La Chine et le monde : exploitation invisible et technologie globale (II)

En mars 2026, Andrea Ferrario publiait en ligne un livre passionnant, intitulé Baotou : terres rares, ouvriers et poisons de la Chine au monde. L’exploitation invisible derrière la technologie globale, édité par I libri di carta di riso. Sa version italienne peut être téléchargée ici. On y trouvera une bibliographie détaillée, à laquelle nous renvoyons nos lectrices et lecteurs intéressés.

Cette recherche prend pour point de départ l’explosion survenue dans une aciérie de Baotou, en Chine du Nord, le 18 janvier 2026, qui a tué dix ouvriers et en a blessé quatre-vingt-quatre. À partir de ce drame, l’auteur brosse le tableau de la multiplication effrayante des accidents de travail en Chine. Il s’intéresse à la domination de l’Empire du milieu sur la Mongolie intérieure et le Myanmar et envisage cette emprise coloniale en relation avec la chaîne de valeur planétaire du secteur des terres rares, dont les effets sur la santé humaine et l’environnement sont catastrophiques.

Nous avons commencé à publier la traduction française de ce document exceptionnel en quatre parties. La première est déjà disponible sur notre site. On y trouve un exposé des conditions de travail mortifères du prolétariat de la Chine et de ses dépendances, au cœur du monde industriel contemporain. La seconde est présentée ci-dessous. Elle reprend les chapitres 4, 5 et 6 de cette étude, qui font le lien entre l’exploitation d’un centre sidérurgique en Mongolie intérieure, sa production d’aciers spéciaux aux terres rares — un atout très important de la puissance chinoise sur la scène internationale — et le prix extrêmement lourd payé par le peuple mongol en raison du nettoyage ethnique et de la colonisation chinoise de son territoire.

Andrea Ferrario est un blogueur italien qui conduit des recherches dans le domaine de la politique internationale, plus particulièrement sur l’Asie de l’Est. Il a collaboré avec l’hebdomadaire Internazionale et tient un blog sur Substack qui diffuse une newsletter régulière.

 

Chapitre 4 — L’usine et la chaîne

La Baogang n’est pas simplement une aciérie. C’est un maillon d’une longue chaîne qui part d’une montagne sacrée mongole, à 150 kilomètres de distance, traverse un complexe industriel de 51 000 employés et arrive jusqu’aux composants des smartphones et des missiles de croisière produits dans les pays les plus riches du monde. Le réservoir qui a explosé le 18 janvier était l’un des engrenages de cette machine.

L’histoire de la Baogang commence durant l’hiver 1949, quelques semaines après la fondation de la République populaire de Chine. Le 16 décembre de cette année-là, le tout nouveau ministère de l’Industrie lourde a tenu à Pékin la première réunion pour planifier un nouveau centre sidérurgique dans l’arrière-pays chinois. Le même mois, Mao Zedong a quitté la Chine pour la première fois, en route vers Moscou, et le mois suivant, le Premier ministre Zhou Enlai l’a rejoint avec une délégation chargée de négocier le Traité d’amitié et d’assistance mutuelle sino-soviétique. Durant ces mois glacés, les deux pays du camp socialiste ont arrêté un projet ambitieux qui vise à transformer la frontière mongole en un arrière-pays industriel et militaire capable d’approvisionner les deux États pour donner un élan à la « lutte contre le capitalisme occidental et l’impérialisme japonais ».

Baotou était l’un des pivots stratégiques de ce plan. En 1871, c’était encore une petite agglomération fortifiée. Elle s’est ensuite agrandie de manière significative à partir de 1923, lorsqu’elle a été reliée à Pékin par une ligne ferroviaire. La petite ville se trouvait dans une position que les planificateurs de Pékin et de Moscou considéraient comme idéale, étant suffisamment à l’intérieur pour rester à l’abri d’une agression occidentale ou japonaise, mais aussi proche du Fleuve Jaune qui garantissait l’eau nécessaire à la grande industrie et, surtout, proche d’un gisement de fer de dimensions colossales, la montagne de Bayan Obo, située à environ 150 kilomètres au nord. Pour les pasteurs mongols de la région, cette montagne était un site sacré et son nom, dans leur langue, signifiait « riche obo », du terme désignant les amas rituels de pierres érigés sur les hauteurs de la steppe. Pour les bureaucrates soviétiques et chinois, en revanche, elle représentait surtout une réserve de minerai de fer capable d’alimenter un grand complexe sidérurgique pendant des décennies.

La Baogang, fondée officiellement en 1954, a été inscrite sur la liste des 156 grands projets industriels réalisés par la Chine avec l’assistance technique et financière de l’Union soviétique. Les techniciens russes ont conçu les hauts fourneaux et les infrastructures, tandis que des milliers de travailleurs accompagnés de leurs familles ont été transférés de Chine orientale pour peupler et construire ce qui allait devenir la « Ville de l’acier des steppes ». Les conditions étaient extrêmement dures. Les hivers sur la frontière mongole sont extrêmes et le travail à accomplir était hautement dangereux. Les premières générations de migrant·es venant des régions orientales ont dû « avaler leur amertume », un terme de la rhétorique officielle, afin d’édifier héroïquement la Chine moderne. La réalité plus prosaïque est que la plupart d’entre eux n’avaient pas le choix.

La rupture sino-soviétique de 1960 a brutalement interrompu le flux de techniciens et d’équipements. Les experts russes se sont retirés de Baotou en emportant avec eux une grande partie de leurs instruments, mais le complexe industriel avait déjà été construit et rendu opérationnel, et la Chine avait accumulé les connaissances suffisantes pour poursuivre le travail seule. Le Premier ministre Zhou Enlai, compte tenu de la situation d’urgence créée après la rupture avec l’Union soviétique, avait autorisé la Baogang à puiser dans les réserves stratégiques nationales d’alliages au nickel, ainsi que dans les terres rares nécessaires à la fabrication des équipements manquants. Il s’est agi de la première rencontre directe du complexe industriel avec les minéraux qui, des décennies plus tard, en définiront le destin.

