Le 1er février, Jean Batou s’est entretenu longuement avec Joseph Daher, de retour d’un troisième séjour en Syrie depuis la chute du régime sanguinaire de Bachar el-Assad, en décembre 2024. Notre camarade y fait le point sur les évolutions préoccupantes du nouveau pouvoir d’Ahmad al-Chareh. Il y souligne aussi les opportunités qui s’ouvrent devant les classes populaires et les mouvements sociaux, pour autant qu’ils se montrent capables de résister au confessionnalisme et aux discriminations ethniques. Il estime que le temps presse et qu’une course contre la montre est engagée entre les nouvelles classes dirigeantes, pressées de s’enrichir et de consolider un ordre autoritaire, avec l’appui des forces réactionnaires régionales (pétromonarchies, Turquie, Israël) et internationales (avant tout, les États-Unis de Donald Trump) et les aspirations démocratiques et sociales des peuples de Syrie.
Jean Batou : Tu reviens d’un long séjour en Syrie, quels développements de la situation intérieure t’ont le plus frappé depuis tes récents voyages dans le pays ? Quels témoignages significatifs as-tu pu recueillir à ce sujet ?
Joseph Daher : C’est mon troisième séjour depuis la chute du régime Assad, en décembre 2024. J’essaie, à chaque fois, de visiter différentes régions du pays, et de ne pas rester seulement dans la capitale, Damas.
La Syrie vit une situation contradictoire. Elle fait face à de nombreux défis, que ce soit au niveau politique, économique ou social. Par exemple, pour ce qui est de la reconstruction du pays, qui ne fait toujours pas l’objet d’un plan de l’État central, elle se développe au gré d’initiatives individuelles ou de communautés locales. Les destructions ont été massives, partout dans le pays, tant des immeubles d’habitation que des infrastructures.
Par ailleurs, et malgré la levée d’une grande partie des sanctions, la situation socio-économique reste catastrophique, encore amplifiée par les politiques d’austérité des nouvelles classes dirigeantes. Plus de la moitié des Syrien·nes se trouvent toujours déplacés au sein du pays ou à l’étranger. Plus de 90 % de personnes vivent sous le seuil de pauvreté et 17 millions d’entre elles – soit les trois quarts de la population – nécessitent une aide humanitaire. La grande majorité des Syrien·nes survit grâce aux envois de fonds de leurs familles et proches à l’étranger, estimés à plus de 4 milliards de dollars US par an.
La fragmentation confessionnelle et ethnique a été, à bien des égards, renforcée par les politiques autoritaires, exclusives et violentes du nouveau pouvoir, qui ont fait suite à la chute du régime Assad. En même temps, un certain nombre d’organisations de la société civile et d’initiatives locales tentent de contrer ces dynamiques et travaillent à la solidarité sociale contre les discours et pratiques haineuses et les tensions confessionnelles.

Immeuble au centre ville de Damas. Portrait déchiré du dictateur déchu Bachar al-Assad (photo J. Daher, janv. 2025)
UNE NOUVELLE VIE POLITIQUE VOIT LE JOUR
JB : Tu brosses un tableau difficile, pour ne pas dire très sombre de l’état du pays, mais des ouvertures sociales et politiques ne sont-elles pas envisageables après la chute du régime monstrueux de Bachar el-Assad?
JD : Oui, la situation est loin d’être idéale, mais, en même temps, une nouvelle vie politique voit le jour. Il est maintenant possible de parler politique, y compris de critiquer les autorités aux pouvoirs, d’organiser des conférences, des sit-in et des manifestations, de former de nouveaux groupes politiques (même si aucune loi sur la création des partis politiques n’a encore été mise en place). Il y a aussi une presse libre et des initiatives populaires locales couvrant des thèmes variés et multiples, cherchant aussi à réunir différents secteurs de la société. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas d’obstacles à ces initiatives, voire une répression à l’œuvre.
Il y a cependant un espace politique avec une plus grande liberté d’action et de parole, mais qui comporte des obstacles sérieux. On peut néanmoins l’investir et il faut le faire partout où c’est possible.
Le tableau est donc nuancé.
JB : Quel est ton avis sur la nature du régime actuel, dirigé par Ahmad al-Chareh, qui était auparavant à la tête du groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC/HTS), une entité liée à Al-Qaïda en Syrie, depuis qu’il a pris le pouvoir il y a plus d’un an ? Dans quelle mesure son pragmatisme l’a-t-il amené initialement à composer avec les aspirations des peuples de Syrie à rompre avec la dictature sanguinaire de Bachar el-Assad ?
JD : Bien que son groupe ait évolué politiquement et idéologiquement, abandonnant ses objectifs djihadistes transnationaux pour devenir un acteur visant à agir dans le cadre national syrien, cela ne signifie pas qu’Ahmed al-Chareh et HTS soutiennent une société démocratique et promeuvent l’égalité et la justice sociale.
Loin de répondre aux aspirations populaires, depuis le renversement de l’ancien régime syrien, la transition politique a été l’occasion, pour les autorités au pouvoir, dominées par Ahmed al-Chareh et HTS, de consolider leur emprise sur les institutions politiques et économiques, et non pas d’assurer un processus démocratique inclusif visant une reconstruction fondée sur la justice sociale.
Pour ce faire, les autorités menées par HTS ont développé une stratégie basée sur trois éléments principaux : 1. de nouvelles alliances régionales et internationales dans le cadre de politiques néolibérales ; 2. un contrôle des institutions étatiques, sécuritaires et économiques, et 3. l’instrumentalisation du confessionnalisme.
DE NOUVELLES ALLIANCES RÉGIONALES ET INTERNATIONALE
DANS LE CADRE DE POLITIQUES NÉOLIBÉRALES
JB : Peux-tu expliquer comment la Syrie de Ahmed al-Chareh cherche à exploiter le contexte international à son profit et comment les puissances régionales et internationales ont répondu à ses efforts?
JD.: Depuis son arrivée au pouvoir, le 8 décembre 2024, le nouveau pouvoir syrien cherche à positionner la Syrie dans une alliance géopolitique dirigée par les États-Unis, incluant des États régionaux, comme la Turquie, le Qatar — tous deux historiquement proches de HTS — et l’Arabie saoudite.

Trump, Mohammad bin Salman et Ahmed al-Chareh
Il n’est pas anodin qu’Ahmed al-Chareh ait effectué son premier voyage en tant que président intérimaire en Arabie saoudite, en février 2025, où il a rencontré le prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS). Riyad a été en effet un acteur clé pour accélérer la reconnaissance et l’acceptation régionale et internationale du nouveau gouvernement syrien.
La reconnaissance des nouvelles autorités syriennes par les puissances internationales et régionales a été suivie de nombreux événements symboliques visant à renforcer la légitimité du gouvernement syrien. Le plus notable a été sans doute le discours prononcé par Ahmed al-Chareh devant l’Assemblée générale des Nations Unies à New York, en septembre 2025, une première après près de soixante ans d’absence. La dernière participation d’un président syrien à l’Assemblée générale de l’ONU remontait à 1967, avant les 50 ans de règne de la dynastie Assad.
Par ailleurs, le président intérimaire syrien, al-Chareh, a été reçu à la Maison-Blanche, à la mi-novembre 2025, par le président Donald Trump, une première pour un chef d’État syrien. Ce dernier a salué al-Chareh comme un « dirigeant fort » et lui a exprimé sa confiance en promettant de tout mettre en œuvre pour la réussite de la Syrie. À la fin décembre 2025, les États-Unis ont levé définitivement les sanctions contre le pays en abrogeant la loi dite « Caesar ». Le feu vert donné par les États-Unis à l’offensive contre les territoires contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par le parti kurde du PYD, est un autre exemple du soutien de Washington aux nouvelles autorités syriennes (voir plus bas).
