Il y a soixante-dix ans, C. Wright Mills publiait The Power Elite, un réquisitoire cinglant contre les dirigeants d’entreprise, les hauts fonctionnaires et leurs apologistes universitaires. Son analyse n’a rien perdu de sa pertinence alors que nous sommes confrontés à une élite au pouvoir de plus en plus dégénérée aux États-Unis.

Wright Mills a publié son livre, The Power Elite, en 1956, à une époque où la théorie pluraliste dominait les sciences politiques et où les théories de l’équilibre, telles que l’analyse des systèmes et le fonctionnalisme structurel, avaient conquis le domaine de la sociologie aux États-Unis.
Les universitaires traditionnels, ainsi que les politiciens libéraux et conservateurs, affirmaient avec assurance que l’économie keynésienne et l’expansion de l’État providence avaient apporté la prospérité universelle à l’Occident et mis fin aux conflits de classe dans les sociétés capitalistes avancées. Les politologues proclamaient que le pluralisme des groupes d’intérêt, bien qu’imparfait, était le meilleur des systèmes politiques possibles et la meilleure approximation de la démocratie politique qui pouvait être atteinte dans une société moderne complexe.
Tout le monde reconnaissait qu’il existait encore des inégalités économiques, sociales et politiques aux États-Unis, mais les universitaires, les dirigeants d’entreprise et les responsables gouvernementaux insistaient sur le fait que les inégalités restantes étaient le résultat d’une méritocratie compétitive, où les hommes compétents, disciplinés et intelligents accédaient à des postes de direction, où ils géraient judicieusement les entreprises et l’État dans l’intérêt public.
Wright Mills était pratiquement le seul à remettre en question ces hypothèses optimistes. Il a été qualifié d’enfant terrible des sciences sociales américaines et ostracisé par la plupart de ses collègues universitaires. Mills a heurté la sensibilité des génies stables qui dirigeaient les entreprises et l’État, tout en remettant en question les illusions les plus chères à leurs acolytes universitaires.
Irresponsabilité organisée
Comme il l’a écrit dans The Power Elite :
« Les hommes des cercles supérieurs ne sont pas représentatifs ; leur position élevée n’est pas le résultat de vertus morales ; leur fabuleux succès n’est pas étroitement lié à un mérite réel. Ceux qui occupent les sièges des puissants sont sélectionnés et façonnés par les moyens du pouvoir, les sources de richesse, les mécanismes de la célébrité qui prévalent dans leur société. […] Commandants d’un pouvoir sans égal dans l’histoire humaine, ils ont réussi au sein du système américain d’irresponsabilité organisée. » [notre traduction]
Mills a brillamment révélé au public la réalité selon laquelle les membres de l’« élite au pouvoir » américaine n’étaient ni des génies, ni même des individus exceptionnellement talentueux. Ils étaient souvent incompétents et se livraient régulièrement à des comportements imprudents et égocentriques qui les conduisaient à commettre des erreurs monumentales. Ces erreurs ont eu des conséquences catastrophiques pour les gens ordinaires, qui semblaient impuissants face au pouvoir énorme et irresponsable exercé par l’élite au pouvoir, tandis que ceux qui commettaient des crimes au nom du peuple s’en tiraient généralement avec plus d’argent et de célébrité.
Mills a brillamment révélé au public la réalité selon laquelle les membres de l’« élite au pouvoir » américaine n’étaient ni des génies, ni même des individus exceptionnellement talentueux.
