À la fin de l’année dernière, le canton de Vaud et sa capitale, Lausanne, ont connu des mobilisations historiques contre les coupes budgétaires cantonales. Les employé·es des services publics et semi-publics de tous les secteurs se sont mobilisés et ont décidé de mener une grève illimitée. Cela dans un pays où la paix sociale et le partenariat social sont très importants et où les directions syndicales nationales sont en première ligne pour les soutenir. Le BFS/MPS (Mouvement pour le socialisme) a discuté avec des camarades de l’organisation Contre-Attaque & Autonomie des raisons de cette vague de grèves et de leur participation en tant que jeune collectif anticapitaliste.
BFS/MPS : Quels sont les facteurs qui ont déclenché la mobilisation des employé·es cantonaux et semi-publics ?
CAA : L’annonce par le Conseil d’État de coupes budgétaires dans les secteurs public et semi-public pour l’année 2026 a été un facteur déclencheur important de la mobilisation. Mais les nombreuses expériences accumulées ces dernières années ont également contribué à rendre ce mouvement possible.

En effet, plusieurs mobilisations ont eu lieu ces dernières années dans la fonction publique, notamment en rapport avec l’indexation des salaires. Ces mobilisations, auxquelles plusieurs milliers de personnes ont participé à l’époque, ont été pour de nombreux employé·es une première expérience de lutte syndicale sur leur lieu de travail. Cet apprentissage par la pratique a largement contribué à la croissance rapide du mouvement et à la mise en place de comités de grève dans de nombreux endroits. En outre, les syndicats ont joué un rôle central, tant pour la mobilisation de masse et la communication que pour l’instauration d’un climat de confiance parmi les salarié·es.
Le mouvement s’est développé de manière très différente selon les secteurs. Le secteur de l’éducation, en particulier, s’est organisé très rapidement. Dans les hautes écoles spécialisées et à l’université de Lausanne, la dynamique était déjà en marche depuis plusieurs mois. Les coupes budgétaires annoncées au niveau fédéral, qui prévoyaient notamment une augmentation massive des frais d’inscription, ont été déterminantes à cet égard. Des groupes d’étudiant·es avaient commencé à s’organiser et à sensibiliser les élèves aux questions de politique financière. Une petite base organisationnelle existait donc déjà lorsque les coupes budgétaires ont été annoncées au niveau cantonal et que les mobilisations ont commencé dans les secteurs public et semi-public.
C’est cette offensive violente contre les services publics dont dépend la population qui a elle-même contribué à la mobilisation.
De plus, les attaques néolibérales contre les employé·es des services publics et semi-publics, qui se reflètent dans les économies visées par le canton de Vaud, constituent en elles-mêmes une menace qui peut être politisée comme levier de mobilisation. Les mesures proposées, très concrètes, concernent à la fois les prestations à fournir par le canton et la Confédération et les conditions de travail et de vie des employé·es. Cela d’autant plus que la situation est déjà tendue depuis un certain temps dans différents domaines : le personnel de santé, qui ne peut accomplir que le strict minimum au quotidien, ou les éducatrices de la petite enfance, qui sont surchargées alors que les places en crèche font défaut. Le domaine de la petite enfance était déjà caractérisé auparavant par une forte invisibilisation et une exploitation systémique, une grande partie du travail reproductif essentiel à notre société étant effectué par des personnes féminisées et racialisées dans des conditions précaires. C’est cette offensive violente contre les services publics dont dépend la population qui a elle-même contribué à la mobilisation.
BFS/MPS : Pouvez-vous nous décrire brièvement l’ampleur et les particularités de cette mobilisation massive et expliquer pourquoi on peut parler d’une mobilisation historique des services publics dans le canton de Vaud, voire dans toute la Suisse ?
En effet, nous pouvons aujourd’hui affirmer que cette mobilisation a été massive et historique ! Il est rare de voir autant de personnes descendre dans les rues de Lausanne : plusieurs manifestations rassemblant plus de 25 000 personnes, la fermeture de plusieurs écoles, des milliers de grévistes, dix jours de grève dans certains secteurs, et finalement même le vote d’une grève illimitée par les travailleurs et travailleuses ! Le soutien au mouvement a largement dépassé le cadre des personnes touchées par les réductions salariales et a également reçu un accueil très positif de la part de la population en général.