Le minerai composite

Pourquoi les terres rares sont-elles inséparables de l’acier de Baotou ? C’est en raison de la nature même du gisement de Bayan Obo, qui recèle un minerai composite dans lequel le fer et les terres rares sont associés au sein de la même formation rocheuse et mêlés à l’échelle moléculaire. L’extraction du fer entraîne donc inévitablement celle des terres rares. Lorsque le minerai est traité dans les installations de Baotou, les résidus de la production sidérurgique contiennent des concentrés de ces éléments, qui doivent être séparés et traités.

Pendant des décennies, les terres rares de Bayan Obo ont été considérées comme un simple sous-produit du traitement du fer, un élément d’intérêt scientifique mais dépourvu d’applications commerciales à grande échelle. Les choses ont toutefois changé dans les années 1960, lorsque Pékin a envoyé plus de trois cents scientifiques à Baotou pour étudier les propriétés de ces minéraux. En 1959, la production du premier lot d’alliage fer-silicium aux terres rares produit à Baotou a marqué la naissance de l’industrie chinoise des terres rares. Cependant, le tournant décisif n’est intervenu que dans les années 1970, lorsqu’un chimiste nommé Xu Guangxian, formé à la Columbia University de New York, avant de revenir en Chine, a appliqué les connaissances accumulées dans le cadre du programme nucléaire chinois à la séparation des différents éléments des terres rares.

La séparation est l’étape cruciale et technologiquement la plus complexe de toute la chaîne : les terres rares sont un groupe de dix-sept éléments aux propriétés chimiques si semblables entre elles que les isoler requiert des procédés sophistiqués et des cycles répétés de traitement chimique à haute température. Xu a réussi là où d’autres avaient échoué, en mettant au point une méthode d’extraction à contre-courant qui atteignait une pureté de 99,999 %. Lorsqu’il a présenté les résultats à la première conférence nationale sur les terres rares, en août 1975, il a annoncé un tournant dans la division mondiale du travail.

Jusque-là, la Chine exportait du matériel brut et importait des terres rares séparées et raffinées aux États-Unis, en France et au Japon, mais à partir de cette date les flux ont commencé à s’inverser. Aujourd’hui, Bayan Obo est considéré comme l’un des plus grands gisements de terres rares connus au monde. Selon les estimations les plus sérieuses, il contient 83,7 % des réserves chinoises et environ 38 % de celles du monde. Les minéraux sont extraits de la zone minière au nord pour être transportés par voie ferrée et par route jusqu’à Baotou, près du Fleuve Jaune, où ils alimentent une chaîne industrielle intégrée verticalement au sein d’un unique conglomérat d’État.

 

Deux sociétés, un système

Le Baogang Group est la plus grande entreprise industrielle de la région de Mongolie intérieure, dont les dimensions ont déjà été rappelées dans le premier chapitre. Il contrôle deux sociétés cotées à la Bourse de Shanghai, qui représentent les deux branches principales du même complexe industriel.

La première est Baogang Gufen, la société sidérurgique du groupe responsable de l’ensemble du cycle productif qui va de l’extraction du minerai à Bayan Obo jusqu’à la production de l’acier fini. Au cours de ce processus, des concentrés de terres rares sont extraits des résidus du traitement du minerai composite, avec une capacité de 450 000 tonnes par an. L’explosion du 18 janvier 2026 s’est produite précisément dans une usine de cette société : l’installation pour la production de tôles en acier aux terres rares, située dans le district de Jiuyuan.

La seconde est Northern Rare Earth. Il s’agit du plus grand producteur mondial de terres rares et elle s’occupe de la fusion, de la séparation et de la transformation des concentrés en oxydes, alliages, aimants et autres matériaux avancés destinés à l’industrie mondiale. Northern Rare Earth couvre l’ensemble de la filière en aval et peut produire onze grandes catégories, plus de cent variétés et près de mille produits spécifiques à base de terres rares. Elle reçoit le concentré de terres rares exclusivement de Baogang Gufen et les deux sociétés sont, en substance, sœurs sous le même toit.

 

L’acier aux terres rares

L’acier aux terres rares est le produit sur lequel la Baogang a construit sa propre niche compétitive, la tentative de compenser par la valeur ajoutée ce qu’elle ne peut atteindre en termes d’échelle.

Il s’agit d’un acier spécial auquel sont ajoutées des très petites quantités de terres rares, généralement du lanthane et du cérium, dans des pourcentages compris entre 0,001 % et 0,004 %. Ces traces, évidemment invisibles à l’œil nu, modifient de manière significative les propriétés du matériau, en améliorant sa résistance à la corrosion, à l’usure et aux basses températures, qualités qui renforcent ses performances mécaniques globales. Le résultat est un acier haut de gamme, utilisé dans une vaste gamme de secteurs, des chemins de fer à grande vitesse à certains armements.

Au premier semestre 2025, la Baogang a produit 1 017 100 tonnes d’acier aux terres rares, le record historique en termes semestriels. Au troisième trimestre, la production a encore augmenté. En Chine, d’autres entreprise, comme Hebei Iron & Steel, Henan Iron & Steel et CITIC Special Steel, produisent aussi de l’acier aux terres rares, mais aucune n’atteint les volumes de la Baogang, qui s’est taillée dans ce segment une position de leader reconnue. Le 6 janvier 2026, douze jours avant l’explosion, le gouvernement chinois avait institué un Groupe de travail pour la promotion de l’acier aux terres rares, avec la Baogang comme chef de file. Le même jour, le ministère du Commerce annonçait de nouvelles restrictions à l’exportation vers le Japon de samarium et de dysprosium, deux éléments des terres rares essentiels pour l’industrie électronique et les produits de précision, à la suite du conflit ouvert entre Pékin et Tokyo concernant Taïwan.

La réaction de la Première ministre japonaise Sanae Takaichi a été immédiate et exaspérée. Dans une émission de la chaîne télévisée NHK, le 11 janvier, elle a qualifié les mesures chinoises de « totalement inacceptables », déclarant avoir présenté une protestation formelle à Pékin. La Chine n’y répondra pas. En amont de ce silence et des nouvelles restrictions, se profile l’acier aux terres rares de la Baogang, un produit que peu au monde sait fabriquer et qui alimente des secteurs industriels d’importance stratégique.

