Grève de masse chez Samsung : IA et lutte de classe

48 000 ouvriers contre le géant des puces électroniques. Le conflit chez Samsung touche les chaînes d’approvisionnement de l’IA et soulève des questions qui concernent l’ensemble du système économique mondial.

Alors que l’économie mondiale est exposée aux turbulences de la guerre des États-Unis contre l’Iran, le blocage du détroit d’Ormuz ayant fait monter en flèche les prix du pétrole et provoqué des pénuries de matières premières, un nouveau front d’instabilité s’est ouvert au cœur de la chaîne d’approvisionnement technologique mondiale. Les syndicats de la société sud-coréenne Samsung Electronics, le plus grand fabricant mondial de puces mémoire, avaient appelé à une grève de 18 jours, du 21 mai au 7 juin, qui aurait pu paralyser la production de composants dont dépendent les centres de données d’intelligence artificielle à travers le monde.

Hier soir, le 20 mai, les parties sont toutefois parvenues à un accord provisoire et les syndicats ont suspendu la grève dans l’attente d’un vote de la base, prévu dans les prochains jours. L’issue reste incertaine, mais la crise a déjà mis en évidence une série de questions cruciales que la rhétorique de l’innovation technologique tend généralement à occulter. Derrière les serveurs qui alimentent l’intelligence artificielle et derrière les puces à haut débit qui permettent l’entraînement des modèles linguistiques, il y a des travailleurs qui effectuent des quarts de nuit dans des salles blanches [espaces de fabrication à l’atmosphère ultra-contrôlée, NDT], exposés à des risques pour leur santé et soumis à des cycles économiques brutaux.

L’affaire Samsung n’est pas une question propre à la Corée du Sud. Elle est bien plus que cela. Elle génère une tension qui se vérifie partout où l’économie de l’intelligence artificielle produit des revenus concentrés dans quelques entreprises et quelques secteurs, tandis que le travail qui les rend possibles reste sous-payé ou exposé à des cycles d’expansion et de contraction sur lesquels les travailleurs n’ont aucune prise. Comment se répartissent les gains de ce boom technologique ? Qui a le droit d’en revendiquer une part ? Quels outils l’État met-il en œuvre lorsque des revendications menacent la production ? Telles sont les questions que le conflit chez Samsung pose de manière pressante et qui concernent l’ensemble du modèle sur lequel repose l’économie mondiale de l’IA.

 

Le boom et ses zones d’ombre

Au premier trimestre 2026, Samsung Electronics a enregistré un bénéfice d’exploitation d’environ 38 milliards de dollars, soit une augmentation de 755 % par rapport à la même période de l’année précédente. Le chiffre d’affaires trimestriel a dépassé pour la première fois les 90 milliards de dollars. Ce sont des chiffres que plusieurs analystes financiers qualifient de partie intégrante d’un « boom sans précédent des semi-conducteurs », alimenté par la demande insatiable de puces mémoire pour les centres de données d’intelligence artificielle. Samsung et son rival sud-coréen SK Hynix contrôlent ensemble la grande majorité du marché mondial de la HBM, la mémoire à large bande passante qui est devenue le composant essentiel des processeurs d’IA de Nvidia et d’autres entreprises. La demande en puces mémoire pour l’intelligence artificielle croît à un rythme que les fabricants ne parviennent pas à suivre, malgré leurs plans d’expansion massive des usines. Selon diverses estimations, la pénurie d’approvisionnement devrait se prolonger au moins jusqu’en 2027 ou 2028.