Le secteur le plus mobilisé a été celui de l’éducation. Les enseignants, du lycée à l’école primaire, ont fait preuve de solidarité et sont descendus nombreux dans la rue. Des dizaines d’établissements ont fait grève et des centaines d’employé·es ont participé aux différents comités de grève. Certaines institutions ont organisé spontanément des rassemblements, des marches coordonnées entre les différentes institutions, qui se sont ensuite jointes aux grandes manifestations, ou encore des distributions de tracts. Les comités de grève des établissements d’enseignement ont travaillé avec motivation et efficacité pour que les syndicats acceptent la décision de mener une grève illimitée.
Les réductions toucheront un système qui souffre déjà d’un manque d’espace, alors que la demande ne cesse de croître. Le début du démantèlement de ce service indispensable ne fait que renforcer les inégalités de classe et de genre.
Nous voyons également à quel point il est important que la mobilisation ait touché des secteurs où la grève était une première. C’est le cas, par exemple, dans le domaine de la garde d’enfants en bas âge, où les assistantes maternelles et les assistants maternels ont dénoncé leurs conditions de travail. Les coupes budgétaires vont toucher un système qui souffre déjà d’un manque de places, alors que la demande ne cesse de croître. Le début du démantèlement de ce service indispensable ne fait que renforcer les inégalités de classe et de genre. En effet, le travail reproductif qui ne peut être effectué dans le secteur public est transféré dans la sphère privée, où les personnes FINTA [femmes, intersexes, non-binaires, trans et agender, NDT] sont contraintes de le prendre en charge sous forme de travail non rémunéré.
Une mobilisation s’est également produite dans les institutions sociales proposant des services facilement accessibles. Celles-ci sont déjà surchargées et se voient contraintes de refuser chaque soir des dizaines de personnes dans les hébergements d’urgence, tandis que la salle de consommation sécurisée de Lausanne sera bientôt réservée aux personnes domiciliées dans le canton de Vaud. Au lieu de fournir les services sociaux nécessaires, la politique du canton tente de rendre invisibles les personnes les plus défavorisées, en leur refusant même l’accès aux hébergements d’urgence. Plusieurs acteurs et institutions de ce secteur avaient déjà exprimé leur mécontentement avant l’annonce des coupes budgétaires.

Au-delà des secteurs concernés et de son ampleur, cette mobilisation est historique car elle a pris conscience de la force de l’action collective. La grève a créé des liens et suscité des discussions sur les conditions de travail, allant jusqu’à remettre en question les institutions qui régissent les services publics. La couverture médiatique et les positions réactionnaires de la classe politique ont également conduit à une remise en question plus profonde du discours dominant.
En ce qui concerne le budget, le fait que le gouvernement ait dû céder sur son projet principal – la réduction des salaires de 0,7 % – constitue une véritable victoire, même si le budget a finalement été adopté par le Parlement. Il est rare en Suisse que l’employeur cède. À cela s’ajoute le fait que, dans le canton de Vaud, tant le Grand Conseil que le Conseil d’État sont dominés par la droite.
BFS/MPS : Quelles sont les principales différences entre les grandes mobilisations du service public du milieu des années 90 et celles de ces derniers jours ? Quelle a été l’influence des grandes mobilisations autour de la grève féministe de 2019 et de la grève pour le climat ?
En 1997, le canton de Vaud a annoncé, dans le cadre du « Plan Orchidée », des coupes budgétaires de 230 millions de francs dans le secteur public. En décembre, les employé·es de l’hôpital de Lausanne ont ponctuellement cessé le travail pour réclamer l’indexation des salaires, mais aussi pour protester contre les coupes budgétaires qui, depuis 1993, avaient entraîné une diminution constante du nombre de lits à l’hôpital. Leur mobilisation a été importante tant en termes de participation que d’impact politique. Elle a non seulement conduit à une coordination renforcée des luttes au sein des services hospitaliers, mais aussi à la révocation de certaines décisions du canton.
La découverte de ces sources historiques a permis de réactiver une mémoire collective endormie et de s’inspirer de ce moment politique : une grève est possible !
