Dans cette interview accordée à Sumaúma, Ian Angus évoque les idées développées dans Facing the Anthropocene (2016) et explique l’origine de sa réflexion. L’entretien a eu lieu à la fin du mois de mars 2024, peu après que la sous-commission sur la stratigraphie du Quaternaire [la science qui étudie les couches de sédiments déposées durant la période géologique la plus récente soit celle du Quaternaire afin de reconstituer l’histoire climatique, environnementale, et l’évolution humaine NdT], qui fait partie de l’Union internationale des sciences géologiques, a rejeté la proposition visant à reconnaître officiellement l’idée selon laquelle nous serions entrés dans une nouvelle époque géologique, l’Anthropocène.
Ce terme, qui dérive du mot grec anthropos, signifiant « humain », est déjà largement utilisé par les scientifiques et les écologistes pour désigner une ère où les activités humaines interfèrent directement avec la structure de la Terre et accélèrent le changement climatique.

Claudia Antunes : Beaucoup de gens ont remis en question la décision de la sous-commission de l’Union internationale des sciences géologiques de ne pas approuver l’idée que nous sommes entrés dans l’Anthropocène. Cette décision pourrait-elle apporter un soutien aux climatosceptiques ?
Ian Angus : Il faut comprendre que ce processus officiel s’est déroulé au sein d’une organisation géologique qui a toujours été très conservatrice. Depuis le début de cette discussion sur l’Anthropocène, de nombreux géologues de la vieille génération se sont montrés hostiles à l’ensemble du processus. Tout d’abord, parce que la discussion n’a pas été lancée par des géologues, mais par des scientifiques spécialisés dans le système terrestre, elle venait donc de l’extérieur. Ensuite, il s’agit d’une crise à la fois sociale et économique, en plus d’une crise qui touche la nature ; de nombreux opposants au concept d’Anthropocène ont passé toute leur vie à travailler pour des compagnies pétrolières ou minières. Comme c’est essentiellement ce que font les géologues, il y a une résistance à tout changement, y compris à cette proposition particulière. De plus, les courants politiques qui s’opposent fermement au changement social ont influencé le processus. Il n’est donc pas surprenant que cela se soit produit.
CA : Quels effets politiques cela aura-t-il ?
IA : Je pense que les personnes qui nient le changement climatique s’en serviront. Elles diront : « Vous voyez, les géologues ne sont pas d’accord avec vous. » Mais en réalité, le concept d’Anthropocène, qu’il soit formellement reconnu ou non par les géologues, a été largement accepté dans le monde des sciences de la Terre. La plupart des autres disciplines et un très grand nombre de géologues ont déjà adopté ce concept.
CA : Certains affirment que le point d’achoppement concernait le moment où l’Anthropocène a commencé. D’autres soutiennent que, de manière plus générale, on peut dire que le système terrestre a commencé à changer avec l’agriculture. Cet argument est-il valable ?
IA : Cet argument ignore la distinction entre changement et changement qualitatif du système. Il ne fait aucun doute que les êtres humains modifient leur environnement depuis des milliers d’années. Ce que nous n’avons pas connu avant les soixante-dix dernières années, c’est un changement qui altère réellement le fonctionnement du système terrestre, une véritable rupture avec les conditions qui ont prévalu sur Terre pendant quelque douze mille ans.
Je ne pense pas que la plupart de ces personnes soient des climatosceptiques. Elles diraient : oui, le climat change, mais la technologie va y remédier. L’argument de base est le suivant : nous avons déjà changé la planète, nous avons inventé de nouvelles façons de faire les choses et nous continuerons à le faire. D’une certaine manière, elles ont repris le mot « anthropocène », qui vient du grec « humain », et affirment que les humains ont toujours agi ainsi. Elles rejettent l’idée que cette nouvelle époque résulte de changements radicaux dans la société humaine qui modifient la Terre.

