Les personnes vivant en France sont trois à quatre fois plus susceptibles de présenter des taux de cadmium dangereux dans leur organisme que leurs homologues européens, ingérant des quantités nocives de ce métal cancérigène par le biais de leur alimentation. Les experts imputent cette situation à l’inaction du gouvernement, aux pratiques agricoles et à une dépendance historique aux engrais phosphatés nord-africains, dont les racines remontent à l’époque coloniale.

La France est le premier producteur de blé de l’UE avec 30 à 35 millions de tonnes par an,
soit près d’un quart du blé européen.
Métal toxique qui a longtemps échappé à toute surveillance, le cadmium empoisonne discrètement la population française par le biais de ses aliments de base préférés, du pain et des céréales du petit-déjeuner aux pâtes et aux pommes de terre.
Près de la moitié des Français sont exposés à des niveaux dépassant les recommandations, a déclaré l’ANSES, l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, dans un rapport publié en mars, avertissant que les femmes et les enfants sont les plus exposés.
Selon cette étude, les taux de contamination sont trois à quatre fois plus élevés que dans la plupart des autres pays européens. Elle cite l’alimentation comme principale source de contamination, représentant jusqu’à 98 % de l’exposition chez les non-fumeurs.
L’ANSES a appelé à une action urgente pour faire face à une crise longtemps ignorée par le gouvernement français, malgré les avertissements répétés de scientifiques et de professionnels de santé alarmés par une recrudescence des cas de cancer du pancréas et d’autres maladies liées à ce métal lourd.
Les experts attribuent cette particularité française – et l’inertie politique qui prévaut – aux intérêts particuliers d’un secteur agricole bien établi qui reste largement réfractaire au changement.
Ils pointent également du doigt des considérations géopolitiques profondément enracinées dans le passé colonial du pays.
Une bombe à retardement
Moins connu que d’autres métaux lourds comme le plomb ou le mercure, le cadmium est classé comme cancérigène avéré par le Centre international de recherche sur le cancer. L’Union européenne le qualifie également de « toxique pour la reproduction ».
En juin de l’année dernière, un groupe de médecins français a écrit au Premier ministre ainsi qu’aux ministres de la Santé, de l’Agriculture et de l’Écologie, avertissant que l’exposition au cadmium constituait une « bombe à retardement pour la santé publique ».
Ce métal toxique se propage dans le sang et s’accumule dans les reins et le foie, se déposant également sur le pancréas, les poumons et les os, explique Pierre Souvet, cardiologue et président de l’Association française pour la santé et l’environnement (AESF).
« Il provoque des troubles neurologiques et reproductifs, augmente les risques cardiovasculaires et entraîne une fragilité osseuse allant de l’ostéoporose à des fractures multiples », explique M. Souvet. « Il augmente également le risque de cancer, en particulier de cancer du pancréas ou du poumon. »
Le cadmium peut également se substituer à des minéraux essentiels dans l’organisme, provoquant des carences en fer et en calcium auxquelles les femmes et les enfants sont particulièrement vulnérables.
Bien que cette substance soit naturellement présente dans l’environnement, sa concentration peut être considérablement augmentée par l’activité humaine – en particulier l’agriculture, par l’épandage d’engrais phosphatés chargés en cadmium pour favoriser la croissance des cultures.
Un calendrier « criminel »
L’origine de ces engrais est l’une des raisons pour lesquelles les sols français sont particulièrement contaminés, le secteur agricole français ayant historiquement dépendu des importations en provenance du Maroc et de la Tunisie, où le phosphate est naturellement riche en cadmium.
Une législation permissive est un autre facteur. Alors que les règles de l’UE plafonnent les teneurs en cadmium des engrais phosphatés à 60 milligrammes par kilogramme, la France autorise jusqu’à 90 mg/kg – bien au-dessus du seuil de 20 mg/kg recommandé par l’ANSES et qui constitue déjà la limite dans certains autres pays comme la Finlande, la Slovaquie et la Hongrie.
L’Agence de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) alerte depuis 15 ans sur la surexposition des Français·es au cadmium et a exhorté à plusieurs reprises les autorités à abaisser la teneur autorisée dans les engrais.
Le ministère français de l’Agriculture a abordé pour la première fois la question de l’abaissement de cette limite en 2023, mais les discussions n’ont abouti à rien. Il propose désormais de se fixer pour objectif d’atteindre la limite de 20 mg/kg fixée par l’ANSES en 2038 – un calendrier que les détracteurs ont qualifié de « criminel ».