Le réalignement géopolitique de la Syrie et la quête de légitimation internationale du nouveau pouvoir s’accompagnent d’un effort visant la normalisation avec Israël. Depuis son arrivée au pouvoir, le président intérimaire al-Chareh a publiquement réitéré à plusieurs reprises que son régime ne constituait pas une menace pour Israël. En effet, le président syrien a déclaré que la Syrie partageait des « ennemis communs » avec l’État israélien (l’Iran et le Hezbollah). Damas n’a ainsi pas condamné les frappes israéliennes massives de juin 2025 contre l’Iran, considérant tout affaiblissement de la République islamique (et du Hezbollah au Liban) comme positif.
Une nouvelle série de pourparlers, parrainée par les États-Unis, s’est tenue, en janvier 2026, à Paris, pendant deux jours. À l’issue de ces discussions, les États-Unis, Israël et la Syrie ont publié une déclaration conjointe réaffirmant l’engagement de Damas et de Tel-Aviv à mettre en place des accords de sécurité permanents et à établir « un mécanisme conjoint — une cellule de communication spéciale — afin de faciliter une coordination immédiate et continue en matière de partage de renseignements, de désescalade militaire, de dialogue diplomatique et d’opportunités commerciales sous la supervision des États-Unis ».
Ce réalignement géopolitique vise non seulement à établir la légitimité externe du nouveau pouvoir syrien, mais également à attirer les investissements directs étrangers (IDE). L’orientation politico-économique des nouvelles autorités au pouvoir privilégie un modèle économique néolibéral, misant sur des dynamiques commerciales et caractérisé par des investissements axés sur les profits à court terme, au détriment des secteurs productifs de l’économie.
Cela se reflète largement dans la nature des promesses d’investissement faites à la Syrie. Ainsi, les autorités de Damas privilégient-elles l’attraction de capitaux dans des secteurs comme le tourisme, l’immobilier et les services financiers, généralement rentables à court terme, plutôt que d’encourager les IDE dans les secteurs productifs, comme l’industrie manufacturière et l’agriculture. Le tout relève d’une stratégie économique du gouvernement visant avant tout à consolider sa position politique, reléguant le redressement véritable du pays au second plan.
DES INSTITUTIONS ÉTATIQUES, SÉCURITAIRES ET
ÉCONOMIQUES SOUS CONTRÔLE DU POUVOIR
JB : Peux-tu revenir plus en détail sur la stratégie du nouveau régime qui vise à contrôler l’appareil d’État, en particulier sa branche sécuritaire, mais aussi des pans de l’économie nationale au profit exclusif des nouvelles équipes au pouvoir?
JD : S’appuyant sur la légitimation externe de son pouvoir par les puissances régionales et internationales, les nouvelles autorités, dominées par le Président par intérim, Ahmed al-Chareh, sa famille proche, et des personnalités clés de HTS, ont consolidé leur emprise sur les principaux leviers politiques, économiques et sociaux. Ils dominent à présent les postes clés des institutions étatiques, de l’armée et des services de sécurité.
De même, les postes clés du gouvernement de transition sont occupés par des personnalités proches du président intérimaire, Ahmed al-Chareh : Asaad al-Shibani et Abou Qasra ont ainsi conservé respectivement leurs postes de ministre des Affaires étrangères et de ministre de la Défense, tandis que Anas Khattab a été nommé ministre de l’Intérieur du gouvernement de transition, établi fin mars 2025.

Anas Khattab, le ministre de l’Intérieur du nouveau régime
Ces personnalités occupaient toutes des postes clés dans la structure de pouvoir de HTS à Idlib, avant le renversement du régime syrien, en décembre 2024. Le règne de HTS à Idlib, depuis 2017, était caractérisé par une concentration du pouvoir au niveau politique, militaire et économique, ainsi que par des politiques alliant à la fois la cooptation et la répression de ces rivaux et ennemis.
Par ailleurs, des institutions parallèles ont été mises en place par les nouvelles autorités, à l’instar du Conseil national de sécurité syrien, dirigé par al-Chareh lui-même et composé de ses proches collaborateurs (ministre des Affaires étrangères, ministre de la Défense, ministre de l’Intérieur et directeur des renseignements généraux). De façon similaire, le ministère des Affaires étrangères a créé, fin mars, le Secrétariat général aux affaires politiques, chargé de superviser les activités politiques intérieures, d’élaborer les orientations générales en matière politique et de gérer les actifs du parti Baas dissous. En outre, à la mi-avril, le frère d’Ahmed al-Chareh, Maher al-Chareh, a été nommé secrétaire général de la présidence, chargé de gérer l’administration présidentielle et d’assurer la liaison entre elle et les organes de l’État.

Hazem al-Chareh dans l’ombre de son frère
Dans les affaires économiques et la gestion des élites commerciales, Hazem al-Chareh, le frère du président s’est progressivement imposé comme une figure importante. Il a accompagné le président lors de ses premières visites à l’étranger, en Arabie saoudite et en Turquie, et il a été officiellement nommé vice-président du Conseil suprême syrien pour le développement économique. Une enquête de Reuters montre également que Hazem al-Chareh, aux côtés d’autres acteurs d’un petit comité, pilote une stratégie visant à remodeler l’économie syrienne en orchestrant l’acquisition discrète d’entreprises détenues par des hommes d’affaires proches de l’ancien régime Assad. Selon cette enquête, ce comité aurait pris le contrôle d’actifs d’une valeur de plus de 1,6 milliard de dollars US appartenant à des capitalistes et à des entreprises anciennement affiliées à l’ancien régime.
Hazem al-Chareh se profile comme l’architecte d’un dispositif visant à gérer les relations avec les milieux d’affaires locaux, à attirer des investisseurs syriens installés à l’étranger, et à superviser les fonds et mécanismes de développement créés par le président par intérim.
La domination du nouveau pouvoir passe également par des réseaux informels, composés de « cheikhs administratifs » et de comités secrets au sein des ministères et des institutions de l’État, afin de gérer les secteurs essentiels — de la sécurité et des finances à la politique étrangère et à l’administration interne — sans aucun obstacle bureaucratique ou avec des interventions minimales de l’appareil d’État. Dans ces circonstances, les canaux officiels des institutions sont souvent ignorés et le pouvoir réel est exercé par un petit réseau informel d’individus bénéficiant d’une autonomie et d’une confidentialité importante.
Enfin, l’instauration de nouvelles institutions et d’un corpus de lois économiques a suscité des inquiétudes au sein de la population par rapport à la centralisation croissante du pouvoir entre les mains du président al-Chareh, un phénomène perçu comme propice à l’opacité financière et à l’essor des pratiques clientélistes. Renforçant cette tendance, des responsabilités, auparavant dévolues aux ministères, ont été transférées à la présidence, concentrant ainsi le pouvoir de décision entre les mains du chef de l’État et de ses proches collaborateurs.
Au-delà des institutions étatiques, les nouvelles autorités, dominées par HTS, ont également tenté d’étendre leur domination dans le secteur économique et social. La restructuration des chambres de commerce et d’industrie du pays en est un exemple concret. La majorité des membres ont été remplacés par des personnes nommées par le nouveau gouvernement. En outre, les autorités ont également fait appel à de nouvelles personnalités du régime pour diriger les syndicats et les associations professionnelles, sans qu’aucune élection n’ait eu lieu pour désigner ces nouveaux responsables. Ces pratiques consistant à désigner par le haut plutôt qu’à élire par le bas s’inscrivent dans la continuité directe de l’ancien régime d’Assad. Face à ces dynamiques, des critiques et protestations se sont faites jour, par exemple, de la part des avocats, qui ont lancé une pétition réclamant des élections syndicales libres après la nomination par les nouvelles autorités d’un conseil syndical non élu
L’INSTRUMENTALISATION DU CONFESSIONNALISME
JB : Comment le nouveau régime joue-t-il de l’eaxcerbation du confessionnalisme et de l’exclusion des minorités nationales pour diviser la population syrienne et tenter d’affaiblikr sa résistance à la montée d’un nouvel autoritarisme et d’une politique de classe au profit des riches alliés du pouvoir?