Mills a écrit de nombreux autres livres au cours de sa courte vie, mais le fil conducteur de son œuvre était la recherche d’un agent révolutionnaire capable de mener une transformation structurelle du système capitaliste, qui, selon lui, était en train de sombrer dans une spirale incontrôlable vers une catastrophe mondiale. Vers la fin de sa vie, Mills a publié une « Lettre à la nouvelle gauche », dans laquelle il posait la question en termes clairs :
« Qui en a assez ? Qui est dégoûté par ce que Marx appelait “toute cette vieille gadoue” ? Qui pense et agit de manière radicale ? » [NdT : référence à un passage de L’idéologie allemande]
C’est toujours la question à laquelle est confrontée la gauche. À l’heure où les experts nous mettent en garde contre une possible troisième guerre mondiale et où l’élite au pouvoir attaque les universités, les médias, le droit et la science, il vaut la peine de relire la réponse de Mills à cette question. En effet, il considérait ces deux évolutions comme le résultat systémique d’une élite décadente devenue aussi dépravée et dégénérée que l’aristocratie française du XVIIIe siècle.
Un Texan différent
Wright Mills est né à Waco, au Texas, en 1916. Il a grandi dans un Texas différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. De nombreux habitants de l’État — petits agriculteurs, cheminots, ouvriers des champs pétrolifères, dockers et bûcherons — étaient encore sous l’emprise du populisme des années 1890. Ce courant politique progressiste a refait surface pendant la Grande Dépression, lorsque de nombreux membres du Congrès de l’État sont devenus des acteurs essentiels de l’axe Boston-Austin qui a fait adopter le New Deal de Franklin D. Roosevelt par le Congrès.
Bien que Mills ait grandi dans la « Bible Belt » texane et que sa mère au foyer fût une catholique fervente, il adopta très tôt l’athéisme scientifique de Clarence Darrow et rejeta le fondamentalisme protestant de William Jennings Bryan. En 1934, Mills décrocha son diplôme à la Dallas Technical High School. Il endura ensuite une année pénible à l’université du Texas, où les élèves, exclusivement masculins, devaient revêtir des uniformes datant de la Première Guerre mondiale et se plier à une discipline militaire rigoureuse. Mills y a subi un bizutage impitoyable et a gravé en lui une aversion durable pour l’armée américaine.

Wright Mills est né à Waco, au Texas, en 1916.
Il a grandi dans un Texas différent de celui que nous connaissons aujourd’hui.
Mills a été transféré à l’université du Texas après un an et s’est passionné pour la sociologie, qui à l’époque n’était pas un département distinct, mais un domaine d’étude étroitement lié à l’économie et aux sciences politiques. Mills a obtenu en 1939 une licence en sociologie et une maîtrise en philosophie, avec la distinction notable d’avoir déjà publié deux articles dans l’American Journal of Sociology et l’American Sociological Review.
Mills quitta le Texas pour l’université du Wisconsin-Madison, où l’un des premiers départements de sociologie indépendants avait été fondé par des personnalités progressistes, telles qu’Edward A. Ross, Richard T. Ely et John R. Commons. Pendant son séjour au Wisconsin, Mills rencontra Hans H. Gerth, un réfugié allemand, qui collabora avec lui pour produire la première traduction en anglais d’une sélection d’œuvres de Max Weber, un recueil qui reste aujourd’hui encore un manuel de référence dans les cours de sociologie et de sciences politiques.
Mills obtint son doctorat en 1942 et fut nommé professeur de sociologie à l’université du Maryland, à College Park, où il resta jusqu’en 1945. Il déménagea à New York pour travailler au Bureau of Applied Social Research (Bureau de recherche sociale appliquée) de l’université Columbia, et, en 1946, il fut nommé professeur adjoint de sociologie à l’université Columbia.
L’homme à la moto
Les portraits de Mills le dépeignent souvent comme un loup solitaire colérique et rebelle, incarnant dans les années 1950 l’image d’un intellectuel à l’image de James Dean ou Marlon Brando. Mills cultivait cette image en se rendant chaque jour à son bureau sur une moto BMW, vêtu d’une veste en cuir noir et de bottes de travail, plutôt que du costume, du nœud papillon et des chaussures Oxford habituellement portés par ses collègues de l’université Columbia.
