Le 9 janvier 1936, le mouvement ouvrier et les républicains espagnols signent un pacte électoral de front populaire en vue des élections du 16 février qui va leur donner la victoire. La tentative de coup d’État militaire des 17-18 juillet tente de renverser le gouvernement de front populaire issu de ce scrutin et enclenche un processus révolutionnaire explosif : occupations d’usines et de terres, formation de milices ouvrières, etc. Au sein du mouvement ouvrier, la droite du Parti socialiste (PSOE), ainsi que le petit Parti communiste (PCE) combattent cette révolution au nom de la restauration de l’ordre républicain, tandis que la gauche socialiste, de larges secteurs anarchistes et le POUM (parti communiste antistalinien), accompagnent l’élan révolutionnaire, voire le stimulent.
La guerre civile qui s’ensuit pose un problème politique décisif : faut-il approfondir la révolution pour gagner les masses populaires à une lutte sans répit contre les généraux factieux, à l’exemple de Union soviétique, de 1918 à 1921, ou restaurer l’autorité d’une « bourgeoisie démocratique » fragile et irrésolue aux dépens du pouvoir conquis par les ouvriers et les paysans ? Face à ce dilemme, le rôle de l’URSS et de l’Internationale communiste stalinienne a été décisif pour favoriser la politique d’accommodement avec la bourgeoisie, conduisant à la défaite. Les révolutionnaires auraient-ils pu triompher de Franco, notamment en affranchissant le Maroc espagnol, semant ainsi le trouble parmi les troupes de choc coloniales ? Il est possible de le penser. Or, il est certain que le triomphe de la révolution espagnole aurait bouleversé les rapports de forces sociaux et politiques à l’échelle de l’Europe entière, à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Le premier acte de cette saga se joue le 16 février 1936, il y a 90 ans…
Pour comprendre les premières étapes de cette confrontation, nous publions deux textes. Le premier est signé par l’historien britannique, Andrew Durgan, et présente le contexte de la formation du front populaire espagnol. Le second est signé par Andreu Nin, le dirigeant du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), le plus important parti communiste antistalinien du monde, au milieu des années 1930. (JB)
Contexte de la formation du front populaire
Avec l’effondrement du gouvernement de droite et la convocation d’élections pour le 16 février 1936, la gauche avait établi un pacte électoral qui, dès le départ, reconstituait la coalition électorale de 1931 entre républicains et socialistes. Avec l’inclusion du Parti communiste espagnol (PCE), l’accord électoral ressemblait au « front populaire contre le fascisme » promu par l’Internationale communiste depuis le milieu de l’année 1935.
Le POUM contre le PCE
Cette nouvelle politique représentait un tournant à 180 degrés par rapport à la ligne du mouvement communiste international, après la phase dite de la « troisième période » (1928-1934) où, dans un contexte de prétendue « offensive révolutionnaire », les principaux ennemis désignés avaient été les partis socialistes, qualifiés de « sociaux-fascistes ». Cette ligne sectaire avait eu des conséquences catastrophiques en Allemagne, où le mouvement ouvrier le plus puissant du monde avait été immobilisé par ses divisions face à la menace nazie.
Désormais, Staline cherchait une alliance avec les démocraties occidentales contre Hitler. Ainsi, la proposition du PCE de créer un Front populaire était la traduction espagnole des besoins de la politique étrangère soviétique.
Le POUM (fondé le 29 septembre 1935 par l’unification du Bloc ouvrier et paysan et de la Gauche communiste espagnole) avait dénoncé ce virage du mouvement communiste en faveur du front populaire comme une subordination du mouvement ouvrier à la petite bourgeoisie espagnole. Cette stratégie ignorait la nature du fascisme en tant que produit du système capitaliste lui-même. Il n’était pas possible de vaincre les forces contre-révolutionnaires en défendant le système qui les avait engendrées.

Pour vaincre le fascisme et ouvrir la voie au socialisme, le POUM estimait qu’il était nécessaire de former un front unique ouvrier avec des objectifs spécifiques, au sein duquel les différentes organisations conserveraient leur indépendance politique. Le modèle du POUM était l’Alliance ouvrière, formée à la fin de 1933 en Catalogne, puis dans de nombreux autres endroits. Dans les Asturies – le seul endroit où la CNT y avait participé – les Alliances avaient été au centre du grand mouvement révolutionnaire d’octobre 1934.
Cependant, cette politique d’unité ouvrière n’excluait pas la nécessité de gagner la petite bourgeoisie aux côtés de la classe ouvrière. Joaquim Maurín, principal dirigeant du BOC puis du POUM, avertissait que « ce serait une erreur monstrueuse » que la classe ouvrière rompe complètement avec la petite bourgeoisie et la considère comme un adversaire, surtout dans l’État espagnol où la paysannerie avait un grand poids social. Ainsi, la position du POUM s’articulait autour de deux axes : l’indépendance politique des organisations ouvrières et la démonstration pratique à la petite bourgeoisie que ses aspirations ne pouvaient être satisfaites que par le prolétariat.
Selon José Luis Arenillas, ancien militant basque de l’ICE (Gauche communiste espagnole), le parti révolutionnaire devait attirer cette classe sur la « base d’un programme de revendications concrètes » et en démontrant que la solution aux problèmes de la petite bourgeoisie ne pouvait être trouvée que si les masses ouvrières contrôlaient les moyens de production et d’échange [1].