JD : Enfin, pour consolider son pouvoir sur la société, HTS mise sur le confessionnalisme comme outil de domination et de contrôle de la population. Si les violences confessionnelles, déclenchées en mars contre les civils alaouites, ont été initialement provoquées par les vestiges du régime d’Assad, qui ont organisé des attaques coordonnées contre des membres des services de sécurité et des civils, la riposte du régime a visé l’ensemble des alaouites, dans une logique de haine confessionnelle et de vengeance. En avril et mai 2025, des groupes armés, liés aux autorités ou les soutenant, ont aussi lancé des attaques contre la population druze, avant les massacres commis à Soueïda, à la mi-juillet 2025.

Sur la place al-Karame, dans la ville de Soueïda, qui était l’épicentre d’un mouvement de protestation pacifique contre le dictateur déchu Bachar al-Assad, des photos des martyrs de la révolution syrienne (y compris du lieutenant Khaldoun Zain al-Din, qui avait fait défection de l’armée du régime Assad et rejoint les rangs de l’Armée syrienne libre à Daraa, à la mi-septembre 2011 (il est mort en 2013). Pancarte saluant le rôle des femmes dans la révolution (photo J. Daher, janv. 2025)
La responsabilité des massacres commis en mars et juillet, des meurtres et enlèvements incessants de civils alaouites dans les zones côtières et du siège continu de la province de Soueïda, incombe principalement aux nouvelles autorités syriennes. Elles n’ont pas réussi à les empêcher, et certaines de ses milices ont même été directement impliquées dans ces exactions. Les hautes sphères de l’État étaient au courant de ces persécutions et les ont approuvées, comme l’ont rapporté Reuters et Human Rights Watch. De plus, les autorités au pouvoir, dominées par HTS, ont créé les conditions politiques qui les ont rendues possibles.

Sur la place al-Karame, dans la ville de Soueïda, affiche mentionnant: « C’est mon droit de vivre dans une patrie libre et digne » (photo J. Daher, janv. 2025)
En effet, les violations des droits humains des individus et des populations alaouites, notamment les enlèvements et les assassinats, ont crû depuis le début de l’année. Certaines d’entre elles, comme le massacre de Fahil, à la fin du mois de décembre 2024, et celui d’Arzah, au début du mois de février 2025, ressemblaient à des répétitions générales avant les massacres perpétrés sur la côte. De même, des attaques confessionnelles contre les populations druzes, à Damas et dans le sud, à Soueïda, ont eu lieu avant les massacres de la mi-juillet 2025.
Le confessionnalisme est fondamentalement un outil qui permet de consolider le pouvoir et de diviser la société.Il sert à détourner l’attention des classes populaires des questions socio-économiques et politiques en désignant des groupes particuliers — définis par leur confession ou leur appartenance ethnique — comme responsables des problèmes du pays et comme une menace pour la sécurité, justifiant des politiques répressives et discriminatoires à leur égard.
De plus, le confessionnalisme agit comme un puissant mécanisme de contrôle social, façonnant le cours de la lutte des classes en favorisant la dépendance des classes populaires envers leurs dirigeants communautaires. Par conséquent, celles-ci se trouvent privées de leur capacité d’action politique propre et en viennent à être définies — et à se manifester politiquement — par le biais de leur identité confessionnelle. Sur ce plan, les nouvelles autorités suivent les traces de l’ancien régime d’Assad, continuant à utiliser des politiques et des pratiques confessionnelles comme moyen de gouvernance, de contrôle et de division sociale.
JB : Dans quelle mesure la mise en place des nouvelles institutions reflète-t-il à la fois cette politique du « diviser pour régner » et la mise en place d’un pouvoir central autoritaire?
JD :De ce point de vue, le nouveau pouvoir prive la population de tout processus démocratique inclusif. Cela s’est reflété dans diverses initiatives, conférences et comités censés participer à la définition des prochaines étapes de développement du pays. Parmi ces initiatives, la Conférence de dialogue national syrien, tenue le 25 février, a été largement critiquée pour son manque de préparation, de représentativité et de sérieux, compte tenu du temps limité alloué à ses sessions. La Constitution intérimaire, signée par le président syrien par intérim, a également été vivement critiquée par divers acteurs politiques et sociaux, tant pour le manque de transparence des critères de sélection de son comité de rédaction que pour son contenu.
De plus, si la Constitution intérimaire proclame formellement la séparation des pouvoirs, celle-ci est entravée par l’étendue des pouvoirs dévolus à la présidence. Un autre exemple est celui des prétendues « élections » de l’Assemblée du peuple d’octobre, qui ont aussi suscité de nombreuses critiques. La méthode et le processus adoptés pour sélectionner les membres du futur parlement ont manqué de transparence et d’inclusivité, favorisant ainsi les acteurs proches des nouveaux dirigeants.
En outre, le président par intérim, Ahmed al-Chareh, va nommer un tiers des membres du parlement, tandis que les deux tiers restants ont été sélectionnés par des « sous-comités régionaux », eux-mêmes désignés par le Comité supérieur pour l’élection de l’Assemblée du peuple, dont les membres ont été choisis par la présidence… Sans oublier que vingt et un sièges ont été laissés vacants pour le moment, ceux rattachés aux provinces de Hassaké et Raqqa, dans le Nord-Est, à majorité kurde, et de Soueïda, dans le Sud, à majorité druze, qui échappaient alors au contrôle de l’État central lors des « élections ».

Une statue du sultan Pacha al-Atrash, chef druze et symbole national de la Grande Révolte syrienne de 1925 contre la domination coloniale française dans la ville de Soueïda. Elle rend aussi hommage aux martyrs de la grande révolte de 1925 (photo J. Daher, janv. 2025)
LES AUTORITÉS AU POUVOIR ONT PRIS DES MESURES
POUR RENFORCER LEUR CONTRÔLE SUR LA SOCIÉTÉ,
NOTAMMENT EN TENTANT DE RÉDUIRE
LES DROITS DÉMOCRATIQUES
JB : Sur le terrain, quelles formes concrètes prend cette politique de restriction des droits démocratiques, voire de violation caractérisée des droits des personnes et des communautés?
JD: Dans les dernières offensives contre les FDS par les factions armées liées au nouveau pouvoir de Damas, de nombreuses violations des droits humains ont été constatées, tant à l’égard de civils que de soldats kurdes, accompagnées y compris de pratiques et de discours haineux.
Plus généralement, les autorités au pouvoir ont pris des mesures pour renforcer leur contrôle sur la société, notamment en tentant de réduire les droits démocratiques. Ces derniers mois, elles n’ont pas hésité à imposer des restrictions à l’organisation de réunions politiques. Si ces mesures étaient d’abord principalement de nature officieuse, elles sont progressivement en train de se formaliser. Par exemple, en novembre, le ministère syrien du Tourisme a publié une circulaire demandant aux établissements touristiques de s’abstenir d’accueillir tout événement ou conférence à caractère politique sans l’accord préalable du Secrétariat général aux affaires politiques.
Cela signifie que le Secrétariat général aux affaires politiques, qui n’a été créé par le ministère des Affaires étrangères qu’après la chute d’Assad, dispose désormais de pouvoirs étendus, notamment celui de surveiller les activités politiques.