Mills était un homme imposant, qui ressemblait davantage à son grand-père qu’à son père. Alors que son père était un petit vendeur d’assurances, son grand-père avait été un rancher bagarreur et un conducteur de bétail au Texas, dont la vie s’était terminée dans une fusillade. Mills se battait avec sa plume et utilisait des mots plutôt que ses poings pour lutter contre une élite américaine qu’il considérait comme tellement myope et imprudente qu’elle était prête à risquer la destruction du monde entier pour assouvir ses passions égocentriques.

Les universitaires traditionnels rejetaient généralement les travaux de Mills précisément parce qu’il écrivait dans un anglais simple, facilement compréhensible par des lecteurs non universitaires.
Cependant, dire la vérité de manière simple et directe n’est pas une qualité appréciée par la plupart des universitaires, et par conséquent, Mills n’était pas très apprécié par ses collègues universitaires, même s’il était très populaire auprès des étudiants, des médias et du grand public. Alors qu’il se remettait d’une crise cardiaque dans un hôpital de New York, Mills n’a reçu qu’une seule carte de « bon rétablissement » de la part de ses collègues universitaires. Ces derniers lui reprochaient d’être combatif et peu collégial, principalement parce qu’il les mentionnait nommément lorsqu’il critiquait leur travail dans des livres, des revues et des articles de magazines.
Mills critiquait la sociologie et les sciences politiques traditionnelles, les accusant d’être devenues « un ensemble de techniques bureaucratiques », de « prétentions méthodologiques » et de « conceptions obscurantistes », qui masquaient le fait que les sociologues contemporains étaient obsédés par « des problèmes mineurs sans rapport avec les questions d’intérêt public ». Mills rejetait la plupart des sciences sociales. Il les considérait soit comme de grandes théories truffées de jargon sans rapport avec les véritables problèmes politiques et sociaux, soit, à l’inverse, comme un domaine obsédé par la vérification d’hypothèses insignifiantes, alors qu’un monde au bord de l’anéantissement nucléaire se trouvait devant lui.
Les universitaires traditionnels rejetaient généralement les travaux de Mills précisément parce qu’il écrivait dans un anglais simple, facilement compréhensible par des lecteurs non universitaires. Ces mêmes obscurantistes et pseudoscientifiques ont banalisé le travail de Mills en le qualifiant de « sociologie journalistique », par opposition à leur propre sociologie « scientifique ».
À leur grand dam, Mills publiait également régulièrement des articles dans des médias populaires, tels que Dissent, The New Republic et The New Leader, ce qui lui a valu une large popularité parmi les progressistes libéraux et la gauche. Mills est ainsi devenu un intellectuel public influent en dehors du monde universitaire, et il est largement reconnu comme une figure intellectuelle majeure de l’émergence de la Nouvelle Gauche aux États-Unis et en Europe.
Tragiquement, Mills est décédé en 1962 à l’âge de quarante-six ans, après avoir souffert de problèmes cardiaques toute sa vie. Sa mort prématurée survint alors qu’il s’identifiait comme « un marxiste pur et dur » et embrassait avec optimisme les mouvements politiques insurgés naissants qui émergeaient à l’intérieur et à l’extérieur des États-Unis au début des années 1960.
Le concept de l’élite au pouvoir
Mills est surtout connu pour son ouvrage The Power Elite. Même des intellectuels progressistes libéraux, tels que l’économiste Robert Lekachman ont critiqué ce livre, car il contenait trop d’« échos marxistes et hobsoniens ». Lekachman n’était pas le seul à se demander en quoi la conception de Mills sur l’élite au pouvoir différait de la déclaration antérieure du marxiste Paul Sweezy selon laquelle l’État est « un instrument entre les mains de la classe dirigeante pour imposer et garantir la stabilité de la structure de classe elle-même ».
