Cet entretien avec l’un des principaux historiens de l’Iran contemporain, Ervand Abrahamian, est paru dans le dernier numéro de la New Left Review (n° 157, janvier-février 2026), à la veille des bombardements massifs de l’ensemble du pays par les États-Unis et Israël. Nous le reproduisons en traduction française.
Nous avons demandé à Joseph Daher, chercheur spécialiste de la Syrie, du Hezbollah libanais et du Hamas palestinien, de réagir à l’analyse de l’historien irano-américain (ces observations sont insérées au fil de l’entretien (en retrait et en bleu).
— NLR : Nous nous entretenons à un moment où la tension est à son comble en Iran, avec une flottille américaine qui menace le pays depuis le sud et le régime qui sévit en procédant à de nouvelles arrestations massives, après avoir tué sept mille personnes ou plus au plus fort des manifestations des 7 et 8 janvier. Pouvons-nous commencer par vous interroger sur les adversaires de l’Iran ? La guerre de juin a marqué l’ouverture de la saison de chasse contre l’Iran, avec des vagues d’attaques aériennes et d’assassinats par Israël et un bombardement massif des sites nucléaires par les États-Unis. Dans quelle mesure les objectifs des États-Unis et d’Israël concernant l’Iran sont-ils alignés ?

— E.A. : près la révolution de 1979, les États-Unis ont en fait délégué leur politique iranienne à Israël. Il n’y avait plus aucune présence du département d’État à Téhéran, aucune information ne lui parvenait. Washington semble avoir décidé que s’il avait besoin d’informations ou d’une politique sur l’Iran, il les obtiendrait de Tel-Aviv. Cela a duré des décennies, à l’exception d’une brève période pendant laquelle Obama a cherché à conclure l’accord sur le nucléaire de 2015, le JCPOA [Joint Comprehensive Plan of Action, NdT]. Cela a bien sûr semé la panique à Tel-Aviv, car cela la privait de la possibilité d’exercer une pression supplémentaire sur l’Iran. Netanyahu s’est rendu à Washington pour s’y opposer. Avec Trump, les États-Unis sont revenus à l’externalisation de leur politique en faveur d’Israël. Trump s’est retiré du JCPOA en 2018 et a imposé des sanctions extrêmement sévères, tout comme Biden, car Netanyahu ne voulait pas d’un accord qui se contentait de garantir que l’Iran ne deviendrait pas une menace nucléaire ; il voulait plus que cela.
La question est donc la suivante : quels sont les véritables objectifs politiques d’Israël ? Ils sont suffisamment au courant de la situation pour savoir que le « changement de régime » n’est pas une option viable. À moins d’une occupation militaire américaine, le Shah ne reviendra pas en Iran. La seule autre option serait un coup d’État des Gardiens de la révolution islamique, ce qui serait bien plus dangereux pour Israël. Leur objectif est donc très probablement de faire ce qui a été fait en Irak, en Syrie et en Libye : démanteler l’État. Ce serait terrible pour l’Iran. Ce serait également terrible pour l’Europe, car cela entraînerait un afflux de réfugiés, comme cela s’est produit dans les autres pays. Cela ne va pas freiner la politique US : Trump s’en moquera, tant que la désintégration de l’Iran se retournera contre l’Europe et non contre les États-Unis.
La comparaison de l’Irak, de la Libye et de l’Iran avec la Syrie n’est pas convaicante…
Joseph Daher
Les interventions militaires étrangères des États occidentaux ont eu lieu en Irak et en Libye contre respectivement les régimes autoritaires de Saddam Hussein et Muhammad Khaddafi, menant à la destruction des institutions étatiques. Cependant, les interventions armées des États-Unis et autres pays européens en Syrie se sont quasiment uniquement concentrés sur la « guerre contre le terrorisme » contre ledit « État islamique », à l’exception de quelques frappes militaires symboliques sur des institutions militaires du régime Assad. La chute du régime Assad, en décembre 2024, n’est donc pas le résultat d’une intervention armée occidentale.
Il y a deux dynamiques principales pour expliquer la chute de la dynastie Assad, au pouvoir depuis 1970, soit 54 ans. Le premier est sa faiblesse structurelle politique, militaire et économique. Il ne disposait plus même d’une base populaire minimale ; ses soldats n’avaient aucune envie de se battre pour un pouvoir qui les traitait mal : ils étaient mal payés, exerçaient dans de mauvaises conditions et, pour la grande majorité, étaient conscrits de force.
Le deuxième élément, peut-être le plus important, a été la faiblesse des principaux appuis extérieurs du régime, qui lui ont permis de tenir aussi longtemps : la Russie et l’Iran, avec ses affiliés, notamment le Hezbollah et d’autres milices. La Russie, qui est impliquée depuis 2022 dans une guerre impérialiste contre l’Ukraine, a dû y transférer une partie de ses forces et ressources, notamment aériennes. Elle n’a donc plus pu s’impliquer comme au préalable. L’Iran et le Hezbollah ont été fortement affaiblis par la guerre israélienne contre le Liban, et par les bombardements répétés contre leurs positions en Syrie, particulièrement intensifiés au cours de cette dernière année. Donc, les alliés du régime, qui traitaient tous les opposants et toutes les personnes qui descendaient dans la rue de terroristes, étaient ainsi extrêmement affaiblis, et n’ont pas pu s’engager autant qu’ils l’auraient voulu pour le sauver.
Enfin, il n’y a pas eu de destruction des institutions étatiques syriennes, au-delà de leur affaiblissement massif durant la dernière décennie. La volonté de la nouvelle élite dirigeante, dominée par Hay’at Tahir al-Sham, a été de les dominer et de créer de nouvelles institutions parallèles pour asseoir sa domination autoritaire sur le pays (voir le récent article de Joseph Daher sur notre site).
— NLR : Revenons aux origines du régime : en tant qu’historien de l’Iran moderne, comment compareriez-vous sa consolidation après la révolution de 1979 à celle de la Russie après 1917 et de la Chine après 1949 ? Une différence frappante est que l’Iran n’a pas connu une période de guerre civile aussi longue. La révolution russe est le résultat de l’effondrement du tsarisme pendant la Première Guerre mondiale, puis a été soumise à une guerre civile et à l’intervention de l’Entente pendant plus de quatre ans. La révolution chinoise est née d’une guerre civile de deux décennies, combinée à huit ans d’invasion japonaise, suivie de trois ans de guerre avec lesEtats-Unis en Corée dans les douze mois qui ont suivi la fondation de la République populaire. En Iran, moins de deux ans après la création de la République islamique, la révolution a été frappée par une guerre lancée par l’Irak, alors aidé par les États-Unis, qui a duré huit ans. Dans l’expérience du pays, en tenant compte du fait que la guerre civile a duré neuf mois, la part de la violence externe par rapport à la violence interne a été beaucoup plus importante. Quelles ont été les conséquences à long terme de cette situation ?
— E. A. : Si l’on met de côté les différences politiques évidentes, il existe une similitude dans le fait que l’intervention étrangère a renforcé la révolution dans les trois cas. Les ennemis extérieurs pensaient que le nouveau gouvernement était si fragile qu’il pourrait être facilement renversé, mais c’est le contraire qui s’est produit : même les personnes qui n’aimaient pas la révolution se sont mobilisées pour défendre le pays. Cela a particulièrement aidé les bolcheviks. La situation était similaire en Iran. En 1980, à Téhéran, le gouvernement de Khomeini était assez faible ; il ne s’était pas vraiment imposé. Saddam Hussein a été informé par certains conseillers de l’ancien shah, Bakhtiar et certains généraux qui avaient fui l’Iran, qu’il lui suffirait d’envahir le pays pour que tout le système s’effondre.