À l’université, des étudiants ont trouvé des archives sur la grève illimitée de 1997, qui a duré trois semaines et paralysé l’université de Lausanne. La grève de 1997 était dirigée contre des décisions politiques similaires à celles d’aujourd’hui : coupes budgétaires au détriment de l’éducation, des services publics, etc. La découverte de ces sources historiques a permis de réactiver une mémoire collective endormie et de s’inspirer de ce moment politique – une grève est possible ! Il est également apparu clairement que les violentes attaques néolibérales contre lesquelles nous luttons aujourd’hui s’inscrivent dans un contexte plus large et dans une continuité plus longue.
À partir de 2019, deux mouvements sociaux importants se sont développés : la grève féministe et la grève pour le climat. Tous deux ont réussi, à leur manière, à rassembler un très grand nombre de personnes dans la rue, mais aussi à les organiser autour de projets militants ou sur leur lieu de travail. La grève féministe a rassemblé un nombre considérable de personnes FINTA, tandis que la grève pour le climat a surtout mobilisé les jeunes. En outre, la grève féministe a accompli un important travail de sensibilisation et de communication dans divers secteurs féminisés.
Les mouvements féministes et écologistes ont donné un sens réel à la lutte de toute une génération et ont favorisé une vision plus critique de la situation sociale et politique. Le slogan « Patron, patrie, patriarcat », scandé haut et fort pendant la grève féministe, illustre ce lien entre les différents systèmes d’oppression et le mode de production capitaliste. De la même manière, les manifestations organisées dans le cadre de la grève pour le climat ont établi un lien fort entre la crise écologique et le capitalisme, clairement identifié comme responsable des ravages sociaux et environnementaux.
Ces deux mouvements ont incité de nombreuses personnes à considérer les luttes de manière plus globale, à établir des liens entre les différentes luttes et à mieux comprendre contre quoi et contre qui nous luttons. Ces cadres de compréhension et ces expériences de lutte se reflètent dans la mobilisation contre la politique d’austérité : ils ont donné à de nombreux secteurs leur force d’organisation.
BFS/MPS : Il est déjà très difficile de parler de grèves en Suisse ; aborder le sujet de la grève illimitée, qui est un moyen de lutte extrêmement efficace, est certainement quelque chose d’historique dans ce pays où règne la paix sociale sur le lieu de travail. Comment se fait-il que des milliers de personnes aient soutenu cette option ?
Lorsque l’idée d’une grève illimitée a été lancée, la plupart des lieux de formation et de travail avaient déjà fait grève plusieurs fois un jour par semaine. Lorsque la discussion a eu lieu à l’assemblée des travailleurs·euses, certains syndicats étaient sceptiques quant à l’idée d’une grève illimitée. Ce sont leurs membres de base qui, après des semaines de mobilisation auxquelles le Conseil d’État n’avait pas réagi, ont poussé à une grève illimitée. Face au mépris du Conseil d’État et du Grand Conseil, majoritairement de droite, les grévistes ont compris qu’ils devaient aller jusqu’au bout pour se faire entendre et arracher tout ce qu’ils pouvaient à l’État bourgeois.
Cette période de lutte a été non seulement un grand moment de politisation face aux mensonges et à la logique capitaliste soutenus par le canton de Vaud et qui ne servent que les plus riches, mais aussi un moment de grande solidarité entre les différents secteurs
La solidarité et les liens qui se sont créés entre les grévistes ont également contribué à élargir la mobilisation. L’auto-organisation qui s’est développée sur les lieux de travail s’est ensuite étendue à d’autres institutions. Des bus de grève (trajets coordonnés entre les différents lieux de travail et de formation) ont été mis en place pour traverser la ville et se rendre ensemble aux points de départ des manifestations, et des rencontres ont été organisées entre les établissements d’enseignement.

Cette période de lutte a été non seulement un grand moment de politisation face aux mensonges et à la logique capitaliste soutenus par le canton de Vaud et qui ne servent que les plus riches, mais aussi un moment de grande solidarité entre les différents secteurs : les jeunes se sont mobilisés dans leurs établissements d’enseignement pour protester à la fois contre les attaques contre leurs conditions d’études et contre leurs futures conditions de travail ; les étudiants de l’université ont abordé la question du salaire étudiant tout en s’opposant aux licenciements de personnel et à l’externalisation de certains services tels que les cafétérias et les services de nettoyage, ce qui a permis d’aborder la question de la sous-traitance de ces emplois.