Mills, qui connaissait bien la théorie marxiste, a répondu à cette critique en ces termes :
« Je n’ai jamais été ce qu’on appelle un “marxiste”, mais je crois que Karl Marx est l’un des observateurs les plus perspicaces de la société que la civilisation moderne ait produits ; son œuvre est aujourd’hui un outil essentiel pour tout sociologue correctement formé, ainsi que pour toute personne ayant reçu une éducation adéquate. Ceux qui disent entendre des “échos” de Marx dans mon travail reconnaissent simplement que je me suis bien formé. »
Mills n’hésitait pas à se qualifier de socialiste mais, sur le plan méthodologique, il utilisait un type de recherche sur les structures du pouvoir qui était davantage influencé par Max Weber et les théoriciens italiens de l’élite que par Karl Marx. Mills partait de la position weberienne selon laquelle les sociétés se composent d’ordres économiques, politiques, sociaux et culturels distincts sur le plan analytique. Au lieu de supposer qu’il existait une relation théorique inhérente entre ces différents ordres, Mills soutenait que toute affirmation de ce type devait rester une hypothèse jusqu’à ce qu’elle puisse être démontrée — et dans la mesure où cela était possible — comme la conclusion d’une recherche empirique et historique.
Mills utilisait un type de recherche sur les structures du pouvoir qui était davantage influencé par Max Weber et les théoriciens italiens de l’élite que par Karl Marx.
Mills soutenait que les institutions organisent et mobilisent le « pouvoir » dans la société en conférant aux individus qui occupent des postes de direction au sein de ces institutions l’autorité de décider de la manière d’utiliser les ressources de pouvoir dont ils disposent. Ces ressources de pouvoir peuvent inclure la richesse, le revenu, la force et la coercition, le savoir et l’information, le prestige, ainsi que la célébrité.
Par exemple, en tant qu’institution économique, l’entreprise moderne confère à son conseil d’administration et à ses dirigeants le pouvoir de déterminer l’utilisation de toutes les ressources économiques qu’elle possède ou contrôle. Le gouvernement confère à certaines fonctions publiques le pouvoir d’utiliser la coercition administrative ou la force policière contre toute personne qui ne respecte pas la loi. En tant qu’institutions culturelles, les écoles et les universités certifient que certaines personnes possèdent une expertise scientifique dans des domaines particuliers. Les institutions organisent les ressources de pouvoir et confèrent ainsi pouvoir et influence aux personnes qui occupent des postes de commandement les autorisant à allouer ces ressources à des fins précises.
Les personnes qui occupent des postes d’autorité institutionnelle contrôlent différents types de pouvoir : économique, politique et intellectuel. C’est le pouvoir de prendre des décisions contraignantes sur le plan institutionnel qui rend un individu ou un groupe d’individus puissant. Ainsi, Mills a fait valoir que l’on peut attribuer du pouvoir à des groupes particuliers d’individus dans la mesure où ils occupent les sommets hiérarchiques des organisations sociales qui contrôlent la richesse, la force, le statut et le savoir dans une société donnée.

Ce sont ces individus que Mills identifie comme les « élites », et il existe de nombreux types d’élites dans la société : les élites économiques, les élites politiques, les élites militaires, les élites professionnelles, les élites sociales, les élites de la célébrité, les élites intellectuelles et les élites culturelles. Une structure de pouvoir correspond à une répartition identifiable des ressources de pouvoir organisée par les relations forgées entre les principales institutions et les élites d’une société donnée. S’inscrivant dans la tradition de la théorie italienne des élites, lancée par Vilfredo Pareto et Gaetano Mosca, Mills concevait les révolutions comme une « circulation des élites », un processus par lequel une élite vieillissante et décadente est remplacée par une élite nouvelle et plus vigoureuse.
Alliance du pouvoir
Cependant, Mills s’est écarté de Pareto et Mosca en affirmant que toutes les ressources institutionnelles ne sont pas égales et que, par conséquent, toutes les élites ne sont pas égales dans les sociétés capitalistes. Il a soutenu que trois institutions se distinguent de toutes les autres par l’énormité des ressources de pouvoir qu’elles contrôlent dans la société moderne : les entreprises, l’État (la bureaucratie exécutive) et l’armée.

