Révolution, contre-révolution et ambitions sous-impériales des Émirats arabes unis
Le Soudan se trouve sur la ligne de faille du capitalisme contemporain. Ses gisements aurifères, ses terres agricoles et ses couloirs vers la mer Rouge en font une zone stratégique d’extraction et de transit ; ses comités de résistance populaires, basés dans les quartiers, constituent l’une des expériences les plus avancées de gouvernance par le bas depuis les soulèvements arabes. La guerre actuelle ne se résume pas à « deux généraux ». Il s’agit de l’effondrement violent d’un modèle d’accumulation postcolonial et de la contre-révolution transnationale contre une alternative populaire crédible.
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Le Soudan est le pivot entre l’Afrique et le monde arabe, entre le Sahel et la mer Rouge, entre la production et le pillage. Sa géographie en a fait un enjeu de conquête coloniale, sa main-d’œuvre en a fait un foyer de lutte, et sa révolution actuelle en fait une menace pour l’ordre mondial qui se nourrit de son asservissement.
Ses champs aurifères, ses plaines cotonnières et ses couloirs maritimes en font à la fois une ressource et une route. Quiconque commande le Soudan contrôle non seulement le bassin du Nil, mais aussi une artère clé du commerce mondial reliant l’Europe, l’Asie et la Corne de l’Afrique. Cette position a condamné son peuple à un siècle de dépendance artificielle. Mais elle l’a également placé au centre de tous les mouvements de libération du continent. Les réseaux de la classe ouvrière qui forment aujourd’hui les comités de résistance ne sont pas apparus de nulle part. Ils sont la dernière expression d’une lutte continue menée par les Soudanai·es ordinaires pour récupérer les richesses qu’ils produisent et la vie qui leur est refusée.
Pour comprendre l’importance du moment actuel, nous devons revenir sur trois périodes historiques qui ont façonné le parcours du Soudan : l’exploitation coloniale, l’État sécuritaire et la révolution populaire. Chaque période a restructuré la même contradiction entre le travail du peuple et le contrôle des ressources par l’élite, produisant de nouveaux cycles de révolte et de répression.
Fondements de l’exploitation et de la révolte
I. L’exploitation coloniale (1898-1956)
Le condominium anglo-égyptien a transformé le Soudan en une zone de production impériale. La création du projet Gezira [méga-plantations de coton, NDT] avait transformé les plaines du Nil en un appendice industriel cotonnier pour le capital britannique, liant les infrastructures, les chemins de fer, les ports et les télégraphes du Soudan aux besoins de l’exportation, tandis que les investissements sociaux dans l’éducation et la santé dépérissaient. Cette double économie a favorisé le centre fluvial et condamné la périphérie rurale, en particulier le Darfour, le Soudan du Sud et les montagnes Nuba, à la négligence administrative et à la pauvreté.

À l’indépendance, l’État a hérité de cette architecture : suffisamment forte pour extraire les surplus, trop faible pour redistribuer ou remédier aux inégalités régionales. Ainsi, les germes de la révolte et de la rébellion régionale ont été semés dans la contradiction entre les privilèges métropolitains et l’abandon des marges.
II. Capitalisme militaire et État sécuritaire (1958-2018)
Après l’indépendance, les gouvernements ont oscillé entre régimes civils et militaires, mais tous ont hérité et reproduit la logique de l’accumulation orientée vers l’exportation, la dépendance à l’égard de la dette extérieure et la coercition militaire. La découverte du pétrole a apporté de nouvelles richesses dans les années 1990, mais a aggravé les inégalités, car seule l’élite urbaine, concentrée à Khartoum, en a bénéficié, tandis que la guerre et la famine persistaient dans les périphéries.
Lorsque le Soudan du Sud a fait sécession en 2011, le pays a perdu la plupart de ses revenus pétroliers, se tournant vers l’extraction de l’or et la répression : les Forces de soutien rapide (RSF), officialisées en 2013 à partir des Janjaweed [les miliciens afro-arabes du Darfour, NDT], sont devenues le bras privatisé de la violence et de l’accumulation, taxant le commerce, exploitant les mines et engageant des mercenaires.