CA : Dans Facing the Anthropocene, vous expliquez clairement le rôle que jouait auparavant le carbone dans l’atmosphère et comment cela a changé au cours des dernières décennies en raison des activités humaines. Pourriez-vous résumer un peu cette explication ?
IA : Si nous remontons environ deux milliards d’années en arrière, il y a eu des périodes où la Terre était complètement gelée et d’autres où elle était entièrement tropicale, voire plus que tropicale.
Ces changements se sont produits naturellement, en raison du fonctionnement de l’orbite terrestre et d’autres facteurs. Mais nous savons que, depuis au moins deux à trois millions d’années, le niveau de dioxyde de carbone dans l’atmosphère n’a varié que dans des limites très étroites.
Quelqu’un a décrit le dioxyde de carbone comme notre thermostat : augmentez-le un peu, il fait plus chaud ; diminuez-le un peu, il fait plus froid. Nous pouvons examiner les relevés de dioxyde de carbone, principalement conservés dans les glaces de l’Antarctique et du Groenland, et montrer comment le climat terrestre a évolué en fonction des variations de la quantité de dioxyde de carbone. L’amplitude des changements était très faible. Pendant la dernière période glaciaire, qui s’est terminée il y a douze mille ans — un laps de temps très court à l’échelle de l’histoire de la Terre —, la quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère n’était pas beaucoup plus faible qu’elle ne l’était jusqu’à récemment. Il a suffi d’un léger changement pour que la transition vers l’Holocène se produise [i.e la période la plus récente du Quaternaire qui a débuté après la première glaciation NdT].
Au cours des 11 700 dernières années, le climat de la Terre a été relativement stable. Toutes les grandes civilisations humaines se sont développées pendant cette période, où le climat était suffisamment chaud pour permettre l’agriculture, où la glace était limitée à certaines zones restreintes de la Terre, etc. Nous avons connu des variations, mais elles ont été de faible ampleur.
Puis, au cours du siècle dernier, et plus précisément au cours des quarante ou cinquante dernières années, la quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère a explosé. Elle est aujourd’hui presque deux fois plus élevée qu’elle ne l’était pendant cette longue période. Nous pouvons déjà en voir les conséquences. Le climat change en temps réel, beaucoup plus rapidement que cela ne s’est jamais produit dans le cadre de processus naturels. Des changements qui ont pris des centaines de milliers ou des millions d’années dans le passé se produisent désormais en quelques années ou décennies.
CA : Vous avez mentionné que certaines personnes pensent que les humains inventeront une technologie pour faire face à ce problème. Mais même l’Agence internationale de l’énergie, composée de trente et un pays membres et de treize pays associés, ne le pense pas. Selon l’agence, les technologies de capture du carbone sont loin d’être suffisantes pour contrôler le réchauffement climatique et les phénomènes météorologiques extrêmes.
IA : Exactement. Une partie de l’idéologie capitaliste consiste à croire que, quel que soit le problème, il existe une solution technique. Car s’il n’y a pas de solution technique, alors il y a quelque chose qui ne va pas dans la société, et les défenseurs de cette société ne veulent pas le reconnaître.

Même si demain nous inventions une technologie de capture du carbone qui permettrait d’éliminer efficacement et rapidement le CO2 de l’atmosphère, il faudrait probablement encore des siècles avant qu’elle ait un effet significatif. Aujourd’hui, un très petit nombre de projets de capture du carbone éliminent le dioxyde de carbone de l’atmosphère, et la quantité collectée équivaut à retirer quelques centaines de voitures de la circulation. Ce n’est rien comparé à l’ampleur du problème.
CA : J’aimerais situer les idées sur l’écosocialisme que vous développez dans votre livre, notamment l’importance que vous accordez au concept de rupture métabolique, dans l’histoire de la pensée anticapitaliste. Quel courant de pensée représentez-vous et qui sont vos prédécesseurs ? Qui a inspiré votre réflexion ?
IA : Dans les années 1960 et 1970, lorsque je me suis engagé pour la première fois dans les mouvements socialistes, nous avions tendance à dire que le socialisme résoudrait tout, un peu comme l’idée capitaliste selon laquelle la technologie résoudrait tout. La question environnementale n’était pas considérée comme importante. Enfin ce n’est pas le cas pour l’ensemble de la gauche. John Bellamy Foster, dans The Return of Nature: Socialism and Ecology, montre qu’il y avait des scientifiques radicaux, de l’époque de Karl Marx jusqu’à la fin du XXe siècle, qui se penchaient sérieusement sur ces questions et montraient comment les changements économiques et écologiques sont liés et doivent être abordés ensemble.