Saddam avait son propre agenda. En 1975, il avait été contraint par l’Iran de renoncer au Chatt al-Arab, l’entrée du golfe Persique, que les deux pays se disputaient depuis de nombreuses années. Il espérait profiter de la faiblesse de l’Iran pour récupérer ce territoire, mais Khomeini a répondu qu’il préférerait se couper un bras plutôt que de céder le moindre territoire. L’Iran contre-attaqua, et de nombreux jeunes qui n’appréciaient guère le régime se portèrent volontaires pour se battre pour Khorramshahr, ce qui contribua à le consolider au cours de ses premières années.
La plus grande erreur de Khomeini a été probablement sa décision de poursuivre la guerre après la libération du territoire. Les slogans sont devenus « La guerre, la guerre jusqu’à la victoire » et « La route vers Jérusalem passe par Bagdad ». La guerre dura huit ans, ce qui, cette fois-ci, mina la crédibilité du régime, car les pertes étaient très lourdes et la victoire ne venait toujours pas. Finalement, Khomeini a dû boire ce qu’il a qualifié de « calice empoisonné » : un accord de paix. Mais au début, l’invasion étrangère a suivi le même schéma que dans les autres cas : elle a aidé la révolution.
— NLR : Contrairement à la Russie ou à la Chine, le système politique créé par la révolution iranienne était pluraliste dès le départ, avec plusieurs piliers du pouvoir (clérical, parlementaire, juridique, militaire) et des élections régulièrement organisées, mais jamais sans entraves. Selon vous, ce résultat était-il le fruit de décisions délibérées de Khomeini et de ses associés, ou le produit de compromis qui leur ont été imposés par d’autres courants de la révolution ?
— E.A. : Les deux. Khomeini était très avisé – si vous préférez, machiavélique, pragmatique ou rusé. Il gardait toujours son jeu bien caché, ne révélant jamais vraiment ce qu’il pensait. Mais son appel à Paris, à la veille de la révolution, était d’être très ouvert – tout le monde aurait un rôle à jouer. « Tout ce que nous voulons, c’est une République islamique, mais nous n’avons pas l’intention de la diriger. Nous ne sommes que de vieux religieux, nous retournerons au séminaire. » Le projet de constitution de la République islamique, rédigé à Paris, s’inspirait de la Ve République de De Gaulle. Il était qualifié d’islamique, mais il s’agissait essentiellement d’un système fortement présidentiel avec un cadre démocratique représentatif. Mais une fois que Khomeini fut de retour à Téhéran et qu’il eut pris les rênes du pouvoir, un autre type de république islamique apparut : une république cléricale.

La Constitution actuelle, rédigée par une assemblée religieuse, est extrêmement élaborée, mais son principe fondamental est que le pouvoir réel doit être entre les mains des hauts dignitaires religieux. Le Conseil des gardiens, composé de douze membres, dont six sont des religieux nommés par le Guide suprême et six sont des juristes nommés par le président de la Cour suprême, lui-même nommé par le Guide suprême, supervise le système parlementaire et peut opposer son veto à la législation et disqualifier des candidats aux élections. Il approuve également les candidats à l’élection de l’Assemblée des experts, composée de 88 membres, qui choisit le Guide suprême. Donc, oui, il y a des élections pluralistes pour les maires, les députés et le président, mais leur conduite est en fin de compte déterminée par des religieux de confiance.
— NLR : Au sommet du régime, la hiérarchie religieuse exerce-t-elle également une hégémonie sur les Gardiens de la révolution et l’armée, ou ceux-ci jouissent-ils d’une plus grande autonomie ?
— E.A. : Lorsque Khamenei a succédé à Khomeini, en 1989, il s’est systématiquement attaché à créer un bureau central où les hauts dignitaires religieux examinent et nomment tous les commandants des Gardiens de la révolution. Il existe également des relations sociales étroites et de nombreux mariages entre les familles cléricales et les dirigeants des Gardiens de la révolution, ce qui crée un lien entre les élites religieuses et celles des Gardiens de la révolution. Une étude de Mehrzad Boroujerdi montre à quel point les familles au pouvoir sont désormais étroitement liées. D’une certaine manière, cela ressemble, ironie du sort, au régime Pahlavi. À l’époque, une cinquantaine de familles contrôlaient l’État. C’est plus ou moins la même chose aujourd’hui [selon le New York Times du 9 mars 20026, les Gardiens de la révolution contrôleraient 25 à 50% de l’économie du pays, NdT].

— NLR : Quelqu’un comme le commandant assassiné des Gardiens de la révolution islamique, Qasem Soleimani, aurait fait nécessairement ce que les hauts dignitaires religieux lui auraient dit de faire ?
— E.A. : Oui. Ils lui faisaient confiance, car ils savaient qu’il se soumettrait aux décisions prises par eux. Il avait suffisamment leur confiance pour prendre des décisions sur le terrain, mais les décisions globales étaient prises au centre.
— NLR : L’armée de terre et l’armée de l’air sont-elles également sous leur contrôle ?
— E.A. : Le régime a été assez habile en utilisant les Gardiens de la révolution pour créer un système de commissaires au sein des institutions militaires, afin de surveiller de près et d’empêcher toute possibilité de coup d’État. Les Gardiens ont leur propre force aérienne révolutionnaire au sein de l’armée de l’air, par exemple. Cela rend l’armée moins efficace, mais plus sûre contre les coups d’État. Nous ne savons pas ce qui se passe derrière des portes closes, mais je ne peux imaginer qu’une partie de l’armée soit capable de renverser le régime avec succès. S’ils essayaient, cela risquerait davantage de déclencher une guerre civile que de donner naissance à un nouveau gouvernement.
— NLR : Quelle est la taille du Corps des gardiens de la révolution par rapport à l’armée ?
— E.A. : Le dernier chiffre dont je dispose pour les Gardiens de la révolution était d’environ 150 000 hommes. Ils sont complétés par les Basij, la milice islamique volontaire. Mais les Basij comprennent des adolescents et des personnes âgées comme moi, qui ne constituent pas vraiment une force militaire redoutable. L’armée a été considérablement réduite dans les années 1990, ce qui a permis d’étendre les programmes sociaux. Depuis lors, elle s’est progressivement développée. Elle est numériquement plus importante que les Gardiens, mais elle n’est pas très grande. L’idée que l’Iran est une puissance hégémonique sur le point de prendre le contrôle de la région est une fantaisie. Les Gardiens sont bien équipés pour faire face aux manifestations, mais ils n’ont pas de réelle capacité de projection de puissance. Si l’Iran était occupé, ils pourraient devenir une force de guérilla, mais ils n’ont jamais été conçus pour envahir d’autres pays. La défense de l’Iran s’est beaucoup plus concentrée sur les missiles que sur l’expansion territoriale.
On ne peut nier que l’Iran est (a été) une grande puissance régionale
Jospeh Daher
Certes, on ne peut pas parler d’occupation iranienne des pays de la région au sens d’une occupation militaire, mais il serait faux de nier l’influence régionale iranienne à travers, notamment, le rôle des Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et un réseau d’organisations lié, à des degrés divers, politiquement, économiquement et militairement à Téhéran. Cette influence néfaste a été ressentie par de nombreuses populations de la région comme une forme d’impérialisme régional, notamment en Syrie (où les CGRI, le Hezbollah et les milices pro-Téhéran sont intervenues en soutien à la dictature des Assad), en Irak, au Liban et au Yémen.
Dans les années 2000, le régime iranien a étendu son influence au Moyen-Orient, principalement par le biais du CGRI. Il a profité de la défaite subie par les États-Unis et leurs alliés dans leur soi-disant « guerre contre le terrorisme » au Moyen-Orient et en Asie centrale. L’ambition de George Bush de renverser des régimes dans la région a été contrariée par la résistance à l’occupation américaine de l’Irak et de l’Afghanistan. L’Iran s’est assuré des alliances avec les différents partis et milices fondamentalistes islamiques chiites irakiens et leurs représentants au sein des institutions étatiques, devenant ainsi la puissance régionale la plus influente du pays.
L’Iran a également accru son influence au Liban, principalement grâce à son alliance avec le Hezbollah, dont la popularité a explosé après sa résistance à la guerre israélienne de 2006 contre le Liban. Depuis le milieu des années 1980, Téhéran soutient le Hezbollah en lui fournissant financement et armes. Dans les années 2010, le régime iranien a également renforcé ses relations avec d’autres organisations de la région, notamment le mouvement houthi au Yémen, en particulier après la guerre menée par l’Arabie saoudite contre ce pays, dès 2015. Depuis lors, l’Iran apporte un soutien militaire aux Houthis. Par ailleurs, Téhéran a noué une alliance étroite avec le Hamas dans les territoires palestiniens occupés.
L’alliance régionale de l’Iran a atteint son apogée à la fin des années 2010, avec la domination du Hezbollah sur la scène politique libanaise, l’affirmation de la puissance des milices irakiennes, le soutien des forces iraniennes, alliées à celles du Hezbollah, à la contre-révolution d’Assad en Syrie, et la conclusion d’une trêve entre les Houthis et l’Arabie saoudite. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a joué un rôle prépondérant dans la consolidation de cet axe. Véritable État dans l’État iranien, il combine force militaire, influence politique et contrôle d’un secteur majeur de l’économie nationale. Il a mené des interventions armées en Irak, en Syrie et au Liban.
Reflétant cette influence régionale, le chef des forces armées iraniennes, le général Mohammed Bagheri s’est exprimé clairement et sans ambiguïtés lors d’une parade militaire pour commémorer le 36e anniversaire de la guerre Iran-Irak en affirmant que Téhéran exerçait une influence dans cinq pays arabes. Il a cité le Liban, le Yémen, la Palestine, la Syrie et l’Irak.
Téhéran s’oppose également aux manifestations populaires dans les pays de ses alliés. Le pays a condamné les manifestations de masse au Liban et en Irak en 2019, affirmant que les États-Unis et leurs alliés les soutenaient en semant « l’insécurité et les troubles ». En Syrie, l’Iran a fourni des forces armées, des combattants afghans et pakistanais, ainsi que des militants du Hezbollah comme troupes au sol, tandis que la Russie mobilisait son aviation pour appuyer la contre-révolution brutale d’Assad contre le soulèvement démocratique de 2011.
Les alliés de l’Iran ont également réprimé les mouvements populaires. Au Liban, le Hezbollah a collaboré avec les autres partis au pouvoir, malgré leurs désaccords, pour s’opposer aux mouvements sociaux qui remettaient en cause leur ordre confessionnel et néolibéral. Par exemple, ils se sont unis contre l’Intifada libanaise d’octobre 2019. Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a affirmé que le soulèvement était financé par des puissances étrangères et a envoyé des membres de son parti attaquer les manifestants.
En Irak, des milices et des partis alliés à l’Iran, comme les Unités de mobilisation populaire, ont réprimé les mouvements populaires. Ils ont lancé une violente campagne d’assassinats et de répression contre les manifestants civils, les organisateurs et les journalistes, faisant plusieurs centaines de morts et plusieurs milliers de blessés. Le Hezbollah et les milices irakiennes ont justifié leur répression des manifestations de 2019 en prétendant qu’elles étaient les instruments de puissances étrangères. En réalité, il s’agissait de l’expression d’un peuple qui luttait pour des revendications légitimes dans son pays, et non de la mise en œuvre d’un agenda caché d’un autre État. C’est pourquoi les militants scandaient des slogans tels que « Ni Arabie saoudite ni Iran » et « Ni États-Unis, ni Iran ».
— NLR : Dans quelle mesure cela s’inscrit-il dans la continuité de la structure militaire sous le Shah ?
— E.A. : C’est très différent. Sous le Shah, les officiers étaient issus de familles aristocratiques ; c’étaient des carriéristes. Les commandants actuels ont été formés pendant la guerre Iran-Irak. Leur conception du sacrifice de soi et du meurtre est façonnée par l’image que le régime a de lui-même. Ironiquement, la plupart des combats en Irak ont été menés par l’armée régulière, mais ce sont les Gardiens de la révolution qui en ont tiré le mérite. Ils sont considérés comme les défenseurs de la révolution. C’est pourquoi ils sont prêts à tuer des civils lorsqu’on leur en donne l’ordre. Les officiers du Shah n’étaient pas prêts à le faire, c’est pourquoi il ne leur a pas ordonné de tirer pour tuer.
Il savait que c’était trop dangereux. En janvier 1979, au début de la révolution, Carter et Brzeziński ont envoyé le général Huyser à Téhéran pour pousser les généraux iraniens à agir. Il a admis plus tard leur avoir dit de tirer pour tuer, mais qu’ils n’avaient pas eu le courage de le faire. Les dirigeants actuels n’ont pas ce genre de scrupules. Si leur survie est en jeu, ils tireront pour tuer. C’est une différence majeure.