Ainsi, l’« élite du pouvoir » de Mills était une alliance informelle entre les dirigeants des grandes entreprises, les hauts responsables militaires du Pentagone et les dirigeants de l’État. Les célébrités d’Hollywood se mêlaient régulièrement aux élites du pouvoir afin de donner une apparence de paillettes et de glamour à des personnalités autrement morbides. Elles distrayaient ainsi efficacement les « masses » désorganisées, en difficulté, et craintives face à leur existence ordinaire et précaire.

Mills définissait l’élite au pouvoir comme étant « composée d’hommes » qui sont « en mesure de prendre des décisions ayant des conséquences majeures » :
« Ils sont à la tête des principales hiérarchies et organisations de la société moderne. Ils dirigent les grandes entreprises. Ils dirigent l’appareil d’État et revendiquent ses prérogatives. Ils dirigent l’establishment militaire. Ils occupent les postes de commandement stratégiques de la structure sociale, au centre de laquelle se trouvent désormais les moyens effectifs du pouvoir, de la richesse et de la célébrité dont ils jouissent. » [notre traduction]
Ces trois élites se disputaient le pouvoir et l’influence, mais elles coopéraient également dans le cadre d’une alliance informelle pour former ce que Mills appelait l’élite au pouvoir. L’intérêt principal de l’élite au pouvoir était de conserver et d’étendre son pouvoir par l’enrichissement économique, la corruption politique et la guerre continue.
Cela exigeait de ses membres qu’ils créent et maintiennent un état de peur et de précarité perpétuelles parmi les masses, tout en promettant sécurité et protection contre les nombreux ennemis internes et externes de l’État qui menaçaient le bien-être des citoyens américains. Même si différents éléments de l’élite au pouvoir se faisaient concurrence pour gagner en influence, ils se serraient rapidement les coudes pour défendre l’ordre existant qui les maintenait au pouvoir lorsqu’ils étaient contestés par le bas ou par l’extérieur. Ces contestations entraînaient de fréquents états d’urgence qui servaient à justifier l’exercice d’un pouvoir secret et illégal.
L’« élite au pouvoir » de Mills était une alliance informelle entre les dirigeants de grandes entreprises, les hauts responsables militaires du Pentagone et les dirigeants de l’État.
En revanche, l’intérêt des masses était de survivre — de passer une journée de plus sans perdre leur emploi, sans subir une maladie catastrophique, sans être enrôlés dans une guerre étrangère, ni mourir dans un holocauste nucléaire. À cet égard, le concept de « pouvoir » de Mills se rapprochait beaucoup plus de celui des théoriciens italiens des élites que de Marx, car sa théorie de l’élite du pouvoir tendait à rendre les « masses » impuissantes par décret. Si le pouvoir est une fonction de la prise de décision associée à l’occupation des postes de commandement des principales institutions de la société capitaliste, alors les masses sont, par définition, pratiquement exclues de l’exercice du pouvoir et sont donc impuissantes.
À la recherche de l’agentivité révolutionnaire
Bien que les marxistes aient critiqué The Power Elite d’un point de vue théorique, son livre a également été largement admiré par la gauche américaine. Il a ouvert un espace idéologique permettant aux marxistes et aux socialistes de réintégrer les débats politiques et intellectuels américains qui les avaient marginalisés depuis la fin de la Grande Dépression. Dans sa discussion sur la « société de masse », Mills a rejeté la théorie pluraliste de la science politique dominante, la qualifiant « d’ensemble d’images tirées d’un conte de fées ». Il affirmait au contraire que « la doctrine marxiste de la lutte des classes » était « désormais plus proche de la réalité que toute hypothèse d’harmonie des intérêts ».
