Jürgen Habermas était l’esprit du monde de l’Allemagne de l’Ouest

par | 23 Mar. 2026 | CULTURE, Philosophie, PAYS ET RÉGIONS, POLITIQUE, Démocratie & Droits politiques, THÉORIE, Sciences humaines & Philosophie

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Avec la disparition de Jürgen Habermas, le monde a perdu bien plus qu’un simple philosophe. Son engagement en faveur du débat démocratique et du capitalisme réglementé à l’échelle de l’État-providence a fait de lui la véritable personnification de l’image de soi de la République fédérale d’Allemagne.

Le 14 mars 2026, Jürgen Habermas s’est éteint à Starnberg, en Allemagne, où il résidait depuis longtemps. Il était âgé de 96 ans. Né à Düsseldorf le 18 juin 1929 et élevé à Gummersbach dans une famille liée au régime nazi, il appartenait à la génération qui a assisté à la chute du national-socialisme, a vécu la libération de l’Allemagne et a ensuite été contrainte de subir l’atmosphère étouffante de la reconstruction d’après-guerre — l’absence de responsabilité, le silence entourant les crimes nazis et la persistance d’attitudes autoritaires sous le couvert d’un engagement formel en faveur de la démocratie.

La « génération Flakhelfer »

La droite, en particulier, qualifiait sa génération de « génération Flakhelfer », en référence à la force auxiliaire antiaérienne dans laquelle de nombreux garçons et jeunes hommes allemands avaient été enrôlés. Cette génération était largement considérée comme le produit des efforts de rééducation menés par l’occupation américaine.

Habermas ne considérait pas cette affirmation comme une accusation — il en comprenait plutôt l’implication réactionnaire, à savoir que lui, comme d’autres de sa génération, avait subi un lavage de cerveau antinational par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. En effet, il accordait une grande importance aux liens de l’Allemagne de l’Ouest avec l’Occident, à son engagement en faveur de la délibération démocratique, ainsi qu’au pragmatisme américain de Charles Sanders Peirce, George Herbert Mead ou John Dewey, dont les ouvrages ont joué un rôle central dans sa compréhension de la démocratie et de la sphère publique.

Après avoir quitté Bonn, où il avait obtenu son doctorat avec une thèse sur Schelling sous la direction d’Erich Rothacker, qui avait rivalisé avec Martin Heidegger pour le poste de ministre des Sciences sous Hitler, Habermas arriva, dans les années 1950, à l’Institut de recherche sociale dirigé par les exilés juifs de gauche, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, afin de se familiariser avec la recherche sociale empirique. Il contribua aux études de l’Institut sur le potentiel politique des étudiant·es par des essais dans lesquels les arguments de ses théories ultérieures commençaient déjà à prendre forme.

Cette constellation théorique et politique allait façonner sa pensée et son action en tant qu’intellectuel. Il évoluait entre le cercle de la théorie critique à Francfort et le cercle plus conservateur autour de Rothacker, Hans-Georg Gadamer et Reinhart Koselleck à Heidelberg. Leur revue Archiv für Begriffsgeschichte visait à faire revivre la tradition du XIXe siècle de l’histoire des idées (Geistesgeschichte) et de l’herméneutique, en menant des recherches sur la sphère publique dans la tradition de Carl Schmitt.

C’est dans ce contexte qu’est née l’étude critique de Habermas sur La Transformation structurelle de la sphère publique. En raison de réserves politiques, Horkheimer a refusé d’accorder à Habermas l’habilitation, condition préalable à l’obtention d’une chaire dans le système universitaire allemand — à ses yeux, Habermas était trop fortement orienté vers le Vormärz, la période historique précédant la révolution de 1848. C’est alors le chercheur marxiste Wolfgang Abendroth qui s’en chargea à Marbourg. Habermas fut ensuite nommé professeur de philosophie à Heidelberg en 1961. Quelques années plus tard seulement, en 1964, il revint à l’université de Francfort en tant que successeur de Horkheimer, où il enseigna non seulement la philosophie, mais aussi la sociologie au séminaire de l’Institut de recherche sociale.