Une usine en difficulté

En dépit de la position stratégique que la Baogang occupe dans le système des terres rares, elle ne bénéficie pas d’une situation financière solide. Ses difficultés viennent de loin. Entre 2014 et 2016, la Baogang a accumulé trois années consécutives de pertes, avec un pic de 8,3 milliards de yuans en 2015, l’année de la plus forte crise de surcapacité de la sidérurgique nationale. En 2017, selon le quotidien Inner Mongolia Daily, le flux de trésorerie du groupe a été à plusieurs reprises proche de l’épuisement. D’où une restructuration drastique : les départements fonctionnels de la maison-mère sont passés de dix-huit à neuf, les cadres dirigeants ont été réduits de 40,6 % et près de quatre mille travailleurs sous contrat ont été licenciés.

L’opération s’est traduite à court terme par un bénéfice de 620 millions de yuans, mais elle n’a pas réglé le problème structurel de l’entreprise qui a ressurgi ponctuellement avec la nouvelle crise du marché immobilier en 2022. La direction de l’entreprise a réagi à de nouvelles pertes en réduisant le coût de la tonne d’acier de 5,1 % en 2023 et de 2,8 % en 2024. Les coupes se sont concentrées, comme on l’a vu préalablement, sur le travail, la maintenance et les mesures de sécurité. Selon les témoignages recueillis par Sanlian Shenghuo Zhoukan, les employés des usines les plus anciennes de la Baogang ont vu leurs salaires diminuer jusqu’à 60 %, et certaines installations ont accumulé des arriérés dans les rémunérations.

La Baogang est donc à la fois la cheffe de file nationale de l’acier aux terres rares et une entreprise qui, depuis des années, décharge la pression économique sur les points les moins visibles de la chaîne productive. Dans les pages qui suivent, nous allons examiner le contexte international dans lequel ce système a vu le jour.

Chapitre 5 — La guerre des terres rares

La Baogang est à la fois une entreprise sidérurgique en difficulté financière et le nœud d’un système dans lequel les terres rares sont devenues, au fil des décennies, un instrument de pouvoir global. Lorsque, le 6 janvier 2026, Pékin a annoncé de nouvelles restrictions à l’exportation à destination du Japon et que Tokyo a réagi par une protestation formelle, il ne s’agissait pas d’un épisode isolé, mais du dernier acte d’une partie engagée bien plus tôt.

Pour comprendre la portée de ce bras-de-fer, il faut donc faire un pas en arrière et se demander comment la Chine en est venue à contrôler non seulement 60 à 70 % de l’extraction mondiale de terres rares, mais surtout 90 % de la capacité de raffinage — le segment de la filière qui transforme le minerai brut en matériaux utilisables par l’industrie. C’est là que réside le véritable pouvoir, car même les terres rares extraites en Australie, en Afrique ou dans les Amériques finissent en grande partie dans les usines chinoises pour y être traitées.

Dans son livre, The Rare Earth Frontiers, Julie Michelle Klinger souligne à ce sujet la persistance de deux mythes répandus. Le premier veut que la Chine ait planifié son monopole avec une clairvoyance stratégique dès les années 1950. Le second veut que les terres rares soient effectivement « rares » et que la Chine en possède la quasi-totalité. Aucune de ces deux affirmations n’est vraie. La plupart des pays disposent de gisements suffisants pour satisfaire leurs propres besoins, et les terres rares, malgré leur nom, sont relativement abondantes dans la croûte terrestre. Leur rareté est économique et technologique, non géologique.

 

De Mountain Pass à Pékin

La concentration de la production en Chine est le résultat d’une convergence historique précise, reconstituée dans le détail par Klinger. Deux processus parallèles et complémentaires l’ont déterminée, dont le premier est né en Chine même. Les réformes économiques engagées par Deng Xiaoping, à la fin des années 1970, ont transformé des centaines de millions de paysans des anciennes communes agricoles en main-d’œuvre à bas coût disponible pour l’industrie, dans un contexte où les réglementations environnementales étaient minimes ou inexistantes.

Par la suite, à partir de 1985, des incitations fiscales à l’exportation ont poussé les entreprises chinoises à vendre des terres rares sur le marché international pour accumuler des devises étrangères. Le second processus s’est déroulé de l’autre côté du Pacifique. Les déréglementations de l’ère Reagan et Thatcher ont permis aux entreprises occidentales de chercher avec plus de facilité, partout dans le monde, les productions à plus bas coût.

Le résultat a été le transfert progressif de l’ensemble de l’industrie des terres rares de l’Occident vers la Chine — non par imposition de Pékin, mais par convergence d’intérêts entre les différents acteurs des deux côtés du Pacifique, des industriels aux bureaucrates d’État. Le cas le plus instructif est celui de la mine de Mountain Pass, dans le désert de Mojave en Californie, qui, en 1982, produisait 70 % des terres rares mondiales et venait d’achever la construction d’une installation de séparation à 15 millions de dollars destinée à augmenter sa production d’un tiers. En l’espace de quelques décennies seulement, Mountain Pass est passée de la domination mondiale à la fermeture. Son parcours est édifiant.

Dans les années 1980, alors que l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) commençait à surveiller plus attentivement les pratiques minières, certains intermédiaires politiquement connectés ont proposé aux dirigeants de la mine de sous-traiter à la Chine les phases les plus polluantes du processus de production. Il était plus rentable d’expédier des tonnes de concentré de minerai de l’autre côté de l’océan que de garantir des pratiques respectueuses de l’environnement sur le sol américain. Au cours de la décennie, ces opérations ont facilité le transfert vers la Chine non seulement de la production brute, mais aussi de la technologie de fabrication des aimants permanents, à travers des coentreprises (joint-ventures) qui offraient aux entreprises chinoises des compétences qu’elles ne possédaient pas auparavant. Une autre histoire parallèle rend la logique d’alors encore plus explicite.