— NLR : Et l’ordre vient des hauts dignitaires religieux ?
— E.A. : Oui.
— NLR : Pour en revenir à la question du pluralisme institutionnel : même s’il s’agit d’une façade publique, cela ne contraste-t-il pas tout de même avec le modèle général de monolithisme des régimes au Moyen-Orient ? Khomeini avait sans doute la possibilité de créer un ordre unitaire plus classique, une version cléricale du régime d’Assad, par exemple, plutôt que ces institutions élaborées. On peut donc se demander si, d’un point de vue historique, les traditions iraniennes et perses beaucoup plus anciennes, qui prévoient une constitution, un parlement ou majlis, ont eu une influence sur leur création ?
— E.A. : Certainement. Tout d’abord, l’État iranien était un complexe institutionnel assez sophistiqué, construit dans les années 1930. Il était assez bureaucratique — certains diront lourd — mais l’État était là. Contrairement à Lénine, Khomeini n’a pas eu à construire un nouvel État à partir de zéro. De plus, en raison de ce que l’on pourrait appeler le mythe de la révolution constitutionnelle de 1906, il ne pouvait pas simplement ignorer l’idée d’élections et de parlement. Son génie a été de les accepter, mais de s’assurer que, même s’il pouvait y avoir des caractéristiques républicaines et démocratiques, tout serait enserré dans une structure contrôlée par les hauts dignitaires religieux.
— NLR : C’est très convaincant. Mais ne minimisez-vous pas l’imprévisibilité relative des élections présidentielles ? Il semble que même Pezeshkian, l’actuel président, n’était pas nécessairement le premier choix de Khamenei, le Guide suprême. Rouhani, un « réformiste », a remporté les élections de 2013 et 2017 avec un taux de participation de 73 % et plus de 50 % des voix. Il y a eu des revirements à ce niveau : Ahmadinejad, Khatami, Mousavi, etc. Ou considérez-vous cela comme un jeu d’ombres plus ou moins significatif ?
— E.A. : Non, je pense que c’est un moyen de relâcher la pression de l’opposition, d’ouvrir un peu le jeu. En général, le candidat est quelqu’un de l’intérieur, qui est un peu plus libéral ou ouvert. Rouhani n’était pas un dissident ; il était un produit du régime, mais il plaisait aux réformistes. Cette légère ouverture a incité beaucoup de gens à voter, même si cela pouvait devenir une menace si trop de gens suivaient cette ligne. Mais ce qui est souvent mal compris, c’est que les modérés comme les extrémistes ont l’illusion de mener la politique étrangère.
Les réformateurs comme Khatami, Rouhani ou Pezeshkian pensent pouvoir négocier avec les États-Unis et tout régler, réintégrer la communauté internationale. C’est en partie du chauvinisme iranien : l’idée qu’ils sont si importants qu’ils sont aux commandes. Ahmadinejad a d’ailleurs déclaré un jour : « Je suis aux commandes. Je peux accélérer, ralentir, voire reculer. » Comme s’il contrôlait le destin de l’Iran. En réalité, c’est Washington qui est aux commandes, avec une feuille de route fournie par Tel-Aviv. De nombreux Iraniens, même les réformateurs, tombent dans ce piège. Lorsque les choses tournent mal, ils blâment leurs propres politiciens, sans se rendre compte que les décisions sont prises ailleurs. Une fois au pouvoir, les présidents libéraux découvrent qu’ils ne peuvent pas faire grand-chose.

— NLR : Comment décririez-vous le caractère de l’actuel Guide suprême, au pouvoir depuis près de quarante ans ?
— E.A. : Khomeini était suffisamment avisé pour savoir que sa force provenait en grande partie du charisme dont il faisait preuve en tant que leader de la révolution. À sa mort, cette force devait être institutionnalisée.
En considérant le destin du Prophète, il savait que les choses pouvaient s’effondrer lorsqu’il n’y avait pas de succession fixe. Ils ont pour cela réussi à routiniser le charisme dans des structures aux apparences assez séduisantes, voire modernes. Mais le problème était que la cohérence intellectuelle de la théorie s’est effondrée à sa mort. Selon la théologie du velayat-e faqih, ceux qui sont les plus compétents pour diriger le pays sont les religieux chevronnés qui sont des experts en droit, non seulement en théologie ou en histoire de l’islam, mais aussi en fiqh. Or, seuls Khomeini et une poignée de religieux très chevronnés comme lui pouvaient remplir ce rôle. Ils ont préparé Montazeri à devenir le successeur, un grand ayatollah ayant une expertise suffisante en fiqh pour diriger l’État. Mais ce dernier a rompu avec le régime en raison de l’exécution de prisonniers politiques et a rejoint l’opposition.
Ainsi, lorsque Khomeini est mort, en 1989, il n’y avait vraiment personne de son calibre pour reprendre le poste de Guide suprême. Ils ont dû chercher parmi les religieux de rang inférieur. Khamenei était loyal et politiquement fiable, mais tous les hauts dignitaires religieux savaient qu’il n’avait pas les qualifications théologiques nécessaires pour succéder à Khomeini. Le règne de Khamenei ne repose pas sur son aura ou son charisme, mais sur la mise en place autour de lui d’une bureaucratie composée de personnes en qui il peut avoir confiance, qu’il s’agisse de son fils, de ses proches ou de personnes choisies comme subordonnés. Il existe des similitudes avec Staline, qui était considéré comme un personnage obscur, mais qui savait comment diriger le Secrétariat.
— NLR : Son fils a-t-il été choisi pour lui succéder ?
— E.A. : Nous ne le savons pas [le 9 mars, il a été finalement choisi pour lui succéder, NdT]. Il est probablement plus logique de laisser la succession à l’Assemblée des experts, qui est plus légitime. Mais quelle que soit la personne choisie, elle n’aura pas l’envergure de Khomeini.
En fin de compte, la consolidation du pouvoir entre les mains des religieux a été à la fois la force et la faiblesse de la République islamique ; elle a donné de la solidité au régime, mais a également érodé son influence. Quiconque n’adhérait pas à la notion de loyauté envers le pouvoir des religieux supérieurs était exclu de la vie politique : d’abord les moudjahidines, puis les musulmans libéraux, puis les musulmans réformistes et les laïcs. On oublie parfois que le recours actuel à la violence dans les rues a eu un précédent.
Les moudjahidines sont depuis devenus une sorte de secte étrange, recevant des fonds dont de sait où. Mais au lendemain de la révolution, il s’agissait d’un véritable mouvement social, bénéficiant d’une base populaire et d’un large soutien parmi les jeunes. Il représentait un sérieux défi pour Khomeini, car il était non seulement islamique, mais aussi radical, et avait réussi à rallier à sa cause de nombreux libéraux, réformateurs et même d’éminents opposants laïques au Shah. S’il devait y avoir un « changement de régime », c’est à ce moment-là qu’il aurait pu se produire.
À mon avis, les moudjahidines auraient été prêts à travailler au sein du système, si on leur en avait donné la possibilité, car ils considéraient Khomeini comme le grand imam. Lorsqu’il les a disqualifiés pour se présenter aux élections, ils sont descendus dans les rues de Téhéran et d’autres grandes villes : c’était le soulèvement des moudjahidines de 1981. Le régime a alors agi comme il l’a fait en janvier dernier, réprimant le soulèvement avec une grande violence, tuant des manifestants non armés, y compris des écolières de quatorze ans qui distribuaient des tracts dans la rue.