À partir des années 1980, un nombre croissant de socialistes ont commencé à attirer l’attention sur la destruction de l’environnement. Au départ, ils ne parlaient pas tant du réchauffement climatique que de la pollution, de la perte de biodiversité et de la surexploitation de la nature.
CA : Mais Marx en a-t-il parlé dans ses œuvres ?
IA : Il y a eu une tendance à penser que le marxisme n’avait rien à dire à ce sujet. Je pense parfois que c’est parce que les gens n’ont lu que trois ou quatre livres de Marx. Mais Marx a écrit énormément, tout comme Friedrich Engels. Dans ce débat, les personnes qui m’ont le plus influencé sont deux universitaires américains. L’un est Foster, que je viens de mentionner, professeur à l’université de l’Oregon et rédacteur en chef de Monthly Review. L’autre est Paul Burkett, qui était professeur à l’université d’État de l’Indiana.
Presque simultanément, mais travaillant séparément, ils ont publié deux livres très percutants. Celui de Foster s’intitulait Marx’s Ecology : Materialism and Nature (L’écologie de Marx : matérialisme et nature), et celui de Burkett Marx and Nature: A Red and Green Perspective (Marx et la nature : une perspective rouge et verte). Ce qu’ils ont fait c’est revenir sur l’œuvre de Marx pour voir ce que Marx disait réellement, et non ce que les gens pensaient qu’il disait.
Il ne faut pas oublier qu’une grande partie de ce que les gens pensaient que Marx disait reflétait en réalité les politiques de production intensive de l’Union soviétique, qui avaient tendance à copier ce que faisaient les pays capitalistes. Les personnes soucieuses de l’environnement ont examiné cela et ont conclu qu’il n’y avait aucune différence entre le capitalisme et le socialisme. Elles ont rejeté le marxisme à cause des activités d’un groupe spécifique de marxistes.
Ce que Burkett et Foster ont fait, sous des angles très différents, c’est montrer que l’œuvre de Marx contenait une analyse écologique profonde, même si le mot « écologie » n’avait pas encore été inventé et que Marx n’avait jamais écrit « Je suis écologiste ».
Marx était matérialiste. Son point de départ était que les gens doivent manger avant de pouvoir faire quoi que ce soit d’autre. Nous devons manger, nous devons satisfaire nos besoins physiques. Pour cela, nous devons produire, et c’est l’économie dans son ensemble qui crée les êtres humains. C’est notre interaction avec la nature qui rend tout cela possible. Tout cela se trouve dans les œuvres de Marx et Engels, mais les gens ne l’ont pas cherché parce qu’ils ne pensaient pas à la question environnementale. Foster, Burkett, puis d’autres personnes qui les ont suivis l’ont fait.

Un élément important qui ressort de ces recherches, et que Foster a particulièrement souligné, est l’importance avec laquelle Marx a utilisé le concept de « métabolisme », qui était une idée tout à fait nouvelle.
Ce mot est apparu pour la première fois en allemand sous la forme « Stoffwechsel » en 1815. Vers les années 1840, il a commencé à prendre une grande importance dans le domaine scientifique. Les scientifiques ont découvert la cellule, ils ont découvert comment fonctionnait le sol, et ils ont réalisé que toute vie dépendait d’un échange et d’une interaction constants entre l’énergie et la matière. La vie n’était pas possible sans prélever de la matière et de l’énergie dans la nature, puis les lui restituer sous une forme modifiée. Ces processus étaient cycliques ; si la nature ne recyclait pas constamment tout, la vie n’aurait pas pu perdurer.
CA : Marx a-t-il suivi ce débat ?
IA : Les sciences de la vie se sont développées rapidement dans les années 1840 et 1850, à l’époque où Marx écrivait. Il a probablement emprunté le terme « métabolisme » à Roland Daniels, un communiste qui a participé aux soulèvements de 1848 en Allemagne. Daniels était médecin et scientifique, et il a écrit un livre intitulé Mikrokosmos qui reprenait le concept de métabolisme et l’appliquait à la société. Marx utilisait déjà ce concept, mais sans employer le mot lui-même. Dans les années 1850, cependant, il a commencé à l’intégrer dans son analyse plus générale de la société et de l’économie. Cela apparaît dans les textes qu’il a écrits dans les années 1850, dans les Grundrisse, et en particulier dans les années 1860, lorsqu’il a rédigé Le Capital.

