Les archives de marx21.ch contiennent la traduction annotée et illustrée d’une brochure du socialiste révolutionnaire états-unien Hal Draper, intitulée Les deux âmes du socialisme. Elle constitue une contribution importante à l’histoire des idées socialistes aux XVIIIe et XIXe siècles par la distinction qu’il établit clairement entre le « socialisme par en bas », fondé sur l’auto-émancipation des exploité·es et le « socialisme par en haut », dirigé par des réformateurs et des mouvements plus ou moins autoritaires, se donnant pour tâche de « montrer le chemin » et de « guider le troupeau dans la bonne direction ».
Le « Socialisme par en bas »
Une première ébauche de cette brochure est parue dans le journal de la jeunesse socialiste états-unienne, Anvil (Enclume), en hiver 1960. Pourtant, Hal Draper n’en a achevé́ la version définitive qu’en 1966, sous le titre The Two Souls of Socialism (Les deux âmes du socialisme), publiée sous forme de brochure par International Socialists et reprise dans le recueil Socialism From Below (Socialisme par en bas) [1]. Cette traduction en français a été effectuée par un collectif. L’ensemble a été revu, corrigé, harmonisé, annoté et illustré par Jean Batou. Ce document, paru d’abord dans un numéro spécial du journal suisse solidaritéS, le 30 juin 2002, a été publié par les éditions Syllepse (Paris), en 2008, avec plusieurs contributions critiques.

Les qualificatifs « d’en bas » ou « par en bas », accolés à « socialisme » ou à « révolution », appartiennent à l’histoire du mouvement ouvrier français. Ils étaient d’usage courant au XIXe siècle. Nous les avons trouvés à plusieurs reprises sous la plume de Proudhon. Par exemple, en 1846, à l’occasion d’une polémique contre le journaliste Louis Blanc, il remarque : « M Blanc fait descendre la vie sociale d’en haut, et le socialisme prétend la faire poindre et végéter d’en bas » (Philosophie de la misère, vol. 1., Paris : Librairie Internationale, 1872, p. 211). De même, dans une lettre du 22 janvier 1851 à A. M. Girardin, il se dépeint comme un « révolutionnaire par en bas » (cf. p.14, note 2).
En 1895, Engels reprend les mêmes termes dans sa préface aux Luttes de classes en France. Après le coup d’État du 18 Brumaire, il remarque : « la période des révolutions par en bas était close pour un instant ; une période de révolutions par en haut lui succéda » (Karl Marx et Friedrich Engels, Œuvres choisies, t. 1, Moscou, 1976, p. 201). L’expression française « par en bas » met l’accent à la fois sur l’origine et sur l’agent de l’action, ce qui convient particulièrement bien au sens que lui donne ici Hal Draper.
Les combats de Hal Draper (1914-1990)
Hal Draper (Garold Dubinsky) est né à Brooklyn (New York), en 1914, dans une famille d’immigrants d’origine ukrainienne. Comme un certain nombre de membres de sa génération au cours de la grande dépression des années 1930, Harold Dubinsky s’est tourné vers le socialisme révolutionnaire. Au départ il a rejoint les rangs de la Young Peoples Socialist League YPSL (Ligue socialiste des jeunes), l’organisation de jeunesse du petit Parti socialiste des États-Unis. Il a participé à l’agitation contre sa direction droitière. Il a été l’un des animateurs des grèves universitaires contre la guerre.

En 1937, la YPSL a décidé d’adhérer au tout nouveau Socialist Workers Party (SWP), formellement fondé en janvier 1938 par d’anciens membres du Parti communiste des États-Unis qui soutenaient le combat de Léon Trotsky. Hal Draper en est devenu le secrétaire général en 1938-1939. En 1940, il a soutenu Max Schachtmann et la minorité́ du SWP qui refusait de soutenir inconditionnellement l’URSS dans la Deuxième Guerre mondiale, contre l’orientation préconisée par Trotsky avant son assassinat.
Ensemble, ils ont alors fondé le Workers Party, qui restera affilié à la IVe Internationale jusqu’en 1948, en même temps que le SWP. Pour le WP, l’URSS de Staline représentait une nouvelle société́ de classe non capitaliste : le « collectivisme bureaucratique ». Sa position présentait certaines analogies avec celle de Tony Cliff (Ygael Gluckstein 1917-2000, fondateur du Socialist Workers Party britannique). Mais, dès 1947, celui-ci préférait analyser le système stalinien comme un « capitalisme d’État ». [2]
En 1949, prenant acte des difficultés de construction d’un parti luttant effectivement pour le socialisme aux États-Unis, à l’orée de la guerre froide, Hal Draper a joué un rôle important dans la transformation du Workers Party (WP) en un groupe propagandiste : l’Independent Socialist League (ISL), dont la majorité́ évoluera cependant progressivement à droite, vers le Parti socialiste, qu’elle intègrera en 1958, puis vers le Parti démocrate…
Toutefois, le courant de Draper résistera à cette évolution en fondant les Independent Socialist Clubs (Club socialistes indépendants) en 1964. Un an auparavant, un secteur des jeunesses socialistes, la Young People Socialist League (YPSL), avait quitté́ le PS sur sa gauche. C’est dans le journal de l’YPSL, Anvil, qu’était parue la première version du texte de Draper, Les deux âmes du socialisme, en hiver 1960.
Dès le début des années 60, Draper et son Independent Socialist Committee (Comité socialiste indépendant) joueront un rôle significatif au sein du nouveau mouvement étudiant qui luttait pour le désarmement nucléaire, contre la ségrégation raciale et pour les droits civiques. En 1964, Draper sera l’un des inspirateurs du Free Speach Movement (Mouvement pour la liberté́ d’expression) à Berkeley. Un témoin raconte dans quelles conditions ce bibliothécaire de 50 se mit à haranguer le campus, debout sur le toit d’une voiture de police venue arrêter l’un des leaders du mouvement. [3]