Contre une modernité divisée

Sur le plan politique, Habermas était proche du mouvement pacifiste et de la Ligue socialiste des étudiants allemands (SDS), qu’il continua à soutenir après que le Parti social-démocrate eut adopté une résolution interdisant la double affiliation aux deux organisations. Il resta un allié engagé du mouvement de protestation étudiant dans sa phase initiale. C’est notamment en raison de cette position politique qu’il fut considéré, aux côtés d’Adorno et de Horkheimer, comme l’un des mentors intellectuels du mouvement étudiant et un représentant de premier plan de la théorie critique.

Sensibiliser, engager le débat et politiser les enjeux devinrent les critères déterminants pour toute une génération d’Allemands de l’Ouest qui se mobilisa contre les pratiques manipulatrices du groupe médiatique de droite Axel Springer et de l’industrie culturelle, et espérait, à travers ce que Habermas appelait l’exercice de la « force non coercitive du meilleur argument », éduquer, bousculer de manière dialogique des institutions sclérosées, changer les attitudes et les mentalités, et finalement, établir des relations exemptes de domination.

Habermas a développé les fondements de sa théorie sociale critique et de sa philosophie pratique dans le cadre d’un vaste programme de recherche, à commencer par son traité sur la sphère publique ainsi que par les deux recueils d’essais Théorie et pratique et Connaissance et intérêts humains, son engagement dans le « tournant linguistique », l’interactionnisme symbolique et la sociologie interprétative, ainsi que son dialogue souvent singulier avec Marx, Weber, Durkheim et la théorie des systèmes.

Une partie importante de son œuvre porte sur ce qu’il a appelé la « modernité divisée », qui, selon son diagnostic, se produit dans la société bourgeoise telle qu’elle existe réellement, lorsque l’efficacité des processus fonctionnels et systémiques se développe de manière unilatérale et que les questions pratiques sur la manière dont nous, en tant que société, souhaitons et devrions vivre sont négligées. Ce faisant, Habermas a mis en évidence les continuités qui s’étendent du nazisme à la théorie des systèmes de Niklas Luhmann, en passant par l’institutionnalisme d’Arnold Gehlen et de Hans Freyer, ainsi que par le conservatisme technocratique d’anciens partisans nazis, tels que Helmut Schelsky.

Il a critiqué la pratique bourgeoise complémentaire consistant à générer artificiellement du sens en faisant appel à la tradition historique, à la nation, à la famille et à la communauté, telle que la prônent des auteurs comme Hermann Lübbe, Odo Marquard ou Ernst-Wolfgang Böckenförde, qui déploraient l’érosion de l’éthique traditionnelle. Il ne rejetait pas d’emblée l’une ou l’autre de ces positions critiques à l’égard de la modernité, mais pratiquait plutôt une « critique rédemptrice », visant à intégrer ces théorèmes dans une théorie critique développée en phase avec l’évolution des temps.

Au lendemain de l’expérience du nazisme, la théorie critique devait contribuer à une conception de la philosophie et de la science qui insistait sur le fait que ces disciplines ne devaient être ni partisanes ni militantes (« philosophie allemande », « physique allemande »). Elles ne devaient toutefois pas non plus être neutres sur le plan des valeurs, se limiter à des solutions purement techniques, participer à des expériences pseudoscientifiques sur des êtres humains ou cultiver une attitude détachée envers la démocratie.

L’œuvre de Habermas a été façonnée par la quête visant à concilier et à transcender ces exigences contradictoires. Comme le démontre son magnum opus, La Théorie de l’agir communicationnel, il a trouvé une solution dans le lien intrinsèque entre la sphère publique et les processus communicatifs de la communauté naturelle des locuteurs. Ici, dans le monde de la vie, la rationalité fonctionnelle autonome de l’action dans le système économique et l’action stratégique dans le système politico-administratif devaient être continuellement réancrées dans l’unité d’un agir communicationnel global.