Les moudjahidines ont riposté en assassinant quelque deux mille fonctionnaires, dont de nombreux hauts dirigeants.
Le régime s’en est alors pris au Parti Tudeh — les communistes — qui l’avaient pourtant pleinement soutenu, même s’ils n’appréciaient pas ses politiques. Mais ils s’opposèrent à la décision de Khomeini d’envahir l’Irak après la libération de Khorramshahr. C’était la première fois qu’ils franchissaient une ligne rouge en critiquant le régime sur une question importante. Ils furent immédiatement arrêtés et exécutés, y compris un amiral qui avait sauvé le golfe au début de la guerre. Au fil des ans, le régime a systématiquement exclu un groupe après l’autre. De nombreuses décisions prises au sommet suivaient la logique suivante : si vous n’êtes pas à 100 % d’accord avec nous, vous êtes contre nous. Cette tactique du salami a réduit le régime à une base très étroite. Lors du premier référendum, environ 90 % des votants ont voté pour lui. Aujourd’hui, le soutien populaire au régime est d’environ 15 à 20 %.
— NLR : Qu’en est-il de l’idéologie islamique du régime ? Sa proclamation en tant que république islamique révolutionnaire lui a donné un pouvoir de mobilisation populaire non seulement en Iran même, mais aussi dans tout le Moyen-Orient, avec des mouvements de masse en Irak, au Liban et au Yémen dont le dévouement et le militantisme étaient comparables, à leur manière, à ceux de certaines sections de la Troisième Internationale à ses débuts. Mais la nature intrinsèquement sectaire des croyances chiites, fondées sur l’animosité envers les versions sunnites beaucoup plus répandues de l’islam, a inévitablement limité l’attrait magnétique de la révolution iranienne dans la région. Y a-t-il eu une tentative parmi ses idéologues de transcender les divisions sectaires de la maison de l’islam dans le sens d’un anti-impérialisme panmusulman ?
— E.A. : Non, il n’y en a pas eu. Dans toutes les sources écrites, je n’ai vu personne plaider en faveur d’une approche cohérente pour surmonter la division entre sunnites et chiites. Je suis sûr que des personnes comme Bazargan, le Premier ministre de l’époque, aurait pu penser cela, mais je ne pense pas qu’il l’ait exprimé clairement. Il y avait une idée expansionniste et utopique selon laquelle la révolution, comme celle de 1917, allait être mondiale. Ils s’attendaient à ce qu’elle déclenche des révolutions islamiques ailleurs, qu’elle se propage dans l’ensemble du monde musulman. Khomeini parlait de l’islam comme d’une mission révolutionnaire mondiale. Mais instinctivement, lorsqu’il parlait de l’islam, il parlait du chiisme. Même le langage de la révolution n’était pas tant islamique que chiite. Son slogan le plus puissant était « Faites de chaque jour l’Achoura, de chaque mois le Muharram, de chaque lieu Karbala » — un appel qu’on ne pouvait pas exporter vers les terres sunnites. La seule façon de l’expliquer est la pure arrogance chiite. Leur sectarisme était a tel point assimilé que les gens n’en étaient même pas conscients.
En 1979, la paranoïa régnait, laissant croire qu’une vague révolutionnaire islamique allait balayer le Moyen-Orient, mais il suffisait d’écouter ces slogans pour comprendre que ce ne seriat pas le cas. La révolution iranienne a trouvé un écho auprès des petites communautés chiites assiégées par les populations sunnites, comme les chiites du Liban et d’Irak, après que les États-Unis ont détruit l’État irakien, ou ceux de Herat en Afghanistan, qui se tournaient vers l’Iran pour obtenir sa protection. Au lieu d’une grande révolution mondiale, ils se sont retrouvés avec une version exportable qui reposait sur les enclaves chiites, une option beaucoup plus faible.

Comme ils ne disposaient pas d’une armée importante, ces extensions étaient devenues une sorte d’assurance qu’ils pouvaient utiliser comme ligne de front, en cas d’attaque israélienne contre eux. Cette réalité a été considérablement exagérée par des affirmations selon lesquelles, par l’intermédiaire de ces « mandataires », une hégémonie iranienne tentait de reconstruire l’empire achéménide, de la Méditerranée à l’Afghanistan. En fait, il s’agissait d’un substitut de pauvre à un pouvoir réel. Les Israéliens étaient assez intelligents pour le savoir.
La présence de milices en Irak, après la chute de Saddam Hussein, ne constituait pas vraiment une menace pour Israël. Assad était bien sûr un autre allié de l’Iran. Assad n’était pas vraiment musulman, c’était un nationaliste socialiste arabe. Pourtant, l’Iran comptait sur lui, car il pouvait au moins offrir une certaine protection aux chiites du Liban.
À bien des égards, l’Iran a donc développé une politique pragmatique, ou plutôt opportuniste. Il ne s’agissait pas d’une grande stratégie. Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’elle ait été conçue comme un moyen de dominer la région.
— NLR : N’ont-ils pas conclu une alliance avec le Hamas sunnite ?
— E.A. : Je ne sais pas s’il s’agissait d’une alliance. C’était une relation très provisoire. Ils avaient des divergences importantes sur la Syrie, où le Hamas s’opposait à Assad, un allié de l’Iran. Ils ont probablement donné de l’argent au Hamas, mais beaucoup de Qataris l’ont fait aussi. Les relations de l’Iran avec les Palestinien·nes sont en fait assez compliquées. Ils leur apportent un soutien rhétorique. Ils ont soutenu le Hezbollah. Mais la ligne de Soleimani, inspiré par Khamenei, était que l’Iran devait à tout prix éviter de se battre avec les Israéliens et les Américains. L’ironie, c’est que Soleimani avait été en Irak pour essayer d’empêcher toute confrontation avec les États-Unis, et au Liban pour essayer de calmer les relations avec les Israéliens. Son assassinat a supprimé cet obstacle. Mais jusqu’à récemment, l’Iran était très prudent quant à tout conflit réel avec Israël. De toute évidence, cela a changé aujourd’hui.
— NLR : Y a-t-il jamais eu des remords ou des signes de scrupules dans les rangs de l’État islamique quant à la collaboration avec l’impérialisme américain, officiellement son principal ennemi, lors des invasions de l’Afghanistan et de l’Irak ? Ou bien l’hostilité envers le sunnisme a-t-elle facilité la cause commune du clergé et de ses fidèles avec les Marines et la CIA ?
— E.A. : Les deux étaient des régimes hostiles, du point de vue de la République islamique. Elle avait failli entrer en guerre avec les talibans – son armée avait été mobilisée – et lorsque les États-Unis ont attaqué l’Afghanistan, du point de vue iranien, ils se débarrassaient d’un ennemi. Il y avait peu de scrupules à aider l’invasion américaine ; ils considéraient les talibans comme des fous. Il en allait de même pour l’Irak : Saddam Hussein était un vieil ennemi, donc l’occupation américaine leur convenait.
La collaboration de l’Iran avec les États-Unis est devenue problématique dans les années 1980, avec l’affaire Iran-Contra : Reagan vendait des armes à l’Iran pendant la guerre Iran-Irak afin de financer des opérations illégales de contre-insurrection au Nicaragua, le tout organisé par les Israéliens. À ce moment-là, quelqu’un du bureau de Montazeri a divulgué l’information à un journal libanais. C’est ainsi que l’affaire a pris l’ampleur d’un scandale international. Il a été arrêté et exécuté, même s’il travaillait pour l’héritier désigné de Khomeini. Ce fut un grand procès et une confession publique. Naturellement, ils n’ont pas révélé son véritable crime : s’être opposé à traiter avec les États-Unis, le « Grand Satan », et à obtenir des armes d’Israël. Les Gardiens de la révolution n’ont manifesté aucune opposition à ce sujet. Encore une fois, c’était un signe clair : si vous franchissiez l’une des lignes rouges de Khomeini, vous étiez exécuté.