Dès 1969, le groupe de Draper se renommera Independent Socialists et tissera des liens avec le SWP britannique. Cette nouvelle génération de militante abandonnera progressivement l’orientation « troisième camp » de Draper (Ni impérialisme US, ni collectivisme bureaucratique soviétique) pour des positions anti-impérialistes moins critiques envers les directions révolutionnaires du tiers-monde, quels que soient leurs liens avec l’URSS.
À ce moment, Draper publie « Vers un nouveau départ : l’alternative à la micro-secte », où il critique la logique de construction des petites organisations politiques de l’extrême gauche révolutionnaire soixante-huitarde [4]. Une source de réflexion toujours actuelle. Dès lors, largement en retrait de l’activité́ politique quotidienne, il va travailler d’arrache-pied à sa principale contribution théorique, Karl Marx’s Theory of Revolution (La théorie de la révolution de Karl Marx), parue en 4 volumes, à New York, de 1976 à 1990, aux Monthly Review Press, qui n’a malheureusement pas été traduite en français.

En 1985, le groupe Independent Socialists fusionnera avec Worker’s Power (une organisation venant de la même tradition politique que Draper), ainsi qu’avec un groupe issu du SWP américain pour former Solidarity.
Le contexte politique de cette publication
En 1966, lorsque Draper met la dernière main à ses Deux âmes du socialisme, le monde paraît divisé en deux « blocs » antagonistes, l’un capitaliste, l’autre « socialiste », même si le nouveau consensus de la « coexistence pacifique » s’est déjà chargé d’arrondir les angles de la guerre froide. La social-démocratie a définitivement passé dans le camp du capitalisme à l’Ouest, tandis que le « collectivisme bureaucratique » a encore conquis du terrain à l’Est. Pour Hal Draper, comme nous le verrons, il s’agit d’une nouvelle société de classe, dont les dirigeants inspirent la politique des partis communistes à l’échelle internationale.
La Chine ne fait pas ici l’objet d’un examen particulier. Aux yeux de Hal Draper, elle n’offre aucune alternative crédible au modèle de l’URSS. Comment pourrait-elle concilier durablement l’orthodoxie stalinienne du socialisme par en haut avec les slogans antiautoritaires de la révolution culturelle, que l’on commence tout juste à découvrir en Occident ? Rétrospectivement, ses réserves paraissent justifiées. « Tirez sur le quartier général ! » écrivait Mao sur un dazibao placardé à la porte du Comité central d’août 1966. Cependant, le fait que l’appel à la critique de la base débouche sur la commune ouvrière de Shanghai, durant l’hiver 1966-1967, qui se veut un modèle pour tout le pays, conduit le Parti et l’État à faire brutalement machine arrière.
Dans le reste du monde, 68 n’est pas loin. Le mouvement étudiant américain vient de connaître sa première épreuve de force d’envergure, à Berkeley, avec le Free Speech Movement (1964). Dans la foulée, il se mobilise contre la guerre du Vietnam : en 1966, les agents recruteurs de l’armée sont chassés de Berkeley, tandis que le ministre de la Défense, Robert McNamara, est séquestré pendant quelques heures sur le campus de Harvard. En 1968, le Students for a Democratic Society (SDS), l’organisation unitaire de la jeunesse étudiante radicalisée, va compter jusqu’à 100 000 membres. Hal Draper participe activement à ces événements.