Dans certains cas, des événements ont été purement et simplement annulés, y compris parfois des sessions organisées par la société civile sur certains thèmes (comme les droits des femmes, la paix ou la cohésion sociale) dans certaines régions.
Si la presse locale et internationale jouit certes d’une plus grande liberté d’action en Syrie depuis la chute d’Assad, des cas de harcèlement à l’encontre de chercheurs et de journalistes ont néanmoins été signalés.
LES VIOLENCES CONTRE LES MINORITÉS CONFESSIONNELLES
ET ETHNIQUES ONT ACCRU LA FRAGMENTATION SOCIALE
JB : Le nouveau régime syrien est issu d’une matrice arabe salafiste et djihadiste, même s’il a rompu avec elle. Il s’efforce aujourd’hui de reconstruire un État centralisé. Ainsi, à mesure qu’il se renforce, il met en cause plus ou moins violemment l’autonomie relative des communautés kurdes, et il a mené des attaques contre d’autres minorités, comme les alaouites et les Druzes. Une telle attitude pourrait-elle conduire à une nouvelle guerre civile, comme l’indiquent les affrontements actuels avec les forces à majorité kurde, dans le nord-est du pays ?
JD : À bien des égards, la chute du régime despotique des Assad n’a pas mis fin à l’aggravation des lignes de fracture confessionnelles, territoriales et socio-économiques.
À la suite des massacres contre les populations alaouites et druzes, de même que des tensions et des dernières offensives contre les FDS, la fragmentation de la société s’est encore accrue. Je ne pense pas qu’on se dirige forcément vers une guerre civile, même si les violences restent malheureusement d’actualité et pourraient l’être dans l’avenir également, mais vers une forme d’autoritarisme, privant de larges secteurs de la société de toute participation politique, notamment des minorités ethniques et religieuses. Le Gouvernement de Damas est prêt à reconnaître certains droits culturels, surtout symboliques, mais rien qui remette en cause son monopole du pouvoir, excluant toute participation politique par en bas.
En même temps le danger de fragmentation sociale est dangereux. Il y a maintenant beaucoup de débats, particulièrement sur les réseaux sociaux, sur la question de l’identité syrienne, de celle des minorités, de la cohésion sociale, etc. Ces débats sont nécessaires, mais ils débouchent souvent sur une exacerbation des tensions confessionnelles et ethniques, plutôt que sur la recherche de solutions inclusives et démocratiques. Il est à noter que les débats à l’intérieur du pays, au sein d’initiatives populaires locales et de la société civile, sont souvent plus constructifs sur ces questions que ceux introduits de l’extérieur ou sur les réseaux sociaux.
JB: Peux-tu reveenir sur les violences exercées contre les populations druzes, en particulier dans la région de Soueïda, mais aussi sur les tentatives de l’État israélien pour en tirer profit?
JD: Le refus de toute forme de décentralisation politique et, surtout, les violences et les massacres contre les Druzes de la part des groupes armés liés au pouvoir, ont poussé de larges secteurs de cette population, dans la province du sud de Soueïda, à exprimer leur volonté d’une séparation de la Syrie, renforçant les éléments, au sein de la communauté druze, qui travaillent depuis des années à un rapprochement avec Israël. Ces derniers ont été de plus en plus acceptés à Soueïda et sont devenus pratiquement dominants, à bien des égards, en tout cas sur la scène publique locale.
Sur la place al-Karame, dans la ville de Soueïda, affiche portant l’inscription: avec nos mains, nous construisons le pays à nouveau (photo J. Daher, janv. 2025)
Avant la chute de l’ancien régime et dans les premiers mois qui l’ont succédée, les groupes pro-israéliens étaient encore minoritaires à Soueïda, et une grande partie de la population refusait tout rapprochement avec Tel Aviv. Beaucoup de groupes locaux avaient manifesté à plusieurs reprises contre le génocide à Gaza et la région de Soueïda a une longue histoire de solidarité avec la Palestine. Mais cela a complètement changé avec les massacres de juillet dernier. Les tentatives des groupes pro-israéliens pour gagner des secteurs de la société, qui avaient été un échec à bien des égards dans le passé, se sont accélérées. Ainsi, la popularité d’Israël, ou plutôt l’idée de solliciter l’aide de l’État israélien sont devenues de plus en plus présentes et significatives au sein de la province de Soueïda.
Durant l’offensive militaire des troupes armées de Damas, Israël est ainsi intervenu militairement pour, soi-disant, protéger les populations druzes. Il est clair que l’État d’apartheid israélien instrumentalise ses dissensions confessionnelles à ses propres fins politiques, afin d’obtenir davantage de concessions du pouvoir de Damas. Le jour où Tel-Aviv aura obtenu toutes les garanties qu’il souhaite du pouvoir syrien, il abandonnera à son sort la province de Soueïda.
La province de Soueïda est maintenant gérée par une autorité autonome, dominée par le Cheikh Hikmat Hajari, qui n’a pas hésité à réprimer les voix discordantes, y compris par des assassinats. Des voix démocrates et progressistes au sein de la société civile de la province commencent néanmoins à s’élever contre la politique de Hajari et son alliance avec Israel, tout en restant critiques à l’égard du gouvernement central de Damas et en dénonçant les massacres commis par ses forces armées en juillet dernier.
JB: Comment la population alaouite et ses leaders confessionnels ont-ils réagi aux discriminations et aux violences dont ils sont victimes, encouragées, voire décidées, par les autorités centrales? De façon plus générale, quelles sont les conséquences de ces politiques du nouveau régime sur les minorité visées et leurs élites, en particulier confessionnelles?
JD: Comme parmi les Druzes, au sein d’une partie de la communauté alaouite, les critiques et manifestations contre les violences dont cette population a été victime depuis la chute d’Assad se sont multipliées, particulièrement à la fin de l’année 2025. Ces manifestations ont exigé la sécurité, en particulier contre les meurtres et les enlèvements incessants (notamment de femmes), et une dose de fédéralisme. Elles ont dénoncé les licenciements arbitraires et disproportionnés dont la population alaouite a été victime dans les administrations publiques, ainsi que la hausse incessante des prix.
Pour appuyer ces revendications, Ghazal Ghazal, président du Conseil islamique alaouite en Syrie et dans la diaspora, a appelé au boycott des célébrations marquant la chute de l’ancien régime et a exhorté les alaouites à rester chez eux durant une « grève générale », du 8 au 12 décembre, pour protester contre le « nouveau régime oppressif ».
Dans les deux cas, pour les Druzes comme pour les alaouites, on constate la popularité croissante de personnalités religieuses, très loin de représenter des perspectives progressistes et démocratiques. Cela résulte de deux dynamiques principales :
— D’abord, les violences et les exactions commises par les autorités centrales de Damas contre ces populations, avec des pratiques et des discours confessionnels haineux. Et, plus généralement, ses politiques exclusives et autoritaires.
— L’absence de formations démocratiques et progressistes suffisamment importants et enracinées sur le terrain pour capter ces frustrations populaires et les traduire, pas simplement comme des demandes issues des minorités religieuses, mais comme des exigences démocratiques et sociales. En effet, la décentralisation politique, la démocratie et la participation politique, la justice sociale, l’égalité et la sécurité, etc., ne concernent pas que les minorités, mais toute la population syrienne.
L’émergence de ces figures reflète à bien des égards l’échec de la construction de mouvements de masse en faveur d’une Syrie démocratique, sociale et inclusive.