— NLR : Vous avez fait valoir de manière convaincante que la longévité de la République islamique s’explique mieux par son populisme social et économique. Qu’est-ce qui explique son État-providence relativement étendu, comparé à ceux hérités des révolutions russe ou chinoise : un niveau de développement économique plus élevé, financé par le pétrole ; l’existence d’une classe ouvrière qui n’a pas été brisée par la guerre civile ; ou le choix de ne pas soumettre la paysannerie à une accumulation primitive ?
— E.A. : Bien sûr, l’Iran a eu la chance de disposer de pétrole et de ne pas être contraint à une accumulation primitive aux dépens de la paysannerie. Au cours des trois premières décennies qui ont suivi la révolution, la République islamique a plutôt bien réussi à créer un État providence — et un État social, en termes d’éducation et d’expansion dans les campagnes. Cela a clairement contribué à stabiliser le régime. Tant qu’il y avait des revenus pétroliers, il était relativement facile de financer les programmes sociaux. Mais avec les sanctions plus sévères des années 2010, ces revenus se sont presque taris. Aujourd’hui, l’austérité règne et de nombreux programmes sont en train de s’effondrer.
Crise sociale et sanctions
Joseph Daher
Finalement, il est évidemment important de rappeler les conséquences néfastes des sanctions américaines et européennes sur la population iranienne. Elles contribuent sans aucun doute à la crise économique et sociale, mais il ne faut pas ignorer que cette dernière est aussi et peut-être surtout le produit des politiques du gouvernement iranien et de l’oligarchie au pouvoir.
— NLR : La dynamique sociale de ces vingt dernières années a-t-elle joué en faveur ou en défaveur du régime ?
— E.A. : C’est là que réside l’ironie. Le régime a beaucoup investi dans le développement de l’enseignement supérieur. Mais si vous formez beaucoup de médecins, d’ingénieurs, de techniciens, et que vous ne pouvez pas leur fournir d’emplois, et que l’économie s’est effondrée à cause des sanctions, vous vous retrouvez avec une armée de chômeurs. Ils ont autrefois bénéficié de la révolution, mais ils sont également très mécontents, car leurs perspectives économiques sont très sombres. C’est l’une des raisons qui expliquent l’incroyable émigration — la diaspora — de ces dernières décennies. Le régime a perdu une grande partie du soutien populaire dont il bénéficiait, car il n’a plus prébendes à offrir. La seule façon pour l’État de payer des salaires, c’est d’imprimer de la monnaie, ce qui entraîne de l’inflation. Et les sanctions, bien sûr, créent un État mafieux. Les personnes liées au régime obtiennent certains avantages, qu’elles étendent à leurs proches et à leurs collègues.
— NLR : Comment périodiseriez-vous l’histoire des sanctions imposées à l’Iran, dans toute leur complexité technique : primaires, secondaires, américaines, européennes, ONU ?
— E.A. : Les sanctions américaines ont commencé en 1980, à la suite de la crise des otages ; elles se sont poursuivies sans interruption. Elles ont été parfois très fortes, parfois moins sévères. Dans les années 1990, Rafsandjani a entamé des négociations avec les compagnies pétrolières américaines, leur faisant miroiter des contrats alléchants. C’était là un autre exemple du pragmatisme du régime. Rafsandjani était un membre pur et dur de la hiérarchie, mais il pensait pouvoir améliorer les relations avec les États-Unis en offrant des concessions aux grandes compagnies pétrolières. Ces accords ont été rejetés par l’administration Clinton, probablement sous la pression d’Israël, car ils servaient clairement les intérêts des compagnies américaines. Je ne sais pas si le terme « sanctions » était utilisé à l’époque, mais c’est ce qui s’est produit : les accords ont été bloqués.
Il y a ensuite eu un grand bond en avant sous Bush junior, vers 2006, lorsque le Trésor américain a commencé à mettre en place sa nouvelle infrastructure financière, développée après le 11 septembre, et que le président des États-Unis a poussé le Conseil de sécurité de l’ONU à imposer des sanctions (gel des avoirs, embargo technologique) à moins que l’Iran ne suspende tout enrichissement de l’uranium. Les sanctions de l’ONU ont ensuite été étendues à la surveillance des banques iraniennes. Washington a pu compter sur les votes de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité à cette époque.

— NLR : En 2011-2012, un choc plus violent s’est produit lorsque Obama, grâce à un important lobbying, a obtenu que l’ONU soutienne un ensemble de mesures beaucoup plus sévères, amenant le système de paiements internationaux SWIFT à interrompre les paiements aux banques iraniennes, comme pression en faveur duJCPOA, avec la promesse qu’elles seraient levées lorsque l’Iran aurait mis en œuvre l’accord de manière vérifiable, ce qu’il a fait au début de 2016. Mais une fois que les banques ont compris qu’il était risqué de commercer avec un pays, elles hésitent à recommencer, et la campagne de dénigrement contre l’Iran dans le monde financier s’est poursuivie. En 2012, les indicateurs économiques de l’Iran ont chuté, dans un contexte de chocs monétaires. Il n’y a eu qu’une fragile reprise lorsque les ventes de pétrole ont été assouplies après leJCPOA.
— E.A. : Mais le pire choc est survenu en 2018, lorsque Trump s’est retiré du JCPOA et a renforcé les sanctions. La Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne se sont d’abord opposés à Trump ; il a été question de contourner le dollar et peut-être de créer un nouveau système. Mais cette idée a été rapidement bloquée, car les entreprises européennes ne voulaient pas perdre leur accès au marché américain en raison de sanctions secondaires. Les trois pays européens ont alors imposé leurs propres sanctions, punissant l’Iran de ne plus respecter ses engagements JCPOA envers les inspecteurs de l’AIEA, alors que les États-Unis avaient rompu l’accord. Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation extrêmement risquée en raison du retrait de Trump.
Il est intéressant de noter qu’une grande partie des discussions sur le programme nucléaire iranien dont la presse se fait l’écho aujourd’hui néglige le fait que le JCPOA était un accord parfaitement valable. Ceux qui disent qu’il n’allait pas assez loin n’ont souvent pas lu le document. Il était très précis et imposait des limites strictes et rigoureuses à la quantité d’uranium que l’Iran pouvait produire. L’Iran n’avait aucun moyen de produire une bombe nucléaire, et cela était surveillé de très près. Cela éliminait le risque que l’Iran se dote de l’arme nucléaire.
— NLR : L’Iran ne serait-il pas dans une situation moins dangereuse aujourd’hui s’il avait acquis des capacités nucléaires ? Le véritable problème n’est-il pas le monopole nucléaire d’une seule puissance dans la région, qui s’est révélée la plus agressive de toutes au Moyen-Orient, à savoir Israël ? C’est une question qu’Obama lui-même n’a jamais abordée. Il a déclaré publiquement à l’AIPAC qu’il était déterminé à attaquer l’Iran si celui-ci ne se conformait pas aux exigences américaines en matière d’armes nucléaires, sans jamais mentionner la source du conflit initial sur la question nucléaire.
— E.A. : À mon avis, la politique du gouvernement iranien à cet égard a été tout à fait réaliste. Israël possédait déjà la bombe. C’était un fait. Mais le problème ici était que le développement d’une bombe par l’Iran était considéré en Israël comme une menace majeure, compte tenu de certains discours affirmant qu’Israël ne devrait pas exister. Le gouvernement iranien a déclaré très tôt qu’il s’intéressait à la technologie nucléaire, mais pas à la bombe. Il a toujours été cohérent à ce sujet. La seule fois où il a réellement commencé à mener des recherches sur les armes nucléaires, c’est lorsque Washington a crié sur tous les toits que Saddam Hussein était peut-être en train de fabriquer une bombe. L’Irak avait attaqué l’Iran en utilisant des armes chimiques. Mais dès que Saddam est tombé et qu’il est apparu clairement qu’il n’y avait jamais eu de programme nucléaire en Irak, l’Iran a arrêté ses recherches sur ces armes.

