Commençons par la bonne nouvelle. Le moratoire sur l’imagination de la fin du capitalisme, tel qu’exprimé par Fredric Jameson, dans les années 1990, a enfin expiré. Le reflux de l’imagination progressiste, ceci durant plusieurs décennies, a pris fin. Apparemment, la tâche d’envisager des alternatives systémiques est devenue beaucoup plus facile, maintenant que nous sommes autorisés à travailler avec des options dystopiques — car, apparemment, la fin tant attendue du capitalisme pourrait n’être que le début de quelque chose de bien pire.

Le capitalisme tardif est certes déjà assez délétère, avec son cocktail explosif de changement climatique, d’inégalités, de brutalité policière et de pandémie mortelle. Mais après avoir rendu la dystopie à nouveau effrayante, certains membres de la gauche ont discrètement révisé l’adage de Jameson : aujourd’hui, il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la poursuite du capitalisme tel que nous le connaissons.

En 1994, dans The Seeds of Time, Fredric Jameson écrivait : « Il semble plus facile aujourd’hui pour nous d’imaginer la complète détérioration de la Terre et de la nature que l’effondrement du capitalisme tardif ». En 2003, dans un article de la New Left Review, intitulé « Future City », il reprenait la même idée de façon plus directe : « Quelqu’un a dit une fois qu’il était plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ».

La mauvaise nouvelle, c’est qu’en se livrant à cet exercice spéculatif de planification de scénarios apocalyptiques, la gauche a du mal à se différencier de la droite. En fait, les deux pôles idéologiques ont pratiquement convergé vers une description commune de la nouvelle réalité. Pour beaucoup, dans les deux camps, la fin du capitalisme tel qu’il existe actuellement ne signifie plus l’avènement d’un avenir meilleur, qu’il s’agisse du socialisme démocratique, de l’anarcho-syndicalisme ou du libéralisme classique « pur ». Au contraire, le consensus qui se dégage est que le nouveau régime n’est rien d’autre qu’un féodalisme, un isme qui compte très peu d’amis respectables.

Il est vrai que le néo-féodalisme d’aujourd’hui s’accompagne de slogans accrocheurs, d’applications mobiles sophistiquées, voire de la promesse d’un bonheur virtuel éternel dans le domaine sans frontières du métaverse de Zuckerberg [le métaverse représente une sorte de fief numérique, NDT]. Ses vassaux ont troqué leurs vêtements médiévaux contre d’élégants t-shirts de Brunello Cucinelli et des baskets de Golden Goose [marques italiennes de luxe, NDT]. De nombreux adeptes de la thèse néo-féodale affirment que son essor est concomitant à celui de la Silicon Valley. Ainsi, des termes tels que « techno-féodalisme », « féodalisme numérique » et « féodalisme de l’information » sont fréquemment utilisés [1]. Le « féodalisme intelligent » n’a pas encore gagné beaucoup de terrain, mais il n’est peut-être pas loin.

À droite, le défenseur le plus virulent de la thèse du « retour au féodalisme » est le théoricien urbain conservateur Joel Kotkin, qui s’en est pris au pouvoir des techno-oligarques « woke » dans The Coming of Neo-Feudalism (2020). Alors que Kotkin opte pour « néo », Glen Weyl et Eric Posner, des penseurs plus jeunes et plus néolibéraux, ont choisi le préfixe « techno » dans leur ouvrage très discuté Radical Markets (2018). « Le techno-féodalisme », écrivent-ils, «freine le développement personnel, tout comme le féodalisme freinait l’accès à l’éducation ou l’investissement dans l’amélioration des terres » [2].

Pour les libéraux classiques, bien sûr, le capitalisme, corrompu par la politique, est toujours sur le point de retomber dans le féodalisme. Pourtant, certains membres de l’extrême droite considèrent le néo-féodalisme comme un projet à embrasser. Sous des étiquettes telles que « néo-réaction » ou « dark enlightenment » [Lumières sombres, NDT], beaucoup sont proches de l’investisseur milliardaire, Peter Thiel. Parmi eux figure le technologue et intellectuel néo-réactionnaire, Curtis Yarvin, qui a imaginé dès 2010 un moteur de recherche néo-féodal, qu’il a joliment baptisé Feudl [3].

À gauche, la liste des personnes qui ont flirté avec les concepts « féodaux » est longue et ne cesse de s’allonger : Yanis Varoufakis, Mariana Mazzucato, Jodi Dean, Robert Kuttner, Wolfgang Streeck, Michael Hudson et, ironiquement, même Robert Brenner, auteur du débat éponyme sur la transition du féodalisme au capitalisme [4]. À leur crédit, aucun d’entre eux ne va jusqu’à affirmer que le capitalisme est complètement éteint ou que nous sommes revenus au Moyen Âge. Les plus prudents d’entre eux, comme Brenner, suggèrent que certaines caractéristiques du système capitaliste actuel — stagnation prolongée, redistribution des richesses vers le haut dictée par la politique, consommation ostentatoire des élites combinée à la paupérisation croissante des masses — rappellent certains aspects de son prédécesseur féodal, même si le capitalisme règne toujours en maître.

Malgré toutes ces réserves, beaucoup de gens à gauche trouvent tout simplement irrésistible de qualifier la Silicon Valley ou Wall Street de « féodales », tout comme de nombreux experts ne peuvent s’empêcher de qualifier Trump ou Orbán de « fascistes ». Le lien réel avec le fascisme ou le féodalisme historiques est peut-être ténu, mais le pari est que cette proclamation a suffisamment de valeur choc pour sortir le public anesthésié de sa complaisance. De plus, cela fait un bon mème. Les foules avides sur Reddit et Twitter adorent ça : une vidéo YouTube d’une discussion sur le techno-féodalisme entre Varoufakis et Slavoj Žižek a été visionnée plus de 300 000 fois en seulement trois semaines [5].

Dans le cas de personnalités connues comme Varoufakis et Mazzucato, titiller leur public en évoquant le glamour féodal peut être un moyen médiatique efficace de recycler des arguments qu’ils ont déjà avancés. Dans le cas de Varoufakis, le techno-féodalisme semble principalement concerner les effets macroéconomiques pervers de l’assouplissement quantitatif. Pour [Mariana] Mazzucato, le « féodalisme numérique » fait référence aux revenus non gagnés générés par les plateformes technologiques.

Le néo-féodalisme est souvent proposé comme un moyen d’apporter une clarté conceptuelle aux secteurs les plus avancés de l’économie numérique, où les esprits les plus brillants de la gauche se trouvent encore dans le flou. Google et Amazon sont-ils capitalistes ? Sont-ils des rentiers, comme le suggère Brett Christophers dans son ouvrage Rentier Capitalism? [6] Qu’en est-il d’Uber ? S’agit-il simplement d’un intermédiaire, d’une plateforme de rente qui s’est insérée entre les chauffeurs et les passagers ? Ou bien produit-elle et vend-elle un service de transport ? [7] Ces questions ont des conséquences sur la façon dont nous concevons le capitalisme contemporain lui-même, fortement dominé par les entreprises technologiques.

L’idée d’un retour du féodalisme rejoint également les critiques de gauche qui condamnent le capitalisme comme extractiviste. Si les capitalistes d’aujourd’hui ne sont que de paresseux rentiers qui ne contribuent en rien au processus de production, ne méritent-ils pas d’être rétrogradés au statut de seigneurs féodaux ? Cette adoption de l’imagerie féodale par des personnalités de l’intelligentsia de gauche, très présentes dans les médias et les mèmes, ne semble pas près de s’arrêter. En fin de compte, cependant, la popularité du discours féodal témoigne davantage d’une faiblesse intellectuelle que d’une maîtrise des médias. C’est comme si le cadre théorique de la gauche ne pouvait plus donner de sens au capitalisme sans mobiliser le langage moral de la corruption et de la perversion.

Dans ce qui suit, j’aborde certains débats marquants sur les caractéristiques qui permettent de différencier le capitalisme des formes économiques antérieures — et celles qui définissent les opérations politico-économiques dans la nouvelle économie numérique — dans l’espoir qu’une critique de la raison techno-féodale puisse apporter un éclairage nouveau sur le monde dans lequel nous vivons.

1. Logiques féodales

À l’exception des néo-réactionnaires, pratiquement tous ceux qui utilisent le terme trouvent le néo-féodalisme déplorable, un retour à un passé oppressif. Mais qu’est-ce qui ne va pas exactement ? Ici, comme dans les familles malheureuses de Tolstoï, ceux qui sont mécontents du néo-féodalisme sont tous mécontents à leur manière. Les différences proviennent en partie de la nature controversée du terme « féodalisme » lui-même. S’agit-il d’un système économique, à évaluer en termes de productivité et d’ouverture à l’innovation ? Ou s’agit-il d’un système sociopolitique à évaluer en fonction de qui exerce le pouvoir en son sein, comment et sur qui ? Ce débat n’est pas nouveau — les médiévistes et les marxistes le savent bien —, mais ces ambiguïtés définitionnelles ont déteint sur les discussions naissantes autour du néo-féodalisme et du techno-féodalisme.

Pour les marxistes, le terme « féodalisme » désigne avant tout un mode de production. Le concept définit ainsi une logique économique selon laquelle le surplus produit par les paysans — pivot de l’économie féodale — est approprié par les propriétaires terriens [8]. Bien sûr, considérer le féodalisme comme un mode de production ne signifie pas que les facteurs politiques et culturels n’ont pas d’importance.

Tous les paysans, toutes les terres et tous les propriétaires fonciers n’étaient pas identiques ; toutes sortes de hiérarchies à plusieurs niveaux et de distinctions complexes — fondées sur l’origine, la tradition, le statut, la force — ont façonné les interactions non seulement entre les classes, mais aussi au sein de celles-ci. Les conditions de possibilité du féodalisme étaient aussi complexes que celles des régimes capitalistes qui lui ont succédé.

Par exemple, la nature particulière de la souveraineté sous le féodalisme — comme l’a souligné Perry Anderson, qui était « morcelée » entre les propriétaires fonciers, plutôt que concentrée au sommet — a laissé une empreinte majeure. Cependant, malgré toutes ces nuances, des courants importants de la tradition marxiste ont concentré leurs efforts sur le déchiffrage de la logique économique du féodalisme, comme clé pour élucider celle du régime qui lui a succédé, le capitalisme.

Dans sa version la plus simple, la logique économique féodale fonctionnait à peu près ainsi. Les paysans possédaient leurs propres moyens de production — outils et bétail — et avaient accès aux terres communes, ce qui leur permettait de jouir d’une certaine autonomie par rapport aux propriétaires fonciers pour produire leur subsistance. Les seigneurs féodaux, peu incités à augmenter la productivité des paysans, n’intervenaient guère dans le processus de production.

Le surplus produit par les paysans était ouvertement approprié par les propriétaires fonciers, le plus souvent en invoquant la tradition ou la loi, que le seigneur faisait respecter par la menace et souvent par le recours à la violence. Il n’y avait aucune confusion quant à la nature de cette extraction de surplus : les paysans ne se faisaient aucune illusion sur leur liberté. Leur autonomie en matière de production était peut-être considérable, mais leur autonomie en général était strictement limitée.

Par conséquent, de nombreux marxistes — nous pouvons passer sur leurs divergences à ce stade — ont soutenu que, sous le féodalisme, les moyens d’extraction des surplus étaient extraéconomiques, soit en grande partie de nature politique ; les biens sont expropriés sous la menace de la violence. Sous le capitalisme, en revanche, les moyens d’extraction des surplus sont entièrement économiques : des agents nominalement libres sont obligés de vendre leur force de travail pour survivre dans une économie monétaire, dans laquelle ils ne possèdent plus les moyens de subsistance — pour autant, la nature hautement exploiteuse de ce contrat de travail « volontaire » reste largement invisible.

Ainsi, lorsqu’on passe du féodalisme au capitalisme, l’expropriation rendue possible par la politique cède la place à l’exploitation rendue possible par l’économie. La distinction entre l’extraéconomique et l’économique — l’une des nombreuses dichotomies de ce type — suggère que, en tant que catégorie de la pensée marxiste, le « féodalisme » n’est intelligible que lorsqu’il est examiné au prisme du capitalisme, généralement considéré comme son successeur plus progressiste, plus rationnel et plus favorable à l’innovation. Et il est effectivement innovant : en s’appuyant uniquement sur des moyens économiques d’extraction du surplus, il n’a pas besoin de se salir les mains plus que nécessaire ; le « Léviathan invisible » du système capitaliste fait le reste [9].

Pour la plupart des historiens non marxistes, en revanche, le féodalisme n’était pas un mode de production arriéré, mais un système sociopolitique arriéré, marqué par des accès de violence arbitraire et la prolifération de dépendances personnelles et de liens d’allégeance, généralement justifiée par des motifs religieux et culturels des plus ténus [10]. C’était un système dans lequel des pouvoirs privés incontrôlés régnaient en maîtres.

Par conséquent, il est courant, dans cette tradition intellectuelle assez diversifiée, de comparer le féodalisme non pas au capitalisme, mais à l’État bourgeois respectueux et appliquant la loi. Être un sujet féodal, c’est mener une vie précaire dans la crainte d’un pouvoir privé arbitraire, trembler devant des règles que l’on n’a pas contribué à créer et n’avoir aucune possibilité de faire appel d’un verdict de culpabilité.

Pour les marxistes, le contraire du sujet féodal, le paysan, est le travailleur entièrement prolétarisé de l’entreprise capitaliste ; pour les non-marxistes, c’est le citoyen de l’État bourgeois moderne, jouissant d’une pléthore de droits démocratiques garantis.