 

Les aimants permanents

Dans la chaîne de production dérivée des terres rares, il faut distinguer l’extraction, la séparation chimique des oxydes (raffinage), la transformation en métaux ou alliages et la fabrication d’aimants permanents — sa finalité économique principale. Certains composés des terres rares contribuent à la production d’aimants très puissants, indispensables aux industries des véhicules électriques, des énergies renouvelables et de l’armement (NDT).

Magnequench, une entreprise d’Indianapolis spécialisée dans la production d’aimants au néodyme utilisés, entre autres, dans les systèmes de guidage des missiles de croisière, était une filiale de General Motors, créée avec des fonds du Pentagone. Au cours des années 1990, à travers une série de changements de propriété, ses lignes de production ont été transférées en Chine. Les principaux clients de la société d’investissement qui avait géré l’opération étaient deux grandes entreprises chinoises du secteur des terres rares. Le Congrès avait demandé une enquête, et le Pentagone savait que les entreprises chinoises cherchaient à développer des missiles à longue portée — mais la vente s’est faite quand même. Lorsqu’en 2003 la dernière usine Magnequench aux États-Unis a été fermée, le pays avait perdu sa seule source nationale de minéraux pour les aimants utilisés dans ses propres missiles.

À la mine de Mountain Pass, pendant ce temps, la situation se détériorait. Entre 1984 et 1998, l’oléoduc qui transportait les eaux radioactives résiduelles vers les bassins d’évaporation du désert de Mojave s’était rompu au moins soixante fois, déversant des centaines de milliers de litres de liquides contenant du plomb, de l’uranium, du baryum, du thorium et du radium à des concentrations jusqu’à deux cents fois supérieures à celles normalement présentes dans le sol. Après une enquête du procureur de district et les sanctions qui s’ensuivirent, Mountain Pass fut finalement fermée en 2000. À ce moment-là, 97 % de la production mondiale était désormais concentrée en Chine.

Cette issue n’est pas le fruit d’un complot chinois, ni même de la simple concurrence du marché. Elle est plutôt le produit d’une logique partagée — bien que jamais explicitée — selon laquelle le sacrifice de certains lieux et des personnes qui les habitent est un coût acceptable de la production industrielle. L’Occident a externalisé à Baotou la pollution dont il ne voulait pas chez lui, puis s’est retrouvé à dépendre de qui la supportait à sa place. En 1992, Deng Xiaoping avait synthétisé la valeur stratégique de cette pollution dans une phrase devenue célèbre : « Le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine possède les terres rares ». Il aura fallu encore vingt ans avant que le reste du monde n’en saisisse les implications.

 

Une arme qui se consume elle-même

Le moment de la prise de conscience est arrivé en 2010. Ce qui est passé à l’histoire comme la première grande crise des terres rares a été déclenchée par la montée des tensions entre Pékin et Tokyo concernant le contrôle des îles Senkaku, en mer de Chine orientale. La Chine avait alors drastiquement réduit ses exportations vers le Japon en guise de représailles, en invoquant officiellement des motifs environnementaux, mais avec un calendrier qui ne laissait aucun doute sur la nature politique de sa décision. Les prix internationaux avaient été multipliés par un facteur dix en peu de temps, et les industries occidentales — qui jusqu’alors ne s’étaient jamais sérieusement interrogées sur l’origine des matériaux à la base de leurs produits — découvrirent du jour au lendemain qu’il n’existait aucune alternative praticable à court terme.

Les États-Unis, l’Union européenne et le Japon ont alors porté plainte contre la Chine devant l’Organisation mondiale du commerce et ont eu gain de cause en 2014, obtenant l’abolition des quotas à l’exportation. Mais cette victoire judiciaire a eu un effet paradoxal : en ramenant les prix à un niveau proche de celui d’avant la crise, elle a aussi éliminé l’incitation économique à investir dans le développement de filières alternatives. La dépendance à l’égard de la Chine est ainsi restée intacte.

Depuis, la stratégie chinoise s’est transformée, car Pékin a compris que les restrictions de 2010 étaient trop improvisées et juridiquement fragiles.

Quinze ans plus tard, en avril 2025, la Chine a de nouveau imposé des restrictions sur les terres rares, mais avec des instruments très différents qui ont marqué un saut qualitatif. Dans le contexte de la guerre commerciale avec les États-Unis, Pékin a introduit des limitations à l’exportation de sept éléments de terres rares moyennes et lourdes, en inscrivant la mesure dans le cadre de la sécurité nationale — une base juridique bien plus solide en termes de droit commercial international que les motifs environnementaux invoqués en 2010. L’extension au Japon en janvier 2026, déjà évoquée plus haut, a ajouté un niveau supplémentaire : celui des sanctions secondaires visant les pays tiers qui réexportent vers Tokyo des matériaux d’origine chinoise.

La fréquence même de leur utilisation signale un changement dans la perception chinoise de sa propre position : la conscience que l’avantage sur les terres rares est un capital qu’il faut dépenser avant qu’il ne se déprécie. La diversification des sources par les pays importateurs, les investissements dans de nouvelles mines et installations de raffinage, ainsi que le développement de technologies de substitution sont autant de processus en cours qui pourraient, dans quelques années, réduire la dépendance à l’égard de la Chine. Pékin en est consciente, et cela explique sa disposition à actionner ce levier à une fréquence qui, jusqu’à récemment, aurait paru contre-productive.

Toute activation des limitations accélère en effet la réaction des adversaires. Les restrictions d’avril 2025 ont déclenché aux États-Unis une course aux investissements sans précédent, tandis que celles de janvier 2026 ont poussé le Japon à intensifier sa coopération avec Washington et à consolider ses propres filières alternatives. Le levier chinois sur les terres rares fonctionne comme une arme qui se consume au gré de son utilisation, car chaque fois que Pékin la brandit, elle pousse les pays touchés à accélérer la recherche d’alternatives, érodant ainsi les bases de son propre avantage. La réaction américaine a pris, en 2025 et en ce début 2026, une vitesse et une ampleur impensables encore deux ans plus tôt. Au début du mois de février de cette année, l’administration Trump a lancé le « Project Vault » : une réserve stratégique de minéraux critiques financée par un prêt de 10 milliards de dollars de l’Export-Import Bank — le plus important de l’histoire de cette institution — auquel s’ajoutent près de 2 milliards de capitaux privés.