— NLR : Pourquoi l’Iran voudrait-il un programme de recherche nucléaire, si ce n’est pour fabriquer une bombe ? Il n’a pas besoin de l’énergie atomique pour s’alimenter en énergie, il a du pétrole.
— E.A. : Ils ont toujours pensé que pour être une grande puissance, il fallait disposer de la technologie nucléaire. Bien sûr, l’Iran dispose en abondance de pétrole, de gaz, de soleil et de vent, qui sont des sources d’énergie plus efficaces. Je pense que c’est une idée fausse, mais de leur point de vue, une nation qui se respecte dans le monde moderne doit disposer de connaissances nucléaires. Le Shah, qui a lancé le programme nucléaire iranien, pensait lui aussi de cette façon. C’est une question de prestige national et, bien sûr, le droit à l’enrichissement est inscrit dans le Traité de non-prolifération nucléaire. La stratégie de l’Iran consistait à convaincre les Américains qu’il ne souhaitait pas menacer Israël en autorisant les inspecteurs de l’AIEA à accéder librement à ses installations. C’est pourquoi l’initiative d’Obama était importante et pourquoi il a été tant critiqué par Tel-Aviv.
Avant Obama, la politique américaine était que l’Iran ne devait avoir aucun programme nucléaire, même pas pour la recherche médicale. Obama a changé de position à ce sujet très discrètement, car il ne voulait pas que cela soit rendu public. Il a dit : oui, l’Iran peut avoir un programme nucléaire, à condition que nous puissions vérifier qu’il n’est pas destiné à la fabrication d’armes, et c’est ce qu’ils ont fait. Les Israéliens auraient été plus avisés de dire à Trump de maintenir l’accord conclu par Obama. Aujourd’hui, la situation est beaucoup plus ambiguë. Ils affirment avoir détruit les centrales nucléaires lors de la guerre de juin, mais personne ne sait vraiment combien il y a d’uranium enrichi, ni où il se trouve. Ils n’ont peut-être pas de vecteurs, mais des bombes sales peuvent être lancées par d’autres moyens.
— NLR : Pour en revenir à la question des sanctions : quel effet cette coercition économique externe a-t-elle eu sur la base de soutien de la République islamique ?
— E.A. : Les sanctions ont dévasté la classe moyenne salariée, en particulier au cours des cinq dernières années. Les personnes travaillant dans l’administration publique, qui soutiennent généralement le régime, ont été décimées sur le plan économique. Les classes les plus pauvres ont été réduites à une misère proche de la famine.
Les sanctions ont probablement aggravé l’impact de la pandémie, ce qui a contribué à révéler les problèmes ; elles ont empêché l’Iran d’obtenir une aide médicale de l’Europe, et certains de ses vaccins n’étaient probablement pas aussi efficaces que ceux de l’Occident. Mais jusqu’à présent, contrairement à 1978-1979, il n’y a pas eu de grèves dans le secteur public, parmi les fonctionnaires, pour protester contre le régime. Je ne sais pas si cela va arriver, mais il doit y avoir beaucoup de ressentiment économique.
Le régime a toujours de véritables racines dans la société, même si sa base est désormais plus réduite. Il s’agit essentiellement d’un régime petit-bourgeois, de la classe moyenne inférieure, et cet élément de classe est toujours fort, y compris dans le secteur rural. Même si le régime est généralement impopulaire, il bénéficie toujours du soutien de cette couche importante, fortement représentée au sein des Gardiens de la révolution. Bon nombre des idéologues religieux, ceux qui sont prêts à tuer, sont issus de familles de la classe moyenne inférieure.
Tant que cette base sociale existera, je pense que le régime sera relativement assuré de durer. Il n’hésitera pas à recourir à la violence. Il se battra bec et ongles pour survivre. La situation économique désastreuse et l’escalade des tensions géopolitiques se sont conjuguées au durcissement de la position du régime, à son refus de toute réforme parlementaire, sa mentalité d’État garnison, d’une manière très difficile à démêler. Il existe un terme persan : « l’un des nôtres ou pas l’un des nôtres ». Ce « nous » est devenu de plus en plus restreint, résultat de trente ans de « politique du salami » ; les seules personnes dignes de confiance sont les membres du régime. C’est un cas classique sans issue.

— NLR : Si le régime continue de fonder sa légitimité sur l’inspiration divine des hauts dignitaires religieux, validée par la Constitution, diriez-vous que, du point de vue de la population dans son ensemble, en particulier de ses couches urbaines, la profondeur de la foi dans le chiisme en tant que vision du monde est aujourd’hui bien moindre qu’elle ne l’était dans les années 1980 ?
— E.A. : C’est certain. Ce qui s’est passé en Iran est similaire à ce qui s’est passé en Europe au XVIIe siècle, après la guerre de Trente Ans. Lorsque la religion devient si étroitement liée à la politique, à la guerre civile et aux massacres, les gens se révoltent contre cette idée dans son ensemble. Dans le discours public de 1977-1979, le lexique était islamique : l’islam était la solution. Les partisans du régime continuent de s’exprimer en termes religieux, mais il existe un fossé énorme entre leur langage et le discours public populaire.
Le vocabulaire de la contestation porte désormais principalement sur les droits individuels : liberté, égalité, émancipation des femmes, discours des Lumières. Plus inquiétant encore, lors des dernières manifestations de décembre-janvier, on a assisté à une résurgence des tropes monarchistes, ce qui est tout autre chose. C’est troublant. Mais je continue de penser que l’aspiration prédominante est que l’État respecte les droits individuels des citoyen·nes.
— NLR : Cela suggérerait que le régime n’a pratiquement aucune légitimité, à l’exception des 20% environ que vous avez identifiés. Mais une question se pose également avec la résurgence du monarchisme dans le discours de l’opposition : le régime, ou certains de ses éléments, n’ont-ils pas un autre atout dans leur manche, outre la religion, à savoir la résistance à l’ingérence et à l’intervention étrangères ? Pas nécessairement sous une forme grossière, mais plutôt sous la forme d’un sentiment plus général selon lequel l’Iran devrait être un pays indépendant et qu’il a été malmené pendant longtemps, d’une manière qui n’est pas dans l’intérêt de la population.
— E.A. : Oui, ce sentiment existe et le gouvernement essaie de l’utiliser. Après la guerre des Douze Jours, il y a eu beaucoup d’opposition nationaliste à l’attaque israélo-américaine. Celles-ci a causé la mort d’un millier de civils ; ils ne visaient pas seulement les Gardiens de la révolution. Cela a suscité un sentiment de répulsion envers les agresseurs pendant un certain temps. Mais pour un nombre croissant de personnes, la colère contre ce à quoi il fait face directement — le régime — est devenue si forte qu’elles le rendent responsable, parfois injustement, de la crise économique.
Certains sont même prêts à parler de libération étrangère, un peu comme les Irakien·nes instruits qui étaient tellement en colère contre Saddam Hussein qu’ils ont vu les États-Unis comme un libérateur, croyant que la démocratie suivrait. J’essaie d’expliquer aux Iranien·nes que cela pourrait finir comme en Irak : non pas par une libération démocratique, mais par la désintégration de la société.
— NLR : Il existe aujourd’hui une importante diaspora iranienne aux États-Unis, qui compte peut-être près d’un million de personnes, dont plus de 300 000, rien qu’en Californie. Quelle est sa composition sociale et politique ? Quelle est son importance, latente ou potentielle, en Iran même ?
— E.A. : La diaspora est aujourd’hui plus importante et plus répandue que cela ; elle doit compter jusqu’à cinq millions de personnes à l’étranger, en Turquie, en Australie, dans certaines régions d’Afrique, un peu partout en fait. C’est la première fois que l’Iran connaît une diaspora de cette ampleur. Sa composition est très hétérogène, c’est pourquoi il est difficile de former un front uni entre les différents groupes d’opposition. Certains sont issus de l’ancienne aristocratie. Il y a aussi des professionnels et des intellectuels ; le terme « fuite des cerveaux » a en fait été inventé pour l’Iran, en raison de l’exode massif de personnes instruites, des médecins et des techniciens. Et bien sûr, il existe des divisions ethniques ; une grande partie de la communauté de Los Angeles est bahaïe. On ne peut pas parler d’un ensemble cohérent.
Sur le plan politique, la première génération qui a fui la révolution ressemblait beaucoup aux émigrés blancs de Russie. Certains membres de leur famille avaient été exécutés, d’autres avaient été expropriés ; ils avaient tendance à nourrir des griefs personnels contre le régime. Beaucoup d’entre eux étaient monarchistes ou nostalgiques du régime du Shah. Leurs enfants ont une vision particulièrement idyllique de la façon dont les choses se passaient sous le Shah.