Quel que soit le paradigme, il devrait en théorie être possible d’identifier les caractéristiques clés du système féodal et d’examiner si elles pourraient se reproduire aujourd’hui. Par exemple, si nous considérons le féodalisme comme un système économique, l’une de ces caractéristiques pourrait être l’existence parasitaire de la classe dominante, qui jouit d’un mode de vie luxueux aux dépens et au détriment de la classe (ou des classes) qu’elle domine. Si nous le considérons comme un système sociopolitique, il pourrait s’agir de la privatisation du pouvoir autrefois dévolu à l’État et de sa dispersion à travers des institutions opaques et non responsables [11].

En d’autres termes, si nous parvenons à associer le féodalisme à une certaine dynamique et si nous pouvons observer la récurrence de cette dynamique dans notre présent post-féodal, nous devrions au moins pouvoir parler de « reféodalisation » de la société, même si un « néo-féodalisme » à part entière n’est nulle part en vue. C’est une affirmation plus faible, mais elle apporte une plus grande clarté analytique.

 

Précurseurs

Il y a une soixantaine d’années, Habermas a réalisé un travail pionnier dans ce domaine dans La transformation de la sphère publique (1962). Selon sa thèse, qui n’est pas incontestée, la sphère publique bourgeoise naissante était visible dans les cafés londoniens, lieux importants pour le développement du discours émancipateur. Apprivoisés par les capitalistes, ses impératifs étaient alors liés à ceux de l’industrie culturelle et de son complexe publicitaire.

Par conséquent, les structures de pouvoir et les hiérarchies privées prémodernes ont refait surface dans ce qu’il a appelé la « reféodalisation de la sphère publique », indiquant la dynamique en zigzag de la modernité. Alors que Habermas s’est finalement distancié du concept de « reféodalisation », préférant celui de « colonisation du monde de la vie », certains en Allemagne l’ont récemment repris.

Au cours de la dernière décennie, le sociologue hambourgeois Sighard Neckel a produit un impressionnant corpus d’ouvrages documentant comment le déploiement du néolibéralisme — ce grand lubrifiant de la modernité — a conduit à la réémergence de formes sociales prémodernes, telles que la paupérisation du travail, la répartition inégale des richesses et l’émergence de nouveaux oligarques [12]. Bien que Neckel cite fréquemment les avertissements de Thomas Piketty sur le retour du « capitalisme patrimonial » — un concept qui se rapproche de l’imaginaire « néo-féodal » —, c’est la notion habermasienne de « reféodalisation » qui permet à Neckel de rassembler ces différents éléments.

Fusionnant de manière créative les perspectives marxistes et non marxistes, Neckel soutient que nous assistons peut-être à l’émergence d’un « capitalisme moderne sans structures bourgeoises » et que leur absence même pourrait être « une condition culturelle préalable à la marche triomphale du capitalisme au XXIe siècle ». La modernisation néolibérale ne doit donc être considérée ni comme progressiste ni comme régressive, mais plutôt comme paradoxale. Pour Neckel, la reféodalisation ne ramène pas au passé, mais renvoie plutôt à « une dynamique sociale du présent, dans laquelle la modernisation prend la forme d’un rejet des maximes de l’ordre social bourgeois ». En cela, Neckel rejoint d’autres sociologues allemands éminents — Wolfgang Knöbl et Hans Joas viennent à l’esprit — qui remettent en question les récits téléologiques de la modernisation [13].

On trouve une utilisation intrigante du terme « reféodalisation » dans les travaux du théoricien juridique français Alain Supiot. Dans ses ouvrages Homo Juridicus (2005) et Governance by Numbers (2015), Supiot présente la néolibéralisation et la numérisation comme deux moteurs principaux de la « reféodalisation » [14]. L’ambition ici n’est pas de choquer, mais de complexifier nos descriptions actuelles, trop simplistes, du changement social. Bien que le monde ne revienne pas au Moyen Âge, écrit Supiot : «Les concepts juridiques du féodalisme fournissent d’excellents outils pour analyser les vastes bouleversements institutionnels qui se produisent sous la notion acritique de « mondialisation » [15].

La distinction entre le gouvernement par les hommes — typique de la période féodale, avec ses allégeances personnelles et ses liens de dépendance — et le gouvernement par la loi — l’accomplissement de l’État bourgeois, qui s’établit comme le garant objectif et tiers des droits et l’exécuteur des règles — est au cœur de la philosophie juridique de Supiot. Comme l’État a déclaré certains domaines hors de portée des contrats privés, les rendant ainsi imperméables aux calculs d’utilité, tous les citoyens pouvaient jouir d’un minimum de dignité, sur leur lieu de travail et au-delà, indépendamment de leurs différences de pouvoir et de richesse. En soumettant l’État à des impératifs de maximisation de l’utilité et de l’efficacité, le néolibéralisme l’ouvre à nouveau aux contrats privés.

Pour Supiot, la numérisation accélère également le processus de « reféodalisation » en reliant les personnes à des réseaux dans lesquels leur pouvoir et leur autonomie dépendent de leur position par rapport aux autres nœuds. Les citoyens de l’État bourgeois ont en principe droit à tous ses droits, quelle que soit la communauté à laquelle ils appartiennent. Mais est-ce toujours le cas pour les citoyens de la société en réseau, dont la réputation en ligne et les scores numériques façonnent leurs interactions avec les institutions d’une manière dont ils ne sont peut-être même pas conscients ? Au milieu de tout le battage médiatique autour du néo-féodalisme, les critiques précédentes de Neckel et Supiot, soigneusement argumentées, se distinguent, même si elles restent largement méconnues de ceux qui surfent aujourd’hui sur la vague néo-féodale.

Les débats actuels ignorent généralement les points théoriques plus subtils qu’ils soulèvent au sujet de la dynamique contradictoire de la modernisation néolibérale. Le jeune Habermas est parfois cité — si Habermas dit que c’est du féodalisme, qui pourrait le contredire ? — mais sans véritable engagement sérieux.

2. Brenner ou Wallerstein ?

Mais quelles sont les hypothèses intellectuelles sous-jacentes, dans le riche corpus de la pensée de gauche actuelle, qui rendent concevable une notion telle que le « néo-féodalisme » ? Après tout, avancer l’argument étrange selon lequel le capitalisme évolue en quelque sorte à rebours nécessite une compréhension très particulière non seulement de sa dynamique, mais aussi des activités et des processus qui sont proprement « capitalistes » — ainsi que de ceux qui ne le sont absolument pas. Quelles sont ces hypothèses ?

Nous pouvons ici revenir aux débats susmentionnés sur la nature de la transition du féodalisme au capitalisme dans la tradition marxiste. Il existe deux façons mutuellement exclusives d’envisager cette question. L’une considère que le système capitaliste est uniquement motivé par sa dynamique interne de concurrence et d’exploitation, l’expropriation politique se situant clairement en dehors de ses limites. Selon cette interprétation, l’accumulation du capital est uniquement motivée par des moyens économiques « propres » d’extraction du surplus.

L’existence de processus extérieurs permettant l’expropriation — violence, racisme, dépossession, recours aux carburants fossiles — n’est pas niée, mais ceux-ci doivent être mis entre parenthèses sur le plan analytique en tant qu’éléments non capitalistes ; ils ont peut-être aidé certains capitalistes dans leurs efforts individuels pour s’approprier la plus-value, mais ils se situent en dehors du processus d’accumulation capitaliste en tant que tel. Il n’existe aucune « loi de mouvement » du capital qui puisse être déduite à leur sujet. Dans cette optique, même si « la force coercitive de la sphère “politique” est en fin de compte nécessaire pour maintenir la propriété privée et le pouvoir d’appropriation, le besoin “économique” fournit la contrainte immédiate qui oblige le travailleur à transférer sa plus-value au capitaliste » [16].

L’autre option, plus confuse sur le plan analytique, mais plus convaincante sur le plan intuitif, consiste à reconnaître que le capitalisme — du moins le capitalisme historique que nous connaissons, et non le capitalisme puriste des modèles abstraits — est inconcevable sans tous ces processus extérieurs. Il n’est pas nécessaire de nier le rôle central de l’exploitation dans le système capitaliste pour comprendre comment le racisme ou le patriarcat ont contribué à créer les conditions de sa viabilité.

Le système capitaliste dans les pays du Nord se serait-il développé comme il l’a fait si des ressources bon marché n’avaient pas été systématiquement expropriées dans les pays du Sud ? Contrairement au cas de l’exploitation du travail, ces dynamiques historiques — et les compromis qu’elles impliquent — ne peuvent être réduites à une formule simple qui, dans les écrits de Marx, décrirait la décision d’une entreprise d’automatiser sa main-d’œuvre. Mais cette complexité ne rend pas ces dynamiques moins réelles ou moins constitutives du capitalisme historique.

Les différences entre ces approches ont fait surface dans deux débats marquants et paradigmatiques sur les origines du capitalisme et la nature de la transition du féodalisme au capitalisme. Tout d’abord, le débat Dobb-Sweezy des années 1950, puis le débat Brenner de 1974-1982 ont opposé des historiens marxistes et non marxistes dans diverses combinaisons, débattant de l’importance relative du système commercial mondial en pleine expansion par rapport à l’évolution des relations de classe et de propriété, initialement en Angleterre, comme principaux facteurs responsables de l’émergence du capitalisme [17]. Ces discussions ont donné lieu à de nombreuses digressions fascinantes.

L’une d’entre elles est particulièrement importante pour déchiffrer les fondements théoriques des formulations les plus sérieuses de la thèse techno-féodale : la centralité de l’« accumulation primitive » dans les origines et les développements ultérieurs du capitalisme. Dans certaines perspectives marxistes, dont celle d’Immanuel Wallerstein, l’« accumulation primitive » fait référence à l’utilisation de moyens extraéconomiques et politiques pour capter et transférer les surplus, sous le label d’« échange inégal », des terres les plus pauvres vers les plus riches — ou, comme le dit Wallerstein, de la périphérie vers le centre [18].

Les origines du capitalisme ne peuvent être comprises sans tenir compte de cette capacité du centre à s’approprier les surplus de l’ensemble de l’économie mondiale. C’est ce qui explique pourquoi le capitalisme est apparu et s’est développé là où il l’a fait. L’exploitation du travail salarié (qui n’a jamais été entièrement prolétarisé) a certainement favorisé la fortune des capitalistes du centre, mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Ainsi, se concentrer exclusivement sur l’exploitation et ignorer le fait que la dynamique centre-périphérie de « l’échange inégal » et de « l’accumulation primitive » est toujours présente aujourd’hui revient à méconnaître la nature du capitalisme.

Brenner a accusé l’analyse de Wallerstein de techno-déterminisme, minimisant les relations de classe et le rôle du « surplus de travail relatif », c’est-à-dire l’augmentation de la productivité, en tant que caractéristique systémique du capitalisme. Selon Brenner, les explications de Wallerstein basées sur les échanges étaient un élément essentiel du néo-marxisme smithien, ignorant ce que Marx entendait réellement par le concept d’« accumulation primitive ». Il fallait l’entendre, selon les termes de Marx, comme le processus de « séparation du producteur et des moyens de production », qui ouvrait la voie au travail salarié et à l’exploitation et venait remplacer l’expropriation des biens prêts à l’emploi par les paysans semi-autonomes.

Ce divorce était le résultat d’une reconfiguration des relations de classe et d’une modification des droits de propriété ; il n’avait que peu de rapport avec les échanges inégaux ou le commerce mondial [19]. Comme Brenner l’a expliqué dans un essai ultérieur, la phase connue sous le nom d’« accumulation primitive » n’était rien d’autre que la « création des relations de propriété sociale constitutives du capital ». Cela a certainement impliqué beaucoup de force et de violence. Mais le rôle de l’accumulation primitive était très limité ; sa dynamique ne devait pas être confondue avec celle de l’accumulation capitaliste proprement dite, non primitive.

Quel était ce rôle limité ? Selon Brenner, « l’accumulation primitive » servait uniquement à briser la « fusion » politiquement instituée entre la terre, le travail et la technologie qui caractérisait le système féodal et empêchait ces trois facteurs essentiels de production d’être utilisés de manière plus productive — ce qui pouvait être corrigé une fois qu’ils étaient intégrés dans la logique capitaliste de la recherche du profit [20]. Pour le dire sans détour, l’analyse du féodalisme proposée par Brenner suggère que celui-ci incitait tout le monde à se relâcher. En l’absence de pressions concurrentielles du marché, il n’était pas nécessaire de se soucier de la rationalisation du processus de production. L’accumulation primitive a mis fin à cette utopie de la paresse, inaugurant la « volonté d’amélioration » motivée par la concurrence qui caractérise le capitalisme.

Un examen rapide du Capital, tome I, révèle cependant plus d’ambiguïté sur le sujet de l’accumulation primitive que Brenner ne le laissait initialement entendre. Le chapitre 26, dans lequel Marx critique la conception plutôt naïve d’Adam Smith sur « l’accumulation originelle », corrobore certainement les affirmations de Brenner (il l’a utilisé de manière très éloquente pour attaquer Wallerstein). Mais ensuite, dans le chapitre 31, Marx dit quelque chose de beaucoup plus conforme à la ligne d’analyse de Wallerstein, en écrivant cette phrase célèbre :

La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore. Aussitôt après, éclate la guerre mercantile; elle a le globe entier pour théâtre. [21].