La nécropolitique, c’est-à-dire le pouvoir de décider qui peut vivre et qui doit mourir, a structuré les relations de l’État soudanais avec sa population depuis son « indépendance ». La combinaison de l’austérité, de la répression et de la militarisation des frontières a révélé une classe dirigeante prête à administrer la mort afin de préserver son propre pouvoir. Que ce soit par la création de famines dans les régions périphériques, le refus systématique de soins de santé et d’éducation, ou la gestion militarisée des populations « superflues » au Darfour et dans le sud, les dirigeants soudanais ont transformé de vastes parties du pays en zones d’abandon, où la vie de millions de personnes a été sacrifiée au profit de l’accumulation des richesses par l’élite.
L’État sécuritaire a remplacé la production par la marchandisation de la violence, renforçant la dépendance vis-à-vis des ressources plutôt que de favoriser le développement. Cette transformation l’a privé de tout soutien social, approfondi les antagonismes de classe et préparé le terrain pour une rupture révolutionnaire.
III. La rupture révolutionnaire (2018-présent)
Le soulèvement de 2018 a été déclenché par l’effondrement du prix du pain, mais il s’est heurté à tout un système fondé sur l’exploitation, l’austérité et le mépris. La classe ouvrière, les enseignant·es, les ingénieurs, les jeunes et surtout les femmes du Soudan se sont organisées localement pour former des comités de résistance : des conseils décentralisés et autonomes qui sont devenus l’épine dorsale de la révolution.
Ces comités ont nourri les affamés, fourni des soins médicaux, assuré la défense des rues et rédigé la Charte révolutionnaire pour l’établissement du pouvoir populaire : un programme visant à démanteler l’État profond, à socialiser les richesses pillées et à construire une démocratie enracinée dans les conseils et les coopératives rurales.

Lorsque la révolution a éclaté, il ne s’agissait pas seulement d’une protestation contre les prix élevés, mais d’une insurrection contre le droit de l’État et de ses sponsors de décider qui peut survivre. L’armée et les RSF ont répondu par une violence nécropolitiquement ouverte : balles réelles lors des manifestations, disparitions et le tristement célèbre massacre de Khartoum du 3 juin 2019, où les corps des manifestant·es ont été jetés dans le Nil pour effacer jusqu’à leur mémoire. Mais le régime a aussi calculé que faire des martyrs des exemples, laisser les cadavres dans les rues, utiliser la terreur et le viol comme armes détruirait l’espoir collectif du soulèvement.
Cependant, les comités de résistance ont renversé cette logique : là où l’État semait la mort, ils ont organisé la vie, soignant les blessés, enterrant les morts avec dignité et insistant sur le fait que la solidarité pouvait survivre à l’abandon organisé. La révolution est devenue, dans son essence, une lutte contre la nécropolitique : une exigence que la valeur des vies soudanaises ne puisse plus être déterminée par les marchés, les généraux ou les intérêts impériaux. C’est pourquoi, depuis le début, la lutte pour le pain et la dignité au Soudan a toujours été une lutte pour le droit de vivre lui-même.
Cette alternative était si menaçante pour l’élite soudanaise et ses protecteurs étrangers que la contre-révolution a été rapide, brutale et coordonnée à l’échelle mondiale. Le massacre du 3 juin 2019, au cours duquel les RSF et l’armée ont tué et fait disparaître plus d’une centaine de manifestant·es, a marqué un tournant ; mais malgré cette répression, les comités de résistance ont persisté, devenant le laboratoire vivant de la solidarité au cœur de la violence.
Ces trois phases, l’extraction coloniale, le militarisme sécuritaire et la refondation populaire, tracent une ligne directrice unique montrant que chaque fois que les classes dirigeantes soudanaises ont reconstruit la machine d’accumulation, le peuple a répondu par de nouvelles formes de résistance. La guerre actuelle est la dernière convulsion du système et, potentiellement, la naissance de quelque chose qui le dépasse.