Ces résultats records masquent pourtant des fragilités structurelles. Samsung a bénéficié de ce boom après une phase de graves difficultés, au cours de laquelle il a accumulé des retards par rapport à SK Hynix dans la production de puces HBM pour Nvidia, au point que son propre PDG avait dû présenter des excuses publiques en 2025. Le rebond actuel dépend dans une large mesure de la flambée des prix de la mémoire conventionnelle, celle utilisée dans les ordinateurs et les voitures, dont l’offre s’est réduite précisément parce que les fabricants ont concentré leurs installations sur la HBM, plus rentable. Le Financial Times a décrit Samsung comme le « recours de fortune », c’est-à-dire le fournisseur vers lequel les clients se tournent lorsque les puces du fabricant de référence ne sont pas disponibles.

La marge d’exploitation de Samsung reste inférieure d’environ dix points de pourcentage à celle de son compatriote SK Hynix et de l’américain Micron, le troisième grand fabricant mondial. Sa division fonderie (le secteur de production de puces à façon, dans lequel le concurrent de référence est le taïwanais TSMC) continue d’opérer à perte, et l’écart technologique avec TSMC se creuse. Samsung concentre ses efforts sur la production en série du nœud à 2 nanomètres (la mesure qui indique la taille des transistors et, indirectement, le niveau de sophistication de la puce), tandis que TSMC se dirige déjà vers le nœud à 1 nanomètre.

Le conflit : des premières revendications à l’accord provisoire

Depuis la fondation de Samsung, il y a près de 50 ans, les travailleurs du groupe sud-coréen n’avaient pas de syndicat. La politique antisyndicale de l’entreprise ne s’est jamais limitée à une hostilité générale, mais a toujours été planifiée de manière minutieuse. En 2012, environ 7 000 pages de documents internes ont été rendues publiques, décrivant en détail les stratégies de l’entreprise pour étouffer dans l’œuf toute tentative d’organisation collective : surveillance quotidienne des adhérents potentiels, collecte systématique d’informations personnelles (dettes, état de santé des membres de la famille, fréquentations), licenciement des travailleurs les plus actifs, listes noires pour empêcher leur réembauche, recours à la police pour obtenir des arrestations.

La révélation de ces documents a conduit à l’arrestation de sept personnes, dont le président de Samsung Electronics Service. À cette époque, la Corée du Sud était surnommée la « République Samsung », un terme qui témoigne clairement de l’influence exercée par le conglomérat sur les institutions du pays. Le président Roh Moo-hyun lui-même avait dû admettre que le pouvoir de Samsung était supérieur à celui du gouvernement.

La première brèche dans ce système s’est ouverte en 2013, lorsque près d’un millier de techniciens de Samsung Electronics Service, une filiale de Samsung Electronics qui gérait les centres de service après-vente dans tout le pays, se sont syndiqués. La réaction de l’entreprise a été violente : fermeture de centres, licenciement de plus d’une centaine de travailleurs, pressions incessantes. Deux travailleurs se sont ainsi donné la mort pendant le conflit, et la police est allée jusqu’à faire irruption dans une chambre mortuaire pour saisir le corps de l’un d’entre eux. La grève qui a suivi, qui a duré 50 jours avec un millier de travailleurs campant devant le siège du groupe Samsung à Séoul, s’est conclue avec des résultats limités.

Pourtant, son effet domino a été décisif, comme l’a montré l’Asian Labour Review. La lutte des techniciens de réparation a stimulé la création de syndicats au sein du département des ventes de Samsung Electronics, puis dans les services de réparation de LG Electronics, et progressivement dans d’autres sociétés du groupe. Lorsque Samsung a annoncé, en 2018, la fin officielle de sa politique antisyndicale, les syndicats se sont multipliés, et des dizaines de milliers de travailleurs des usines de production ont commencé à s’y affilier. C’est une généalogie qui relie directement ce premier conflit à l’explosion syndicale actuelle.