Marx a été particulièrement influencé par Justus von Liebig, un chimiste allemand considéré comme le père de la chimie organique. Les agronomes anglais, confrontés à un problème de baisse de la productivité agricole, ont invité Liebig à examiner la question. Il leur a répondu :
« Vous prélevez tous les nutriments du sol et vous n’en remettez aucun. Vous ne pouvez pas continuer ainsi indéfiniment. Il y a ici un métabolisme que vous devez maintenir. » Marx a lu Liebig avec attention. Dans les années 1860, alors qu’il travaillait sur Le Capital, il a écrit à Engels pour lui dire qu’il avait appris davantage en lisant Liebig que tous les économistes réunis.

CA : Comment a-t-il utilisé les observations de Liebig dans ses écrits ?
IA : Il a dit qu’il existait un métabolisme universel. Toute la nature fonctionne de cette manière, pas seulement l’agriculture, et ce que nous observons dans l’agriculture, c’est une rupture, un fossé entre les nutriments que nous prélevons et ceux que nous réinjectons. Dans le monde naturel, les plantes poussent, elles meurent, les animaux mangent les plantes, ils meurent, et leurs corps retournent à la terre, qui les utilise ensuite pour faire pousser à nouveau des plantes, mais lorsque l’agriculture est devenue une industrie de masse, ce cycle a été rompu. La nourriture était expédiée vers les grandes villes, et tous les déchets étaient déversés dans les rivières. Tous ces nutriments, au lieu de retourner à la terre, polluaient les rivières et finissaient dans l’océan.
C’est l’origine du concept appelé « théorie de la rupture métabolique » (metabolic rift theory), selon lequel bon nombre de nos problèmes environnementaux résultent de ruptures et de perturbations dans les cycles normaux qui rendent la vie possible sur Terre. Pendant des centaines de millions d’années, nous avons inspiré de l’oxygène et expiré du dioxyde de carbone, tandis que les plantes faisaient l’inverse. C’était un cycle assez stable, mais aujourd’hui, nous rejetons beaucoup plus de dioxyde de carbone que la nature ne peut en absorber par ses processus naturels. Quelque chose d’autre doit changer, à savoir la température de la planète.
CA : À l’époque, Marx écrivait dans un environnement intellectuel qui séparait de plus en plus le monde des humains du monde de la nature et mettait l’accent sur le contrôle humain sur celle-ci. Dans son livre Less Is More : How Degrowth Will Save the World, l’anthropologue Jason Hickel appelle cela le « dualisme ». Marx et les autres socialistes de l’époque adhéraient-ils à cette idée ?

IA : Le mot « dualisme » peut être un peu délicat à utiliser, mais Marx a écrit dans l’un de ses premiers ouvrages que dire que les humains changent la nature revient simplement à dire que les humains se changent eux-mêmes, car nous faisons partie de la nature. Mais il a également dit que nous sommes quelque chose de nouveau ; avant notre arrivée, aucune espèce n’avait la capacité de changer l’environnement à l’échelle où nous le faisons. Ainsi, même si nous faisons partie de la nature, nous la modifions aussi, ce qui nous transforme à notre tour. D’un point de vue marxiste, la question n’est pas celle du « dualisme » ou du « monisme », mais celle de la « dialectique », c’est-à-dire la relation entre la partie et le tout. Nous faisons partie du tout, mais nous sommes également une partie unique qui modifie le tout.
CA : Vous proposez une « société écologique » ou une « civilisation écologique ». Pourquoi pensez-vous qu’une société écologique doit être socialiste ?
IA : Commençons par le capitalisme. La principale force motrice du capitalisme est de réaliser des profits, d’accroître la richesse d’une petite couche de la population. C’est là tout son objectif. Beaucoup de choses en découlent. L’une d’elles est une société qui a une vision à court terme de tout. Du point de vue d’un capitaliste, s’il peut gagner de l’argent aujourd’hui, c’est mieux que de le gagner demain, et il est toujours en concurrence avec d’autres capitalistes afin d’accroître sa richesse ou ses revenus, ou même simplement pour rester en activité. Il doit constamment trouver des moyens de générer plus de capital, plus de revenus pour augmenter son capital. C’est une société qui, en fin de compte, ne peut planifier que des gains de richesse à court terme.