Le mécanisme prévoit que les entreprises adhérentes achètent des minéraux à un prix fixe et s’engagent à racheter les mêmes quantités au même prix dans le futur, créant ainsi un mécanisme de stabilisation des prix calqué sur la réserve stratégique de pétrole. Parallèlement, Washington a investi directement dans des entreprises minières privées, en acquérant des participations dans MP Materials — la société qui exploite la mine de Mountain Pass, entre-temps rouverte — et dans d’autres entreprises du secteur. La presse économique américaine a explicitement défini ce modèle comme « calqué sur celui du capitalisme d’État chinois », une ironie qui n’a pas échappé à de nombreux observateurs.

Sur le plan des alliances, l’architecture est tout aussi ambitieuse. La Pax Silica Declaration de décembre 2025 a réuni Singapour, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud et Israël dans une coalition expressément conçue pour contrer la prédominance chinoise sur les minéraux critiques. Le sommet sur les minéraux critiques de février 2026 à Washington a vu la participation de 54 pays et la signature de onze nouveaux accords bilatéraux pour la création de zones commerciales préférentielles. L’ensemble de cette construction repose toutefois sur une contradiction que les partenaires des États-Unis ne peuvent qu’apercevoir. Washington demande une coopération multilatérale et une confiance réciproque, mais en même temps elle impose des droits de douane contre ses alliés et concurrents et mène une politique commerciale dont l’imprévisibilité décourage précisément les investissements à long terme dont le secteur a besoin.

Le Japon est le premier pays à avoir affronté de manière systématique le problème de la dépendance vis-à-vis des terres rares chinoises. L’expérience de 2010 s’est révélée un traumatisme qui a fortement stimulé l’adoption de nouvelles politiques industrielles. Au cours des quinze années qui ont suivi, Tokyo a construit pièce par pièce une filière alternative qui représente aujourd’hui la tentative la plus avancée au monde de réduire l’exposition au monopole chinois. La dépendance japonaise est passée d’environ 90 % en 2010 à une part comprise entre 60 et 70 %.

Le Japon a accumulé des stocks stratégiques estimés à six à douze mois de ses besoins, a investi dans la société australienne Lynas — le plus grand producteur de terres rares hors de Chine — et a démarré, en octobre 2025, les premières importations de terres rares lourdes raffinées à partir d’une source non chinoise. En février 2026, un navire de recherche japonais a réussi à extraire un échantillon de boue contenant des terres rares à 6 000 mètres de profondeur dans l’océan Pacifique, dans le cadre d’un programme qui prévoit l’extraction à grande échelle en 2027.

La crise de janvier 2026 a toutefois démontré que même le parcours de diversification le plus avancé au monde laisse des marges de vulnérabilité énormes. Le Nomura Research Institute a estimé que trois mois seulement de restrictions chinoises causeraient à l’économie japonaise des dommages à hauteur de de 660 milliards de yens, et qu’une année d’embargo réduirait le produit intérieur brut de 0,43 %. La dépendance résiduelle de 60 % signifie que la Chine conserve un pouvoir de pression suffisant pour infliger des dommages graves, et la quasi-totalité des besoins japonais en dysprosium et terbium — les terres rares lourdes utilisées dans les aimants à haute résistance pour véhicules électriques et systèmes d’armement — continue de passer par des fournisseurs chinois. Pour tous les autres pays importateurs, qui partent de positions bien moins avancées que la position japonaise, la distance à parcourir est proportionnellement plus grande.

L’Union européenne se trouve coincée entre deux dépendances qui tendent à se renforcer mutuellement : celle vis-à-vis de la Chine pour les approvisionnements en terres rares et en aimants permanents, et celle vis-à-vis de l’architecture stratégique américaine, dont elle est en train de devenir partie prenante mais avec la crainte de remplacer une subordination par une autre, alors même que les plans pour développer ses propres filières en sont encore à un stade embryonnaire. Le cas de l’Espagne est emblématique : un projet minier qui aurait pu couvrir un tiers de la demande européenne annuelle a été bloqué par l’opposition environnementale des communautés locales. Cette dynamique se répète à chaque tentative de diversification, parce que personne ne veut avoir la pollution chez soi.

La question qui émerge de ce tableau est de savoir combien de temps il faudra pour que les filières alternatives atteignent une échelle suffisante pour modifier les équilibres. Les estimations les plus citées indiquent que d’ici 2030 la part chinoise du raffinage mondial pourrait passer de 90 % actuellement à moins de 80 %, et celle de l’extraction de 70 à environ 60 %. Il s’agit de possibilités réelles, qui laissent toutefois la Chine dans une position de prédominance encore écrasante.

Les délais de l’industrie minière sont incompressibles : ouvrir une nouvelle mine peut exiger jusqu’à trente ans de travail entre l’exploration, les autorisations et la construction, et une installation de raffinage une décennie supplémentaire pour atteindre une production à l’échelle industrielle. Pendant ce temps, la demande d’aimants permanents au néodyme — produit final le plus important de la filière — est annoncée en croissance d’un facteur cinq sur le seul marché américain d’ici 2035, tirée par la diffusion des véhicules électriques et la construction de centres de calcul pour l’intelligence artificielle.

La confrontation autour des terres rares est souvent lue à travers le prisme d’une analogie avec les semi-conducteurs, comme si les deux grands leviers de la guerre technologique entre États-Unis et Chine étaient des armes équivalentes et symétriques. Ils ne le sont pas. Le levier chinois sur les terres rares fonctionne comme une arme à combustion, qui perd de la puissance à chaque utilisation parce qu’elle stimule son propre dépassement. Le levier américain sur les semi-conducteurs, alimenté par des cycles continus d’innovation et par la position dominante des entreprises américaines dans la conception des processeurs ainsi que dans les architectures de calcul, tend au contraire à se renforcer dans le temps.