Anatomie de la contre-révolution et du sous-impérialisme
IV. Contre-révolution : agents locaux, soutiens mondiaux
La contre-révolution soudanaise réunit les deux faces d’un même système : la bureaucratie militaire de Abdel Fattah al-Burhan, héritage de l’architecture coloniale et de la guerre froide, et la logique paramilitaire de Hemedti [chef des Forces de soutien rapide, NDT], fondée sur la violence privatisée et l’extraction de rentes. Leur rivalité porte sur la domination des routes d’extraction, des terres, des champs aurifères et des rentes étrangères.

Chaque fois que la révolution menace son pouvoir, la classe dirigeante locale est soutenue par une hiérarchie mondiale d’intérêts : les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Arabie saoudite et les financiers occidentaux fournissent de l’argent, des armes et une couverture diplomatique pour maintenir leur contrôle.
Ce qui apparaît comme de l’instabilité est en fait le fonctionnement de la machine contre-révolutionnaire. Les acteurs occidentaux et du Golfe parlent de « stabilité », mais leur véritable objectif est d’empêcher l’émergence d’une alternative souveraine issue de la classe travailleuse.
Le principal moteur de cette contre-révolution, ce sont les Émirats arabes unis, une entité étatique créée dans le seul but de mener une contre-révolution contre les socialistes d’Oman, au XXe siècle [Les EAU ont été constitués en 1971 comme contre-feu aux mouvements socialistes et révolutionnaires de la Péninsule arabique, notamment à Oman, NDT]. Ils savent quel est leur rôle et le jouent sans avoir besoin d’ordres directs de l’Occident, comme au Soudan.
À d’autres moments, ils sont utilisés comme moyen d’externaliser la violence en rassemblant des mercenaires pour envahir le territoire d’un ennemi de l’Occident et tenter de l’écraser. C’est ce qui s’est passé au Yémen et, vu sous cet angle, cela montre aussi que les RSF sont un instrument des Émirats arabes unis. Tout comme l’Occident externalise sa violence en utilisant les Émirats arabes unis, le gouvernement soudanais d’abord, puis les Émiratis au Yémen, en Libye et maintenant au Soudan ont externalisé leur violence en utilisant les RSF. Et tout cela pour écraser la révolte d’un peuple.
V. Le corridor des Émirats arabes unis : sous-impérialisme et économie politique de la guerre
Les Émirats arabes unis sont devenus le principal architecte externe de la contre-révolution. N’étant plus un simple client, ils agissent comme une puissance sous-impériale qui défend les intérêts du noyau capitaliste tout en construisant leur propre empire logistique. Grâce à des investissements portuaires, des avant-postes militaires et le blanchiment de l’or, les Émirats se sont implantés en Afrique, construisant un corridor transafricain de pouvoir.
Au cours de la dernière décennie, les Émirats arabes unis ont investi près de 60 milliards de dollars dans les pays africains, ce qui en fait le quatrième investisseur étranger après la Chine, l’UE et les États-Unis. Leur véritable stratégie consiste à contrôler les infrastructures : AD Ports Group et DP World, deux conglomérats publics émiratis, exploitent ou gèrent des ports d’Afrique du Nord (Égypte, Algérie), de la côte atlantique (Angola, Congo, Guinée), de l’océan Indien (Kenya, Tanzanie, Mozambique) et de la mer Rouge (Égypte, Puntland, Somaliland).
Au moins 70 centres logistiques et d’innombrables ports secs s’étendent profondément à l’intérieur des terres africaines, reliant l’or, les terres et les matières premières aux routes maritimes. Il s’agit de points d’ancrage militaires et politiques permettant une intervention rapide et la domination des flux commerciaux et des ressources.
Les investissements des Émirats arabes unis dans les ports de la mer Rouge, de la Corne de l’Afrique et de l’Atlantique, avec DP World et AD Ports, qui contrôlent des nœuds clés, constituent l’épine dorsale de leur corridor. Ceux-ci offrent un levier logistique et stratégique, reliant l’extraction de l’or et l’agro-industrie aux voies maritimes essentielles du commerce mondial.