Ce n’est qu’en éliminant la recherche du profit comme moteur de l’économie qu’il sera possible de mettre fin à la destruction à grande échelle de l’environnement, car en fin de compte, la façon dont on s’enrichit consiste à détruire l’environnement, à prendre le monde naturel et à le convertir en argent. C’est ce que le socialisme vise à changer, en éliminant la recherche du profit comme moteur central de l’économie.
Bien d’autres choses vont évidemment de pair avec le socialisme, mais c’est là le fondement : faire évoluer les moteurs des décisions économiques et sociales vers ce que Burkett appelle le « développement humain durable ». Notre objectif est un monde meilleur pour les humains, durable à long terme.
Marx dit que nous ne sommes pas propriétaires de la terre, que nous n’en sommes que les possesseurs temporaires et que nous devons la laisser en bon état pour les générations futures. Il suffit de regarder notre monde actuel pour reconnaître que nous vivons dans un système social et économique qui ne tient tout simplement pas compte des générations futures. C’est le présent qui compte. Vous ne verrez jamais un politicien prononcer un discours qui ne parle pas de croissance économique. Ils disent que nous avons besoin de plus, mais ce n’est pas plus de temps libre, ni des soins médicaux meilleurs et plus accessibles à tous. Ce n’est pas plus de littérature ou un meilleur mode de vie. C’est plus de richesse, spécifiquement, plus de capital.

CA : Lorsque vous dites qu’une société écologique doit être socialiste, que nous devons supprimer le profit et la croissance de l’équation, vous identifiez-vous également au mouvement qui prône la « décroissance » ?
IA : Il est important de comprendre que le mouvement écosocialiste qui a vu le jour dans les années 1990 s’est développé parallèlement au mouvement de la décroissance, qui s’est principalement manifesté en Europe. Bon nombre des premiers travaux sur la décroissance partaient du principe que toute cette croissance n’était qu’un problème de mauvaises idées ; il suffisait de dire à tout le monde : « Non, faites plutôt comme ça », et tout le monde s’y conformerait. Ils avaient tendance à ne pas faire d’analyse sociale ou économique. Certains d’entre eux ont fait un très bon travail en décrivant les problèmes, mais sans les expliquer.
Cela a changé avec le temps. Je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’écrit Hickel, mais je pense qu’il touche aux points essentiels. Foster a récemment écrit un article important sur la nécessité de planifier la décroissance. Il a repris l’idée que nous avons besoin de la décroissance, mais l’a replacée dans le contexte des changements sociaux et économiques nécessaires pour y parvenir. Cela n’arrivera pas simplement parce qu’on le souhaite. Cela ne se produira que lorsque nous aurons une société qui rompt avec la recherche du profit et s’oriente vers la planification d’un développement humain durable.
Nous devons considérer la décroissance comme un enjeu social et réfléchir à la publicité, aux dépenses militaires et à d’autres éléments qui génèrent des profits, mais qui ont également un effet négatif sur la vie des gens ordinaires, qu’ils en soient conscients ou non.
CA : Vous en parlez longuement dans votre livre.
IA : Oui, je parle des choses que nous pourrions facilement arrêter de faire. Personne ne serait affecté s’il n’y avait pas de publicités à la télévision. À l’exception, bien sûr, des personnes qui vendent des produits à la télévision. La partie de l’économie entièrement consacrée à la vente de produits et à la création de nouveaux besoins est extrêmement importante. Bien sûr, la part de l’économie consacrée à tuer des gens par le biais des industries militaires est également extrêmement importante. On pourrait la réduire de 50, 90 ou 100 %, et l’impact sur les gens ordinaires serait très faible.