Les États-Unis et leurs alliés contrôlent environ 90 % des équipements pour la production de semi-conducteurs avancés, et dans le même temps la Chine dépend encore largement des processeurs américains pour l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle. Dans cette partie qui pour l’instant se joue à égalité, le temps pourrait ne pas jouer en faveur de Pékin sur les deux fronts.

 

Une filière circulaire

L’avantage chinois sur les terres rares n’est cependant pas seulement minier, mais aussi industriel et technologique, et c’est ce qui le rend bien plus résilient que ne le suggère l’analogie avec une arme à combustion. En Chine, les usines de raffinage surgissent à côté de celles de production d’aimants, de batteries et de composants chimiques. Les éléments à faible demande, comme le lanthane et le cérium, sont absorbés comme agents de polissage ou matériaux pour systèmes d’abattement des poussières fines. Le thorium lui-même, sous-produit radioactif du traitement qui constitue ailleurs un coûteux problème d’élimination, est expérimenté dans des projets de réacteurs nucléaires à sels fondus. Cette structure circulaire, dans laquelle chaque déchet devient matière première pour un autre processus, permet des économies d’échelle qu’une nouvelle installation occidentale, construite pour produire seulement quelques éléments spécifiques, ne peut pas répliquer. C’est l’héritage de l’arrière-pays industriel construit à Baotou pendant les décennies de la collaboration sino-soviétique puis des réformes de Deng — celui d’un système productif intégré, fruit d’une longue évolution, qui ne peut être recréé par décret.

La Chine, en outre, ne se limite pas à défendre sa position actuelle. Elle poursuit une stratégie de coopération sélective avec les pays qui possèdent des ressources minières, en offrant technologie, capitaux et accès à son propre marché en échange d’une intégration dans ses propres filières. Le modèle le plus abouti est celui de l’Indonésie, où, au cours de la dernière décennie, des entreprises chinoises se sont installées dans les parcs industriels et ont intégré verticalement toute la chaîne de valeur du nickel, du raffinage au recyclage des batteries.

Un modèle analogue est aujourd’hui étendu aux terres rares, avec la Malaisie comme cible principale. La proposition chinoise de construire une installation de raffinage avec l’assistance technique de Pékin a été perçue comme une tentative d’enfoncer un coin entre Kuala Lumpur et ses partenaires dans la filière alternative que le Japon et les États-Unis cherchent à bâtir. Pour Pékin, la logique est claire : même si la diversification occidentale devait progresser, conserver le contrôle technologique et financier des nœuds de raffinage dans des pays tiers préserverait une influence sur la filière mondiale indépendante de la possession directe des mines.

Tout cela nous ramène à Baotou. Les terres rares ont été définies comme « les vitamines de l’industrie moderne », indispensables à petites doses pour le fonctionnement de presque toute technologie avancée, des écrans des téléphones aux systèmes de guidage des missiles. Mais les vitamines arrivent dans des capsules propres sur les rayons d’une pharmacie. À Baotou, en revanche, elles arrivent d’une mine sacrée sur une terre expropriée aux pasteurs mongols, passent à travers des acides et des solvants dans des usines où les ouvriers en sous-traitance n’ont ni formation ni contrat, et laissent derrière elles un lac toxique de dix kilomètres carrés qui empoisonne la terre et l’eau depuis soixante-dix ans.

Chapitre 6 — Bugutu, le rendez-vous des cerfs

Baotou vient du mongol « Bugutu », « le lieu où il y a des cerfs ». Il ne reste cependant plus la moindre trace de cerfs. Leur disparition est le résultat d’une histoire qui précède de près d’un siècle la fondation de la Baogang et qui aide à comprendre pourquoi c’est précisément ici que la vie humaine et l’environnement ont été sacrifiés de façon aussi radicale. L’explosion du 18 janvier ne représente pas le premier acte de violence accompli sur cette terre et constitue au contraire le dernier maillon d’une chaîne commencée avec l’expropriation du territoire mongol et avec la marginalisation progressive du peuple qui l’habitait.

La Région autonome de Mongolie intérieure est aujourd’hui un territoire de près de 1,2 million de kilomètres carrés peuplé d’environ 24 millions de personnes, dont moins de 17 % sont mongoles. Le rapport est de six Han pour un Mongol, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant des siècles, les steppes et les déserts qui s’étendent au nord de la Grande Muraille avaient été le domaine de peuples nomades, organisés en unions et en bannières qui possédaient collectivement les sols et les sous-sols de la région. Baotou était un avant-poste de frontière avant la steppe, un lieu que les voyageurs traversaient à dos de mulet et de chameau pour s’enfoncer dans le territoire mongol. Bayan Obo, la montagne qui abrite aujourd’hui la plus grande mine de terres rares du monde, était un lieu sacré dans la tradition religieuse locale, une formation rocheuse qui ressemblait à une grande yourte en pierre.

 

La frontière disputée

Au début du XXᵉ siècle, cette région est devenue l’objet des ambitions territoriales de puissances en compétition entre elles. La géologie, comme l’a reconstituée Klinger, fonctionnait comme un instrument de territorialisation en vertu duquel explorer un sous-sol équivalait à le revendiquer. Des équipes géologiques allemandes, japonaises, soviétiques et chinoises ont parcouru les steppes et les déserts de la future Mongolie intérieure dans l’intention de relier ses richesses minières à des sphères d’influence plus larges, depuis l’Europe impériale jusqu’au Japon militariste, en passant par l’Union soviétique et la Chine nationaliste. En avril 1927, une expédition internationale de quarante personnes est partie de Pékin en train, s’est ravitaillée à Baotou, alors un simple avant-poste, et s’est enfoncée dans la steppe à dos de mulet et de chameau. En juillet de cette année-là, le géologue chinois Ding Daoheng, en visitant une montagne sacrée dans le sud de la Mongolie, a identifié un gisement de fer. La présence de terres rares sur le même site ne sera démontrée que dix ans plus tard par le chimiste He Zuolin, et la renommée de Ding comme découvreur du plus grand gisement de terres rares du monde ne s’imposera qu’à la fin du XXᵉ siècle. Pourtant, cette découverte a fait d’une montagne sacrée un enjeu stratégique.