Ce corridor impérial transafricain est également un réseau de partenariats régionaux, d’avant-postes militaires et de réseaux logistiques s’étendant de l’Atlantique à la mer Rouge. À chaque maillon de la chaîne, les régimes locaux fournissent des bases, des mercenaires, des voies de transport et une couverture politique à la stratégie sous-impérialiste des Émirats arabes unis. Ce ne sont là que quelques exemples.
Le Tchad est devenu la pierre angulaire des Émirats arabes unis au Sahel, qui permet l’approvisionnement militaire secret du Soudan via l’aérodrome d’Amdjarass [centre-est du Tchad, NDT].
La Libye est le laboratoire initial de la projection de puissance des Émirats arabes unis en Afrique. Pendant des années, le général Haftar a reçu le soutien militaire des EAU, notamment sous la forme de bases de drones, de pistes d’atterrissage et d’armes sophistiquées. Le territoire libyen sert également à la contrebande d’or soudanais et au transport d’armes. Par ailleurs, le port de Berbera, au Somaliland [un État non reconnu officiellement de la Corne de l’Afrique, NDT], sert à la fois de base commerciale et militaire pour les Émirats, offrant une plate-forme pour des opérations en mer Rouge.

La dictature militaire égyptienne a été soutenue par des milliards d’investissements émiratis, plaçant le régime de Sissi dans l’axe régional de la contre-révolution. Les réseaux de renseignement égyptiens coordonnent leurs efforts avec les Émirats arabes unis pour réprimer les soulèvements, et il y en a beaucoup d’autres.
Les RSF, sous le commandement de Hemedti, sont le fer de lance des Émirats arabes unis au Soudan. Ils contrôlent les mines d’or, gèrent la violence au nom d’intérêts étrangers et canalisent les profits via le système financier de Dubaï. Les Émirats arabes unis financent ces forces à la fois pour faire barrage à l’armée soudanaise et pour réprimer les mouvements révolutionnaires susceptibles de déclencher des révoltes régionales.
Grâce à ce circuit, les Émirats arabes unis combinent investissement, coercition et contre-insurrection. Les RSF blanchissent l’or via Dubaï, reçoivent des armes et de l’argent en échange, et imposent le déplacement de populations afin d’en évacuer les territoires pour les consacrer à l’agriculture industrielle et aux concessions logistiques. Là où l’État se retire, les entreprises militarisées prennent le relais, transformant la guerre en un cycle profitable.
Les déplacements et la famine ouvrent le territoire à l’exploitation minière. Le pillage crée une dépendance à l’aide extérieure, contrôlée par ceux qui financent les conflits armés. Chaque village en ruines devient une future zone d’investissement. La crise humanitaire est une étape dans le modèle économique de l’empire.
Les comités de résistance : double pouvoir et démocratie révolutionnaire
Les comités de résistance sont au cœur de l’alternative révolutionnaire soudanaise. Ancrés dans les quartiers populaires, leur structure est la concrétisation pratique de la démocratie révolutionnaire, un système dans lequel le pouvoir s’exerce de bas en haut, à partir des conseils, des syndicats et des coopératives, plutôt que de haut en bas, à partir des généraux et des investisseurs. La Charte pour l’établissement du pouvoir populaire codifie cela : un engagement à démanteler le pouvoir élitiste et centralisé et à construire la souveraineté par le bas.
Chaque comité s’occupe de la survie matérielle, en organisant l’aide alimentaire, les cliniques, l’éducation et la coordination politique. Ils forment le noyau du double pouvoir, capable de gouverner la vie là où l’État s’effondre. Leur appel à la création de conseils législatifs révolutionnaires de transition renonce aux négociations avec l’élite, exigeant une véritable autorité pour le peuple et rejetant tout nouveau compromis avec l’armée ou l’ancienne élite.
Cette position, qui consiste à refuser toute négociation et toute légitimité aux assassins, découle de l’expérience pratique et de l’observation du reste du monde. Toute collaboration avec le capital ou les élites militaires facilite la violence contre-révolutionnaire. La Charte exige la justice économique parallèlement à la transformation politique : nationaliser les industries clés, récupérer les terres, rejeter la dépendance vis-à-vis du FMI/de la Banque mondiale et construire la souveraineté populaire. Leur programme est un plan en acte pour la transformation et le défi le plus clair à la domination subimpériale et impériale dans la région aujourd’hui.