Au début de sa carrière, Mills avait bon espoir qu’une nouvelle élite de dirigeants syndicaux, qu’il appelait les « nouveaux hommes de pouvoir », émergerait comme une contre-élite progressiste face à l’élite au pouvoir, et il entretenait l’espoir que les États-Unis étaient à l’aube d’une circulation révolutionnaire des élites. En 1948, Mills affirmait que les dirigeants syndicaux étaient des acteurs politiques stratégiques, qui occupaient les sommets des grands syndicats industriels. Ils pouvaient mobiliser des millions de membres et des millions de dollars pour des campagnes politiques, et ils avaient la capacité de paralyser l’économie capitaliste par des grèves industrielles. Les syndicats industriels et sociaux émergeaient comme les centres d’une contre-culture — une nouvelle société dans le ventre de l’ancienne — avec des banques syndicales, des journaux syndicaux, des universités syndicales, des chants syndicaux et des théâtres syndicaux.
Mills rejetait la théorie pluraliste de la science politique dominante, la qualifiant « d’ensemble d’images tirées d’un conte de fées ».

Au milieu des années 1950, cependant, Mills s’éloignait de cette position. Il déplorait que, au lieu de s’engager dans des luttes économiques et politiques, les syndicats soient devenus « profondément empêtrés dans les routines administratives des entreprises et de l’État ». Dans un nouvel arrangement politique connu sous le nom de « corporatisme », les responsables syndicaux avaient été intégrés dans la structure du pouvoir capitaliste en tant qu’élites subordonnées et non dirigeantes, qui tiraient des avantages personnels de cette structure du pouvoir en contribuant à maintenir la paix sociale et l’équilibre politique.
Dans le même temps, les chercheurs contemporains ont souvent exagéré le rejet par Mills de la classe ouvrière en tant qu’agent de transformation sociale. Il ne fait aucun doute que Mills rejetait la « métaphysique du travail » héritée de ce qu’il appelait le « marxisme victorien ». Dans sa « Lettre à la Nouvelle Gauche », Mills exhortait les socialistes à « oublier le marxisme victorien, sauf lorsque vous en avez besoin, et à relire Lénine (avec prudence) — ainsi que Rosa Luxemburg ». Dans le même temps, il écrivait : « Bien sûr, nous ne pouvons pas “ignorer la classe ouvrière”. Mais nous devons étudier tout cela, et d’un œil neuf. Là où le travail existe en tant qu’agentivité, nous devons bien sûr travailler avec lui, mais nous ne devons pas le traiter comme le levier nécessaire. »
Mills observait que, pour l’instant, le « prolétariat », tel que Marx l’avait conçu, était désormais plus actif en tant qu’agent révolutionnaire dans les sociétés dites en développement du tiers-monde. S’il suggérait que la classe ouvrière pourrait à nouveau émerger comme agent révolutionnaire dans les sociétés capitalistes avancées à un moment donné dans le futur, il ne voyait aucune raison d’attendre un moment futur qui pourrait ou non se produire de notre vivant. Par conséquent, Mills s’est de plus en plus intéressé aux mouvements politiques insurgés des ouvriers industriels et des paysans en Amérique latine, en Afrique et en Asie.
De plus, après la publication de The Power Elite, Mills a commencé à fréquenter les cercles intellectuels marxistes. En 1957, il a effectué son premier voyage hors des États-Unis, se rendant à la London School of Economics et rencontrant le politologue marxiste Ralph Miliband. Il enseigna au Danemark et se rendit en Pologne, où il rencontra Adam Schaff et Leszek Kołakowski. Il fit deux voyages en Union soviétique en 1960 et 1961, et se rendit à Cuba en 1960 pour rassembler des informations pour son livre Listen Yankee !
Mills était de plus en plus optimiste quant aux perspectives de réforme politique démocratique en Europe de l’Est. Il était convaincu, à tort, que les intellectuels dissidents et libéraux de Hongrie, de Pologne, de Tchécoslovaquie et d’URSS finiraient par triompher et ouvriraient la voie à un socialisme véritablement démocratique. Lors de son voyage à Cuba, il interviewa Fidel Castro, qui affirma avoir lu The Power Elite et en avoir été influencé pendant la révolution cubaine. Aussi sombre que la situation puisse paraître à la fin des années 1950, il y avait au moins des lueurs d’espoir à l’horizon.