La course aux ressources s’est entremêlée avec les aspirations à l’autogouvernement des Mongols. En 1933, l’année qui a suivi l’achèvement de l’expédition scientifique, le prince Demchegdongrov a convoqué une conférence sur l’autogouvernement de la Mongolie méridionale. L’armée impériale japonaise a exploité le désir d’indépendance des Mongols en créant un gouvernement fantoche et en organisant des armées commandées par des princes mongols pour combattre la Chine. En 1936, les forces mongoles soutenues par le Japon ont envahi le Suiyuan, la province qui comprenait Bayan Obo, dans le but de créer un État indépendant et d’en exploiter les ressources minières, mais elles ont été repoussées par les troupes nationalistes chinoises. Pendant des années, le contrôle de la région est resté disputé entre des forces qui se combattaient sur plusieurs fronts. C’est le traité sino-soviétique de 1945 qui a clos la partie, avec Staline cédant la Mongolie méridionale à la Chine en échange de la reconnaissance de l’indépendance de la Mongolie extérieure, divisant formellement le monde mongol en deux.

Mao Zedong a profité de l’occasion offerte par le ressentiment mongol envers les nationalistes et envers l’accord Staline-Tchang Kaï-chek pour offrir aux dirigeants de la Mongolie méridionale une forme de gouvernement autonome en échange de leur soutien dans la guerre civile contre les nationalistes. Après les deux trahisons des espoirs d’autogouvernement, d’abord par le Japon puis par l’alliance sino-soviétique, et animés par l’espoir que l’autonomie pourrait conduire à la réunification pan-mongole, les dirigeants de Mongolie intérieure ont accepté la proposition. C’est sur ces bases qu’a été instituée la Région autonome, en 1947 — autonome à un niveau purement formel, mais en pratique simple arrière-pays à exploiter pour ses ressources.

Ceux qui ont continué à lutter pour l’indépendance ou pour la réunification avec la Mongolie ont été désignés comme collaborationnistes japonais ou comme contre-révolutionnaires et liquidés. Selon certaines estimations, entre 1945 et 1949, 10 % des Mongols de la région, soit environ 150 000 personnes sur un million et demi d’habitants, ont été exécutés. Comme l’a écrit Klinger, la fondation de la Région autonome de Mongolie intérieure a été un acte de « nécropolitique », c’est-à-dire construit sur une politique de mise à mort visant à effacer les revendications populaires concernant la terre et ses ressources minières.

 

Peupler et effacer

Consolider le contrôle d’un territoire aussi vaste exigeait toutefois autre chose que la violence. Il fallait des gens. La stratégie de Pékin a été de transformer la frontière mongole en un arrière-pays industriel par la migration de masse. C’était la continuation d’une politique entamée sous la dynastie Qing et poursuivie par les nationalistes, le programme dit de « mise en valeur des terres » qui visait à résoudre les crises agraires des provinces orientales en peuplant la frontière septentrionale de paysans Han. Dans la première moitié du XXᵉ siècle, près de quatre millions et demi de personnes, en grande majorité Han, avaient déjà migré dans la région. Après 1949, le processus a connu une accélération. Entre 1953 et 1982, la population han de Mongolie intérieure a crû de 80 %.

Les migrant·es étaient recrutés par des campagnes de propagande qui promettaient la participation à la construction de la Nouvelle Chine et le rétablissement de relations millénaires de paix et de prospérité entre Han et Mongols. Le programme avait une composante explicitement reproductive : l’État encourageait les mariages mixtes entre Han et Mongols comme instrument d’intégration nationale, reprenant idéalement l’antique pratique impériale d’envoyer des concubines han aux princes des steppes. Le but était d’incorporer littéralement les Mongols dans la nation chinoise.

Parallèlement, les éleveurs·euses mongols étaient déplacés pour faire place à des projets militaires et industriels. Quand, dans les années cinquante, la Chine a lancé son programme nucléaire avec l’assistance soviétique, des communautés entières de la bannière d’Ejina ont été évacuées pour permettre des essais atomiques, cédant des dizaines de milliers de kilomètres carrés de terre ancestrale. Comme en témoigne Klinger, au Musée de Mongolie intérieure, à Hohhot, un diorama grandeur nature représente une famille mongole quittant à pied sa terre pour soutenir les glorieuses conquêtes nucléaires de la mère patrie. À côté du diorama, une citation du maréchal Nie Rongzhen déclare : « Tous les peuples ethniques ont consenti un puissant sacrifice au service de la défense nationale de la mère patrie. Nous devons travailler à les en remercier. » La réparation, cependant, n’est jamais arrivée.

Le sommet de la violence contre les Mongols a été atteint pendant la Révolution culturelle. Entre 1967 et 1969, le général han Teng Haiqing, imposé par Pékin à la tête du Comité révolutionnaire de Mongolie intérieure, a mis en œuvre une purge de masse contre les présumés membres du « Parti révolutionnaire du peuple de Mongolie intérieure », une organisation qui avait cessé d’exister à la fin des années Quarante. Le prétexte reposait sur la fausse présomption que le parti aurait été secrètement reconstitué sous la direction d’Ulanhu, le dirigeant mongol qui avait gouverné la région depuis 1947 et qui était désormais accusé de « gouverner [la Mongolie intérieure] comme un royaume indépendant ». La campagne, appelée « creuser et purger », s’est traduite en un véritable pogrom. Les chiffres officiels, rendus publics par le Parquet suprême du peuple en 1980, parlent de 346 000 personnes arrêtées, dont 75 % de Mongols, 16 222 tuées ou persécutées à mort, et plus de 81 000 rendues invalides à vie. Les estimations officieuses indiquent en revanche jusqu’à 100 000 morts et 700 000 persécutés. Les tortures comprenaient le marquage au fer, l’extraction des dents à la pince et diverses formes de mutilations.