Ce chapitre ne laisse aucun doute sur le lien complexe entre la violence exercée au nom du transfert forcé et les origines du capitalisme. Marx ne pouvait être plus explicite à ce sujet : « L’esclavage voilé des travailleurs salariés en Europe avait besoin, pour servir de piédestal, à l’esclavage pur et simple dans le Nouveau Monde. » Il est difficile de voir comment intégrer cette description de l’« accumulation primitive » dans le récit de Brenner sur le « divorce » entre les producteurs et leurs moyens de production dans la campagne anglaise.

Il existe des ambiguïtés similaires dans la discussion de Marx sur la question de savoir si ces pratiques violentes de « conquête et de pillage » se sont arrêtées au stade de l’accumulation primitive, ou si elles ont continué, tout comme l’accumulation primitive, parallèlement à l’accumulation capitaliste proprement dite, basée sur l’exploitation ; ou encore si, même si l’« accumulation primitive » elle-même appartient au passé, il existe néanmoins un processus continu d’expropriation ou de dépossession qui coexiste avec l’exploitation.

Même sur des questions relativement simples — faut-il considérer « l’esclavage » et le « travail non libre » comme faisant partie du capitalisme ? — il existe chez Marx des zones d’ombre qui alimentent bon nombre des débats actuels. Pour Brenner — et pour l’école du marxisme politique qui s’est formée autour de lui et d’Ellen Meiksins Wood dans les dernières années — il n’y avait pas d’ambiguïté. Le capitalisme est apparu et s’est développé à un rythme effréné parce qu’un certain nombre de processus historiques ont convergé de telle manière qu’ils ont contraint les capitalistes à « accumuler par l’innovation » [22].

Le projet de Brenner visant à comprendre la logique du capitalisme consistait donc à expliquer la dynamique — codifiée en termes tels que « règles de reproduction » et « lois du mouvement » — par laquelle les pressions systémiques exercées sur les capitalistes conduisaient à l’accumulation par l’innovation. Il s’agissait d’un modèle élégant et cohérent, qui postulait que l’augmentation de la productivité était la conséquence de l’innovation, elle-même conséquence de la concurrence entre capitalistes sur le marché, de l’emploi de main-d’œuvre salariée libre et des efforts déployés par ces derniers pour réduire leurs coûts. Dans ce modèle, il n’était pas nécessaire d’évoquer la violence, l’expropriation ou la dépossession ; bien que leur existence ne fût pas niée, elles ne contribuaient guère à l’augmentation de la productivité et ne faisaient pas partie du processus d’accumulation capitaliste.

3. « Accumulation par dépossession » ?

Tout le monde n’était pas convaincu par les arguments de Brenner. Au cours de la dernière décennie, de nombreuses tentatives intrigantes ont été faites pour faire valoir que l’exploitation et l’expropriation ont été — et sont toujours — mutuellement constitutives. Deux d’entre elles se distinguent particulièrement : la théorisation par le sociologue allemand Klaus Dörre de l’« accaparement des terres » capitaliste, s’inspirant de l’ouvrage Landnahme de Rosa Luxemburg et des travaux connexes de Nancy Fraser sur le lien structurel profond entre l’exploitation et l’expropriation, cette dernière créant — et recréant constamment — les conditions de possibilité de l’existence de la première [23]. Bon nombre des discussions méthodologiques qui se déroulent aujourd’hui à gauche — sur les meilleures façons de raconter le capitalisme en relation avec le climat, la race ou le colonialisme — reflètent encore les questions non résolues du débat Brenner-Wallerstein.

Une grande partie de ces travaux récents s’appuie sur le concept influent d’« accumulation par dépossession » de David Harvey, introduit dans son ouvrage de 2003 intitulé Le nouvel impérialisme. Harvey a inventé ce terme, car il n’était pas satisfait par le concept d’« accumulation primitive » ; comme beaucoup d’autres avant lui, il considérait l’accumulation comme un processus continu. Résumant certaines des recherches récentes sur la question dans Le nouvel impérialisme, Harvey a noté que « l’accumulation primitive, en bref, implique l’expropriation et la cooptation des acquis culturels et sociaux préexistants, ainsi que la confrontation et le dépassement de ceux-ci ». Ce n’était guère la conception brennerienne de l’« accumulation primitive » comme processus de rupture de la « fusion » féodale entre les facteurs de production ; les capitalistes de Brenner ne « cooptent » rien, ils se débarrassent, avec une aide systémique, des pratiques et des relations sociales improductives.

Hélas, la conception de Harvey de « l’accumulation par dépossession », bien que très prometteuse, n’a pas donné grand-chose : en fin de compte, elle est devenue encore plus ambiguë que celle de Marx sur « l’accumulation primitive ». Si l’on en croit la formulation initiale de Harvey, les pauvres capitalistes du début des années 2000 ne pouvaient pratiquement pas gagner d’argent sans déposséder quelqu’un de quelque chose : systèmes de Ponzi, effondrement d’Enron, pillage des fonds de pension, montée de la biopiraterie, modification de la nature, privatisation des biens publics, destruction de l’État providence, exploitation de la créativité par l’industrie musicale… Ce ne sont là que quelques-uns des exemples utilisés pour illustrer le concept dans Le nouvel impérialisme.

Constatant ce phénomène partout, Harvey en a conclu, sans surprise, que « l’accumulation par dépossession » était devenue la forme « dominante » d’accumulation dans la nouvelle ère. Comment pourrait-il en être autrement, alors que toutes les activités qui n’impliquaient pas directement l’exploitation du travail — et même certaines qui le faisaient — semblaient automatiquement incluses dans cette catégorie ?

En 2006, Brenner a rédigé une critique mitigée du Nouvel impérialisme, reprochant à Harvey sa « définition extraordinairement large (et contre-productive) de l’accumulation par dépossession », qui gonflait le concept à un point tel qu’il n’était plus utile [24]. Il a avoué trouver « incompréhensible » la conclusion de Harvey sur la domination de la dépossession sur l’accumulation capitaliste. Mais l’était-elle vraiment ? Elle serait en effet « incompréhensible » si l’on supposait que nous vivions toujours dans le capitalisme, ce qui du moins pour Brenner, en 2006, semblait incontestable. Mais si le capitalisme avait vraiment pris fin et qu’un autre système de type féodal s’était imposé, cette affirmation aurait plus de sens.

Dans ses travaux ultérieurs, Harvey a brouillé davantage les pistes, faisant de « l’accumulation par dépossession » le principal moteur du néolibéralisme, qu’il a défini comme un projet politique, redistributif plutôt que génératif, visant à transférer la richesse et les revenus du reste de la population vers les classes supérieures au sein des nations ou des pays pauvres vers les pays riches à l’échelle internationale. Ici, il n’y avait plus de place pour l’interprétation favorable à Brenner de « l’accumulation par dépossession » comme un processus visant à créer les conditions de l’innovation — et donc de la production et de la génération.

Sans le dire explicitement, Harvey s’est discrètement rallié à l’autre camp du débat, tout en ajoutant une série d’autres mécanismes de transfert des surplus — l’extraction de rentes autour de la propriété intellectuelle, par exemple — à ceux initialement décrits par Wallerstein. Quiconque, imprégné de la conception orthodoxe brennérienne de l’« accumulation primitive », contesterait immédiatement la chronologie fondamentale des événements proposée par Harvey ; même pour Wallerstein et ses disciples, l’accumulation primitive fondée sur le commerce a précédé et accompagné l’accumulation capitaliste, elle ne l’a pas remplacée ni supplantée [25].

Depuis la formulation initiale du concept par Harvey, au début des années 2000, l’« accumulation par dépossession » a été adoptée par de nombreux chercheurs, notamment dans les pays du Sud, qui l’utilisent pour théoriser de nouvelles formes d’extractivisme rentier dans lesquelles les entreprises exercent leur pouvoir politique pour acquérir des terres et des ressources minérales [26]. Tout cela suit une certaine logique : d’abord la dépossession, par des moyens extraéconomiques ; puis la rentiérisation, en tirant parti des droits de propriété — y compris ceux sur les produits intellectuels — qui ramènent l’opération dans le domaine économique. Cependant, le fait d’être dans ce domaine ne garantit pas que nous soyons dans un capitalisme normal.

À l’exception des secteurs minier et agricole, où certaines activités productives ou du moins extractives doivent être organisées, la classe capitaliste semble se contenter de percevoir des rentes et de mener une vie de luxe, à l’instar des propriétaires fonciers de l’époque féodale. « Si tout le monde essaie de vivre des rentes et que personne n’investit dans la production, écrit Harvey en 2014, alors le capitalisme se dirige clairement vers une crise. » [27] Mais quel type de crise ? Harvey lui-même ne flirte pas avec l’imagerie néo-féodale — du moins pas encore —, mais son analyse du capitalisme contemporain permet de tirer facilement la conclusion évidente : il ne s’agit de capitalisme que de nom ; sa logique économique réelle est beaucoup plus proche de celle du féodalisme. Quelle autre leçon pourrait-on tirer de l’affirmation de Harvey, dès 2003, selon laquelle la dépossession redistributive aurait supplanté l’exploitation générative ?

 

Multitudes cognitives

On retrouve un message similaire dans les travaux des théoriciens italiens et français qui prophétisent l’émergence du « capitalisme cognitif », encore un autre capitalisme qui n’a de capitalisme que le nom [28]. Inspirés par les travaux de Toni Negri et d’autres operaïstes italiens, ces penseurs — dont Carlo Vercellone et Yann Moulier-Boutang sont les plus connus — affirment que la multitude, qui succède à la classe ouvrière, armée des dernières technologies de l’information, est enfin capable d’exister de manière autonome.

De ce fait, le capital ne peut pas — et ne veut pas — contrôler la production, dont une grande partie se déroule désormais de manière hautement intellectualisée, au-delà des portes de l’usine tayloriste, qui n’existe plus (du moins en Italie et en France) [29]. Les capitalistes d’aujourd’hui se contentent d’établir un contrôle sur les droits de propriété intellectuelle, tout en essayant de limiter ce que la multitude indisciplinée peut faire avec ses nouvelles libertés de communication.

Ce ne sont pas les capitalistes obsédés par l’innovation de l’ère fordiste ; ce sont des rentiers paresseux, entièrement parasites de la créativité des masses. Partant de ces prémisses, il est facile de penser qu’une sorte de techno-féodalisme est déjà à nos portes : si les membres de la multitude sont vraiment ceux qui font tout le travail et utilisent même leurs propres moyens de production, au sens des ordinateurs et des logiciels libres, alors parler de capitalisme semble être une cruelle plaisanterie.

Un aspect de la perspective du « capitalisme cognitif » a une incidence particulière sur les débats contemporains concernant la logique — féodale ou capitaliste ? — de l’économie numérique actuelle. S’inspirant de la tradition ouvriériste italienne, Vercellone et ses acolytes ont émis l’hypothèse de l’obsolescence de la classe managériale, supposément vaincue par la créativité de la multitude.

Les patrons ont peut-être eu un rôle à jouer sous le fordisme, mais les travailleurs cognitifs modernes n’ont plus besoin d’eux. Cela est considéré comme un signe que le passage de la subsomption formelle à la subsomption réelle — c’est-à-dire de la simple incorporation du travail dans les relations capitalistes à sa transformation structurelle selon les impératifs capitalistes — s’est désormais inversé, le capitalisme reculant. Le féodalisme devient visible, même si ces théoriciens espèrent que le communisme arrivera en premier.

Comme l’a souligné George Caffentzis dans une critique perspicace, la possible irrelevance des managers dans l’organisation du processus de production ne prouve en soi pas que les revenus enregistrés par les entreprises capitalistes prennent la forme de rente plutôt que de profit [30]. Après tout, il existe de nombreuses entreprises capitalistes qui sont presque entièrement automatisées, sans managers ni travailleurs. Doivent-elles donc être considérées comme des entreprises rentières ?

La réponse des théoriciens du capitalisme cognitif semble être « oui » : ces entreprises doivent être parasites de quelque chose, peut-être en exploitant un portefeuille de brevets, un patrimoine immobilier ou l’Intellect général de l’humanité en tant que tel. Prenons l’exemple d’une station de lavage automatisée [31]. Y a-t-il une raison de croire qu’elle n’est pas capitaliste simplement parce qu’elle n’emploie personne et ne génère donc aucune plus-value ? Ou parce que, pour automatiser la station de lavage, quelques algorithmes — utilisant sans doute le travail mort et les connaissances figées des générations précédentes, et peut-être même un ou deux brevets — ont été utilisés ?

Probablement pas. Conformément aux écrits de Marx sur l’égalisation des profits entre les entreprises et les industries à différents niveaux d’automatisation, le lavage de voitures absorbe simplement la plus-value générée ailleurs dans l’économie. Présenter ces entreprises automatisées comme des « rentiers » plutôt que comme de véritables capitalistes revient à vider de sa substance la théorie marxiste de la concurrence capitaliste ; c’est précisément la volonté constante d’automatiser — afin de réduire les coûts et d’augmenter la rentabilité — qui explique le flux constant de capitaux vers les entreprises plus productives.

L’opéraïsme, pierre angulaire intellectuelle de la théorie du capitalisme cognitif, reste prisonnier de l’épistémologie du travailleur humain : si aucun travailleur n’est présent, les théoriciens italiens supposent qu’aucune production capitaliste n’a lieu et que le rentiérisme règne en maître. Dans ces perspectives, le « capitalisme » peut survivre en tant qu’étiquette, mais nous nous trouvons déjà quelque part dans le no man’s land entre le féodalisme et le système de travail à domicile (Vercellone lui-même a noté la similitude).