UNE IDENTITÉ COMMUNE PARTAGÉE IMPLIQUE
LE DÉVELOPPEMENT D’UN PROJET POLITIQUE ALTERNATIF,
ANCRÉ DANS LES CLASSES POPULAIRES DE TOUTES LES ETHNIES
ET CONFESSIONS, PORTEUR D’ASPIRATIONS DÉMOCRATIQUES
ET SOCIALES CLAIRES
JB : Comment défendre une démocratie inclusive basée sur la justice sociale dans un tel contexte empoisonné? Le mouvement populaire peut-il répondre à de tels défis en dépassant les clivages confessionnels ou ethniques?
JD :Le rôle des démocrates et des progressistes dans un tel contexte est de tenter de construire un mouvement populaire démocratique, inclusif et progressiste, capable d’apporter une réponse politique nationale aux craintes de tous les Syrien.nes. Faute de quoi, la fragmentation du pays s’aggravera. La critique et même l’opposition à des leaderships confessionnels de type Hajari et Ghazal, respectivement à Soueïda et sur la côte syrienne, ne doit pourtant pas empêcher les démocrates et progressistes de Syrie de défendre les populations druzes et alaouites et un certain nombre de leurs revendications légitimes.
Il est de notre devoir de défendre une perspective et un horizon politiques qui nous permettent de regagner la confiance de la population de Soueïda, de la côte (au sein des populations alaouites), mais aussi des populations kurdes, afin de bâtir ensemble un projet démocratique et inclusif pour l’ensemble des Syrien·es. La question de l’identité nationale est toujours une construction sociale, liée à un projet politique. Par conséquent, rebâtir une identité commune, partagée par tous les Syrien.nes implique de développer un projet politique alternatif viable, ancré dans les classes populaires de toutes ethnies et confessions religieuses, porteur d’aspirations démocratiques et inclusives claires.
LES FEMMES NE DEVRAIENT « PAS OUTREPASSER LES PRIORITÉS
DE LEUR NATURE DIVINE » ET RECONNAÎTRE
« LEUR RÔLE ÉDUCATIFAU SEIN DE LA FAMILLE »
(AISHA AL-DIBS, MINISTRE DES AFFAIRES FÉMININES)
JB : Quelle est l’attitude du nouveau régime par rapport aux droits des femmes ? L’image d’un « islamisme moderne » qu’il cherche à se donner sur la scène internationale colle-t-elle avec la pratique réelle en matière de droits politiques et sociaux des femmes syriennes ?
JD : Dès leur arrivée au pouvoir, plusieurs responsables du HTS ont fait des déclarations et pris des décisions confirmant leur idéologie réactionnaire.
Des déclarations de responsables de HTS concernant le rôle des femmes dans la société ont été faites, notamment sur leur aptitude à travailler dans certains secteurs. Ainsi, lors d’une interview, le 16 décembre 2024, Obeida Arnaout, membre de HTS et porte-parole pour les affaires politiques du Commandement des opérations militaires (CMO), a déclaré que les rôles des femmes « doivent correspondre à leurs capacités. Par exemple, si l’on dit qu’une femme doit être ministre de la Défense, est-ce conforme à sa nature et à sa constitution biologique ? Sans aucun doute, non ».
Quelques jours plus tard, Aisha al-Dibs, la ministre syrienne des Affaires féminines et la seule femme dans le premier gouvernement de transition (décembre 2024-mars 2025), a répondu ainsi à une question concernant la place dévolue aux organisations féministes dans le pays : si « les actions de ces organisations soutiennent le modèle que nous allons construire, alors elles seront les bienvenues ». Elle a ajouté : « je n’ouvrirai pas la voie à celles qui ne partagent pas mon point de vue ». Elle a poursuivi l’entretien en développant une vision réactionnaire du rôle des femmes dans la société, les exhortant à « ne pas outrepasser les priorités de leur nature divine » et à reconnaître « leur rôle éducatif au sein de la famille ».

Aisha al-Dibs, la ministre syrienne des Affaires féminines et la seule femme
dans le premier gouvernement de transition (décembre 2024-mars 2025)
Dans le gouvernement de transition, depuis mars 2025, il n’y a qu’une seule femme ministre, et les femmes ne détiennent que 5 % des sièges attribués pour l’instant à l’Assemblée du peuple (parlement).
Plusieurs décisions tendent à restreindre les droits des femmes et à renforcer des dynamiques conservatrices au sein de la société. Ainsi, des campagnes et des initiatives locales se développent, souvent issues de groupes proches ou en soutien aux nouvelles autorités, en faveur du port du voile ou du niqab, souvent accompagnées d’un discours stigmatisant celles qui s’y refusent, ou pour la séparation entre femmes et hommes dans certaines institutions ou dans les transports publics, même si aucune décision n’a été prise dans ce sens au niveau national..
En janvier 2026, la décision des autorités locales de la province syrienne de Lattaquié d’interdire aux employées du gouvernement de se maquiller a suscité une vive indignation. Beaucoup d’activistes ont dénoncé cette décision comme une atteinte aux libertés individuelles et une tentative de restreindre les droits des femmes.
En réponse, la direction des médias a déclaré que cette mesure « ne visait pas à restreindre ou à porter atteinte aux libertés », mais plutôt à « réglementer la présentation professionnelle et à éviter les excès, de manière à trouver un équilibre entre la liberté individuelle, les exigences d’un environnement de travail formel et l’image publique des institutions ». Cette clarification n’a cependant pas apaisé les critiques et a au contraire suscité une vive polémique.
L’été dernier, dans la même province, les autorités de Lattaquié ont publié des instructions à l’intention des visiteurs étrangers, les invitant à porter des vêtements « modestes » sur les plages et dans les piscines, une mesure largement perçue comme visant les femmes. En réponse à des critiques, le gouvernorat a déclaré qu’il n’imposait pas le port d’un vêtement spécifique et que ses instructions étaient conformes à celles d’autres pays de la région.
Fait plus grave, on a vu de nombreux cas d’enlèvements de femmes alaouites et, dans une moindre mesure, druzes. Cela a créé un fort sentiment d’insécurité parmi les femmes de ces communautés, mais aussi, plus largement, au sein de la société. Par exemple, de février à juillet 2025, Amnesty International a reçu des informations crédibles concernant au moins 36 enlèvements de femmes et de jeunes filles alaouites, âgées de 3 à 40 ans, dans les gouvernorats de Lattaquié, Tartous, Homs et Hama, par des individus non identifiés. Dans tous ces cas documentés, sauf un, la police et les forces de sécurité n’ont pas mené d’enquête efficace sur le sort des victimes et les lieux où elles pouvaient se trouver.
Cette situation a provoqué dans certains secteurs féminins, particulièrement chez les populations alaouites et druzes, une tendance à limiter leurs mouvements et même parfois à se retirer du marché du travail par crainte de harcèlement ou d’enlèvement, ce qui affecte leur participation à la vie publique et économique. De même, des femmes qui travaillaient dans les institutions étatiques, où elles étaient très présentes, ont également souffert des politiques d’austérité et des licenciements par les nouvelles classes dirigeantes. Il faut savoir que la participation des femmes au marché du travail avait augmenté considérablement durant la période de la guerre, de 2011 à 2024, particulièrement au sein des institutions publiques. C’était en partie le résultat de la pénurie d’hommes dans la société syrienne, due au conflit et/ou à l’émigration. On peut craindre que cette présence soit remise en cause aujourd’hui par l’orientation politique du nouveau pouvoir.
Il ne suffit pas de faire des déclarations vagues sur la tolérance ou sur le respect des droits des femmes. L’enjeu principal est de reconnaître leurs droits en tant que citoyennes à part entière, participant à l’avenir du pays. Plus généralement, des responsables des nouvelles autorités, affiliées à HTS et leurs alliés au pouvoir, ont exprimé à plusieurs reprises leur préférence pour une gouvernance islamique et l’application de la charia. Le cheikh Oussama al-Rifaï, nouveau mufti de Syrie, a par exemple déclaré, en janvier 2026, que la Charia est au-dessus de tout, lors d’un récent discours relatif aux futures batailles juridiques et constitutionnelles à venir.