New York Times, 18 juin 1979
Cela est en partie dû à une campagne médiatique internationale extrêmement bien financée, qui a produit des documentaires haut de gamme présentant l’Iran comme une sorte de terre promise sous le Shah : moderne, pacifique, prospère, un modèle de loi et d’ordre ; même la Savak, la police politique notoire du Shah, est présentée comme une bonne institution. Si vous regardez ces programmes, à moins de connaître l’Iran de l’époque, il est facile de penser que ce paradis a été détruit par de sinistres puissances étrangères, qui ont permis aux religieux de prendre le pouvoir.
Ce qui a clairement changé, ces dernières années, c’est l’importance politique des monarchistes dans la diaspora active, en particulier aux États-Unis. Auparavant, ce sont les moudjahidines – le MEK – qui se présentaient comme les libérateurs, les modernistes laïques qui allaient sauver l’Iran des religieux. Cette perspective a été abandonnée. Le soi-disant changement de régime est dans l’intérêt de la famille du Shah, les Pahlavi. Les monarchistes ont désormais une présence importante sur Internet qui touche l’Iran, avec une panoplie de programmes d’information et de commentaires persans bien financés.
Et comme les Iraniens savent que les médias locaux sont contrôlés et sélectifs, beaucoup se tournent vers les chaînes internationales en ligne. Celles-ci ont un impact important — en se concentrant sur certaines questions, en exagérant certaines choses — sur la façon dont la politique iranienne est perçue. Elles ont beaucoup d’argent – de l’argent sale. À l’origine, je pense qu’il s’agissait d’argent saoudien, peut-être aussi israélien. Aujourd’hui, le contenu suggère qu’elles sont financées par l’administration Trump.
On le voit dans la façon dont la crise actuelle est présentée. Elle est présentée comme un mécontentement populaire, ce qui est vrai, mais la raison principale de ce mécontentement, à savoir la dévastation de l’économie par le régime de sanctions draconiennes, n’est pas mentionnée. La pénurie d’eau serait due à la corruption ou à la mauvaise gestion, ce qui est certainement un facteur, mais ils ne mentionnent pas le changement climatique.
— NLR : Peut-on mesurer la popularité relative des Pahlavi en Iran ? Observe-t-on un changement majeur ?
— E.A. : Je ne sais pas s’il s’agit d’un changement. Les médias internationaux se concentrent sur les slogans pro-Pahlavi comme si c’était un sentiment général en Iran. Je ne dirais pas que c’est le cas. C’est quelque chose de nouveau, mais pas de général. Ce qui est beaucoup plus répandu, depuis environ un an, c’est l’idée que toute ouverture du régime est impossible. Auparavant, on espérait toujours qu’avec des protestations on pourrait obtenir certains aménagements, des réformes, etc. Cela a été bloqué.
Pour la nouvelle génération, qui a grandi au cours des quinze dernières années, sous un régime de plus en plus dur et dans une situation économique qui ne cesse de se détériorer, la seule issue semble être de renverser le système, dans l’espoir que cela leur donnera le pouvoir. Dans cette situation, les gens s’accrochent à n’importe quelle bouée politique. Je connais quelques personnes qui étaient de gauche pendant et après la révolution et qui sont soudainement devenues monarchistes. Elles ne sont pas nombreuses, mais cela montre que même des gens qui devraient être mieux informés peuvent finir par mythifier le règne du Shah, parce qu’ils sont désespérés et frustrés par la situation actuelle. Mais comme je l’ai dit, ce qui est le plus probable, ce n’est pas un changement de régime en douceur, mais la désintégration du pays.
— NLR : Quelle est la stratégie politique des monarchistes ? À en juger par certains aspects de la culture populaire en Iran, comme les thèmes pro-Shah dans la musique rap, ils semblent avoir des partisans petits-bourgeois à l’intérieur du pays. Mais plutôt que de courtiser une base populiste, les réseaux établis autour de l’ancien prince héritier semblent déterminés à rester très proches d’Israël et des États-Unis, dans l’espoir d’être simplement parachutés au pouvoir. Comment interprétez-vous cela ?
— E.A. : La pensée royaliste repose en grande partie sur la vision traditionnelle selon laquelle les décisions politiques sont prises par ceux qui détiennent le pouvoir. C’est une vision subalterne : c’est le pouvoir qui décide. De leur point de vue, si les États-Unis et Israël décident que le Shah doit revenir, alors le Shah reviendra. Et bien sûr, si l’on suit cette logique, le seul moyen pour le Shah de revenir est d’être accompagné d’une armée d’occupation massive.
Les Bourbons sont revenus en France, mais uniquement parce qu’ils ont été aidés par les armées britannique, tsariste, prussienne et autrichienne. Sans une telle coalition pour occuper l’Iran, rêver du retour du Shah relève de la chimère. Et, bien sûr, l’idée que la démocratie puisse naître de la monarchie est un fantasme. Les Pahlavi sont très autoritaires dans leur manière de traiter les autres groupes d’opposition. Ils ont du mal à travailler avec les autres. Ils sont aussi dogmatiques que les religieux de Qom.
— NLR : Qu’est-il arrivé aux Moudjahidines du peuple ?
— E.A. : Ils ont été aussi très bien financés, d’abord par Saddam Hussein, lorsqu’ils ont cherché refuge en Irak, dans les années 1980, puis par les Saoudiens et probablement aussi par Israël, dans une certaine mesure. Ils sont devenus une secte, comme les Moonies, obéissant à leur chef comme des automates. Ils doivent encore être financés dans une certaine mesure : ils sont toujours présents sur Internet et jouent probablement un rôle en aidant le Mossad à localiser les personnes à assassiner. Mais ils ne sont pas très visibles sur la scène politique. Ils ont tenu une réunion en Belgique il y a quelques mois et Mike Pence, l’ancien vice-président de Trump, était présent ; ils ont donc encore assez d’argent pour payer un politicien américain. Mais il est clair que quelqu’un à Washington a décidé que le fils du Shah était le meilleur cheval à soutenir.

— NLR : La crise actuelle – Trump menaçant l’Iran de frappes militaires depuis la mer d’Oman s’il ne cède pas à ses exigences sans cesse changeantes – s’est aggravée à la suite des manifestations des commerçants fin décembre contre la grave crise monétaire. Comment interprétez-vous le revirement soudain du régime, qui est passé de déclarations sur la négociation avec les manifestants à des tirs à balles réelles sur eux ?
— E.A. : Il semble qu’ils aient pensé pouvoir calmer les premières manifestations en disant : « Nous vous écoutons, nous comprenons, nous allons essayer de régler ce problème », en admettant leurs erreurs ou en reconnaissant les griefs à leur égard. Mais lorsque les manifestations se sont étendues à tout le pays, début janvier, ils ont estimé que cela constituait désormais une menace pour le régime. Et lorsqu’ils se sentent menacés, ils recourent, comme en 1981, à la force. Tout niveau de violence est justifié dès lors que le régime se sent en danger de mort.
— NLR : Qu’en est-il du rôle des provocateurs, ou « agitateurs extérieurs », et des appels au retour du Shah ?
— E.A. : Je ne pense pas qu’il s’agissait d’agitateurs extérieurs. Il y en avait évidemment quelques-uns, mais les griefs à l’origine des manifestations sont réels. Ce qui était crucial, c’était l’ampleur et l’étendue du mouvement : il ne s’agissait pas seulement de quelques villes, mais de tout le pays. Je pense qu’ils ont sous-estimé l’ampleur du ressentiment économique. Il touche tellement de classes sociales différentes qu’il menace de faire déborder le vase. Il aurait même pu faire tomber le régime. Sans les Gardiens de la révolution et leur volonté de recourir à la force, cela aurait pu être le cas. Si des milliers de personnes ont trouvé la mort, c’est parce que les Gardiens de la révolution ont utilisé des armes de guerre dans les rues.
Je pense également que le fait que certains manifestants soient venus armés a incité les Gardiens à riposter avec une force massive. Même après cette répression meurtrière, ils ont organisé de grandes manifestations en faveur du régime, contre la menace américaine, en utilisant là encore des symboles nationalistes plutôt que purement religieux. Ils font preuve d’une flexibilité croissante dans le recours au nationalisme, qu’ils considéraient auparavant comme une forme d’idéologie païenne ; il semble trouver un écho et peut séduire les couches non religieuses. Mais cela ne fait qu’accroître la colère de ceux qui sont discriminés par le régime.
— NLR : Comment faut-il comprendre le cycle actuel de négociations avec les Américains ?
— E.A. : Là encore, la position américaine n’a pas de sens. Comme le dit Khamenei, vous leur faites une concession, ils vous en demandent une autre. Alors, quelle est la conclusion ? Ils ont dit que les missiles constituaient une menace majeure. Mais pendant la guerre des Douze Jours, seuls 5 % des missiles ont atteint leur cible et Israël sera mieux préparé aujourd’hui. Quelle est donc l’importance des missiles ? Sont-ils simplement un moyen de forcer l’Iran à se soumettre ?