 

4. Fortunes numériques

Les théoriciens du techno-féodalisme partagent l’hypothèse du capitalisme cognitif selon laquelle quelque chose dans la nature des réseaux d’information et de données pousse l’économie numérique vers la logique féodale de la rente et de la dépossession, plutôt que vers la logique capitaliste du profit et de l’exploitation. De quoi s’agit-il ? Une explication évidente pointe vers la croissance considérable des droits de propriété intellectuelle et les relations de pouvoir particulières qu’ils instaurent.

Dès 1995, Peter Drahos, un juriste australien, mettait en garde contre le « féodalisme de l’information » qui se profilait. Imaginant le monde de 2015 dans la première moitié de son article — il avait vu juste sur pratiquement tous les points —, il affirmait dans la seconde moitié que l’extension des brevets à des objets abstraits, tels que les algorithmes, entraînerait la prolifération d’un pouvoir privé et arbitraire [32]. (De même, la critique de Supiot à l’égard de la féodalisation affirme que les droits de propriété intellectuelle ont permis la séparation formelle de la propriété des objets et de leur contrôle, ce qui constitue un retour en arrière.)

Une autre caractéristique de l’économie numérique qui semble correspondre aux modèles féodaux — en particulier celui de Marx, basé sur le mode de production — est la manière étrange, presque subreptice, qu’ont les utilisateurs de services numériques de se séparer de leurs données. Comme nous le savons tous, l’utilisation d’artefacts numériques produit des traces de données, dont certaines sont ensuite agrégées, ce qui peut permettre d’obtenir des informations utiles pour affiner les services existants, ajuster les modèles d’apprentissage automatique et former l’intelligence artificielle, ou encore être utilisées pour analyser et prédire notre comportement, alimentant ainsi le marché en ligne de la publicité comportementale.

Les êtres humains jouent un rôle essentiel dans l’activation des processus de collecte de données qui entourent ces objets numériques. Sans nous, bon nombre des traces de données initiales ne seraient jamais produites. De nos jours, nous les créons constamment, non seulement lorsque nous ouvrons notre navigateur, utilisons des applications de jeux ou effectuons des recherches en ligne, mais aussi de multiples façons sur notre lieu de travail, dans notre voiture, à la maison, voire dans nos toilettes intelligentes.

Que se passe-t-il exactement ici, du point de vue du capitalisme ? On pourrait soutenir, avec les théoriciens du capitalisme cognitif, que les utilisateurs sont en fait des travailleurs, les plateformes technologiques vivant de notre « travail numérique gratuit » ; sans notre interaction avec tous ces objets numériques, il n’y aurait pas beaucoup de publicité numérique à vendre et la fabrication de produits d’intelligence artificielle deviendrait plus coûteuse [33].

Une autre opinion, dont Shoshana Zuboff est la principale représentante, compare la vie des utilisateurs aux terres vierges d’un pays lointain et non capitaliste, menacées par les opérations extractives des géants du numérique. Condamnés à la « dépossession numérique », comme elle l’écrit dans The Age of Surveillance Capitalism (2018), « nous sommes les peuples autochtones dont les revendications tacites d’autodétermination ont disparu des cartes de notre propre expérience » [34]. Pour plus de clarté, il ne s’agit pas exactement du M-A-M [l’échange marchand simple : Marchandise-Argent-Marchandise, NDT] de Marx. Mais le sentiment est clair.

Zuboff se distancie des théories du « travail numérique » — en fait, de toute considération du travail tout court. En conséquence, elle n’a pas grand-chose à dire sur l’exploitation ; les capitalistes de la surveillance, semble-t-il, ne s’y adonnent pas beaucoup [35]. Elle s’appuie plutôt sur la « accumulation par dépossession » de Harvey, qu’elle présente comme un processus continu. Elle discute longuement des procédures élaborées de Google pour l’extraction et l’expropriation des données des utilisateurs. Le terme « dépossession » apparaît près d’une centaine de fois dans son livre, souvent dans des combinaisons originales avec d’autres termes : « cycle de dépossession », « dépossession comportementale », « dépossession de l’expérience humaine », « industrie de la dépossession » et « dépossession unilatérale du surplus ».

Malgré son langage emphatique qualifiant les utilisateurs de « peuples autochtones », The Age of Surveillance Capitalism ne laisse guère de doute sur le fait que la « dépossession » est accomplie grâce à la technologie moderne et à l’échelle industrielle, ce qui la fait passer pour capitaliste. Pour Zuboff, cependant, le « capitalisme » est quelque chose que les entreprises « commettent », comme un faux pas ou un crime. Si cette formulation peut paraître étrange, elle traduit fidèlement la façon dont elle comprend ce -isme particulier : dans l’ensemble, le « capitalisme » est ce qui arrive aux êtres humains lorsque les entreprises agissent.

À la lecture des descriptions vivantes de Zuboff sur la violence symbolique et émotionnelle, la tromperie et l’expropriation qui alimentent l’économie numérique menée par Google, on peut se demander pourquoi elle la qualifie de « capitalisme de surveillance » plutôt que de « féodalisme de surveillance ». Dès la première page du livre, elle évoque « une logique économique parasitaire », ce qui n’est pas très éloigné de la célèbre analyse de Lénine sur les profits des rentiers qui sous-tendent le « parasitisme impérialiste » [36].

The Age of Surveillance Capitalism flirte avec la formulation « féodale » à plusieurs endroits, sans jamais l’adopter pleinement. À y regarder de plus près, cependant, le système économique qu’elle décrit n’est ni le capitalisme ni le féodalisme. C’est ce que l’on pourrait appeler, faute d’un meilleur terme, « utilisateurisme», par analogie directe avec l’« opéraïsme » italien.

Les Italiens ne pouvaient imaginer comment des entreprises capitalistes non-rentières et à faible intensité de main-d’œuvre pouvaient réaliser des profits capitalistes simplement en attirant la plus-value produite ailleurs ; en conséquence, ils ont fini par introduire des concepts tendus, comme celui de « travail numérique gratuit ». Zuboff, quant à elle, ne peut imaginer que l’expérience humaine, figée dans des données qui sont appropriées au moment du contact de l’utilisateur avec des artefacts numériques, ne soit pas le principal moteur des profits exorbitants de Google.

L’« utilisateurisme » postule que, de Google à Facebook, la majeure partie des profits de ces entreprises provient de leur expropriation des données des utilisateurs. Mais est-ce vraiment le cas ? Pourrait-il y avoir d’autres explications ? Si elles existent, Zuboff ne les prend pas en considération, ne rassemblant que des preuves qui confirment sa thèse existante : les utilisateurs fournissent des données à Google ; Google utilise ces données pour personnaliser la publicité et créer des services cloud à forte intensité de données (une partie importante de l’activité de Google, dont Zuboff parle très peu). Par conséquent, c’est le lien entre les données des utilisateurs et la publicité qui explique les profits exceptionnels de Google. Qu’est-ce que cela pourrait être d’autre, étant donné qu’elle n’aborde aucun autre aspect des activités de Google ?

 

Google en tant qu’entreprise

Pour mieux comprendre le modèle économique de Google, comparons-le à celui de Spotify, le service de streaming musical suédois. Les deux modèles sont assez similaires : si Spotify compte des utilisateurs payants qui constituent l’essentiel de ses revenus, il compte également de nombreux utilisateurs non payants. Ces derniers peuvent écouter de la musique gratuitement, mais doivent écouter des publicités toutes les quelques chansons. Malgré les excellentes performances récentes de son action, Spotify n’est pas rentable : en 2020, l’entreprise a perdu 810 millions de dollars ; en revanche, les bénéfices d’Alphabet, la société mère de Google, s’élevaient à 41 milliards de dollars en 2020, dont une grande partie provenait des activités publicitaires de Google.

En fait, Spotify est en perte de vitesse depuis sa création : entre 2006 et 2018, dernière année pour laquelle ces chiffres totaux sont disponibles, il a dépensé 10 milliards de dollars en contrats de licence, en paiements aux maisons de disques et, finalement, aux artistes, pour pouvoir diffuser leurs catalogues. Alors, dans quel secteur d’activité Spotify opère-t-il ? On pourrait dire qu’il vend un produit très particulier : une expérience utilisateur unique et personnalisée qui offre un accès en temps réel à une collection de musique presque infinie.

Voici le point de vue d’un analyste perspicace : Spotify est « un producteur d’un nouveau produit, l’expérience musicale de marque », dans lequel « la musique (commercialisée sous forme de licences) n’est qu’un élément parmi d’autres, bien que le plus important » [37]. Oui, Spotify offre certains de ces produits à ses utilisateurs non payants, mais il le fait parce qu’il a trouvé un moyen astucieux de vendre un autre produit, basé sur la publicité, à quelqu’un d’autre ; ce dernier serait impossible sans le premier. Il y a beaucoup d’extraction de données — Spotify produit chaque semaine des listes de lecture personnalisées pour ses utilisateurs en observant leurs habitudes d’écoute — et nous ne devons pas négliger l’importance des droits de propriété intellectuelle pour son modèle économique.

Mais faut-il pour autant expliquer le modèle économique de Spotify en se concentrant uniquement sur l’extraction de données, en ignorant le fait qu’il s’agit d’une entreprise capitaliste qui produit quelque chose ? Ce serait oublier que toutes ces données ne sont qu’un complément à l’activité principale de Spotify : son produit unique alliant musique et expérience de marque. Dans ce modèle, les rentiers méprisés sont les maisons de disques ; Spotify est tout autant capitaliste qu’Henry Ford.

Revenons à Google. Lui aussi génère un produit — l’accès en temps réel à une quantité considérable de connaissances humaines — mais, contrairement à Spotify, le produit de Google est beaucoup moins cher à fabriquer. Pourquoi ? Parce que Google ne paie pas les éditeurs et les créateurs de contenu dont il indexe les pages pour générer ce produit, du moins pas de la même manière que Spotify paie les maisons de disques. Contrairement à Spotify, Google n’offre pas à ses utilisateurs payants une expérience de recherche différente, sans publicité, mais son site jumeau, YouTube, le fait moyennant un abonnement mensuel.

Tout comme Spotify avec ses utilisateurs non payants, Google offre gratuitement son produit de recherche, ce qui lui permet de vendre aux annonceurs un autre produit très rentable : l’accès aux écrans et à l’attention de ses utilisateurs. Il existe toutes sortes de moyens permettant à ces vastes quantités de données personnelles, extraites subrepticement, de rendre ce produit publicitaire plus précieux. Mais rien de tout cela n’aurait d’importance si Google devait réellement payer des frais pour indexer chaque élément de contenu qu’il affiche sur la première page des résultats de recherche, à côté des publicités qui le rendent si incroyablement rentable.

The Age of Surveillance Capitalism compte 704 pages, mais Zuboff ne consacre que deux phrases, dans des passages distincts traitant d’autres sujets, à ce péché originel au cœur du modèle économique de Google. Elle l’accepte comme une évidence, se contentant d’écrire « des informations indexées que le robot d’indexation de Google avait déjà prises à d’autres sans paiement ». Il est facile de comprendre pourquoi cela ne correspond pas à la définition de la dépossession donnée par Zuboff : aucun utilisateur n’est impliqué. Les activités capitalistes réelles de Google n’intéressent donc pas l’« utilisateurisme ». Cependant, se concentrer ici sur les utilisateurs et leurs données revient à se concentrer sur les playlists personnalisées de Spotify au détriment des redevances : les premières ne sont pas totalement sans importance, car elles fidélisent les utilisateurs, mais dans l’ensemble, leur pouvoir explicatif est insignifiant par rapport aux secondes.

Paradoxalement, le succès phénoménal du modèle commercial de Google suggère que l’environnement dans lequel il opère n’est pas défini par le « féodalisme de l’information », mais plutôt par le « communisme de l’information ». C’est ainsi que son objectif noble, presque socialiste, d’« organiser toutes les connaissances du monde » pourrait justifier l’indexation infinie et gratuite des informations produites par d’autres, comme si les droits de propriété — y compris les droits liés à l’accès et à l’utilisation — n’existaient pas. Le problème avec la description que fait Zuboff d’un « capitalisme de surveillance » obsédé par la dépossession, c’est qu’elle est fondamentalement incapable de saisir comment l’économie numérique non capitaliste pourrait fonctionner à l’avenir. En conséquence, elle n’a pas de programme politique radical, à l’exception de quelques revendications vaguement libérales pour des choses indéfinissables comme « le droit à l’avenir ».

En pathologisant le côté extractiviste du capitalisme numérique contemporain, la critique de Zuboff normalise complètement sa dimension non extractiviste. Son horizon utopique ne va pas beaucoup plus loin que d’exiger un monde dans lequel Google, ayant abandonné la publicité et l’extraction de données qui y est associée, commencerait simplement à facturer ses services de recherche, une option que Facebook envisagerait selon certaines informations. Le fait que cela normaliserait involontairement toute la « dépossession numérique » qui se produit au stade de l’indexation, consolidant ainsi le pouvoir de Google et son emprise sur l’imaginaire institutionnel de la société, n’inquiète guère Zuboff. Après tout, pour l’« utilisateurisme », le problème du « capitalisme de surveillance » réside dans la surveillance des utilisateurs-consommateurs, et non dans le capitalisme en tant que tel.