La première grève de l’histoire de Samsung Electronics (distincte de sa filiale Service) a eu lieu en 2024 et a été contrée par la direction au moyen d’une campagne médiatique agressive, accompagnée de tactiques visant à diviser les travailleurs des différents départements. Depuis lors, la syndicalisation s’est accélérée, passant d’environ 32 000 membres à plus de 90 000, soit plus de 70 % des employés de Samsung en Corée du Sud, avec un taux d’adhésion dans la division des semi-conducteurs dépassant les 80 %. Le syndicat majoritaire a annoncé, en avril dernier, son objectif d’organiser les deux tiers des effectifs pour obtenir le « union shop », mécanisme par lequel l’adhésion au syndicat devient obligatoire pour tous les salariés. En novembre 2025, trois organisations syndicales ont formé un front uni pour la négociation collective.

Au cœur du conflit se trouvait le système d’incitations liées à la performance, qui prévoit un plafond pour les primes égal à 50 % du salaire annuel. Un plafond qui s’applique aux travailleurs, mais qui n’existe pas pour les cadres. Les syndicats réclament la suppression de ce plafond et l’institutionnalisation permanente d’une prime calculée selon des critères transparents sur un pourcentage fixe du résultat d’exploitation. Le point de comparaison constant est un autre géant sud-coréen de la technologie, SK Hynix, qui a supprimé son plafond en 2025 et a convenu avec le syndicat d’une prime équivalente à 10 % du bénéfice d’exploitation pour les dix prochaines années. L’écart salarial entre les deux entreprises est devenu considérable, et ce n’est pas un hasard si SK Hynix a dépassé Samsung dans les sondages en tant qu’employeur préféré des jeunes diplômés coréens.

Les négociations, entamées en novembre 2025, ont échoué à plusieurs reprises. La mobilisation a été massive. Le 23 avril, environ 40 000 travailleurs ont participé au plus grand rassemblement de l’histoire de Samsung, à l’usine de Pyeongtaek, au sud de Séoul. 93,1 % des syndiqués ont voté en faveur de la grève. Les négociations marathon, menées sous l’égide de la Commission nationale des relations du travail, avec des sessions allant de 11 et 17 heures d’affilée, ont échoué à la mi-mai. La grève de 18 jours a été officiellement déclenchée à partir du 21 mai, avec 48 000 participants déclarés. Comme déjà mentionné, hier 20 mai, après une nouvelle session en présence du ministre du Travail, les parties sont parvenues à un accord provisoire qui suspend la grève en attendant la ratification de cette décision par les membres du syndicat. L’accord prévoit un système de primes lié aux indicateurs de performance de la division des semi-conducteurs, d’une durée de dix ans, mais l’issue du vote est loin d’être acquise.

 

La fracture interne et la rhétorique des « revendications excessives »

L’aspect le plus significatif de l’affaire Samsung va au-delà des négociations salariales. Le conflit a mis en évidence une fracture interne à l’entreprise et a déclenché un débat sur la répartition des bénéfices générés par le boom de l’intelligence artificielle qui touche l’ensemble de la société sud-coréenne et qui est appelé à se manifester partout où l’économie de l’IA génère des concentrations similaires de profits. Si ce débat émerge d’abord en Corée du Sud, c’est que le pays est à la fois un laboratoire de pointe en matière de technologie des semi-conducteurs et une société dotée d’une tradition de syndicalisme industriel combatif, une combinaison qui ne s’est pas encore produite ailleurs avec la même intensité.

La ligne de fracture interne concerne deux âmes différentes de Samsung. Environ 80 % des membres du syndicat travaillent dans la division semi-conducteurs (appelée Device Solutions, DS), qui génère la quasi-totalité des bénéfices. La division qui produit des smartphones, des téléviseurs et des appareils électroménagers (Device eXperience, DX) est en revanche en difficulté, avec une demande stagnante et des coûts de composants en hausse en raison des prix mêmes des puces qui enrichissent la division DS. Jusqu’à présent, Samsung a toujours fonctionné selon une philosophie « One Samsung », selon laquelle les divisions coopèrent plutôt que de se faire concurrence, mais un système de primes lié au résultat d’exploitation de chaque division mettrait ce principe à rude épreuve, car il récompenserait de manière disproportionnée ceux qui travaillent dans le secteur le plus rentable.