Le Soudan, pivot de la crise et de la libération
La révolution soudanaise n’est pas un cas isolé. Elle met en évidence et résiste à la crise profonde du capitalisme dans les pays périphériques : dépendance à l’égard de la dette, effondrement écologique, militarisation des frontières, mainmise des élites. La guerre n’est pas un échec, mais un régime de gestion profitable pour les intérêts extérieurs. Lorsque le « développement » et l’extraction non violente échouent, l’empire se tourne vers la militarisation et la guerre.
Le corridor de la mer Rouge, les ports et les réseaux logistiques rendent le Soudan indispensable aux stratégies occidentales et du Golfe. Quiconque domine le Soudan contrôle les artères économiques reliant l’Afrique à l’Asie et à l’Europe. La concurrence féroce autour de Port Soudan, Suakin et les mines du Darfour concerne le pouvoir impérial dans le système mondial.
Mais le Soudan révèle également la possibilité d’une rupture. Les comités de résistance démontrent que la démocratie directe, la justice économique et l’entraide peuvent soutenir la vie, remettre en question la hiérarchie et offrir de nouvelles voies de développement – un exemple qui pourrait avoir des répercussions sur tout le continent et dans le monde entier.
Sous-impérialisme
Les théoriciens décrivent le sous-impérialisme comme la condition de la domination occidentale, les puissances régionales périphériques prélevant leur propre surplus extractif grâce à leurs flux d’investissements et à l’exercice d’une coercition supplémentaire que permet la proximité de leurs armées. Les Émirats arabes unis en sont l’exemple type : pas entièrement souverains, toujours dépendants de l’architecture financière et militaire américaine, mais exerçant une influence massive pour réprimer les mouvements démocratiques, discipliner les élites marginales et maintenir les États dépendants dans la crise. Leur pouvoir est particulièrement visible au niveau de la lutte des classes dans la région, qui vise ceux qui, comme les comités de résistance soudanais, cherchent à se libérer à la fois de l’oligarchie locale et de l’empire mondial.
Le corridor des Émirats arabes unis à travers l’Afrique fusionne finance, logistique et violence. Sa logique est exclusive et extractive : encercler le continent, le sécuriser contre la révolution, le saigner à blanc pour son or, sa main-d’œuvre et son utilité géostratégique. Le Soudan est le pivot et le terrain d’essai de cette stratégie : le lieu où l’abolition de la contre-révolution marquerait une rupture dans la politique de crise sans fin, d’austérité contrôlée et de domination extérieure.
Comme l’ont appris les révolutionnaires soudanais, il s’agit d’une lutte planétaire. Ceux qui vainquent le sous-impérialisme à Khartoum, Omdurman et El Fasher montrent à toute l’Afrique et au monde entier ce qu’il faut pour défier un système construit pour nier la souveraineté populaire.
Le sous-impérialisme des Émirats arabes unis en Afrique est un exemple typique de la manière dont une puissance régionale, dépendante du noyau capitaliste mondial, peut reproduire des pratiques impérialistes dans sa propre sphère. Au Soudan et au-delà, les Émirats arabes unis combinent investissements stratégiques, guerre par procuration et développement d’États clients pour affirmer leur contrôle sur les ressources, les couloirs commerciaux et les régimes, stabilisant ainsi les marchés pour l’empire tout en faisant progresser leurs propres intérêts.
Le paradoxe sous-impérial : partenaire junior, hégémon régional
Les Émirats arabes unis gardent un pied fermement ancré dans le camp impérial occidental, alignant leurs intérêts militaires et financiers, mais tirent parti de leur autonomie pour imposer leur domination à travers l’Afrique. Dans les forums, ils tiennent un discours de paix et de développement ; sur le terrain, ils emploient des méthodes de guerre secrète, de conquête économique et de manipulation politique. Ce double visage est l’essence même du sous-impérialisme, à la fois agent de l’empire et architecte local de la domination, capable de déstabiliser des régions entières tout en échappant à toute responsabilité directe.