La nouvelle classe moyenne
Lorsque les espoirs de Mills concernant les syndicats ont été déçus, il s’est demandé s’il existait d’autres sources de pouvoir populaire susceptibles de contester l’élite au pouvoir dans les sociétés capitalistes avancées. Si ce n’était pas la classe ouvrière, qu’en était-il alors de la classe moyenne, que les politologues traditionnels avaient toujours présentée comme l’épine dorsale de la démocratie américaine ?
Mills a analysé la politique et la culture des nouvelles classes moyennes cols blancs, qui comprenaient tout le monde, des secrétaires et des enseignants aux vendeurs, ingénieurs et comptables.
Dans son livre publié en 1951, White Collar : The American Middle Classes, Mills a analysé la politique et la culture des nouvelles classes moyennes en cols blancs, qui comprenaient tout le monde, des secrétaires et des enseignants aux vendeurs, ingénieurs et comptables. Il conclut que l’émergence des nouvelles classes moyennes contredisait la prédiction de Marx selon laquelle la société capitaliste serait de plus en plus polarisée entre un prolétariat en pleine expansion et une classe capitaliste de plus en plus réduite. Mills affirmait que l’émergence des classes moyennes cols blancs mettait également fin au mythe jeffersonien de l’agriculteur indépendant et du petit entrepreneur, qui étaient de plus en plus remplacés par l’essor des entreprises modernes et de l’État.

Mills affirmait que, contrairement à l’indépendance et à l’individualisme de l’ancienne classe moyenne des petits propriétaires, l’employé de bureau était un homme d’organisation. L’employé de bureau était « toujours l’homme de quelqu’un, de l’entreprise, du gouvernement, de l’armée ». Mills se moquait des classes moyennes cols blancs, qui, en tant que groupe, étaient :
« distraits et inattentifs à toute question politique. Ils sont étrangers à la politique. Ils ne sont ni radicaux, ni libéraux, ni conservateurs, ni réactionnaires ; ils sont “inactionnaires” ; ils sont en dehors de tout cela. Si nous acceptons la définition grecque de l’idiot comme un homme privatisé, alors nous devons conclure que la population américaine est aujourd’hui largement composée d’idiots ».
La jeune intelligentsia
Il ne fait aucun doute que Mills était pessimiste quant aux perspectives de changement structurel dans les sociétés capitalistes avancées. Mais en 1960, après une décennie tortueuse de « climat conservateur », il déclara que « nous commençons à bouger à nouveau ». Mills suggérait qu’une « jeune intelligentsia » émergeait comme le nouvel agent du changement structurel dans les sociétés capitalistes et communistes. Il s’agissait de personnes lassées des mêmes vieilles sornettes que leur imposait une élite au pouvoir irresponsable et imprudente.
La jeune intelligentsia, telle que Mills la concevait, comprenait des étudiants, de jeunes professeurs, des enseignants radicaux, des journalistes, des artistes et des acteurs, ainsi que des auteurs indépendants. Dans sa « Lettre à la Nouvelle Gauche », Mills identifiait cette cohorte comme une source potentielle de changement :
« C’est en gardant à l’esprit ce problème d’action que j’étudie depuis plusieurs années l’appareil culturel, les intellectuels, en tant qu’agents potentiels, immédiats et radicaux du changement. Pendant longtemps, je n’étais pas plus satisfait de cette idée que beaucoup d’entre vous, mais il s’avère aujourd’hui, au printemps 1960, qu’elle pourrait bien être très pertinente. […] Partout dans le monde — dans le bloc, en dehors du bloc et entre les deux — la réponse est la même : ce sont les jeunes intellectuels. […] Nous devons maintenant tirer les leçons de leur pratique et élaborer avec eux de nouvelles formes d’action. »
À l’aube des années 60, Mills a fait preuve de clairvoyance en identifiant la jeune intelligentsia comme le nouveau moteur de la révolution sociale, même s’il ne comprenait pas pourquoi le centre de gravité de l’action révolutionnaire semblait s’être déplacé de la classe ouvrière vers l’intelligentsia. Cette lacune dans sa réflexion s’explique en partie par le fait que Mills n’a jamais formulé de théorie de l’État ou de théorie du développement capitaliste.