Un petit syndicat, dont les membres sont principalement issus de la division DX, s’est retiré de la grève unitaire, et lors des négociations du 20 mai, les travailleurs de la division DX ont protesté parce que leurs revendications avaient été ignorées. Certains ont même demandé la suspension des négociations. Des analystes cités par le Financial Timesémettent l’hypothèse selon laquelle une scission pourrait intervenir dans le futur et donner une semi-autonomie à la division des semi-conducteurs, la dotant de son propre système de rémunération.

La couverture médiatique conservatrice a exagéré cette fracture, présentant les défections du syndicat minoritaire comme le signe d’un « front qui s’effondre ». Selon des sources proches du mouvement syndical, ces défections (environ 4 000 travailleurs sur près de 90 000 membres) résultent en grande partie de la décision d’introduire le prélèvement automatique des cotisations syndicales sur les salaires, une mesure qui communique à l’entreprise les noms des membres du syndicat. Les travailleurs de la division DX, minoritaires dans leurs services, craignaient ainsi des représailles.

Le débat public a été dominé par un cadre d’interprétation récurrent. Les médias conservateurs et, sur un ton plus modéré, le gouvernement de centre-gauche du président Lee Jae-myung ont présenté les revendications des travailleurs de Samsung comme « excessives » et potentiellement préjudiciables à la compétitivité et aux investissements futurs de l’économie nationale. Les semi-conducteurs représentent environ 38 % des exportations sud-coréennes et la Banque de Corée estime que la moitié de la croissance du PIB au premier trimestre est attribuable à ce secteur. Samsung et SK Hynix pourraient enregistrer ensemble environ 400 milliards de dollars de bénéfice d’exploitation en 2026, soit près d’un quart du PIB coréen.

Les revendications des travailleurs, fait-on valoir, risqueraient d’éroder les ressources consacrées à la recherche et la capacité d’investissement, à un moment où les rivaux chinois montent en puissance et où l’alliance Taïwan-Japon-États-Unis dans le secteur des semi-conducteurs se consolide. Le boom des semi-conducteurs, préviennent les éditoriaux, ne durera pas éternellement.

Ces arguments s’appuient sur la réalité des cycles industriels, mais la perspective dont ils partent témoignent d’un point de vue de classe. Et c’est là que la lecture proposée par les sources les plus proches du mouvement ouvrier sud-coréen change radicalement les termes du débat.

 

Ceux qui paient et ceux qui encaissent

Il convient de le rappeler que le plafonnement des primes dont il a été question s’applique aux travailleurs mais pas aux dirigeants. En 2023, alors que Samsung subissait des pertes, les primes des travailleurs sont tombées à zéro et les salaires ont été fortement réduits. Pendant la même période, les dirigeants ont continué à percevoir des rémunérations de plusieurs milliards de dollars. En 2024, la rémunération des dirigeants représentait 44,1 fois celle des employés, contre 52,5 fois en 2025. Alors que Samsung n’a pas payé un centime d’impôt pendant deux années consécutives, en raison de ses pertes, les dividendes versés aux actionnaires se sont poursuivis sans qu’aucun éditorialiste ne parle de « fête des dividendes » ou d’« avidité des actionnaires ». En 2024, Lee Jae-yong, le président de Samsung, a encaissé quelque 2,7 milliards de dollars de dividendes sur ses participations à l’entreprise.

Qualifier les revendications des travailleurs d’« excessives » tout en passant sous silence les rémunérations des dirigeants et les dividendes du président révèle une position de classe. Samsung a alloué environ 75 milliards de dollars à des investissements en 2026. Consacrer une partie des bénéfices aux primes des travailleurs ne freinerait pas plus les investissements que de verser des dividendes aux actionnaires. Les travailleurs revendiquent 15 % du bénéfice d’exploitation pour eux. L’entreprise disposerait donc encore des 85 % restant pour les investissements et les dividendes.