Une fois encore, les soi-disant alliés régionaux de l’Iran étaient censés représenter une menace pour tout le Moyen-Orient. Mais le Hezbollah a été pratiquement démantelé. Les milices beaucoup plus petites d’Irak sont restées silencieuses. Alors pourquoi se concentrer sur elles ? C’est pourquoi, lorsque ces exigences sont formulées, on se demande ce qu’Israël veut d’autre.
Trump a parlé ouvertement de changement de régime, un euphémisme pour désigner un coup d’État, même si ce terme est désormais passé de mode. Mais cela signifie toujours qu’une force armée, généralement une partie de l’armée, prend le pouvoir. Le problème avec la situation iranienne est que l’armée est complètement infiltrée par les Gardiens de la révolution, qui sont plus extrémistes que les religieux. Les Américains et les Israéliens pensent peut-être que quelqu’un de l’intérieur prendra le pouvoir, mais cette personne sera presque certainement un membre des Gardiens de la révolution. Ils doivent également savoir que les Pahlavi ne reviendront pas au pouvoir sans une intervention militaire américaine. C’est pourquoi je continue de penser que, si l’on se met à la place de Netanyahu ou de Trump, sachant qu’il ne peut y avoir de véritable changement de régime, ils doivent envisager de faire ce qui a été fait en Irak, en Syrie et en Libye, à savoir démanteler l’État.
— NLR : Quelle est la probabilité de sécessions régionales des minorités ? Lesquelles sont les plus sérieuses : celle des Azéris, des Kurdes, des Baloutches, des Arabes ?
— E.A. : Les plus visibles, bien sûr, sont les Baloutches, les Kurdes et les Arabes. Mais le véritable problème, à long terme, est la question azérie. Les Azéris ont toujours été assez bien intégrés dans l’élite, jusqu’à aujourd’hui. Khamenei est issu d’une famille azérie. Le président est azéri. On ne peut pas dire qu’il y ait une discrimination systématique envers eux. Mais il existe, dans la culture et dans la vie quotidienne, une distinction entre les Perses et les Azéris, et ces derniers sont très sensibles à toute insinuation ethnique. Les blagues ethniques ne sont pas très bien accueillies en Iran, en particulier celles qui concernent les Azéris. Il existe donc une identité azérie naissante.
Quand on voit une société qui fonctionne avec des différences ethniques, on a tendance à penser qu’elles ne sont pas si importantes. En Yougoslavie, dans les années 1960, les gens m’assuraient qu’il n’y avait vraiment aucune différence entre les Serbes et les Croates, que tout le monde travaillait ensemble, etc. Mais à un certain moment, surtout s’il y a des incitations extérieures, les clivages ethniques peuvent s’accentuer. Ils peuvent être utilisés à des fins de propagande et d’incitation. Au cours des vingt dernières années, les Israéliens se sont intéressés de manière malsaine à la question azérie. Israël s’est systématiquement impliqué en Azerbaïdjan. Ils ont publié des livres sur le désir des Azéris du sud, ceux d’Iran, de s’unir à leurs compatriotes d’Azerbaïdjan. Cela a bien sûr été très bien accueilli à Bakou, qui aspire à s’étendre vers le nord de l’Iran. C’est donc un élément à surveiller.

— NLR : Tout cela est mauvais pour l’Arménie…
— E.A. : Oui. Ce serait un cauchemar pour l’Arménie. Mais ce serait désastreux pour l’Iran. Il existe des communautés azéries dispersées dans tout le pays, et pas seulement le long de la frontière nord-ouest. L’ethnicité n’est pas quelque chose avec laquelle on devrait jouer en politique. C’est contre-productif et très explosif.
— NLR : Quelle est la taille de la population azérie en Iran ?
— E.A. : Elle représente environ un 20 % ou plus. Les personnes les plus intéressées par ces clivages ethniques sont les Israéliens. Ils publient des cartes de la région qui s’appuient largement sur l’ethnographie soviétique ancienne, qui s’intéressait beaucoup à l’ethnicité et à la langue et qui a produit des cartes détaillées des groupes linguistiques en Iran. Elles ne sont plus à jour. Le persan est devenu la langue nationale par le biais de l’éducation. Mais on trouve encore des identités ethniques — Bakhtiari, Qashqai, Luri — où les liens familiaux et locaux demeurent.
— NLR : Qu’en est-il des Kurdes iraniens ? Les manifestations « Femme, Vie, Liberté » de 2022 semblaient concentrées dans la région kurde.
— E.A. : Les zones kurdes ont été la question ethnique la plus sensible depuis la révolution. Il y a eu une importante révolte kurde en 1981, lorsque l’État a été explicitement défini comme chiite dans la Constitution, sans réelle possibilité d’autonomie provinciale. De nombreux dissidents – les moudjahidines et certains groupes de gauche – se sont rendus au Kurdistan pour le soutenir. Après sa répression, les partis kurdes se sont installés en Irak, mais l’héritage demeure. Il y a encore beaucoup de ressentiment, en particulier à propos des exécutions après 1981. La région kurde s’étend également vers le sud, jusqu’à Kermanshah ; il ne s’agit pas seulement de la zone frontalière.
— NLR : Pensez-vous que ces problèmes vont être provoqués ou éclater maintenant, compte tenu de l’implication d’Israël, etc. ?
— E.A. : C’est ce qui m’inquiète. Si la stratégie israélienne consiste à détruire l’État iranien, c’est la voie qu’ils suivront. C’est pourquoi je veille aux signes qui vont dans ce sens. Les opposants au régime ont tendance à écarter ce risque. Ils affirment que l’Iran est différent des pays voisins, que ce qui s’est passé en Irak, en Libye ou en Syrie ne pourrait pas se produire en Iran parce que les Iraniens sont plus sophistiqués, qu’ils ne sombreront pas dans la guerre civile. Il y a là une certaine arrogance quant aux dangers de la désintégration. Un élément qui renforcerait mes criantes serait un afflux massif d’armes dans le pays.
C’est ce qui s’est passé en Syrie. Tout a commencé par des manifestations, et le récit officiel est qu’Assad a commencé à recourir à la violence. Mais avant cela, il y a eu un afflux d’armes américaines en Syrie. Nous ne savons pas exactement d’où elles provenaient, mais elles sont arrivées. Si nous assistons soudainement à un afflux massif d’armes en Iran, cela marquera le début d’une guerre civile. Il y a déjà des armes dans les régions kurdes, au Baloutchistan, et dans certaines zones rurales, les gens possèdent des armes de chasse. Mais si vous voyez soudainement beaucoup d’armes à feu dans les villes, ce n’est pas normal pour l’Iran. Les citadins n’ont pas d’armes. Ce n’est pas l’Amérique. Mais si des armes à feu commencent à circuler, cela pourrait très vite devenir américain.
— NLR : Votre argument concernant l’intérêt d’Israël pour la désintégration ethnique de l’Iran est tout à fait pertinent. Mais cela serait certainement un énorme casse-tête pour les États-Unis ? Ils préfèrent de loin traiter avec des États stables et prévisibles, même s’ils ne se soucient pas particulièrement du régime.
— E.A. : Vous parlez de la politique traditionnelle des intérêts nationaux. Il est difficile de déterminer quels sont les intérêts nationaux américains aujourd’hui. Trump prend des décisions sur un coup de tête. Il n’y a pas de Conseil national de sécurité, pas de département d’État, pas de bureaucratie pour produire des mémos disant « c’est une bonne décision », avec le Pentagone qui intervient pour affiner les détails. Ce qui se passe actuellement à Washington est chaotique, ce qui pourrait être la recette d’une catastrophe majeure. Même en matière de guerre, ils ne planifient rien.
Il n’y a pas de stratégie. Quelqu’un a-t-il réellement défini les intérêts américains en Iran ? Je ne sais pas s’il reste encore un expert de l’Iran au département d’État. Il ne s’agit pas seulement de Trump. Sous Biden, la seule personne qui savait quelque chose sur l’Iran et sur les négociations, Robert Malley, s’est vu retirer son habilitation de sécurité et a fait l’objet d’une enquête fédérale. Pourquoi ? Manifestement parce qu’il n’était pas d’accord avec la politique de pression maximale de Biden. Je ne pense pas qu’il y ait une politique américaine. Il y a une politique israélienne.
— NLR : La purge des experts de l’Iran au sein du département d’État ressemble aux anciennes accusations portées contre les Arabes…
— E.A. : En effet. Si vous n’avez personne qui connaît le pays, il est facile de dire que les Israéliens savent ce qui se passe et que nous obtiendrons nos informations auprès d’eux. C’est une façon d’externaliser la politique étrangère vers un autre pays. L’une des grandes leçons historiques de la Première Guerre mondiale est que les grandes puissances ne doivent pas externaliser leur politique étrangère vers des alliés plus petits, car elles peuvent se trouver entraînées dans des guerres qui peuvent aider ces derniers, mais dont elles ne veulent pas. Les occupants actuels de la Maison Blanche semblent l’ignorer.
* Cet article est paru dans la New Left Review, n° 157, janvier-février 2026. Notre traduction de l’anglais. Son titre original était « Iran under Fire ».
Ervand Abrahamian est l’un des principaux historiens de l’Iran contemporain. Il est professeur au Baruch College et au Graduate Center de l’Université de la ville de New York.
Joseph Daher est un spécialiste de la Syrie contemporaine, du Hezbollah au Liban et du Hamas en Palestine. Il a récemment accordé un entretien de fond à notre site sur la Syrie d’Ahmad al-Chareh.