En même temps, toutes les mesures ou déclarations à l’encontre des droits des femmes ont suscité quasiment systématiquement des critiques et oppositions, particulièrement au sein des organisations de femmes et féministes.
L’ACCORD DU 30 JANVIER ENTRE LE POUVOIR DE DAMAS
ET LES FORCES DÉMOCRATIQUES SYRIENNES EST POSITIF
DANS LA MESURE OÙ IL PERMET L’ARRÊT, EN TOUT CAS
TEMPORAIRE, DES ATTAQUES ET DES MENACES
CONTRE LES POPULATIONS KURDES
JB : Quelle analyse fais-tu de l’accord intervenu entre le pouvoir syrien et les FDS, le 30 janvier dernier ? Quel est l’avenir des droits des Kurdes en Syrie ?
JD : À la suite du cessez-le-feu conclu, le 20 janvier 2025, entre le Gouvernement de transition syrien (GTS) et les Forces démocratiques syriennes (FDS), un nouvel accord a été annoncé le 30 janvier. Cet accord prévoit un cessez-le-feu et une intégration militaire et administrative progressive des FDS au sein des institutions de l’État. Il comprend le retrait des forces militaires des points de contact et le déploiement des forces de sécurité du ministère de l’Intérieur dans les villes de Hassaké et Qamichli, marquant le début de l’intégration des forces de sécurité dans la région.
L’accord prévoit également la création d’une division militaire, composée de trois brigades des FDS, ainsi que d’une brigade des forces de Kobané (Aïn al-Arab), rattachée à une division de la province d’Alep. L’intégration militaire et sécuritaire des FDS se fera au cas par cas au sein de chaque brigade, l’État exerçant un contrôle total sur toutes les institutions civiles et du GTS, ainsi que sur les points de passage frontaliers et les points d’entrée. Les institutions d’Aïn al-Arab seront progressivement intégrées aux institutions de l’État syrien, tout en conservant leur personnel civil. L’accord prévoit des dispositions relatives aux droits civils et éducatifs de la communauté kurde et garantit le retour des personnes déplacées dans leurs régions d’origine.
Cet accord est positif dans la mesure où il permet l’arrêt, en tout cas temporaire, des attaques et des menaces contre les populations kurdes. Il fait suite à des semaines de combat qui ont vu les forces armées gouvernementales prendre le contrôle des quartiers à majorité kurde de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh à Alep, entraînant le déplacement forcé de plusieurs dizaines de milliers de civil·es. Cela a culminé avec la prise par les forces gouvernementales de larges portions des provinces de Deir ez-Zor et de Raqqa, à la suite du retrait des FDS.

Place Centrale d’Achrafieh, quartier à majorité kurde d’Alep (photo J. Daher, janv. 2025)
JB : Dans quelles conditions intérieures et internationales s’est déroulée l’offensive du nouveau pouvoir syrien contre les communautés kurdes, tant à Alep, que dans les zones contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (FDS), à majorité kurdes?
JD : L’offensive militaire des autorités de Damas à Alep, ainsi que dans d’autres zones contrôlées par les FDS, est intervenue après l’expiration du délai du 31 décembre 2025, prévu par l’accord du 10 mars 2025. Parrainé par Washington, cet accord entre le président syrien par intérim Ahmed al-Chareh et Mazloum Abdi, chef des FDS, visait à intégrer les branches civile et militaire des FDS au sein l’État. Cependant, l’impasse politique a persisté.
De plus, l’escalade militaire s’est développée seulement deux jours après une réunion entre les autorités syriennes et les FDS, à laquelle assistaient des militaires américains. Il est clair que, pendant les négociations en cours, les autorités syriennes élaboraient un plan visant à lancer d’abord une opération militaire à Alep, puis à l’étendre à d’autres zones contrôlées par les FDS. Elles ont mobilisé diverses tribus arabes — en contact avec al-Chareh depuis un certain temps — à Deir ez-Zor et à Raqqa afin de préparer une offensive générale contre les FDS.
Tout cela s’est fait avec le soutien de la Turquie, ainsi qu’avec le feu vert de Washington.
Dans le même temps, la situation dans le camp tristement célèbre d’al-Hol, à Hassaké — qui abrite des familles et des affiliés de l’État islamique (EI) — suscite une véritable inquiétude, avec des informations alarmantes faisant état de l’évasion de centaines de ses membres. Le camp est désormais sous le contrôle des autorités syriennes, tandis que les États-Unis ont transféré environ 7000 prisonniers vers l’Irak.
Alors que les États-Unis (et la France) œuvraient officiellement à la désescalade des tensions entre les deux acteurs, malgré son partenariat de longue date avec les FDS dans la lutte contre l’État islamique, Washington n’a exercé aucune pression significative pour mettre fin aux actions militaires du gouvernement syrien.
En réalité, les États-Unis sont devenus un soutien important des nouvelles autorités au pouvoir, comme en témoignent les multiples rencontres entre Trump et al-Chareh, ainsi que la levée des sanctions Caesar, en décembre 2025. De son côté, Ankara a fait pression sur les FDS pour qu’elles se dissolvent et s’intègrent à l’armée syrienne. La Turquie considère en effet ce groupe comme une émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qu’elle classe parmi les organisations terroristes. Les responsables turcs ont réitéré à plusieurs reprises, depuis le début de l’offensive militaire du gouvernement syrien, leur volonté de combattre les forces kurdes syriennes aux côtés de l’armée syrienne.
Depuis la chute du régime Assad, la Turquie est devenue l’un des acteurs régionaux les plus importants en Syrie, en particulier dans le nord du pays. En soutenant les autorités syriennes, dominées par Hayat Tahrir al-Cham (HTS), Ankara a consolidé leur influence sur le pays.
Outre la pression pour le retour des réfugié·es syriens et la volonté de tirer profit des opportunités économiques offertes par la reconstruction, l’objectif principal de la Turquie est d’entraver les aspirations kurdes à l’autonomie — perçues comme une menace pour la sécurité nationale — et de démanteler l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES).
JB : L’avancée rapide des forces de Damas s’explique évidemment par le nouveau contexte internationaé — feu vert de Washington, soutien turc —, mais ne résiste-t-il pas aussi ceraines erreurs commises par les FDS, en particulier à l’égard des populations arabes des régions sous leur contrôle?
JD : En quelques jours seulement, les autorités syriennes au pouvoir ont conquis les deux tiers des territoires contrôlés par les FDS. Au-delà des aspects géostratégiques immédiats, cette avancée rapide met également en évidence les limites du projet politique de l’AANES auprès des populations non kurdes, en particulier arabes. Au fil des années, des segments de la population arabe ont protesté contre des discriminations, des pratiques « sécuritaires » ciblées, l’emprisonnement d’activistes et de civil.es, particulièrement de jeunes hommes, ainsi que l’absence de véritable représentation au sein des institutions de l’AANES.
Par ailleurs, la confiance mal placée de la direction des FDS dans la poursuite du soutien américain, ainsi que son manque d’intérêt pour la construction d’alliances politiques plus larges et plus profondes avec les forces démocratiques et progressistes du pays, ont affaibli la pérennité de son projet politique. La Turquie a également bombardé des zones de Qamichli durant l’offensive des troupes de Damas, et il est largement admis qu’elle a fourni une assistance logistique importante à Damas lors des dernières opérations militaires.