CA : Le linguiste et intellectuel de gauche Noam Chomsky n’aime pas le terme « décroissance » parce qu’il effraie les gens, en particulier dans les pays du Sud, où beaucoup de gens n’ont rien. N’est-ce pas une façon d’éviter de dire directement « postcapitalisme » ?
IA : Je ne suis pas non plus fan de ce terme, mais comme « anthropocène », c’est le mot dont nous disposons. La question n’est pas simplement celle de la décroissance, mais plutôt celle de la manière de rediriger les ressources vers les 90 % de la population mondiale qui n’ont pas assez, à tous égards. Nous devons rééquilibrer l’utilisation mondiale des ressources de manière planifiée afin de perturber le moins possible l’environnement.
CA : L’historien Adam Tooze, qui n’est pas marxiste, a donné une conférence sur l’Anthropocène à la fin de l’année 2023 à l’université de Princeton, où il a déclaré que, malgré les dépenses proposées par le président Joe Biden dans son « paquet climat », la croissance économique aux États-Unis est toujours alimentée par les dépenses militaires. Dans le même temps, les émissions de combustibles fossiles de l’armée américaine n’ont toujours pas été mentionnées dans les accords mondiaux sur le climat. C’est une question que vous abordez également dans votre livre.
IA : John Maynard Keynes, le grand économiste britannique, affirmait que l’économie capitaliste pouvait être maintenue simplement grâce à des dépenses publiques importantes en cas de ralentissement économique. Ce que nous avons obtenu en réalité, c’est ce qu’on a appelé le « keynésianisme militaire ». Depuis la Seconde Guerre mondiale, les économies des grands pays capitalistes dépendent fortement des dépenses militaires. Elles dépensent bien plus que ce qui apparaît dans les budgets, car il ne s’agit pas seulement des fonds alloués aux forces armées ou aux armes, mais aussi de tout ce qui soutient ces activités. Les dépenses militaires ont été responsables d’une bonne partie de ce qu’on appelle la croissance dans le capitalisme.
Outre l’avantage de ne pas avoir de guerres, la réorientation des dépenses militaires libérerait d’énormes ressources qui pourraient être utilisées pour résoudre le problème des inégalités dans les pays du Sud, vaincre la pauvreté dans le monde, lutter contre les maladies, etc. Cela nous donnerait la possibilité de décider « nous ne prenons plus cela à la nature » et d’utiliser l’argent pour reboiser, nettoyer les océans, etc. Seule une poignée de pays disposent de budgets militaires aussi élevés : selon certaines estimations, les États-Unis dépensent plus pour leur armée que tous les autres pays du monde réunis. Si vous voulez définir par où commencer la décroissance, c’est par là qu’il faut commencer.