On sait que les grèves, en particulier les grèves illimitées, ne sont pas seulement le résultat d’une détérioration des conditions objectives. Elles sont également le résultat d’expériences de mobilisation antérieures qui ont renforcé la conscience politique et les capacités d’organisation des travailleurs·euses. Nous avons déjà mentionné les mouvements sociaux de 1997 contre le « plan Orchidée », la grève féministe et la grève pour le climat, ainsi que la mobilisation et la grève de 2022 pour l’indexation des salaires dans la fonction publique, qui ont également contribué à structurer le mouvement. La victoire remportée a renforcé la conviction que la lutte en vaut la peine. N’oublions pas le rôle joué par les syndicalistes militants de la gauche radicale dans l’organisation à long terme !
Pour une organisation de jeunesse anticapitaliste comme la nôtre, il est difficile d’identifier clairement le rôle que nous avons joué dans la mobilisation. Nous avons soutenu les piquets de grève dès le début. Nous avons discuté, échangé et distribué nos prises de positions. Peut-être pour la première fois, nous avons pris conscience de la portée de nos textes : sous forme de publications sur les réseaux sociaux, de tracts et de zines que nous avons mis à disposition à différents endroits, ainsi que sur notre chariot de courses, à partir duquel nous avons distribué du thé et des fruits à l’occasion des manifestations et rassemblements.
C’est précisément dans ces moments de forte mobilisation qu’une structure politique telle que notre organisation permet un échange fructueux sur les voies à suivre et les mesures à prendre, afin que les quelques employés du canton de Vaud soient prêts à se battre dans leurs secteurs respectifs. Les membres de Contre-Attaque & Autonomie, étudiants à l’université, ont pu s’impliquer fortement dans le mouvement en assumant des tâches logistiques et stratégiques. Dans l’ensemble, ces mobilisations nous ont permis de rencontrer un grand nombre d’étudiant·es et de travailleur·euses et de jeter les bases de liens politiques solides avec le monde du travail.
BFS/MPS : Ces dernières années, le canton de Vaud a systématiquement accordé des allégements fiscaux aux riches et aux entreprises, parfois de manière illégale, redistribuant ainsi la richesse vers le haut. Avez-vous réussi, dans le cadre des mobilisations, à mettre en avant la question centrale d’une autre répartition de la richesse sociale ?
Oui, dès le début, il nous a semblé nécessaire de mettre cela au premier plan. La question des cadeaux fiscaux et du plafonnement fiscal mal appliqué ces dernières années dans le canton de Vaud, qui a rapporté plus de 500 millions de francs à la bourgeoisie, a rapidement fait son apparition dans les discours des grévistes. Le mouvement a largement critiqué l’accumulation de richesses par la classe dirigeante en Suisse.
Les coupes budgétaires prévues pour 2026 et les années suivantes représentent une décision politique du Conseil d’État. Le déficit invoqué pour justifier ces coupes est dû à une réduction des impôts pour les entreprises les plus riches et est en outre marginal, puisque le canton de Vaud a réalisé un excédent de 11 milliards de francs en plus d’une fortune de 2,85 milliards de francs au cours des 18 dernières années. Cette politique des caisses vides est avant tout un prétexte pour s’attaquer à nos acquis sociaux et procéder à un démantèlement des services publics qui conduira à la privatisation de ces prestations sociales indispensables. Alors que les entreprises privées tireront profit des besoins fondamentaux, les conditions de travail des travailleurs·euses se détérioreront et les usagers et usagères qui ne peuvent pas s’adresser à des prestataires privés devront renoncer à ces services essentiels.
Les services publics que nous voulons sont des espaces de solidarité et de soin, qui se libèrent de la logique du profit. Cette grève nous a permis de vivre les conditions d’une société que nous devons encore construire – avec un esprit de lutte collective contre les attaques visant nos droits sociaux et une immense solidarité entre travailleurs·euses et citoyen·nes.

Tout en dénonçant cette politique d’austérité, il était nécessaire de mettre en avant une alternative souhaitable, à savoir des services publics qui font passer les besoins avant les profits, et d’exiger plus que le strict minimum. Cette grève a été une confirmation de ce que nous voulons et une avancée décisive pour rejeter ce système capitaliste mortifère qui ne profite qu’aux dirigeants. Un autre monde est possible !
* Article publié le 25 janvier dernier sur le site sozialismus.ch du BFS/MPS (Bewegung für Sozialismus7Mouvement pour le socialisme) Notre traduction de l’allemand.