ON RELÈVE DE NOMBREUX INDICES DE RACISME ET
DE VIOLATIONS DES DROITS HUMAINS DU FAIT
DES FORCES GOUVERNEMENTALES
ET DES GROUPES ARMÉS QUI LEUR SONT AFFILIÉS
JB : Dans quelle mesure cette récente offensive contre les Kurdes s’inscrit-elle dans la volonté centralisatrice et raciste du régime d’al-Chareh, y compris par son recours à une violence indisriminée?
JD : Effectivement, la récente offensive militaire des forces armées du gouvernement doit être comprise comme s’inscrivant dans la continuité de la tentative des élites dirigeantes syriennes actuelles de centraliser le pouvoir et de rejeter toute voie plus inclusive pour l’avenir de la Syrie. C’est le cas depuis la chute d’Assad.
En outre, les autorités dirigeantes et leurs soutiens ont promu un discours agressif à l’encontre des Kurdes et des FDS. On relève de nombreux indices de racisme et de violations des droits humains du fait des forces gouvernementales et des groupes armés qui leur sont affiliés.
Par exemple, le ministre syrien des Affaires religieuses (Awqaf), Mohammad Abou al-Khayr Choukri, a publié une directive religieuse appelant les mosquées de tout le pays à célébrer ce qu’il a qualifié de « conquêtes et victoires » des forces alignées sur Damas dans l’est de la Syrie, et à prier pour le succès des soldats de l’Armée arabe syrienne.

Mohammad Abou al-Khayr Choukri, ministre des Affaires religieuses (Awqaf)
De plus, le fait qu’il ait spécifiquement encouragé la mention du verset 6 de la sourate Al-Anfal (Le Butin) du Coran suggère une volonté de faire référence à la campagne militaire d’Anfal, menée en 1988 par Saddam Hussein contre les Kurdes, dans l’actuel Kurdistan irakien, campagne marquée par des bombardements chimiques, des massacres de masse et des destructions à grande échelle. Malgré ce contexte particulièrement inquiétant, les dirigeants régionaux et internationaux ont continué à soutenir les autorités syriennes au pouvoir, légitimant et renforçant leur domination sur le pays.
Par conséquent, malgré l’octroi par al-Chareh de droits linguistiques, culturels et de citoyenneté à la population kurde de Syrie, qui doivent être encore concrétisés par un processus législatif et légal concret, ainsi que de postes officiels au sein de l’État, qui n’ont pas encore été créés, des craintes légitimes persistent.
JB : Tu estimes que l’Accord du 30 janvier entre Damas et les FDS a été globalement positif, pourtant il est loin de régler tous les problèmes. Pourrais-tu indiquer sur quels points il reste problématique?
JD : De nombreuses questions restent en suspens dans la mise en place de l’accord du 30 janvier, notamment en ce qui concerne la question de l’intégration des employés civils ou la forme que prendront les quatre brigades kurdes sous-direction du ministère de la Défense. De même, le texte « reste flou sur les questions cruciales » de la décentralisation administrative et sécuritaire. Plus généralement, une véritable participation politique est toujours à hypothétique, que ce soit pour les Kurdes ou d’autres secteurs de la population syrienne.
Alors que la priorité absolue pour les forces progressistes et démocratiques en Syrie est de mettre fin au bain de sang, de permettre le retour en toute sécurité des civil·es déplacés et de lutter contre les discours de haine et les pratiques confessionnelles dans le pays, beaucoup d’inconnues demeurent en ce qui concerne la transition en cours et la participation politique de la population au nouveau pouvoir.
L’avenir de la Syrie est en jeu. En effet, les nouvelles autorités ont montré que leurs projets ne constituent pas une rupture nette avec les pratiques autoritaires de l’ancien régime.
Aucun plan en vue d’une représentation politique démocratique et inclusive, de même que d’un partage du pouvoir, n’est actuellement proposé par Damas. Tous les Syriens et Syriennes aspirant à la démocratie, à la justice sociale et à l’égalité devraient s’inquiéter de ces dynamiques et lutter contre elles de toutes leurs forces. La question kurde fait entièrement partie de ces dynamiques.
MALGRÉ L’AUGMENTATION DU SALAIRE MINIMUM,
DEPUIS LA FIN DU MOIS DE JUILLET (À 68 DOLLARS PAR MOIS),
LA MAJORITÉ DE LA POPULATION, QU’ELLE SOIT EMPLOYÉE
PAR L’ÉTAT OU PAR LE SECTEUR PRIVÉ, NE PEUT PAS
SUBVENIR À SES BESOINS AVEC SES REVENUS
JB : La politique capitaliste sauvage et de plus en plus autoritaire du nouveau régime se heurte à des résistances de secteurs de la population, confrontés à une hausse insupportable des prix des biens et services essentiels et choqués par les privilèges accordés aux cercles capitalistes proches du pouvoir. Dans quelle mesure renouent-ils avec les revendications démocratiques et sociales de la révolution de 2011 ?
JD : Les difficultés socio-économiques grandissantes du pays suscitent de plus en plus de critiques de la part de la population syrienne à l’égard de la politique du gouvernement. Hormis leur volonté d’accumuler des capitaux dans de grands projets immobiliers de luxe, les autorités au pouvoir n’ont présenté aucune politique ni aucun plan de reconstruction. Et la population n’est de toute évidence pas satisfaite.
Un certain nombre de manifestations ont eu lieu, par exemple contre des projets immobiliers, tels que celui de la société Al-Omran Real Estate Development Co. (propriété d’un homme d’affaires syrien) basée au Koweït.
Le projet d’aménagement urbain « Boulevard de la Victoire » à Homs a été la cible de manifestations au cours desquelles les protestataires portaient des banderoles sur lesquelles on pouvait lire : « Pas de boulevard, pas de déplacements ». Une comparaison a même été faite avec « Rêve de maison », un plan de réaménagement urbain conçu sous Bachar al-Assad. Cette action organisée a conduit l’entreprise à annoncer qu’elle annulerait la partie de son projet qui traversait le quartier contesté.
Dans le domaine de l’éducation, les enseignant·es ont fait grève pendant plusieurs semaines et ont manifesté devant les édifices gouvernementaux à Alep et Idlib, autour du mot d’ordre « Le mouvement continue jusqu’à ce que nos revendications soient satisfaites ». Ils réclament des emplois permanents, la réintégration rapide des personnes licenciées et des augmentations salariales à la hauteur de la flambée du coût de la vie. La question n’étant pas été réglée, de nouvelles mobilisations ont éclaté début février.

La Faculté de médecine humaine à Alep (photo J. Daher, janv. 2025)
Des grèves ont également été organisées par les chauffeurs de minibus à Damas, ainsi que par les travailleurs de l’entreprise privée Madar Aluminum, qui réclament de meilleures conditions de travail et de vie.

Le centre-ville de Damas (photo J. Daher, janv. 2025)
En décembre 2025, les employés du port de Tartous ont organisé un piquet devant le bâtiment du gouvernorat pour protester contre leur transfert — dont ils ont été informés via WhatsApp et sans aucune notification préalable — vers des lieux éloignés, aux postes-frontières de Jarablous et Al-Boukamal, dans les gouvernorats de l’est.
Au début du mois de janvier, une manifestation a également été organisée pour protester contre l’accord de réconciliation entre les autorités syriennes et Mohammad Hamsho, un important businessman de l’époque du régime Assad, très proche de la famille de l’ancien dictateur, coupable d’avoir financé des milices et d’avoir profité de l’économie de guerre pour s’enrichir davantage.
Les nouveaux tarifs ont également porté un coup dur à des secteurs clés, en particulier l’industrie manufacturière et l’agriculture, qui étaient déjà confrontés à une augmentation des coûts de production.