Ce n’est qu’une décennie plus tard que Nicos Poulantzas a fourni l’explication qui échappait à Mills. Poulantzas a fait valoir que dans les sociétés capitalistes avancées, ce sont les appareils idéologiques d’État — les écoles, les universités, les médias et les institutions culturelles — qui jouissent du plus haut niveau d’autonomie relative au sein de la structure globale de l’appareil d’État capitaliste. Dans les démocraties libérales en particulier, ces institutions ne sont que faiblement liées aux appareils étatiques répressifs, car elles bénéficient des protections juridiques et constitutionnelles de l’autonomie professionnelle, de la liberté académique et de la liberté d’expression. Elles sont donc plus facilement infiltrées par des intérêts non capitalistes que la bureaucratie étatique, le pouvoir judiciaire, la police et l’armée.
Mills a fait preuve de clairvoyance en identifiant la jeune intelligentsia comme les nouveaux agents de la révolution sociale.
Poulantzas a fait valoir que « les appareils idéologiques de l’État affichent un degré et une forme d’autonomie relative que les branches de l’appareil répressif de l’État ne possèdent pas ». Ainsi, les appareils idéologiques de l’État sont les plus poreux et les plus faciles à infiltrer par les classes et les fractions non dominantes dans le but de délégitimer et de contester l’État capitaliste.
Comme l’a souligné Poulantzas, les appareils idéologiques de l’État
« sont en fait les appareils les plus à même à concentrer en eux le pouvoir des classes et des fractions non hégémoniques. Ils sont donc à la fois le “refuge” privilégié de ces classes et fractions, et leur butin favori. Les classes et fractions présentes dans ces appareils ne sont pas nécessairement des alliés de la classe hégémonique, mais mènent une lutte acharnée contre elle. »
C’est pourquoi, dans une transition du populisme autoritaire vers l’étatisme autoritaire, puis vers le fascisme à part entière, les appareils idéologiques de l’État font l’objet d’une surveillance accrue de la part de l’élite au pouvoir. Il devient de plus en plus nécessaire pour cette dernière de subordonner ces appareils idéologiques à l’appareil répressif de l’État.
Mills a reconnu qu’à mesure que l’élite au pouvoir se dégrade, il devient de plus en plus difficile pour ses acolytes intellectuels de formuler des justifications idéologiques raisonnables pour ses actions corrompues et irresponsables.
Dans ces circonstances, l’élite au pouvoir recourt à la répression intellectuelle contre ceux qui attirent l’attention sur le déclin de ses capacités politiques, c’est-à-dire les intellectuels qui travaillent dans les universités, les musées, les arts, les instituts scientifiques, le divertissement et les médias.
Les intellectuels américains peuvent difficilement être considérés aujourd’hui comme l’avant-garde de l’action révolutionnaire — ils sont plutôt sur la défensive — mais il ne fait aucun doute que l’élite au pouvoir a déclaré la guerre des classes aux intellectuels. En 1962, Mills avertissait l’intelligentsia qu’elle était en première ligne de la guerre des classes dans les sociétés capitalistes avancées. En 2026, il ne s’agit plus seulement d’une guerre des mots, car la coercition bureaucratique et la violence policière sont les outils de choix immédiats des éléments de l’élite au pouvoir qui occupent les postes clés de nos institutions intellectuelles, éducatives et culturelles.
*Publié par Jacobin le 5 février 2026.
Clyde W. Barrow est professeur de sciences politiques à l’université du Texas Rio Grande Valley. Il est l’auteur de Critical Theories of the State. Marxist, Neomarxist, Postmarxist (University of Wisconsin Press, 1993) et Toward a Critical Theory of States. The Poulantzas-Miliband Debate after Globalization (Suny Press, 2017).