Le coût humain et les leçons politiques
Des millions de Soudanais ont été déplacés et des centaines de milliers ont été massacrés dans des atrocités de masse, tout cela en raison d’un système sous-impérialiste conçu pour tirer profit du chaos et maintenir la discipline du marché. Une véritable responsabilité ne peut venir que d’une confrontation non seulement avec les Émirats arabes unis, mais aussi avec l’architecture impériale plus large qui permet de telles interventions.

Conclusion
La révolution soudanaise est un miroir pour le monde, reflétant à la fois la crise et le potentiel de la frontière du capitalisme moderne. Du modèle colonial d’extraction, en passant par des décennies d’accumulation militaire et néolibérale fondée sur un régime nécropolitique, jusqu’à l’émergence spontanée de comités de résistance organisant la vie contre la mort systémique, le Soudan a mis en évidence les véritables enjeux de la lutte des classes dans la périphérie.
La rupture révolutionnaire qui a commencé en 2018 était et reste une bataille pour savoir qui détient le pouvoir de déterminer la valeur de la vie, la distribution des ressources et la forme même de la société. L’armée et les RSF, soutenues par le capital mondial et régional, exercent un pouvoir nécropolitique pour maintenir leur régime ; mais les comités de résistance ont construit, à partir des cendres et de la solidarité, les fondements d’une alternative populaire, d’une entraide et d’une organisation démocratique qui défient la logique du marché et de la violence militarisée.
La contre-révolution, menée à la fois par des agents locaux et par les ambitions sous-impériales des Émirats arabes unis, a transformé le Soudan en un champ de bataille pour l’empire. La guerre par procuration, la domination des ports et la contrebande d’or révèlent l’anatomie de l’impérialisme au XXIe siècle, où l’extraction militarisée, les États clients et les crises humanitaires servent d’instruments à la reproduction du capital mondial. Pourtant, même si la guerre a détruit les infrastructures et déplacé des millions de personnes, elle n’a pas pu effacer le potentiel révolutionnaire, ni la capacité des gens ordinaires à construire des structures résilientes pour leur survie et leur autonomie.
Les comités de résistance, qui persistent, s’adaptent et refusent tout compromis avec les assassins, restent la force décisive pour la transformation. Leur modèle de double pouvoir, ancré dans les conseils locaux, la démocratie directe et la justice sociale, ouvre une nouvelle possibilité pour l’ensemble du Sud global. Le succès signifierait l’effondrement de l’ordre colonial et postcolonial ; la défaite marquerait la banalisation de la crise comme règle. Même les divisions et les revers au sein du mouvement, comme les débats sur la stratégie révolutionnaire, ne sont pas des échecs, mais des moments permettant de clarifier et d’approfondir la lutte pour le leadership de la classe ouvrière et la transformation anticapitaliste.
Le Soudan est l’avant-garde de la lutte planétaire contre la nécropolitique de l’impérialisme et l’extraction qui la soutient. Seule l’organisation directe du pouvoir et de la production par les travailleurs, les agriculteurs pauvres, et parmi eux, les femmes et les jeunes, peut briser le cycle de la domination. Le capitalisme ne tombera pas seul par la protestation ou la négociation, il doit être déraciné par l’action organisée et militante des opprimé·es en construisant la démocratie par le bas, dans chaque quartier et chaque lieu de travail.
La victoire de la révolution serait un coup porté à l’empire partout dans le monde. Sa défaite serait notre défaite. Si la contre-révolution soudanaise l’emporte, le capitalisme militarisé, géré par le capital du Golfe et les hommes forts locaux, deviendra le modèle de domination en Afrique. Si la révolution perdure, elle ouvrira de nouvelles possibilités pour les conseils de masse, les coopératives de travailleurs et de travailleuses et la souveraineté populaire. La solidarité avec le Soudan est une question de solidarité, certes, mais aussi de stratégie. Le même système qui alimente la guerre au Soudan privatise les hôpitaux et appauvrit les populations ailleurs. Défendre le Soudan, c’est défendre l’avenir de la libération.
Sources :