Malgré l’augmentation du salaire minimum, depuis la fin du mois de juillet (à 68 dollars par mois), la majorité de la population, qu’elle soit employée par l’État ou par le secteur privé, ne peut pas subvenir à ses besoins avec ses revenus. Le coût moyen de la vie pour une famille de cinq personnes à Damas était estimé à environ 11,6 millions de livres syriennes (983 dollars US) à la fin du mois de décembre 2025, selon le journal Qasioun.
Les responsables gouvernementaux ont justifié la décision de l’augmentation des prix de l’électricité par l’amélioration significative de la fourniture de courant dans la majeure partie du pays, même si, dans certaines régions rurales et marginalisées, elle continue d’être irrégulière. En outre, conformément à l’argumentaire du FMI et de la Banque mondiale, les représentants du gouvernement affirment que cette augmentation sert à corriger les distorsions de prix et à garantir la continuité du service, alors que le secteur de l’électricité coûte environ un milliard de dollars par an au budget de l’État.

La Banque centrale syrienne à Damas (photo J. Daher, janv. 2025)
La population craint désormais que les prix de l’électricité n’augmentent encore en raison de la libéralisation du secteur. Ces inquiétudes sont exacerbées par le fait que le gouvernement a conclu un accord avec un groupe d’entreprises étrangères, emmené par la société qatarie UCC Holding, pour la construction de huit centrales électriques au gaz et solaires en Syrie, pour un montant total de 7 milliards de dollars.
La hausse des prix profite à ces grandes entreprises étrangères dans le cadre d’un processus de privatisation renforcé.
Début février, de nouvelles mobilisations sociales ont eu lieu. Des ensignant.es des villes de Tartous et de Lattakia ont par exemple protesté contre leur transfert sans aucune notification préalable — vers des sites éloignés de leurs lieux d’habitations, tandis que les employé.es du port de Lattakia se sont mobilisés pour dénoncer leurs licenciements. De plus dans la province de Qunaytra, au sud du pays, des employé.es du centre de recherche agricole ont organisé un rassemblement pour protester contre 65 licenciement sans information préalable et revendiquer l’annulation de cette décision. À Alep, une manifestation a également eu lieu, organisée par des vendeurs ambulants contre la décision des autorités locales d’interdire leurs activités, ou en d’autres de supprimer leurs points de vente dans la rue.
L’UNE DES TÂCHES ESSENTIELLES CONSISTERA À
S’ATTAQUER AUX CLIVAGES CONFESSIONNELS ET ETHNIQUES
POUR SURMONTER LES DIVISIONS AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ.
CE DÉFI DEVRA ÊTRE RELEVÉ POUR QUE LES CLASSES POPULAIRES DU PAYS, DANS LEUR DIVERSITÉ, PUISSENT MARCHER
SUR LE CHEMIN DE LEUR ÉMANCIPATION
JB : Quel est aujourd’hui le potentiel de développement d’une alternative politique qui refuse les dérives confessionnelles ou ethniques pour défendre un programme démocratique et de justice sociale à l’échelle du pays ? Les forces qui appuient une telle orientation font-elles l’objet d’une répression particulière du nouveau régime ?
JD : Les forces ancrées dans un mouvement populaire d’inspiration sociale et démocratique sont limitées, et tout est à reconstruire.
La grande majorité des organisations et forces sociales démocratiques à l’origine du soulèvement populaire syrien de mars 2011 ont été réprimées avec une violence inouïe. D’abord et avant tout par l’ancien régime syrien, mais aussi par diverses organisations fondamentalistes islamiques armées. Il en a été de même pour les institutions ou entités politiques alternatives locales, mises en place par les manifestant·es, telles que les comités de coordination et les conseils locaux qui fournissaient des services à la population.
Quelques groupes et réseaux de la société civile sont bien resté actifs durant cette période, mais agissaient de manière secrète dans les zones sous contrôle de l’ancien régime par peur de la répression.
Dans le Nord-Ouest, dans la décennie avant la chute du régime Assad, tout un réseau d’ONG se sont développées avec des orientations politiques très variées. Mais généralement, elles avaient une dynamique différente de celle du début du soulèvement. Dans le Nord-Est, il existait bien des organisations politiques et issues de la société civile, mais la grande partie d’entre elles étaient dominées par le PYD, ou lui étaient plutôt soumises. En revanche, les acteurs qui étaient trop critiques envers l’AANES, étaient réprimés ou des obstacles étaient mis en place pour entraver leurs activités.
D’autres expériences de lutte se sont développées dans le pays, même si elles ont été d’une moindre intensité.
A la suite de la chute du régime Assad, on a vu apparaître et se développer de nouvelles initiatives populaires locales et des organisations de la société civile — très souvent des ONG, mais pas seulement — mais tout reste encore à faire.
Il faut construire aujourd’hui un bloc démocratique et progressiste capable de s’organiser, de s’enraciner au sein des classes populaires et de s’opposer clairement au nouveau pouvoir en place. Cela prendra du temps, particulièrement après 50 ans de dictature barbare et 14 ans d’une guerre violente. L’objectif de ce bloc doit être de conjuguer les luttes contre l’autocratie, l’exploitation et toutes les formes d’oppression, tout en revendiquant la démocratie, l’égalité, le soutien à l’autodétermination kurde et la libération des femmes afin de bâtir une solidarité entre les personnes exploitées et opprimées du pays.
Pour faire progresser ces revendications, ce bloc progressiste doit favoriser la création et la reconstruction des organisations populaires, des syndicats aux organisations féministes. Cela nécessitera une collaboration entre les forces démocratiques et progressistes de toute la société.
Par ailleurs, l’une des tâches essentielles consistera à s’attaquer aux clivages confessionnels et ethniques pour surmonter les divisions au sein de la société et développer la solidarité entre les populations. Ce défi est posé depuis le début de la révolution syrienne, en 2011, et devra être relevé de manière progressive pour que les classes populaires du pays, dans toute leur diversité, puissent marcher résolument sur le chemin de leur émancipation.
En conclusion, lutter pour une société démocratique et progressiste ne peut reposer sur une quelconque confiance dans les autorités actuelles du HTS, dans leur gouvernance ou leur gestion de la transition, mais sur la construction d’un contre-pouvoir indépendant, rassemblant des réseaux démocratiques et progressistes dans la lutte pour les revendications des classes populaires.
Les pouvoirs de décision sont aujourd’hui entièrement entre les mains du Président par interim Ahmed al-Chareh et HTS. Ce processus est soutenu par la grande majorité des puissances régionales et internationales. Plus généralement, elles partagent un objectif commun : (ré)imposer une forme de stabilité autoritaire en Syrie et dans la région. Cela ne signifie évidemment pas une unité entre les puissances régionales et impériales. Chacune a ses propres intérêts, souvent antagoniques, mais toutes ont tout à craindre de la déstabilisation du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.
L’espoir d’un avenir meilleur repose entièrement sur la capacité des Syrien·nes à développer et à coordonner des luttes à la base. Actuellement, le pouvoir et le contrôle des nouvelles autorités dominées par HTS sur la société ne sont pas encore complets, car ses capacités humaines et militaires ne lui permettent pas de gouverner pleinement l’ensemble du pays, même si elles se consolident de plus en plus. Il existe donc encore une marge de manœuvre pour s’organiser qu’il est essentiel d’exploiter. Aujourd’hui, cette possibilité existe, mais le temps presse et les classes populaires doivent en profiter pour relever la tête et donner sens à tous les sacrifices consentis pour défendre les aspirations initiales de la Révolution de 2011 à la démocratie, à la justice sociale et à l’égalité.

* Joseph Daher est un chercheur universitaire suisso-syrien, auteur de plusieurs livres (voir ci-dessus) et de nombreux articles.