5. Toujours le capitalisme ?

Jusqu’à récemment, la plupart des ouvrages sérieux sur le néo-féodalisme et le techno-féodalisme publiés par la gauche, à l’instar de Neckel et Supiot, abordaient ce sujet comme un système sociopolitique plutôt qu’économique. La publication de Techno-féodalisme par l’économiste français Cédric Durand représente la tentative la plus soutenue à ce jour pour examiner sérieusement les logiques économiques en jeu [38]. Durand s’est fait un nom avec Fictitious Capital (2014), une analyse perspicace de la finance moderne. Contrairement aux hypothèses de certains à gauche, Durand a fait valoir que les activités financières ne doivent pas nécessairement être « prédatrices » : dans un système qui fonctionne bien, elles peuvent contribuer à faire progresser la production capitaliste en facilitant, par exemple, le financement anticipé.

Cependant, à partir des années 1970, cette caractéristique de la finance moderne favorable à l’accumulation — que Durand qualifie simplement d’« innovation » — a été supplantée par deux dynamiques plus sinistres. La première, ancrée dans la logique de la dépossession telle que théorisée par Harvey, impliquait que de puissantes institutions financières tirent parti de leurs relations avec l’État pour rediriger davantage de fonds publics vers elles-mêmes ; nous en revenons ici aux moyens « extra-économiques » d’extraire ou, plus exactement, de redistribuer la valeur, soutenus par les liens étroits entre Wall Street et Washington. La seconde dynamique, ancrée dans la logique du parasitisme, théorisée par Lénine dans son analyse de l’impérialisme, fait référence aux divers paiements — intérêts, dividendes, frais de gestion — que les entreprises non financières doivent verser aux sociétés financières, qui se situent complètement en dehors du processus de production.

Selon Durand, les mesures de sauvetage prises à la suite de la crise financière de 2008 ont accéléré les dynamiques de dépossession et de parasitisme, supprimant celles de l’innovation. « Est-ce encore du capitalisme ? », s’est-il demandé dans les dernières pages de Fictitious Capital. « L’agonie de ce système a été annoncée mille fois. Mais aujourd’hui, elle pourrait bien avoir commencé, presque par accident. » Ce ne serait pas la première transition « presque accidentelle » vers un nouveau régime économique ; Brenner a un jour décrit la transition du féodalisme au capitalisme en Angleterre comme « la conséquence involontaire d’acteurs féodaux poursuivant des objectifs féodaux de manière féodale » [39]. Ainsi, l’idée que les financiers, en choisissant la voie de la facilité — se consacrant uniquement à la redistribution ascendante organisée politiquement et au parasitisme soutenu par les rentes — pourraient accélérer la transition vers un régime post-capitaliste était non seulement très intrigante, mais aussi théoriquement plausible.

Dans son nouveau livre, Techno-féodalisme, Durand continue de se concentrer sur la fin imminente du capitalisme, mais confie la tâche de l’enterrer aux entreprises technologiques. Fictitious Capital avait déjà examiné ce qu’on appelle le puzzle du profit-investissement : lorsque le capitalisme fonctionne bien, des profits plus élevés devraient signifier des investissements plus élevés ; l’intérêt d’être capitaliste est de ne jamais rester immobile. Et pourtant, à partir du milieu des années 1990 environ, ce lien n’existait plus : les profits ont augmenté dans les économies capitalistes avancées, avec des hauts et des bas, mais les investissements ont stagné ou diminué. De nombreuses explications ont été avancées pour expliquer ce phénomène, notamment la maximisation de la valeur actionnariale, la monopolisation croissante ou les effets toxiques d’une financiarisation toujours plus rapide. Durand n’a pas proposé de nouveaux facteurs causaux. Il a plutôt choisi d’affirmer que « l’énigme des profits sans accumulation est, au moins en partie, artificielle » — une illusion statistique, créée par notre incapacité à saisir les effets de la mondialisation.

D’une part, certaines entreprises ont trouvé des moyens de gagner plus d’argent sans investissement supplémentaire. La mondialisation et la numérisation ont permis aux grandes entreprises du Nord comme Walmart de tirer parti de leur position au sommet des chaînes mondiales de produits de base afin d’obtenir des prix plus bas pour les biens finaux ou intermédiaires auprès des acteurs situés plus bas dans la chaîne. D’autre part, lorsque les capitalistes du Nord investissaient, leurs investissements se dirigeaient de plus en plus vers le Sud. Ainsi, examiner la dynamique des profits et des investissements à travers le prisme de pays individuels du Nord, comme les États-Unis, ne nous apprend pas grand-chose. Il fallait une vision globale pour voir comment les profits se répercutent exactement sur les investissements.

Avec Techno-féodalisme, Durand rejoint le chœur croissant de ceux qui expliquent le casse-tête des profits et des investissements en soulignant le rôle des droits de propriété intellectuelle et des actifs incorporels, y compris les données, qui permettent aux grandes entreprises américaines de tirer d’énormes profits de leurs chaînes d’approvisionnement en se concentrant sur les aspects qui offrent les marges les plus élevées [40]. Dans une certaine mesure, il s’agit d’une élaboration de l’argumentation de Durand de 2014, mais en accordant une attention beaucoup plus grande au fonctionnement réel des chaînes d’approvisionnement mondiales et au rôle que jouent les droits de propriété intellectuelle dans la répartition du pouvoir au sein de celles-ci. Pour certaines des entreprises qu’il examine, l’énigme des profits sans investissements n’est plus artificielle, comme c’était le cas dans Fictitious Capital : elles n’investissent vraiment pas beaucoup, que ce soit dans leur pays ou à l’étranger, quel que soit leur niveau de profit. Elles redistribuent leurs bénéfices aux actionnaires sous forme de dividendes ou rachètent leurs propres actions ; certaines, comme Apple, font les deux.

Techno-féodalisme soutient que l’essor des actifs incorporels, généralement concentrés aux points les plus rentables de la chaîne de valeur mondiale, a conduit à l’émergence de quatre nouveaux types de rentes [41]. Deux d’entre elles, les rentes juridiques de propriété intellectuelle et les rentes de monopole naturel, nous sont familières : la première fait référence aux rentes tirées des brevets, des droits d’auteur et des marques déposées ; la seconde aux rentes tirées de la capacité d’entreprises telles que Walmart à intégrer l’ensemble de la chaîne et à fournir les infrastructures nécessaires à son fonctionnement. Les deux autres — les rentes d’innovation dynamique et les rentes différentielles immatérielles — semblent plus complexes.

Mais elles aussi décrivent des phénomènes relativement clairs et distincts : la première fait référence aux ensembles de données précieux qui sont la propriété exclusive de ces entreprises, tandis que la seconde fait référence à la capacité des entreprises d’une même chaîne de valeur à développer leurs activités (les entreprises qui possèdent principalement des actifs incorporels peuvent le faire plus rapidement et à moindre coût).La taxonomie de Durand est élégante. Fort de ces catégories, il commence à voir des rentiers partout — un peu comme les théoriciens du capitalisme cognitif qu’il a gentiment réprimandés dans Fictitious Capital et des capitalistes nulle part.

« L’essor du numérique », conclut-il, « alimente une économie gigantesque de rente », car « le contrôle de l’information et du savoir, c’est-à-dire la monopolisation intellectuelle, est devenu le moyen le plus puissant de capturer de la valeur ». Faisant référence aux récentes spéculations de McKenzie Wark sur le sujet [42], Durand revient à la question qu’il posait en 2014 : s’agit-il toujours de capitalisme ? C’est l’impératif d’investir pour améliorer la productivité, réduire les coûts et augmenter les profits qui a assuré le dynamisme du système capitaliste. Cet impératif était dû au fait que les capitalistes opéraient sous la pression de la concurrence du marché, avec la fongibilité des marchandises, du travail et de la technologie — résultat, comme l’a fait valoir Brenner, de la rupture de la « fusion » de ces trois facteurs sous le féodalisme.

L’essor des actifs incorporels, mais surtout des données, inverse la rupture capitaliste de cette fusion, affirme Durand : si les actifs numériques sont indissociables des utilisateurs qui les produisent et des plateformes sur lesquelles ils sont créés, alors nous pouvons considérer que l’économie numérique « fusionne » à nouveau les principaux facteurs de production, de sorte que leur mobilité est entravée. En termes plus simples, nous sommes coincés dans les jardins clos des entreprises technologiques, nos données — soigneusement extraites, cataloguées et monétisées — nous liant à elles pour toujours. Cela affaiblit les effets de la concurrence sur le marché qui favorisent la productivité, donnant à ceux qui contrôlent les actifs incorporels une capacité impressionnante de s’approprier de la valeur sans jamais avoir à s’engager dans la production. « Dans cette configuration, écrit Durand, l’investissement n’est plus orienté vers le développement des forces productives, mais vers les forces de prédation. » [43]

Le parasitisme et la dépossession ne font peut-être plus partie du vocabulaire de Durand dans Techno-féodalisme — ils sont remplacés par la « prédation », Harvey et Lénine étant écartés au profit de Thorstein Veblen, et la finance cédant la place à l’industrie technologique —, mais la logique n’est pas si différente de celle de Capital fictif. Ce qui donne à l’économie numérique sa saveur néo- et techno-féodale particulière, c’est que, si les travailleurs sont toujours exploités selon les anciens modes capitalistes, ce sont les nouveaux géants du numérique, armés de moyens sophistiqués de prédation, qui en tirent le plus grand profit.

À l’instar des seigneurs féodaux, ils parviennent à s’approprier une part considérable de la masse mondiale de plus-value sans jamais être directement impliqués dans l’exploitation du travail ou le processus de production. Durand s’appuie sur les travaux de Zuboff pour montrer la domination cachée exercée par le « Grand Autre » du Big Data, affirmant comme elle que le secret du succès de Google réside dans sa capacité à extraire, assembler et tirer profit d’une variété d’ensembles de données. Il bénéficie d’un monopole effectif grâce aux effets de réseau et à d’impressionnantes économies d’échelle : il tirera davantage profit de tout nouvel ensemble de données qu’une start-up, ce qui rendra la concurrence beaucoup plus difficile.

Ces conclusions sont empreintes de sagesse et de bon sens. Mais la teneur générale de l’argument penche trop vers l’« utilisateurisme », car Durand, comme Zuboff, ignore le rôle crucial joué par l’indexation dans le fonctionnement global de Google. Il est plus difficile d’invoquer ici des concepts tels que la « monopolisation intellectuelle », car les pages tierces vers lesquelles Google renvoient pour produire ses résultats de recherche restent la propriété de leurs éditeurs ; Google ne possède pas les résultats qu’il indexe. En théorie, toute autre entreprise disposant d’un capital suffisant pourrait mettre au point la technologie de crawling nécessaire à leur indexation.

Cela pourrait être extrêmement coûteux, mais il ne faut pas confondre ces obstacles avec une situation de rente : ce qui est coûteux pour une start-up berlinoise peut être relativement abordable pour la société japonaise SoftBank, avec son fonds Vision Fund de 100 milliards de dollars. Les vastes bases de données de Google sont un autre sujet ; elles méritent effectivement d’être abordées sous l’angle de la rente. Mais on ne peut prétendre que son activité se résume à ces bases de données, comme si Google était un simple rentier et non une entreprise capitaliste classique.

6. Des forces prédatrices ?

Le raisonnement de Durand s’appuie également sur les travaux importants de l’économiste Duncan Foley sur les rentes de l’information dans l’économie mondiale. Conformément à la perspective de Marx, Foley soutient que la plus-value n’est pas appropriée uniquement sur les sites où elle est générée (ce sont les pages manquantes de la théorie marxiste qui n’ont pas encore atteint les opéraïstes italiens). En traitant les vastes ressources immatérielles tirées des droits de propriété intellectuelle de la même manière que Marx et certains économistes politiques classiques traitaient les rentiers fonciers, nous pouvons voir que les géants des plateformes informatiques ne sont pas des capitalistes, mais des rentiers déguisés. « Il n’est même pas nécessaire d’être capitaliste pour rivaliser afin d’obtenir une part de ce pool de plus-value », écrit Foley :

Les droits de propriété qui permettent au propriétaire de ressources productives (souvent appelées « terres » dans la terminologie de l’économie politique classique) d’exclure les capitalistes de l’accès à ces ressources créent des « rentes ». Ces rentes font partie du pool de plus-value généré par la production capitaliste, bien qu’elles n’aient aucun rapport direct avec l’exploitation du travail productif en soi. Le propriétaire de ressources foncières, telles que des terres fertiles, des chutes d’eau, des réserves minérales et d’hydrocarbures, etc., n’a pas besoin de lever le petit doigt ni d’embaucher quelqu’un d’autre pour lever le petit doigt de manière productive afin de partager la plus-value générée par le travail salarié productif. [44]

Ici, les analogies sont assez claires : terre = données ; entreprises technologiques = non-capitalistes ; leurs revenus = rente. Foley insiste beaucoup sur l’exemple de la cascade, arguant que, « dès lors qu’une personne ou une entité particulière a établi un droit de propriété sur une cascade, par exemple, une rente constituant une part du pool mondial de plus-value voit le jour ». Mais, poursuit-il, il y a encore mieux que de posséder une cascade. Après tout, l’eau est une ressource rare. Les biens immatériels, en revanche, peuvent être infinis : si l’on détient les droits d’auteur d’une chanson populaire, on peut en tirer des loyers presque infinis.