La position du gouvernement confirme cette asymétrie. Le président Lee Jae-myung, représentant du centre-gauche, a déclaré à la veille de la fête du Travail que « certains travailleurs syndiqués formulent des revendications excessives uniquement pour leur propre intérêt », provoquant la réaction immédiate des syndicats. Le ministre de l’Industrie a soutenu que « les bénéfices de Samsung n’appartiennent pas uniquement aux travailleurs et à la direction », une affirmation que personne n’avait formulée lorsque ces bénéfices étaient distribués sous forme de dividendes se chiffrant en milliards. La droite coréenne s’oppose à la grève idéologiquement, par principe, et le centre-gauche, sur un ton plus modéré, parce que la grève complique son programme économique. Dans le contexte de la crise mondiale consécutive à la guerre des États-Unis contre l’Iran, le gouvernement vise à contenir le conflit social et à se présenter comme le garant de la stabilité. Il en résulte que les travailleurs se retrouvent sous pression de la part de toutes les forces politiques.

L’argument selon lequel les augmentations salariales dans les grandes entreprises porteraient préjudice aux travailleurs précaires et sous-traitants est un autre pilier du discours dominant, qui traverse tout l’échiquier politique.

Des secteurs de la gauche coréenne, en particulier Workers’ Solidarity [organisation de la gauche anticapitaliste, NDT], soutiennent le contraire. Lorsque SK Hynix a obtenu la suppression du plafond des primes, en 2025, ce résultat a stimulé la lutte des travailleurs de Samsung, mais a également poussé les travailleurs sous-traitants de Hynix elle-même à réclamer le partage des bénéfices. Les augmentations salariales dans les grandes entreprises créent un point de référence qui fait monter en puissance les revendications dans l’ensemble du système. Les médias conservateurs l’admettent involontairement, lorsqu’ils se plaignent que la lutte chez Samsung est en train de « contaminer » les entreprises sous-traitantes et d’autres secteurs, de la construction navale à l’industrie automobile.

En effet, la contagion est déjà en cours. Au lendemain de l’accord provisoire, les syndicats de Hyundai Motor et de Kia ont réclamé des primes équivalentes à 30 % du bénéfice net, et ceux de HD Hyundai Heavy Industries ont formulé la même demande en l’étendant aux travailleurs sous-traitants et aux travailleurs migrants. Dans le même temps, six filiales de Kakao, le conglomérat technologique qui contrôle la principale plateforme de messagerie et de paiements numériques en Corée du Sud, ont appelé à la grève. Même Samsung Biologics, la filiale pharmaceutique du groupe, est aux prises avec un conflit concernant les primes.

La Korea Enterprises Federation, la faîtière des entrepreneurs, a demandé que l’accord Samsung ne soit pas considéré comme un précédent généralisable, confirmant implicitement que c’était précisément ainsi que les syndicats l’utilisaient. Du point de vue de ceux qui analysent ces dynamiques du côté des travailleurs, c’est précisément cette « contagion » qu’il faut soutenir : la conscience de classe se développe au cours de la lutte, pas avant, et un syndicat naissant qui organise des travailleurs lors de leur première expérience de mobilisation ne peut être jugé à l’aune de ceux qui voudraient a priori des revendications universelles.

La critique de la théorie du « salaire monopolistique », selon laquelle les travailleurs des grandes entreprises seraient une « aristocratie ouvrière » bénéficiant de la plus-value au détriment des précaires, est particulièrement pertinente dans le cas de Samsung. Dans l’économie mondialisée, aucune entreprise ne jouit de profits monopolistiques stables, comme le démontre l’effondrement de Samsung en 2023, lorsque SK Hynix l’a dépassée dans le secteur HBM [mémoires à large bande passante, NDT]. Les salaires relativement élevés des travailleurs de Samsung reflètent une plus grande productivité du travail, et non le détournement de ressources au détriment des sous-traitants. Si les travailleurs de Samsung renonçaient à leurs primes, les bénéficiaires seraient l’entreprise et ses actionnaires, et non les travailleurs précaires de la chaîne d’approvisionnement.