Un héritage de l’Empire
La dépendance de la France vis-à-vis des engrais nord-africains remonte au début du XXe siècle, lorsque les puissances européennes ont commencé à piller les sols africains pour nourrir leurs populations en pleine croissance.
« La France coloniale a recherché des roches riches en phosphate dans le sous-sol marocain, tout comme elle l’avait fait quelques années plus tôt en Tunisie », explique Arianna Poletti, journaliste indépendante basée à Tunis et autrice d’un ouvrage à paraître sur l’impact social et écologique de l’exploitation minière du phosphate destiné aux engrais.
La ville minière de Youssoufia, où l’on extrait encore aujourd’hui du phosphate, a autrefois été baptisée en l’honneur de Louis Gentil, le géologue français qui a identifié et étudié les gisements de phosphate au Maroc, alors protectorat français.
« L’histoire de l’Office chérifien des phosphates (OCP), la société marocaine qui exploite les mines, est également liée à la période coloniale », explique Arianna Poletti. « Il a été fondé en 1920 par décret royal sous l’administration du résident général Hubert Lyautey », le gouverneur colonial de facto.
Monopole d’État lié au roi Mohammed VI, l’OCP contrôle toujours les vastes réserves de phosphate du Maroc, les plus importantes au monde. Pilier de l’économie du pays, elle emploie des milliers de personnes et est le premier exportateur mondial d’engrais phosphatés, représentant un cinquième de l’ensemble des exportations marocaines.

Le Maroc : premier exportateur mondial de phosphates
Le Maroc a longtemps résisté aux efforts de l’UE visant à réglementer l’industrie des engrais, qui pèse plusieurs milliards d’euros. Ses énormes réserves lui ont conféré un poids considérable dans un secteur critique qui est plus concentré que celui des combustibles fossiles.
Des considérations géopolitiques ont encore renforcé la position du Maroc, la guerre en Ukraine empêchant de fait les pays européens de se tourner vers le phosphate russe malgré ses teneurs en cadmium plus faibles.
« La diversification des importations n’est pas simple, en partie parce que les phosphates à faible teneur en cadmium représentent une part plus réduite de la production mondiale et sont répartis entre un nombre limité de pays, dont la Russie, ce qui ajoute des contraintes géopolitiques », explique M. Poletti.
Un prêt controversé
Les liens de la France avec l’industrie marocaine du phosphate ont fait l’objet d’un regain d’attention ce mois-ci lorsqu’il est apparu que l’Agence française de développement (AFD) avait accordé à OCP un prêt colossal de 350 millions d’euros – son plus gros prêt non souverain jamais accordé.
« L’AFD est censée soutenir des projets durables ou de développement dans des pays prioritaires, ce que le Maroc n’est certainement pas. En effet, ce prêt a été vivement critiqué au sein même de l’agence », indique la journaliste Anne-Claire Poirier, qui a révélé l’affaire dans un article publié sur le site Vert.
Mme Poirier a indiqué que ce prêt s’inscrivait dans une série d’accords négociés en 2024 pour consolider le rapprochement de la France avec le Maroc, à un moment où les relations avec plusieurs anciennes colonies africaines se sont considérablement détériorées. Il a coïncidé avec la décision du président français Emmanuel Macron de soutenir la revendication de souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, sujet d’un conflit qui dure depuis des décennies avec les groupes autochtones soutenus par l’Algérie rivale.
Citant des sources anonymes au sein de l’AFD, elle a décrit ce prêt comme « un moyen de maintenir nos relations diplomatiques avec le Maroc, à un moment où la France n’a pas d’autre porte d’entrée vers l’Afrique ».
Selon le site d’investigation Mediapart, l’agence de développement a écarté les avis critiques et les avertissements internes qui mettaient en avant les risques environnementaux et financiers liés à ces investissements. Parmi ceux-ci figurait un avertissement émanant du propre service de gestion des risques de l’AFD, qui estimait que l’exposition de l’agence au Maroc était trop élevée.
Interrogée sur la question du cadmium, l’AFD – dont le directeur nouvellement nommé était auparavant ambassadeur de France à Rabat – a cité l’affirmation de l’OCP selon laquelle les engrais phosphatés qu’elle exporte vers l’Europe sont désormais étiquetés « à faible teneur en cadmium » et contiennent moins de 20 mg/kg – soit un tiers de la limite réglementaire actuelle de l’UE.