La grande question qui se pose aujourd’hui est de savoir si Google et ses concurrents sont identiques à ce propriétaire non capitaliste de la cascade qui « n’a pas besoin de lever le petit doigt » pour partager la plus-value générée ailleurs. Foley répond par l’affirmative. Mais si tel est le cas, si les géants de la technologie sont vraiment des rentiers paresseux qui exploitent tout le monde en tirant profit des droits de propriété intellectuelle et des effets de réseau, pourquoi investissent-ils autant d’argent dans ce qui ne peut être décrit que comme une forme de production ? Quel genre de rentiers font cela ? Les dépenses de R&D d’Alphabet en 2017, 2018, 2019 et 2020 se sont élevées respectivement à 16,6 milliards, 21,4 milliards, 26 milliards et 27,5 milliards de dollars. Cela ne compte-t-il pas comme « lever le petit doigt » ? Si ce n’est pas le cas, qu’est-ce qui le serait ?

Amazon a également dépensé 42,7 milliards de dollars, rien qu’en 2020, pour la recherche et le développement, tout en employant plus d’un million de personnes à travers le monde. Aux États-Unis, l’entreprise emploie plus de personnes que l’ensemble du secteur de la construction résidentielle : un Américain sur 153 [45]. Si ce sont des rentiers paresseux propriétaires de cascades, ils sont particulièrement masochistes : pourquoi ne pas se reposer sur leurs lauriers, licencier tout le monde et arrêter de dépenser ? Et qui, en regardant ces chiffres, pourrait vraiment croire, avec les post-travailleurs, que les capitalistes sont désormais étrangers à la production ?

À quoi dépensent-ils alors tout cet argent en R&D ? Plus révélateur encore, une analyse approfondie des bilans de Google, Amazon et Facebook montre qu’ils possèdent moins d’actifs incorporels que d’autres grandes entreprises — en fait, ils possèdent aujourd’hui relativement moins d’actifs incorporels qu’il y a dix ou quinze ans [46]. Il est facile de comprendre pourquoi : toutes ces données nécessitent des réseaux physiques étendus et de vastes centres de données — mais ces tendances créent une faille importante dans les arguments qui accordent une importance excessive aux actifs incorporels.

Durand doit certainement connaître certains de ces chiffres. Pour se sortir de cette impasse analytique, il pourrait s’appuyer sur le concept de « prédation » — emprunté à l’analyse de Veblen sur la bourgeoisie américaine de la Belle Époque dans The Theory of the Leisure Class (1899) — et affirmer que ces investissements massifs financent les forces de la prédation plutôt que celles de la production. Il existe en effet de nombreuses façons intéressantes d’utiliser le cadre analytique de Veblen — sa distinction entre l’industrie axée sur l’efficacité et les entreprises axées sur le profit, par exemple — pour affirmer que ce qui motive réellement les capitalistes n’est pas la recherche du profit, mais plutôt la capacité à se livrer à des actes de sabotage, afin de garantir que les barons voleurs d’aujourd’hui obtiennent non seulement les profits qu’ils attendent, mais aussi des profits plus élevés que leurs concurrents.

Au cours des vingt dernières années, une nouvelle approche de l’économie politique, connue sous le nom de Capital as Power (CasP), a vu le jour dans ce but précis, introduisant le concept d’« accumulation différentielle » pour décrire cette dynamique [47]. Ses adeptes, principalement concentrés à l’université York, au Canada, ont critiqué à la fois l’économie marxiste et l’économie néoclassique, en utilisant des arguments solides et convaincants, pour avoir négligé cette dynamique de « sabotage » et ignoré le rôle constitutif du pouvoir dans le capitalisme dans son ensemble. Cette approche a inspiré des recherches récentes particulièrement intéressantes sur l’industrie technologique, notamment des travaux empiriques riches sur la rente technoscientifique et l’assetisation [la constitution d’actifs négociables, NDT], s’appuyant sur des apports issus des études scientifiques et technologiques [48].

La difficulté d’intégrer Marx et Veblen dans un cadre analytique unique — ce que Durand tente également de faire dans un essai récent [49] — réside dans le fait que Marx considérait la prédation et le sabotage comme faisant partie intégrante du féodalisme, et non du capitalisme. Pour Veblen, il s’agit d’instincts présents chez tous les capitalistes, même si ceux qui contrôlent des actifs incorporels sont mieux placés pour les mettre en œuvre. Marx, cependant, considérait en fin de compte les capitalistes comme productifs ; si l’on pouvait parler de sabotage, cela ne serait possible qu’au niveau systémique du capitalisme dans son ensemble et non au niveau des capitalistes individuels.

Durand souhaite clairement s’en tenir à Marx plutôt qu’à Veblen. Cependant, cela nécessiterait d’expliquer clairement ce que sont exactement ces « forces de prédation » et comment elles sont liées à l’accumulation et à tous les débats épineux sur « l’accumulation primitive » — un défi théorique que Durand, qui s’est intéressé à « l’accumulation par dépossession » dans Fictitious Capital, ne connaît que trop bien. Sinon, on ne voit pas bien pourquoi la théorie marxiste aurait besoin de cette carapace théorique très ambiguë de la « prédation », alors que ses propres catégories — profit et production capitaliste, ainsi que rente et le rentiérisme — suffisent à expliquer le succès de Google.

Marx lui-même était catégorique sur le fait que les entreprises capitalistes entièrement automatisées s’approprient non seulement la plus-value dérivée d’ailleurs — sur ce point, Foley et Durand sont d’accord —, mais qu’elles le font sous forme de profits, et non de rente. Ces entreprises automatisées sont aussi capitalistes que celles qui exploitent directement le travail salarié. Comme l’écrit Marx dans le volume 3 du Capital :

[…] un capitaliste qui, dans sa sphère de production, n’emploierait pas de capital va­ riable, partant pas d’ouvriers (hypothèse en réalité exagérée), serait tout aussi intéressé à l’exploitation de la classe ouvrière par le capital et retirerait tout autant son profit du surtravail non payé qu’un capitaliste qui n’utiliserait que du capital variable et dépenserait en salaire tout soncapital (hypothèse tout aussi exagérée). [50]

La thèse techno-féodale ne découle pas des avancées de la théorie marxiste contemporaine, mais de son incapacité apparente à donner un sens à l’économie numérique, à savoir ce qui y est produit exactement et comment. Si l’on accepte que Google produit des résultats de recherche, un processus qui nécessite des investissements massifs, il n’est pas difficile de le considérer comme une entreprise capitaliste classique, engagée dans une production capitaliste normale. Cela ne veut pas dire que les géants du numérique ne recourent pas à toutes sortes d’autres tactiques pour consolider leur pouvoir, tirer parti de leurs portefeuilles de brevets, fidéliser leurs utilisateurs et faire obstacle à toute concurrence potentielle, souvent en rachetant les start-ups concurrentes, en plus des fortunes dépensées pour s’assurer le soutien des législateurs au Capitole.

La concurrence capitaliste est un jeu cruel, qui peut l’être encore plus lorsqu’il s’agit de produits numériques. Mais ce n’est pas une raison pour tomber dans les marécages analytiques du capitalisme cognitif, de l’utilisatorisme ou du techno-féodalisme. Veblen et Marx peuvent tous deux être nécessaires si nous voulons comprendre les tactiques des entreprises individuelles et les conséquences systémiques de leurs actions ; en ce sens, les marxistes ont beaucoup à apprendre de l’école « Capital as Power ». Mais pour que l’une ou l’autre de ces approches fasse de grands progrès, il faut au moins avoir une vision claire des modèles économiques des entreprises en question. Se focaliser sur certains aspects de ces modèles, simplement parce qu’on y détecte un excès de droits de propriété intellectuelle, des signes de financiarisation ou d’autres processus inquiétants, ne permettra pas d’avoir une vision globale de ces modèles.

7. Entrer dans l’État

Outre le manque de clarté analytique, un autre problème majeur du cadre techno-féodaliste est qu’il risque d’écarter l’État du tableau. L’ouvrage de Durand, Techno-féodalisme, aborde très peu le rôle moteur de l’État américain dans l’essor d’Alphabet, Facebook ou Amazon ; il en va de même pour de nombreux autres textes plus courts sur le techno-féodalisme [51]. La critique de Durand à l’égard de ce qu’il appelle l’idéologie californienne met en avant l’orientation cyber-libertaire de la « Magna Carta du cyberespace », son texte fondateur. Mais il omet de mentionner que l’une des quatre auteurs de ce document, l’éminente investisseuse Esther Dyson, a également siégé pendant des années au conseil d’administration du National Endowment for Democracy, le plus important organisme américain dédié au changement de régime.

À l’exception de quelques comptes rendus contraires, parmi lesquels l’excellent ouvrage de Linda Weiss intitulé America Inc. ? Innovation and Enterprise in the National Security State (2014)—, le rôle de l’État américain dans l’essor de la Silicon Valley en tant qu’hégémon techno-économique mondial a été largement sous-estimé. Lire ces développements à travers le prisme du techno-féodalisme — qui suppose que les États sont faibles, leur souveraineté étant « morcelée » entre de nombreux seigneurs technologiques — ne peut que brouiller davantage les pistes. Toute l’hystérie récente autour du pouvoir des entreprises technologiques — qualifiées de « géants » ou de « barons voleurs », ou d’un seul bloc monolithique « Big Tech » — a renforcé l’idée que l’essor des plateformes numériques s’est fait au détriment de l’État.

Cela peut être le cas pour les pays européens ou latino-américains plus faibles, qui ont été pratiquement colonisés par les entreprises américaines ces dernières années. Mais peut-on en dire autant des États-Unis eux-mêmes ? Qu’en est-il des liens de longue date entre la Silicon Valley et Washington, avec l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, à la tête du Defense Innovation Board, un organe consultatif du Pentagone lui-même ? Qu’en est-il de Palantir, la société cofondée par Thiel qui assure des liens essentiels entre l’État américain de surveillance et la technologie américaine ?

Ou encore l’argument de Zuckerberg — apparemment efficace jusqu’à présent — selon lequel le démantèlement de Facebook encouragerait les géants technologiques chinois et affaiblirait la position des États-Unis dans le monde ? La géopolitique est à peine visible dans la perspective techno-féodale : les rares mentions de la Chine par Durand visent principalement à critiquer son système de crédit social, un instrument de gouvernementalité algorithmique.

Ce manque d’attention accordé au rôle constitutif joué par l’État dans la consolidation de l’industrie technologique américaine pourrait-il être le résultat des cadres analytiques brenneriens du capitalisme qui cherchent à en déduire les « lois du mouvement » en l’observant en action ? Il est impossible de saisir l’ascendant de l’industrie technologique américaine si l’on met entre parenthèses la guerre froide et la guerre contre le terrorisme — avec leurs dépenses militaires et leurs technologies de surveillance, ainsi que le réseau mondial de bases militaires américaines — comme des facteurs étrangers, non capitalistes, sans grande importance pour comprendre ce que veut et ce que fait le « capital ».

Pourrait-on commettre la même erreur aujourd’hui, alors que « l’essor de la Chine » et la catastrophe climatique sont en passe d’occuper le rôle d’orientation du système autrefois joué par la guerre froide ? Si tel est le cas, nous pouvons également oublier de comprendre l’essor de ce que certains ont qualifié de « capitalisme des gestionnaires d’actifs », qui cherche à déléguer la tâche de l’État de lutter contre le changement climatique à des sociétés telles que Blackrock, Vanguard et State Street.

Du point de vue de Brenner, toute intervention systémique de l’État dans les opérations courantes du capital pourrait apparaître comme un exemple de « capitalisme politique » [52], plutôt que comme un capitalisme « économique » fonctionnant correctement, guidé par ses propres lois de mouvement. Pour Brenner lui-même, la stagnation à long terme de l’économie américaine dans un contexte de surcapacité mondiale de production a conduit des éléments puissants de la classe dirigeante américaine à abandonner leur intérêt pour l’investissement productif et à se tourner plutôt vers la redistribution ascendante des richesses par des moyens politiques [53]. Étrangement, la gauche et la droite semblent converger sur ce point. Après tout, détecter partout les effets corrosifs du « capitalisme politique » est beaucoup plus caractéristique des économies libérales et néolibérales, préoccupées par la recherche de rentes par les fonctionnaires et la résurgence de réseaux personnalisés intervenant dans les opérations du capital.

C’est ce type de préoccupation concernant le capitalisme « politique » plutôt qu’« économique » qui a donné naissance à la théorie du choix public et à la fétichisation de la lutte contre la corruption par des économistes de Chicago tels que Luigi Zingales. Durand lui-même s’engage à plusieurs reprises auprès de Mehrdad Vahabi, un spécialiste du choix public, le citant favorablement sur la prédation [54].

Il est peut-être temps de se demander si le débat Brenner-Wallerstein est sur le point d’aboutir à une solution définitive. On peut soutenir que les ambiguïtés non résolues de ce débat ont créé les ouvertures analytiques et intellectuelles grâce auxquelles la thèse techno-féodale semble désormais plausible pour de jeunes économistes marxistes créatifs comme Durand. Après tout, c’est uniquement parce que l’expropriation continue et le pouvoir politique qu’elle présuppose ne peuvent être facilement conciliés avec la conception du développement capitaliste fondée sur l’exploitation qu’il faut recourir à des concepts étrangers tels que « l’accumulation par dépossession » de Harvey, la « prédation » de Veblen, la « rente cognitive » de Vercellone, ou même « l’extraction du surplus comportemental » de Zuboff.