La théorie de l’agir communicationnel

Contrairement à l’action stratégique qui vise à atteindre un objectif prédéterminé, l’agir communicationnel s’efforce de déboucher sur un accord sincère avec les autres par un dialogue ouvert et un recours à la raison [NdT].

Pour un capitalisme démocratique

Habermas est largement considéré comme un représentant de la deuxième génération de la théorie critique, et il était ami avec Adorno, Herbert Marcuse et Leo Löwenthal. Il ne manifestait toutefois guère le désir de perpétuer la pensée de l’École de Francfort, comme l’indique son départ, en 1971, de l’université de Francfort pour l’Institut Max Planck à Starnberg. Considérant l’École de Francfort comme dépassée à la lumière des changements sociaux en cours, il passa d’un paradigme marxiste axé sur la théorie de la valeur et le travail social au paradigme de l’intersubjectivité médiée par la communication en tant que mode de socialisation.

C’est ainsi qu’il a développé sa propre forme de théorie critique et, dans ses tentatives répétées d’établir un fondement éthique discursif pour les normes morales, a redynamisé une forme de philosophie morale orientée vers le kantisme. Sa conception de la démocratie est procédurale : au sein des procédures, celles-ci, les questions à l’ordre du jour et les acteurs deviennent l’objet d’une recherche argumentative de solutions universalistes. Ces procédures sont stabilisées dans l’état d’esprit correspondant au patriotisme constitutionnel.

Cela dit, son plaidoyer en faveur d’une théorie délibérative de la démocratie n’était pas simplement orienté vers le consensus. Habermas lui-même était combatif, initiant ou intervenant dans un certain nombre de débats publics qui ont façonné de manière décisive la conception que la République fédérale avait d’elle-même. Sa théorie était tout aussi familière avec le conflit, car, à ses yeux, le système politique, issu du monde de la vie, devait être publiquement mis à mal par l’argumentation, la protestation et les actes de désobéissance civile afin de limiter — par une correction démocratique continue — les conséquences dysfonctionnelles du système économique capitaliste et les conséquences colonisatrices de l’État-providence, à savoir le consumérisme et la bureaucratisation.

 

Lorsqu’il observait des tendances intellectuelles qui, selon lui, menaçaient les acquis normatifs et l’universalisme, il jouait le rôle d’un juge protégeant les limites de la raison, traçant des frontières décisives et souvent hostiles, exagérées, en particulier dans sa critique de la gauche, des mouvements sociaux, des poststructuralistes ainsi que des jeunes et des néoconservateurs. Fondée sur des normes morales universalistes, qu’il considérait comme ancrées dans des relations de compréhension, sa théorie cultivait une sorte de position non partisane et arbitrale, cherchant à défendre les acquis du capitalisme démocratique de l’État-providence.

À ses yeux, une constitution européenne élèverait ce capitalisme à un stade évolutif supérieur et freinerait les tendances autoritaires qui avaient émergé à plusieurs reprises en Allemagne depuis le XIXe siècle. Le fait que le défenseur de l’Union européenne contre les tendances de droite en France fût Macron, que Habermas avait publiquement soutenu — un homme politique qui a mis en œuvre des politiques néolibérales et affronté le mouvement de protestation des Gilets jaunes avec une force brutale — était révélateur d’un échec que Habermas lui-même a été contraint de reconnaître dans ses derniers écrits.