Le contexte mondial : chaîne d’approvisionnement et précédents dangereux

Si la grève s’était concrétisée dans son intégralité, les conséquences auraient touché l’ensemble de la chaîne de valeur mondiale. Le simple rassemblement du 23 avril, qui n’était même pas une grève formelle, a entraîné une baisse de 58 % de la production dans la fonderie et de 18 % dans la production de mémoires, démontrant concrètement la capacité des travailleurs à influencer la production. Les estimations des pertes potentielles d’une grève totale ont atteint environ 66 milliards de dollars pour les 18 jours initialement prévus, soit environ 660 millions de dollars par jour. Apple et HP ont contacté Samsung pour envisager des plans d’urgence, et HP songerait au fabricant chinois ChangXin Memory Technologies comme fournisseur alternatif de mémoires DRAM [mémoire volatile qui stocke temporairement les données dont le processeur a besoin immédiatement, NDT].

La Chambre de commerce américaine en Corée a averti qu’une interruption de la production de Samsung accélérerait la diversification des chaînes d’approvisionnement, ouvrant ainsi la voie à ses rivaux chinois et taïwanais. Des rumeurs ont même circulé selon lesquelles Nvidia aurait pu refuser les puces produites pendant la période de grève, par crainte de problèmes de qualité liés au fonctionnement avec un personnel réduit.

La réponse du gouvernement et de la justice a soulevé d’autres questions qui vont bien au-delà de l’affaire Samsung. Le 18 mai, le tribunal de district de Suwon a rendu un jugement imposant le maintien de niveaux d’effectifs normaux pour les opérations de sécurité et la prévention de la détérioration des installations pendant une grève, interdisant l’occupation ou le blocage des usines et interdisant d’empêcher l’accès à leur poste des travailleurs qui ne font pas grève, sous peine d’une amende d’environ 74 000 dollars par jour en cas de violation. L’ensemble de ces restrictions limite de fait la portée de toute action gréviste. Des avocats spécialisés en droit du travail ont qualifié cette décision d’inhabituelle en raison de sa portée restrictive et de sa capacité potentielle à réduire de manière significative le pouvoir de négociation des syndicats de l’ensemble du secteur manufacturier.

Et comme si cela ne suffisait pas, le Premier ministre, Kim Min-seok, a déclaré le jour même que le gouvernement était prêt à recourir à l’arbitrage d’urgence, un dispositif qui suspend immédiatement la grève pendant 30 jours et oblige les parties à accepter le plan de médiation sans possibilité d’appel. Il s’agit d’un dispositif qui n’a été utilisé qu’à quatre reprises dans l’histoire de la Corée du Sud, la dernière fois en 2005. Les deux principales confédérations syndicales du pays l’ont dénoncé comme une violation des droits constitutionnels des travailleurs. Le syndicat de Samsung a résumé la question de manière efficace, selon le Financial Times : « Le gouvernement est-il un médiateur ou le porte-parole de Samsung ? La logique utilisée aujourd’hui contre les travailleurs de Samsung pourrait demain être retournée contre tous les travailleurs de l’industrie manufacturière ».

Le modèle taïwanais et le contexte régional

Une différence significative ressort de la comparaison avec Taïwan. TSMC, le plus grand fabricant mondial de puces sous contrat, opère sans syndicat. La stabilité de son personnel repose sur des rémunérations élevées et un système de participation aux bénéfices avec des primes trimestrielles, combiné à une grande mobilité individuelle. Le fondateur de TSMC a maintes fois affirmé que l’absence de syndicats était l’une des raisons du succès du secteur technologique.