8. des océans plus vastes

Actuellement, la seule façon d’intégrer l’exploitation et l’expropriation dans un modèle unique est de soutenir que nous avons besoin d’une conception plus large du capitalisme lui-même, comme l’a fait Nancy Fraser, avec un certain succès. Reste à voir si l’exposé de Fraser, qui est encore en cours d’élaboration, parviendra à rendre compte de considérations géopolitiques et militaires plus larges. Mais l’idée générale de l’argument semble correcte. Alors que dans les années 1970, il était peut-être possible d’analyser le travail non libre, la domination raciale et sexuelle et l’utilisation non tarifée de l’énergie — ainsi que les termes de l’échange inégaux résultant du siphonnage par le centre des matières premières bon marché de la périphérie — comme étant externes au système capitaliste axé sur l’exploitation, ce n’est plus une tâche facile aujourd’hui.

Ces arguments ont été de plus en plus remis en question par certains travaux empiriques remarquables réalisés par des historiens spécialisés dans les questions de genre, de climat, de colonialisme, de consommation et d’esclavage. L’appropriation a été reconnue à sa juste valeur, ce qui a considérablement compliqué la pureté analytique avec laquelle les lois du mouvement du capital pouvaient être formulées. Jason Moore, élève de Wallerstein et Giovanni Arrighi, a peut-être formulé le nouveau consensus lorsqu’il a écrit que « le capitalisme prospère lorsque des îlots de production et d’échange de marchandises peuvent s’approprier des océans de natures potentiellement bon marché, en dehors du circuit du capital, mais essentielles à son fonctionnement » [55]. Cela vaut bien sûr non seulement pour les ressources naturelles bon marché, mais aussi pour de nombreuses autres activités et processus à s’approprier, de sorte que ces « océans » sont plus vastes que ne le suggère Moore.

Une concession majeure que le marxisme politique devrait probablement faire est d’abandonner sa conception du capitalisme comme un système marqué par la séparation fonctionnelle entre l’économique et le politique — selon laquelle « les besoins économiques fournissent la contrainte immédiate qui oblige le travailleur à transférer son surplus de travail au capitaliste » — contrairement à leur fusion sous le féodalisme. Il y avait certainement de bonnes raisons de souligner que l’avancée de la démocratie s’arrêtait aux portes de l’usine, que les droits accordés dans l’arène politique n’éliminaient pas nécessairement le despotisme dans la sphère économique.

Bien sûr, une grande partie de cette séparation présumée était fictive : comme l’a fait valoir Ellen Meiksins Wood dans son article fondateur sur la question, c’est la théorie économique bourgeoise qui avait abstrait « l’économie » de son contenu social et politique, et c’est le capitalisme lui-même qui avait creusé le fossé séparant les questions essentiellement politiques, telles que le pouvoir « de contrôler la production et l’appropriation, ou la répartition du travail social », de la sphère politique, les déplaçant vers la sphère économique. Une véritable émancipation socialiste nécessiterait de prendre pleinement conscience du caractère artificiel de cette séparation [56].

Cependant, l’analyse globale de Wood brossait un tableau trop simpliste de la coercition sous le capitalisme. « L’intégration de la production et de l’appropriation [sous le capitalisme], écrivait-elle, représente la “privatisation” ultime de la politique, dans la mesure où les fonctions autrefois associées à un pouvoir politique coercitif — centralisé ou “morcelé” — sont désormais fermement ancrées dans la sphère privée [économique], en tant que fonctions d’une classe appropriatrice privée, libérée de l’obligation de remplir des objectifs sociaux plus larges. »

Selon ce point de vue, la portée du « purement politique » par rapport au purement économique était assez limitée : elle consistait principalement à protéger les droits de propriété. Le fait que le politique ait également contribué à garantir un approvisionnement bon marché en énergie et en nourriture, en main-d’œuvre non libre et en minéraux, en connaissances et, peut-être, à terme, en données — les conditions mêmes qui rendent possible la conception (élargie) de l’« économique » — n’a pas été mentionné, pour une raison évidente : aucune de ces choses n’avait d’incidence directe sur l’exploitation.

Cependant, si le « politique » était si déterminant dans la constitution de l’« économique », on pourrait tout aussi bien se demander ce que l’on gagne à présenter le capitalisme comme un système qui sépare le « politique » et l’« économique ». Que les capitalistes et leurs idéologues s’expriment ainsi est une chose ; que cela corresponde à une description exacte de ce qui se passe réellement sous le capitalisme — la thèse de l’article de Woods — en est une autre. On pense ici à la boutade de Bruno Latour selon laquelle la modernité parle avec une langue fourchue : elle affirme que la science et la société sont aux antipodes l’une de l’autre, mais c’est précisément cette confusion stratégique qui lui permet de les hybrider de manière si productive. Il se peut que l’histoire du politique et de l’économique sous le capitalisme soit très similaire.

Rétrospectivement, on comprend facilement pourquoi Brenner n’a jamais été impressionné par le concept d’« accumulation par dépossession » inventé par Harvey. Dans la mesure où ce concept faisait référence à la redistribution — accomplie par les marchés et la violence — plutôt qu’à la production, il ne pouvait pas passer de l’accumulation « primitive » à l’accumulation capitaliste régulière, du moins selon la compréhension qu’en avait Brenner. Cependant, compte tenu de toutes les preuves historiques qui se sont accumulées au cours des quarante dernières années — en particulier pendant la crise de 2008 et la pandémie de Covid — il est devenu plus difficile, même pour Brenner, d’écarter la redistribution comme quelque chose d’étranger au capitalisme tel qu’il existe réellement. Les montants en jeu — plusieurs milliers de milliards de dollars — sont tout simplement trop colossaux.

C’est ainsi qu’il en est venu à écrire dans « Escalating Plunder », son texte de 2020 sur les plans de sauvetage liés à la Covid : « Ce que nous avons connu pendant une longue période, c’est une aggravation du déclin économique accompagnée d’une intensification de la prédation politique. » [57] Le mot « politique » — qui suggère que, pour Brenner, le processus « normal » d’accumulation capitaliste est en train d’échouer — apparaît fréquemment dans cet essai.

Dépourvu du cadre nécessaire pour faire le lien entre redistribution et exploitation dans une description plus large de l’accumulation capitaliste, Brenner n’a plus qu’une seule option : postuler que la dépendance des capitalistes à l’égard de la redistribution ascendante de la richesse par l’État éloigne le capitalisme de lui-même, vers une forme économique qui partage apparemment une caractéristique centrale avec le féodalisme. Cela permettrait de conserver la pureté du modèle original — le titre honorifique de « capitalisme » pourrait être réservé à ce régime impressionnant dans lequel l’accumulation se fait par l’innovation plutôt que par la prédation ou la dépossession —, mais au prix de déclencher toutes sortes de problèmes analytiques et politiques secondaires. Les faiblesses de l’argumentation de Durand sont, dans une certaine mesure, le produit de tensions non résolues dans le débat Brenner-Wallerstein.

L’ironie ultime ici est que la meilleure preuve que « l’accumulation par l’innovation » est, comme le capitalisme lui-même, toujours bien vivante, se trouve dans le même secteur technologique que Durand qualifie de féodal et rentier. Nous pouvons le constater lorsque nous abandonnons les macro-récits surdéterminés de ces cadres analytiques, qu’il s’agisse du « néolibéralisme » de Harvey en tant que projet politique ou du « capitalisme cognitif » de Vercellone. Considérer les entreprises technologiques comme Marx les aurait probablement considérées, c’est-à-dire comme des producteurs capitalistes, donne certainement de meilleurs résultats.

En attendant, les marxistes feraient bien de reconnaître que la dépossession et l’expropriation ont constitué l’accumulation tout au long de l’histoire. Peut-être que le luxe de n’utiliser que les moyens économiques d’extraction de valeur dans le noyau « proprement » capitaliste a toujours été dû à l’utilisation extensive de moyens extraéconomiques d’extraction de valeur dans la périphérie non capitaliste. Une fois que nous avons fait ce saut analytique, nous n’avons plus besoin de nous préoccuper des invocations du féodalisme. Le capitalisme évolue dans la même direction qu’il l’a toujours fait, en tirant parti de toutes les ressources qu’il peut mobiliser — les moins chères étant les meilleures.

En ce sens, la description que Braudel a faite un jour du capitalisme, comme « infiniment adaptable », n’est pas la pire perspective à adopter. Mais il ne s’adapte pas continuellement et, lorsqu’il le fait, il n’est pas certain que les tendances redistributives ascendantes l’emportent sur les tendances productives. Il se peut très bien que ce soit exactement ainsi que fonctionne une grande partie de l’économie numérique actuelle. Cela ne signifie bien sûr pas que le techno-capitalisme soit un régime plus agréable, plus confortable et plus progressiste que le techno-féodalisme ; en invoquant vainement ce dernier, nous risquons de blanchir la réputation du premier.

* Cet article est paru dans la New Left Review 133/134, janv.-avr. 2022, sous le titre : « Critique of Techno-Feudal Reason ». Notre traduction de l’anglais.

Evgeni Morozov est un chercheur états-unien, d’origine biélorusse, spécialiste des enjeux du progrès technique et du numérique.