Les limites de l’universalisme de Habermas

La théorie de Habermas s’est révélée dépassée dès 1982, date de la première publication de son magnum opus, une tentative de démontrer que l’État-providence représentait le summum de l’évolution sociale dans la mesure où l’agir communicationnel lui-même prenait la forme universelle d’une société démocratique. Elle ne disposait pas de l’appareil conceptuel nécessaire pour appréhender les processus matériels et fondés sur des valeurs du capitalisme, du travail social, de la dynamique des crises économiques et écologiques, des changements dans les relations de genre et de l’expérience d’une société façonnée par les migrations.

C’est précisément l’universalisme de l’agir communicationnel — institutionnalisé dans l’État-providence capitaliste — qui constituait une limite à cet égard. La théorie de Habermas représentait l’Occident : il n’intégrait les objections féministes ou postcoloniales que dans la mesure où des normes universalistes pouvaient être trouvées au sein des protestations du mouvement des femmes ou des traditions des colonisés eux-mêmes. Habermas a tenté d’intégrer rétroactivement dans sa théorie des revendications émancipatrices qu’il n’avait pas initialement prises en compte, afin de les traiter à plusieurs reprises de manière universaliste. Sa théorie était de moins en moins une théorie de la société et de plus en plus un engagement envers l’entreprise morale-philosophique consistant à justifier sans cesse les normes universalistes de manière plus efficace.

Sa théorie s’était avérée trop efficace dans son passage d’une théorie du capitalisme à une théorie de la modernité et avait abandonné trop de principes de la théorie critique et marxiste. Elle était trop bien conçue pour se prêter à une correction. En fin de compte, sa théorie représentait également une variante de la fin de l’histoire — non pas au sens empirique, bien sûr, mais au sens normatif. Elle ne s’intéressait pas au dépassement des relations capitalistes, mais à l’établissement d’une modernité pleine et entière, c’est-à-dire au développement de discours pratiques capables de diriger des systèmes fonctionnels de manière à préserver l’autonomie et à éviter de nuire au monde de la vie.

L’universalisme de Habermas et son engagement envers l’histoire allemande l’ont conduit à adopter des positions belliqueuses discutables. Il a joué un rôle modérateur en ce qui concerne le soutien militaire à l’Ukraine, tout en gardant le silence sur les crimes de guerre israéliens à Gaza. Cette attitude s’est avérée relativement sans conséquence pour son succès international depuis les années 1990. Il défendait une théorie critique axée sur l’action politique et la démocratie, promettant aux intellectuels avides de modernisation un lien avec la modernité, le développement industriel et la société civile démocratique.

Habermas était un enseignant universitaire impressionnant : strict, exigeant, mais aussi stimulant et attentif. Il possédait une incroyable capacité à reconnaître et à reconstruire rapidement les arguments. Pendant des décennies, la République fédérale d’Allemagne s’est reflétée dans son amour de la discussion et du débat. Il symbolisait à la fois les aspects conservateurs et progressistes de l’après-guerre allemand. Il incarnait, que ce soit dans sa théorie, ses publications pour des maisons d’édition telles que Suhrkamp Verlag ou Die Zeit, ou encore en sa personne, le compromis libéral-progressiste, social-démocrate et de l’État-providence de l’Allemagne de l’Ouest.

Il est donc tout à fait approprié qu’il ait été le plus souvent honoré, comme le philosophe de la République fédérale d’Allemagne. Il est unique et tout à fait extraordinaire qu’une société se définisse aussi profondément à travers la pensée d’une seule personne. En ce sens, avec la mort de Jürgen Habermas, ce n’est pas seulement une personne ou un philosophe qui nous a quittés, mais une figure historique de la conception que cette société a d’elle-même qui a pris fin.

 

* Cet article a été publié très récemment sur le site de Historical Materialism. Notre traduction de l’anglais

Alex Demirović  est sociologue et l’un des représentants de la Théorie critique. Il a publié de nombreux travaux sur la question de l’État et l’œuvre de Nicos Poulantzas. Il est notamment membre du comité de rédaction de la revue Prokla et est « Senior Fellow » de la Fondation Rosa Luxemburg en Allemagne.

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