Il s’agit d’un modèle influencé par la Silicon Valley, fondé sur des incitations individuelles et sur un marché du travail où les techniciens et les ingénieurs sont extrêmement rares, ce qui fait passer le pouvoir de négociation du collectif au travailleur individuel. Pour autant, les grandes entreprises technologiques américaines, de Nvidia à Meta, rémunèrent principalement leurs salariés via des actions attribuées progressivement sur plusieurs années, plutôt que par des primes liées à une part fixe des bénéfices. Ces modèles diffèrent de celui de la Corée du Sud, où le syndicalisme dans le secteur industriel a des racines historiques plus profondes et où Samsung avait représenté pendant des décennies l’exception antisyndicale.

Le conflit s’inscrit en outre dans un contexte régional marqué par la concurrence technologique. Les rivaux chinois, soutenus par des investissements publics massifs, accélèrent dans le secteur de la mémoire, et la consolidation déjà mentionnée de l’axe Taïwan-Japon-États-Unis dans le domaine des semi-conducteurs redessine les alliances industrielles.

La crise énergétique provoquée par la guerre contre l’Iran ajoute un niveau supplémentaire d’instabilité. La pénurie d’hélium et de gaz spéciaux, ainsi que de dérivés du pétrole, menace les chaînes de production mêmes des semi-conducteurs, tandis qu’en Corée du Sud, plusieurs secteurs industriels, de la pétrochimie au bâtiment, risquent la fermeture et que l’inflation érode les salaires réels. La répression des mobilisations ouvrières dans le secteur logistique sud-coréen, qui avait entraîné la mort d’un syndicaliste des transports lors de l’évacuation d’un blocage des livraisons au cours des mois précédents, témoigne d’un climat dans lequel la réponse des autorités aux conflits syndicaux s’est durcie. C’est un contexte où la pression sur les travailleurs s’intensifie simultanément de plusieurs côtés, ce qui rend les revendications plus urgentes et la tentation de les réprimer pour des « raisons d’État » plus forte.

 

Grève suspendue, question non résolue

L’accord provisoire du 20 mai a évité, pour l’instant, le scénario le plus redouté par le monde patronal. Le syndicat a obtenu un système de primes institutionnalisé et valable dix ans, lié aux résultats de la division semi-conducteurs, même s’il est inférieur aux demandes initiales et versé en actions plutôt qu’en espèces. Le vote de la base syndicale déterminera si l’accord sera accepté ou si le conflit relancera un cycle de mobilisation.

Quelle qu’en soit l’issue, la crise a déjà produit des effets qui dépassent la seule entreprise. Elle a montré qu’au cœur de la production des semi-conducteurs, dans l’industrie qui plus que toute autre incarne le discours de l’innovation technologique, les dynamiques conflictuelles de classe entre le capital et le travail persistent. La réponse institutionnelle — du jugement du tribunal à la menace d’un arbitrage d’urgence — a clairement montré que, lorsque les enjeux sont suffisamment importants, les instruments à la disposition de l’État sont mobilisés pour protéger la production et le profit. L’explosion syndicale dans une entreprise qui, pendant un demi-siècle, n’avait pas toléré l’organisation des travailleurs, et la détermination de dizaines de milliers d’ouvriers et de techniciens à défier la pression combinée de la direction, des médias et du gouvernement, constituent un fait politique majeur pour toute l’Asie de l’Est, et au-delà.

* Cet article est paru le 21 mai sur le blog d’Andrea Ferrario sous le titre « Sciopero Samsung : AI e lotta di classe ». Notre traduction de l’italien et nos illustrations (les tableaux ont été traduits et reproduits à partir de l’original).

Andrea Ferrario est un blogueur italien qui conduit des recherches dans le domaine de la politique internationale, plus particulièrement sur l’Asie de l’Est. Il a collaboré avec l’hebdomadaire Internazionale et tient un blog sur Substack qui diffuse une newsletter régulière.

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