Il ne s’agit pas d’un passé relégué aux seules archives historiques, parce que ses effets se font sentir clairement encore aujourd’hui dans le paysage humain et culturel qui sert de cadre au complexe industriel de Baotou. Un vieux berger mongol interviewé par Klinger près de Bayan Obo lui a raconté que « d’abord les animaux sont tombés malades, puis les nouveau-nés, et puis tout le monde ». La plupart des habitant·es sont partis, a-t-il dit, parce que la seule alternative était de mourir. Un autre Mongol, membre décoré du Parti communiste, accompagnant la chercheuse devant une plaque qui signalait le point le plus septentrional de la Grande Muraille près de Bayan Obo, lui a expliqué : « Les Hana ont une véritable obsession à tout marquer en Mongolie intérieure. C’est une façon de dire : cette terre est à nous. Vous, les Mongols, vous êtes les intrus ».

 

La langue niée

La marginalisation des Mongols ne s’est pas arrêtée à la colonisation démographique et à la violence politique. Elle se poursuit aujourd’hui sous la forme d’un effacement linguistique et culturel systématique. En août 2020, le gouvernement central a imposé que dans les écoles de Mongolie intérieure les matières de langue et littérature, de morale et droit, et d’histoire soient enseignées en mandarin plutôt qu’en mongol. La mesure a provoqué les plus grandes protestations dans la région depuis des décennies, avec environ 300 000 élèves qui ont boycotté les écoles tandis que les enseignant·es se mettaient en grève. La répression a été rapide : entre 8 000 et 10 000 Mongols ont été détenus et au moins neuf personnes se sont suicidées en signe de protestation, dont un cadre du Parti et un proviseur qui se sont jetés dans le vide. Bainuu, l’unique plateforme de médias sociaux en langue mongole, avec 400 000 utilisateurs, a été fermée.

Protestation à Oulan-Bator (Mongolie) contre l’introduction d’une instruction
en mandarin seulement dans les classes de Mongolie intérieure

Depuis lors, l’élimination du mongol de la vie publique a connu une accélération constante. En 2021 il a été décrété que les écoles maternelles ont l’obligation de mener toutes les activités en mandarin, tandis qu’en septembre 2023 l’enseignement en mongol a été presque entièrement éliminé des écoles primaires et secondaires. Depuis 2025, les examens d’admission aux écoles supérieures se déroulent uniquement en chinois, et à partir de 2028, ce sera le tour des examens universitaires. À cela s’ajoutent la suppression des livres en mongol des librairies et l’élimination des enseignes en écriture mongole verticale des bâtiments et des parcs. Une enquête de PEN America et du Southern Mongolian Human Rights Information Center, publiée en 2025, a révélé que 89 % des 169 sites web culturels en langue mongole recensés ont été fermés, convertis au seul mandarin ou vidés de leurs contenus relatifs à la vie et à la culture mongoles, y compris les discussions sur Gengis Khan. Les mots, les chansons et les références historiques mongoles sont régulièrement censurés ou étiquetés comme « séparatistes ».

Cette politique répressive s’inscrit dans un dessein plus large. Depuis 2023, la propagande officielle en Mongolie intérieure promeut le concept de « culture de la frontière septentrionale », une étiquette qui comprend la culture de la steppe, la culture agricole, la culture de la Grande Muraille, la culture du Fleuve Jaune et la culture révolutionnaire « rouge », toutes présentées comme composantes d’une unique civilisation chinoise anonyme et désethnicisée. Le résultat, comme l’a observé un chercheur dans Made in China Journal, est que la culture mongole est privée de son caractère distinctif et réduite à un élément parmi tant d’autres d’un paysage culturel dans lequel aucune ethnie n’est reconnue comme représentative. Il ne s’agit pas seulement d’une assimilation linguistique, mais d’une véritable réécriture conceptuelle de l’identité d’un territoire.

Les conséquences se mesurent aussi en termes démographiques, puisque de nombreuses familles mongoles quittent la région pour permettre à leurs enfants d’étudier dans leur propre langue. Elles fuient en Mongolie, au Japon, et dans certains cas même aux États-Unis par des routes clandestines tortueuses qui passent par Hong Kong, la Turquie, l’Équateur, la Colombie et le Mexique. Un berger de la ligue d’Alxa, en Mongolie intérieure occidentale, a raconté à Voice of America avoir vécu et travaillé au Japon pendant plus de dix ans, puis être retourné dans sa région natale afin que ses enfants puissent apprendre leur langue maternelle. Quand le gouvernement a imposé les manuels unifiés en mandarin, il a décidé de repartir, cette fois pour les États-Unis avec un voyage qui a duré plus de deux mois. Un ancien fonctionnaire public de Mongolie intérieure occidentale a raconté avoir rejoint la Virginie avec sa famille de huit personnes, sur trois générations, après 51 jours à travers dix pays. Ce sont des histoires qui rappellent les fuites des réfugié·es politiques : des personnes qui laissent tout, y compris les animaux et la terre dont dépend leur subsistance, parce que la double pression économique et culturelle a rendu impossible de rester.

En 2023, la Mongolie intérieure a dépassé les trois provinces du Nord-Est chinois comme région où la population active est la plus âgée du pays. Le taux de natalité est tombé à 5 ‰, la croissance naturelle de la population est négative depuis plusieurs années, et la fuite des jeunes s’accélère. Une région que Pékin avait peuplée de millions de migrant·es han pour consolider sa propre emprise sur la frontière est en train aujourd’hui de se vider.

Le lecteur pourrait se demander en quoi cette histoire est en lien avec l’explosion à la Baogang. Les Mongols sont aujourd’hui une minorité dans la main-d’œuvre du complexe industriel de Baotou comme ils le sont dans la population de la région. Le lien n’est pas direct mais structurel : la logique qui a exproprié les bergers mongols de leur terre est la même que celle qui a exproprié les travailleurs·euses en sous-traitance de leur sécurité, et la même qui a exproprié les communautés environnantes. À chaque niveau, celles et ceux qui ont le moins de pouvoir supportent les coûts de ceux qui en ont le plus. Le territoire a été spolié de sa composition ethnique et de ses équilibres écologiques avec la même systématicité avec laquelle les travailleurs·euses ont été spoliés de leurs droits et de leurs vies. Les formes changent, mais la structure reste la même, comme nous le verrons dans les chapitres qui suivent.

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