombre de personnes qui vous soutiennent. L’important n’est pas d’être apprécié de tous — ce n’est pas le bon choix de carrière pour cela — mais de semer le courage, l’agressivité, la clarté et l’optimisme dans vos rangs, et la timidité, la peur et la confusion chez l’ennemi. L’important, c’est que, même si vous devez faire marche arrière sur un point, vous ne devez pas donner l’impression de le faire. Il faut rester exubérant, joyeux, intelligent et agressif dans l’offensive.

À cette fin, permettez-moi d’invoquer l’esprit de la gauche mélancolique [tirer parti de nos défaites pour explorer des voies nouvelles, NDT]. Lorsque le leader de La France Insoumise a été interrogé dans le podcast The Dig sur les accusations malveillantes d’antisémitisme auxquelles son parti a dû faire face, il a déclaré ceci : « Toutes ces attaques sont une occasion d’éducation populaire de masse, à condition de ne jamais reculer. C’est-à-dire qu’une fois la bataille engagée, nous ne cédons pas, nous ne reculons pas, nous ne nous excusons pas. Nous n’admettons aucune erreur, et nous nous battons. Celles et ceux qui ne vous aiment pas ne vous aimeront pas davantage au final. Ils vous haïront peut-être même davantage. Mais celles et ceux qui ne vous connaissaient pas comprendront qu’il y a un problème. Et celles et ceux qui sont avec vous gagneront en confiance. Ils se diront : « Ils n’abandonnent pas, ils ne vont pas me trahir en cours de route, ils n’abandonnent pas leurs idées en cours de route. Pour nous, à gauche, regagner la confiance du peuple est l’épreuve numéro un. » Ou, pour reprendre les mots immortels de Limmy : Ne reculez pas. Doublez la mise ! »

[Limmy est le nom de scène de Brian Limond (1974–2025), un humoriste, acteur, écrivain et streamer écossais, surtout connu pour son émission Limmy’s Show, à la BBC, NDT]

* Cet article est paru le 10 mai sur le blog de Richard Seymour. Notre traduction de l’anglais.

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