Notes

[1] Par souci de transparence, je dois signaler que, vers 2016, moi aussi j’ai flirté avec ces concepts, les utilisant occasionnellement dans une chronique de presse et lors d’une conférence. À cette époque, le terme « féodalisme numérique » s’est même glissé dans l’annonce du sous-titre de mon livre alors encore à paraître (l’édition définitive ne le comportera certainement pas) ; il figurait également dans le sous-titre d’un recueil de mes essais publié en Espagne en 2018. Ayant pris conscience de leurs faiblesses analytiques, j’ai rapidement abandonné ces concepts.
[2] Eric Posner et Glen Weyl, Radical Markets: Uprooting Capitalism and Democracy for a Just Society, Princeton, 2018, p. 232. Weyl se présente comme un fils rebelle de l’économie néolibérale. Admirateur d’Ayn Rand dans son enfance, il a reçu les éloges de grandes figures de la discipline, dont — à l’âge de treize ans — Milton Friedman. Récemment, Weyl a déclaré ne plus s’identifier comme économiste, en raison des prémisses défectueuses de la profession. Ses liens avec la sphère technologique proviennent de son poste à Microsoft Research et de sa collaboration avec Vitalik Buterin, cofondateur de la blockchain Ethereum, principal concurrent du bitcoin.
[3] Les idées à l’origine de Feudl sont exposées sur le blog de Yarvin, Unqualified Reservations. Essentiellement, Google n’était pas trop féodal, mais trop « woke » — trop démocratique. En indexant et en classant chaque page web trouvée en fonction du nombre d’autres pages qui y renvoient, le moteur de recherche ignorait l’émergence de hiérarchies naturelles qui, selon Yarvin, constituent une caractéristique bénigne de toutes les communautés. Yarvin a mis en pratique certaines de ses idées sur des infrastructures numériques néo-féodales dans son projet Urbit, financé en partie par Thiel. Pour un résumé de sa dimension politique, voir Harrison Smith et Roger Burrows, « Software, Sovereignty and the Post-Neoliberal Politics of Exit », Theory, Culture & Society, vol. 38, no 6, nov. 2021. Pour un portrait de Yarvin, voir Joshua Tait, “Mencius Moldbug and Neoreaction ”, Key Thinkers of the Radical Right, Oxford, 2019, p. 187–203.
[4] Varoufakis : voir son court texte « Techno-Feudalism Is Taking Over », Project Syndicate, 28 juin 2021, ainsi que mon entretien avec lui, « Yanis Varoufakis on Crypto, the Left and Techno-Feudalism », The Crypto Syllabus, 26 janvier 2022 ; Mariana Mazzucato, “Preventing Digital Feudalism ”, Project Syndicate, 2 oct. 2019; Jodi Dean, “Communism or Neo-Feudalism?”, New Political Science, vol. 42, no 1, févr. 2020; Robert Kuttner : voir son article coécrit avec Katherine Stone, « The Rise of Neo-Feudalism », American Prospect, 8 avr. 2020. Pour la discussion par Wolfgang Streeck de « l’inégalité oligarchique » — « on pourrait aussi parler de néo-féodalisme » — voir How Will Capitalism End ? Essays on a Failing System, Londres et New York, 2016, p. 28-30, 35, 187. Michael Hudson écrit sur le néo-féodalisme depuis près d’une décennie ; voir par exemple « The Road to Debt Deflation, Debt Peonage and Neofeudalism », Levy Economics Institute of Bard College, Working Paper no 708, févr. 2012. Pour l’usage du terme par Robert Brenner, voir sa conférence « From Capitalism to Feudalism? Predation, Decline and the Transformation of US Politics ”, University of Massachusetts Amherst Political Economy Workshop, 27 avr. 2021, disponible sur YouTube.
[5] La culture numérique, dès le début des années 1990, baignait déjà dans une imagerie médiévale d’« enclosures », de « communs », de « barons voleurs », de « seigneurs technologiques », de « métayage numérique », voire de « chasses aux sorcières numériques » — sans oublier la comparaison d’Umberto Eco entre les utilisateurs de DOS et de Mac et les protestants et les catholiques. Le diagnostic techno-féodaliste trouve ainsi un terrain particulièrement fertile.
[6] Voir Brett Christophers, Rentier Capitalism : Who Owns the Economy, and Who Pays for It?, Londres, 2020.
[7] Julia Tomassetti, « Does Uber Redefine the Firm? The Postindustrial Corporation and Advanced Information Technology ”, Indiana Legal Studies Research Paper no 345, avr. 2016.
[8] La synthèse récente la plus accessible de la lecture marxiste du féodalisme comme logique économique est celle de Chris Wickham, « How Did the Feudal Economy Work? The Economic Logic of Medieval Societies », Past & Present, vol. 251, no 1, mai 2021.
[9] Je dois cette formule frappante au titre de l’ouvrage de Murray Smith, Invisible Leviathan : Marx’s Law of Value in the Twilight of Capitalism, Leyde, 2020.
[10] L’ouvrage de Marc Bloch, La Société féodale, Londres [1939] 2014, demeure la référence incontournable dans ces milieux.
[11] Un exemple intrigant à cet égard — provenant de la droite politique — est offert par l’œuvre du théoricien néerlandais Frank Ankersmit, qui soutient depuis 1997 que le rôle prépondérant joué par les ONG et autres quangos dans les démocraties libérales a produit un « archipel quasi féodal d’îlots managériaux égoïstes », inaugurant — pour reprendre le titre de son livre de 2005 — de « nouveaux Moyen Âge ».
[12] Voir Sighard Neckel, « “Refeudalisierung” : Systematik und Aktualität eines Begriffs der Habermas’schen Gesellschaftsanalyse », Leviathan, vol. 41, no 1, 2013 ; « Refeudalisierung der Ökonomie », dans Soziologie der Finanzmärkte, Bielefeld, 2014, p. 113-128 ; « The refeudalization of modern capitalism », Journal of Sociology, vol. 56, no 3, juin 2020. Malgré de fréquentes références au capitalisme, la conception du féodalisme qui sous-tend l’usage qu’en fait Neckel est indéniablement non marxiste : elle oppose l’égalité, la justice et la neutralisation du pouvoir privé, favorisées par l’État bourgeois, à leur absence sous les arrangements féodaux.
[13] Cela apparaît le plus clairement dans leurs ouvrages coécrits : Joas et Knöbl, Social Theory : Twenty Introductory Lectures, Cambridge, 2009; War in Social Thought, Princeton, 2012.
[14] Une synthèse accessible de l’argumentation de Supiot sous forme d’article se trouve dans « The Public-Private Relation in the Context of Today’s Refeudalization », International Journal of Constitutional Law, vol. 11, no 1, janv. 2013, p. 129-145.
[15] Supiot, Governance by Numbers, Londres, 2015, p. 225. Il existe ici une affinité avec la prolifération, dès les années 1960, de concepts liés au « néo-médiévalisme » dans la théorie des relations internationales. Dans ce champ, le « néo-médiévalisme » a également été appliqué très tôt à l’économie numérique mondiale : voir Stephen Kobrin, « Back to the Future: Neomedievalism and the Postmodern Digital World Economy », Journal of International Affairs, vol. 51, no 2, printemps 1998.
[16] Ellen Meiksins Wood, “The Separation of the Economic and the Political in Capitalism ”, New Left Review, I/127, mai-juin 1981, p. 80.
[17] La littérature sur ce sujet est immense, mais un point de départ indispensable pour le « Brenner Debate » sur la transition au capitalisme est Trevor Aston et Charles Philpin (dir.), The Brenner Debate : Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe, Cambridge, 1987.
[18] Immanuel Wallerstein, The Origins of the Modern World-System, New York, 1974, p. 16–20.
[19] Robert Brenner, “The Origins of Capitalist Development: A Critique of Neo-Smithian Marxism ”, New Left Review, I/104, juil.-août 1977.
[20] Robert Brenner, “What Is, and What Is Not, Imperialism?”, Historical Materialism, vol. 14, no 4, janv. 2006, p. 79–105.
[21] K. Marx, Le Capital, Livre 1, 8e section, chap. 31: « Genèse du capitalisme industriel »
[22] Pour une évaluation de l’état actuel du marxisme politique, voir Historical Materialism, vol. 29, no 3, nov. 2021, numéro consacré à ce thème. Fait remarquable, la critique fondatrice de Brenner à l’égard de Wallerstein, « The Origins of Capitalist Development », mentionne le terme « innovation » à 43 reprises — probablement un record pour un article de la New Left Review.
[23] Voir Klaus Dörre, « Capitalism, Landnahme and Social Time Regimes: An Outline », Time & Society, vol. 20, no 1, avr. 2011 ; « Finance Capitalism, Landnahme and Discriminating Precariousness: Relevance for a New Social Critique », Social Change Review, vol. 10, no 2, oct. 2012. Pour les contributions de Fraser, voir Nancy Fraser et Rahel Jaeggi, Capitalism : A Conversation in Critical Theory, Cambridge, 2018; et Fraser, “Expropriation and Exploitation in Racialized Capitalism: A Reply to Michael Dawson ”, Critical Historical Studies, vol. 3, no 1, printemps 2016.
[24] Brenner, « What Is, and What Is Not, Imperialism? »
[25] Au cours de la dernière décennie, le sociologue brésilien Daniel Bin a proposé une analyse plus rigoureuse des conditions spécifiques dans lesquelles la dépossession conduit à l’accumulation capitaliste — une combinaison de prolétarisation, de marchandisation et de ce que Bin appelle la « capitalisation » — afin de la distinguer des cas où la dépossession n’aurait que des effets purement redistributifs. Voir Daniel Bin, « So-Called Accumulation by Dispossession », Critical Sociology, vol. 44, no 1, janv. 2018 ; et « Dispossessions in Historical Capitalism: Expansion or Exhaustion of the System? », International Critical Thought, vol. 9, no 2, mai 2019.
[26] Pour un aperçu rapide, voir Verónica Gago et Sandro Mezzadra, « A Critique of the Extractive Operations of Capital: Toward an Expanded Concept of Extractivism », Rethinking Marxism, vol. 29, no 4, 2017, p. 574-591.
[27] David Harvey, Seventeen Contradictions and the End of Capitalism, New York, 2014.
[28] Voir Yann Moulier-Boutang, Cognitive Capitalism, Cambridge, 2011 ; Carlo Vercellone, “From Formal Subsumption to General Intellect: Elements for a Marxist Reading of the Thesis of Cognitive Capitalism ”, Historical Materialism, vol. 15, no 1, janv. 2007. Le fait que Harvey lui-même éprouve des sentiments mitigés à l’égard du « capitalisme cognitif » ne doit pas nous dissuader ici ; pour sa discussion du terme, voir le chapitre 5 de Marx, Capital, and the Madness of Economic Reason, Londres, 2017.
[29] Le regard de ces théoriciens dépasse rarement l’Europe occidentale, à l’exception partielle de Moulier-Boutang, spécialiste de l’histoire économique coloniale et postcoloniale africaine.
[30] Voir le chapitre 5 de George Caffentzis, In Letters of Blood and Fire: Work, Machines, and the Crisis of Capitalism, Oakland, 2012.
[31] Cet exemple est tiré de Bryan Parkhurst, « Digital Information and Value: A Response to Jakob Rigi », tripleC : Communication, Capitalism & Critique, vol. 17, no 1, févr. 2019, p. 72-85.
[32] Voir Peter Drahos, « Information Feudalism in the Information Society », The Information Society, vol. 11, no 3, avr. 1995 ; Drahos et John Braithwaite, Information Feudalism : Who Owns the Knowledge Economy?, Abingdon, 2002.
[33] La position selon laquelle « les utilisateurs sont des travailleurs » a également été défendue par Glen Weyl, qui a co-signé un article très commenté sur le « travail des données » avec le gourou technologique Jaron Lanier et d’autres ; voir Imanol Arrieta-Ibarra et al., « Should We Treat Data as Labour? Moving Beyond ‘Free’”, American Economic Association Papers & Proceedings, vol. 108, mai 2018. Voir aussi Carlo Vercellone, « Les plateformes de la gratuité marchande et la controverse autour du Free Digital Labor : une nouvelle forme d’exploitation ? », Open Journal in Information Systems Engineering, vol. 1, no 2, 2020.
[34] Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, New York, 2019.
[35] Lorsque Zuboff écrit que Google « exploite l’information » ou « exploite sa découverte d’un surplus comportemental », elle n’entend pas ici l’exploitation capitaliste au sens strict.
[36] « Le revenu des rentiers est cinq fois supérieur au revenu tiré du commerce extérieur du plus grand pays “commerçant” du monde ! Voilà l’essence de l’impérialisme et du parasitisme impérialiste » : V. I. Lénine, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme [1916], Pékin, 1970, p. 121. Ironiquement, en 2004, Zuboff a bien rédigé une chronique adoptant le cadre néo-féodaliste : « From Subject to Citizen », Fast Company, 1er mai 2004.
[37] Rasmus Fleischer, «If the Song Has No Price, Is It Still a Commodity? Rethinking the Commodification of Digital Music », Culture Unbound, vol. 9, no 2, octobre 2017. Comme la plateforme doit payer des sommes très élevées pour les licences, observe Fleischer, « la dévalorisation de la musique enregistrée irait dans l’intérêt de Spotify ».
[38] Cédric Durand, Techno-féodalisme : Critique de l’économie numérique, Paris 2020. Il n’existe pas encore d’édition en anglais ; toutes les traductions sont de mon crû.
[39] Voir Chris Harman and Robert Brenner, “The Origins of Capitalism”, International Socialism, no. 111, été 2006.
[40] Voir, par exemple, Özgür Orhangazi, « The Role of Intangible Assets in Explaining the Investment—Profit Puzzle », Cambridge Journal of Economics, vol. 43, no. 5, mars 2019, pp. 1251– 86; Herman Mark Schwartz, “Global Secular Stagnation and the Rise of Intellectual Property Monopoly”, Review of International Political Economy, 2021, pp. 1 – 26.
[41] Durand aborde également cette typologie dans un article coécrit avec William Milberg, « Intellectual Monopoly in Global Value Chains », Review of International Political Economy, vol. 27, no 2, sept. 2020. Pour des études de cas éclairantes, voir Céline Baud et Cédric Durand, « Making Profits by Leading Retailers in the Digital Transition: A Comparative Analysis of Carrefour, Amazon and Walmart (1996–2019) », Working Papers of the Department of History, Economics and Society, Université de Genève, avril 2021.
[42] McKenzie Wark, Capital Is Dead: Is This Something Worse?, Londres et New York 2021.
[43] Ancienne coautrice de Durand, l’économiste argentine Cecilia Rikap développe des arguments similaires sur la prédation, en s’appuyant elle aussi sur Veblen, dans son récent ouvrage consacré à ce qu’elle appelle le « capitalisme de monopole intellectuel » (voir Cecilia Rikap, Capitalism, Power and Innovation: Intellectual Monopoly Capitalism Uncovered, Londres, 2021). Elle ne suit pas Durand lorsqu’il décèle des tendances féodalistes dans l’économie mondiale, lui préférant une analyse compatible avec celle de Wallerstein, qui considère les grandes entreprises technologiques comme des capitalistes recourant à la fois à l’exploitation et à l’expropriation, en absorbant la plus-value partout où elles peuvent la trouver.
[44] Duncan Foley, “Rethinking Financial Capitalism and the ‘In- formation’ Economy”, Review of Radical Political Economics, vol. 45, no. 3, sept. 2013.
[45] Dominick Reuter, “1 out of Every 153 American Workers Is an Amazon Employee”, Business Insider, 30 juil. 2021.
[46] Voir Kean Birch, D. T. Cochrane, et Callum Ward, « Data as Asset? The Measurement, Governance, and Valuation of Digital Personal Data by Big Tech”, Big Data & Society, vol. 8, no. 1, mai 2021.
[47] Le texte paradigmatique est celui de Jonathan Nitzan & Shimshon Bichler, Capital as Power : A Study of Order and Creorder, Londres, 2009. Pour une critique marxiste de cette approche, voir Bue Rübner Hansen, « Review of Nitzan and Bichler’s Capital as Power: A Study of Order and Creorder », Historical Materialism, vol. 19, no. 2, avr. 2011.
[48] Voir Kean Birch & Fabian Muniesa, eds, Assetization : Turning Things into Assets in Technoscientific Capitalism, Boston 2020; Birch, “Technoscience Rent: Toward a Theory of Rentiership for Technoscientific Capitalism”, Science, Technology, & Human Values, vol. 45, no. 1, févr. 2020; Birch and D. T. Cochrane, “Big Tech: Four Emerging Forms of Digital Rentiership”, Science as Culture, mai 2021.
[49] Voir Durand, “Predation in the Age of Algorithms: The Role of Intangible Assets”, in Marlène Benquet and Théo Bourgeron, eds, Accumulating Capital Today: Contemporary Strategies of Profit and Dispossessive Policies, Londres 2021, pp. 149–62.
[50] K. Marx, Le Capital, Livre 3, chap. 10: « Égalisation du taux général de profit par la concurrence. Prix de marché et valeurs de marché. Surprofit ».
[51] Sur l’absence de l’État US dans l’œuvre maîtresse de Zuboff, voir le compte-rendu de Rob Lucas, « The Surveillance Business », nlr 121, janv.-févr. 2020.
[52] Le terme « political capitalism », forgé par Weber dans Economy and Society pour décrire toutefois, de façon inappropriée—l’économie politique de la Rome antique, a été réutilisée par Gabriel Kolko pour caractériser l’ère dite progressiste dans The Triumph of American Conservatism : A Reinterpretation of American History, 1900–1916, New York, 1963.
[53] Robert Brenner, « Escalating Plunder », nlr 123, mai–juin 2020, p. 22.
[54] See, Mehrdad Vahabi, The Political Economy of Predation: Manhunting and the Economics of Escape, Cambridge 2016.
[55] Jason Moore, “The Capitalocene, Part ii: Accumulation by Appropriation and the Centrality of Unpaid Work/Energy”, The Journal of Peasant Studies, vol. 45, no. 2 mai 2018, pp. 237–79.
[56] Wood, “The Separation of the Economic and Political in Capitalism”, pp. 66–7.
[57] Brenner, “Escalating Plunder”, p. 22.

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