CA : Beaucoup de personnes qui promeuvent une économie postcapitaliste mettent l’accent sur ce qu’on appelle une « économie du soin », qui consiste à investir davantage dans les personnes, les communautés et les services qui prennent soin de la nature, des personnes âgées, des enfants et des malades. Qu’en pensez-vous ?
IA : Sans même entrer dans cette analyse économique particulière, je pense que le concept est important. The Big Fail: What the Pandemic Revealed about Who America Protects and Who It Leaves Behind, de Joe Nocera et Bethany McLean, montre brillamment comment, dans cette société, les avantages reviennent toujours à une petite minorité. Je suppose que c’est vrai au Brésil, et je sais que c’est vrai au Canada, où je vis. Ici, en Ontario, l’une des provinces les plus riches du Canada, lorsque la COVID-19 a commencé, il y avait partout des pancartes remerciant les infirmières et les médecins. Les politiciens ont prononcé des discours sur le rôle essentiel et important des travailleuses et travailleurs de la santé en première ligne. Mais dans le même temps, le gouvernement de l’Ontario a adopté une loi empêchant les infirmières de négocier des salaires plus élevés. Donc, en réalité, les politiciens s’en moquaient. Je pense qu’un des principaux moteurs d’une société socialiste sera de veiller à ce que personne ne soit laissé pour compte.
CA : Une question très importante pour le Brésil est de savoir comment le système actuel de production alimentaire entraîne la déforestation et la contamination des sols. Il y a actuellement beaucoup de discussions sur la nécessité de changer le système que nous avons adopté pendant la soi-disant révolution verte. Dans vos travaux sur une société écologique, avez-vous déjà exploré ce terme ?
IA : J’ai écrit un article en 2023 https://climateandcapitalism.com/2023/04/19/insect-apocalypse-in-the-anthropocene-part-4/sur la culture du soja et son impact gigantesque non seulement sur le Brésil, mais aussi sur l’Amérique du Sud et le monde en général. On parle beaucoup de « nourrir le monde », sauf que l’argent n’est pas investi dans l’alimentation des personnes. De vastes étendues de la nature sont principalement utilisées pour nourrir des poulets et des porcs. Il s’agit d’une forme de production incroyablement inefficace, car vous utilisez un produit à haute valeur énergétique pour nourrir des animaux domestiques, qui ne servent ensuite qu’à nourrir les humains. Vous perdez de l’énergie à tous les niveaux.
C’est une façon vraiment destructrice de nourrir le monde. Les producteurs de soja abattent tout et créent d’immenses parcelles pour cultiver du soja et rien d’autre. Nous ne parlons pas ici principalement des agriculteurs individuels comme étant le problème, mais des grandes entreprises agricoles. De nombreuses personnes qui vivent de la terre sont privées d’accès à celle-ci.
Vous avez mentionné la révolution verte, qui était censée résoudre le soi-disant problème de la surpopulation dans les pays du Sud en remplaçant l’agriculture paysanne par une agriculture chimique à grande échelle, basée sur l’utilisation massive d’engrais artificiels et l’extraction d’eau à grande échelle. Cette augmentation de la production de maïs, de blé ou de plusieurs autres produits a été rendue possible par une destruction massive de l’environnement.

CA : Nous aurions besoin d’une réduction radicale de l’utilisation des combustibles fossiles pour limiter l’augmentation de la température de la planète à moins de 2 degrés Celsius d’ici la fin du siècle, par rapport aux niveaux préindustriels. Dans ce contexte, comment évaluez-vous où nous en sommes dans le débat mondial sur l’écosocialisme ?
IA : Le marxiste italien Antonio Gramsci parlait de « pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ». C’était son attitude face à la vie, et c’est l’attitude que j’essaie moi-même d’adopter. Quand je regarde la situation actuelle et le refus apparent de nos dirigeants d’apporter des changements substantiels dans la bonne direction, je me sens très mécontent du monde dont hériteront mes enfants et petits-enfants. Je ne vois pas comment nous pourrions maintenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5 °C, voire 2 °C.
Cependant, l’histoire montre que le monde peut changer rapidement. La question clé est la suivante : allons-nous voir un grand nombre de personnes se mobiliser pour le changement ? Les écosocialistes ont pour objectif d’aider les gens à réfléchir à cette question et à déterminer ce qu’il faut faire.
Il y a quelques années, il était prévu de construire un pipeline dans la ville où je vis. Il aurait transporté d’importantes quantités de pétrole issu des sables bitumineux, un pétrole très polluant. Même si cette ville est très conservatrice, nous avons organisé des réunions et des rassemblements, et nous avons réussi à faire annuler le projet. Ce n’était qu’une petite victoire pour une petite ville, mais nous devons nous appuyer sur de telles victoires avant qu’il ne soit trop tard.
* Paru dans Monthly Review (vol. 76, n° 08, janvier 2025. Traduit de l’anglais par nos soins.
Ian Angus est rédacteur en chef de la revue écosocialiste en ligne Climate & Capitalism et membre fondateur du Global Ecosocialist Network. Il est l’auteur de Facing the Anthropocene : Fossil Capitalism and the Crisis of the Earth System (Monthly Review Press, 2016) et, plus récemment, The War Against the Commons: Dispossession and Resistance in the Making of Capitalism (Monthly Review Press, 2023).