Un modèle non durable
Si le scandale du cadmium a conduit à un examen minutieux sans précédent des engrais phosphatés en provenance d’Afrique du Nord, ceux-ci ne sont pas le seul facteur contribuant à l’empoisonnement des sols français.
Mme Poletti met en avant la « structure de l’agriculture française », avec son « système hautement industrialisé et à forte intensité d’intrants, qui repose largement sur les engrais minéraux pour soutenir une production à grande échelle ». Dans ce contexte, ajoute-t-elle, « la contamination est aussi le résultat d’une accumulation historique qui devrait nous amener à repenser plus largement l’agriculture intensive, basée sur la monoculture ».
Mme Poirier souligne une tendance à ignorer les avertissements des experts et à privilégier les intérêts à court terme des puissants lobbies agricoles français, souvent au détriment des agriculteurs·trices eux-mêmes, qui sont les plus exposés aux pesticides et autres substances toxiques.
« La France est encore un pays agricole, ou du moins se perçoit-elle ainsi, et les notions de “souveraineté alimentaire” et de compétitivité du secteur priment sur d’autres considérations », explique-t-elle.
Les militant·es pour la santé et l’environnement affirment que cette façon de penser explique l’incapacité des gouvernements successifs à prendre au sérieux l’empoisonnement au cadmium – que la députée de gauche Clémentine Autain a qualifié de « scandale d’État ».
Au lendemain du rapport de l’ANSES, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a semblé minimiser le risque de contamination alimentaire, déclarant à Sud Radio que le cadmium « est dangereux notamment lorsqu’il est inhalé ». Interpellée au Parlement, elle a exhorté les députés à éviter de « raviver les conflits » et à « soutenir nos agriculteurs et l’agriculture française, qui est la plus vertueuse au monde ».
Les lobbies agricoles se sont par le passé opposés aux tentatives visant à abaisser les seuils de cadmium. Face à la colère grandissante de l’opinion publique, le président du puissant syndicat FNSEA a déclaré au début du mois qu’il pourrait soutenir des limites plus strictes dès lors que des alternatives abordables seraient mises à la disposition des agriculteurs.
Ces alternatives existent déjà, selon le député écologiste et agriculteur Benoît Biteau, qui a mené la bataille contre le cadmium au Parlement. Il s’agit notamment de méthodes agricoles réduisant le recours aux engrais phosphatés, de technologies permettant d’éliminer le cadmium des engrais, et de l’approvisionnement en phosphate à faible teneur en cadmium auprès de pays européens tels que la Finlande et la Norvège.
M. Biteau a déposé en décembre un projet de loi visant à interdire les engrais dont la teneur en cadmium dépasse le seuil de 20 mg/kg. Mais de nombreux responsables politiques de l’opposition ont des priorités très différentes, et l’examen du projet de loi a été reporté à plusieurs reprises.
« Nous avons toutes les preuves, et pourtant nous continuons d’attendre », a déclaré M. Biteau [Groupe écologise, NDT] à RFI, la station de radio sœur de FRANCE 24, qualifiant cette résistance d’« incompréhensible ».
Dans son rapport de mars, l’ANSES a également appelé à de nouvelles pratiques agricoles, telles que l’utilisation du phosphore déjà présent dans le sol plutôt que l’épandage systématique de nouveaux engrais, ou le recours à des variétés de cultures qui accumulent moins de cadmium.
Mais l’agence – qui relève de trois ministères, dont celui de l’Agriculture – a également essuyé des critiques pour ne pas avoir préconisé l’agriculture biologique comme remède à la contamination au cadmium, malgré des preuves scientifiques de plus en plus nombreuses indiquant que les méthodes de culture biologiques contribuent à réduire l’exposition à ce métal toxique.
« Nous savons comment faire les choses différemment, et des études ont montré que le coût est abordable », affirme M. Poirier. « Mais la pensée dominante reste de produire beaucoup, vite – et sans nuire aux marges bénéficiaires. »
* Cet article est paru seulement en anglais sur le site de France24 sous le titre: « Public Health ‘Time Bomb’ : How France allowed Cadmium to poison its crops and soil ». Notre traduction.
Benjamin Dodman est un journaliste basé à Paris.