Le socialisme fait à nouveau l’objet de discussions passionnées, certes dans des cercles encore restreints, interpellés par les luttes de libération du tiers-monde qui s’en revendiquent explicitement. Che Guevara a abandonné le pouvoir à Cuba pour s’engager dans la guérilla au Congo. La première Conférence de solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, la Tricontinentale, s’est tenue à La Havane, en décembre 1966.
En même temps, le combat des Afro-Américains s’est radicalisé aux États-Unis : en 1964, Harlem explose ; en 1965, c’est le tour de Watts (Los Angeles), tandis que Malcolm X publie son autobiographie avant d’être assassiné ; en 1966, treize ghettos se soulèvent, Stockeley Carmichael appelle à l’autodéfense et Huey Newton fonde le Black Panther Party avec Bobby Seale. Enfin, le nouveau mouvement des femmes se développe, pleinement en phase avec cette nouvelle radicalité.
Pour Hal Draper, le moment est venu de systématiser et de diffuser plus largement sa conception du socialisme par en bas. Comme il l’explique lui-même, son texte vise « à illustrer une thèse ». Il s’agit de donner « une interprétation historique de la signification du socialisme et de comment il en est venu à représenter ce qu’il représente aujourd’hui ». Pour cela, la discussion porte avant tout sur les sources du socialisme moderne, c’est-à-dire sur ses principaux courants jusqu’au début du XXe siècle. Certaines tendances, qu’il aurait été délicat de traiter brièvement, sont laissées de côté. C’est le cas notamment du syndicalisme et du bolchevisme. L’auteur estime pourtant que leur prise en compte n’aurait pas modifié le sens de son argument.
Poursuivre et approfondir la réflexion de Draper
La logique interne de l’exposé est ordonnée autour de l’opposition entre « socialisme par en haut » et « socialisme par en bas ». Il ne s’agit donc pas d’une histoire sommaire du socialisme. Et ceci explique le traitement assez expéditif de certains courants ou auteurs, qui auraient sans doute mérité des commentaires plus nuancés. Plus que la justesse de tel ou tel jugement d’espèce, c’est la pertinence d’ensemble de la démonstration qui importe.
En dépit de l’intérêt considérable de la thèse générale de Draper, j’aimerais pointer ici quelques-unes de ses faiblesses, ne serait-ce que pour favoriser réflexion et débat.
1. Le socialisme par en bas est-il concevable sans l’apport théorique et pratique du féminisme ? Pourtant, Hal Draper ne fait pratiquement pas référence au rôle clé du féminisme et de la lutte des femmes dans la construction théorique et pratique d’un projet d’auto-émancipation sociale pour l’humanité tout entière.

2. Le socialisme par en bas est-il concevable sans les luttes des peuples les plus opprimés de la planète, victimes à la fois du capitalisme et de la domination impérialiste ? Pourtant, Draper paraît peu sensible aux combats menés par les peuples de la « périphérie », sans lesquels tout projet d’émancipation planétaire est un vain mot.
3. Le socialisme par en bas est-il concevable sans revendiquer aussi l’héritage libertaire ? En la matière, la dénonciation des propos parfois déplorables des « pères » de l’anarchisme ne saurait remplacer l’évocation des qualités souvent exceptionnelles de ses militant·es et de ses organisations. Il suffira ici de rappeler la puissance et la radicalité de la révolution espagnole de 1936-1937, inspirée par les meilleures traditions de la CNT-FAI (syndicat d’inspiration anarchiste).
4. « Le socialisme par en bas » est-il concevable sans reconnaître la force motrice de l’utopie ou du messianisme qui animent si souvent les luttes sociales des opprimés, femmes et hommes ? Dans le chapitre 10 de La discordance des temps, intitulée « Utopie et messianisme », Daniel Bensaïd réfute l’idée selon laquelle l’« âme autoritaire » du socialisme « lui viendrait de la tradition utopiste ». En effet, Draper ne paraît pas distinguer l’« utopie chaude » qui anime la lutte, de l’« utopie froide » qui inspire les producteurs de systèmes tout faits.
5. Le triomphe du « socialisme par en bas » est-il concevable sans une compréhension matérialiste des fondements sociaux du « socialisme par en haut », ainsi que des moyens de le combattre ? De ce point de vue, l’approche de Draper paraît insuffisante, que ce soit lorsqu’il évoque les différentes filiations du socialisme par en haut dans les sociétés dominées par le capitalisme, ou lorsqu’il fait allusion au « collectivisme bureaucratique » des « pays de l’Est ».
En dépit de ces limites, la contribution d’Hal Draper constitue une source d’inspiration importante à qui veut s’atteler à redessiner un horizon socialiste pour le XXIe siècle. Une raison suffisante pour le lire et en débattre aujourd’hui.

Avant de donner la parole à Hal Draper, nous aimerions reprendre avec lui cette réflexion du socialiste anglais William Morris, tirée du Rêve de John Ball : « J’ai considéré tout cela, comment les hommes luttent et perdent la bataille, comment les objectifs pour lesquelles ils ont lutté se réalisent en dépit de leur défaite, et comment, lorsqu’ils se réalisent, ils s’avèrent ne pas être ce qu’ils entendaient, comment d’autres hommes doivent lutter pour ce qu’ils entendaient sous un autre nom… ».