Les contraintes électorales
Le système électoral de la République favorisait les coalitions, sans lesquelles il était très difficile pour les petits partis d’entrer au parlement. Cette réalité rendait inévitable une sorte d’accord électoral avec les républicains afin que la droite soit « battue dans les urnes ». C’est pourquoi le POUM proposa la formation d’un « Front ouvrier », avec le PSOE et le PCE, qui négocierait un accord purement « conjoncturel » avec les partis petits-bourgeois sans compromettre son indépendance politique.
Toutefois, les autres partis ouvriers ne montrèrent aucun intérêt pour cette proposition et choisirent de former une alliance avec les républicains. Face à cette situation, le POUM décida de soutenir ce qui allait devenir le Front populaire, mais à plusieurs conditions : qu’il soit transitoire, qu’il vise à « vaincre la contre-révolution lors des élections », qu’il garantisse la proclamation d’une amnistie pour tous les prisonniers politiques et que le statut d’autonomie de la Catalogne soit rétabli [2].
Finalement, le POUM n’avait eu d’autre choix que de signer, le 15 janvier, l’accord conclu sur la base de la politique des républicains. Le programme du Front populaire avait pour objectif de « rectifier » la contre-réforme du gouvernement de droite du Bienio Negro (1933-1935) en relançant la réforme agraire, en rétablissant le Statut d’autonomie de la Catalogne et en accordant une amnistie aux victimes des représailles d’octobre 1934. Il rejetait explicitement la possibilité de nationaliser les banques et la terre, comme l’avaient proposé les partis ouvriers.
Juan Andrade avait justifié sa signature au bas de cet accord au nom du POUM du fait que son parti avait été contraint de reconnaître « l’existence matérielle d’une loi électorale », ce qui l’avait obligé à conclure des accords provisoires avec la gauche républicaine afin d’éviter « la victoire de la bourgeoisie » [3].

Le POUM déclara plus tard que le pacte avait été « un mal nécessaire pour barrer la route au fascisme » et obtenir l’amnistie des prisonniers politiques. De plus, selon la direction du parti, il était « extrêmement important d’obtenir une représentation parlementaire » qui lui permettrait de défendre une « position clairement de classe » aux Cortes [4]. Cependant, loin de ses espoirs, à la suite des manœuvres du secteur le plus social-démocrate du PSOE (dirigé par Indalecio Prieto) et du PCE, le POUM ne disposait plus que d’un seul candidat sur les listes électorales, Maurín lui-même, qui fut finalement élu.
La révolution
Malgré cette situation peu encourageante, le POUM se lança avec enthousiasme dans la campagne électorale, défendant sa propre politique révolutionnaire. Selon lui, les foules qui assistaient aux meetings du pacte électoral de gauche « écoutaient avec une véritable indifférence, voire avec froideur, les postulats démocratiques petits-bourgeois, mais leur enthousiasme dépassait toute description lorsque les orateurs tenaient un discours révolutionnaire de classe ». À Barcelone, lors de son premier meeting public depuis octobre 1934, devant quelque 12 000 personnes, Jordi Arquer résuma la position du parti en déclarant que le POUM n’opposait pas « la démocratie bourgeoise au fascisme, mais (…) le communisme, la dictature du prolétariat » [5].

À Madrid, une semaine avant les élections, Maurín s’adressait à une foule « euphorique » de 5 000 personnes, dans une salle décorée de portraits géants de Lénine et de Trotsky, déclarant que « d’un côté se trouvait le front démocratique-socialiste, le front ouvrier-républicain, le front progressiste (et) de l’autre, le front des assassins et des voleurs ». Le POUM avait participé aux élections non seulement « en pensant aux morts des journées d’octobre [octobre 1934, principalement dans les Asturies, NdT], aux 30 000 camarades emprisonnés, mais aussi en pensant à la victoire de notre révolution, qui trace entre Madrid et Moscou une diagonale sur l’Europe qui contribue à l’effondrement du fascisme dans le monde entier » [6].
La réaction immédiate du POUM aux résultats électoraux fut de publier un manifeste affirmant que les élections représentaient une grande victoire prolétarienne et paysanne et une défaite importante de la contre-révolution. La victoire du Front populaire n’était pas celle de la démocratie bourgeoise et ne signifiait pas non plus que les partis petits-bourgeois jouissaient du soutien des masses, mais constituait un résultat collatéral de la lutte révolutionnaire. Une nouvelle étape de la révolution espagnole commençait [7].
Quelques jours plus tard, Andreu Nin [8] développait cette vision dans la revue théorique du POUM, La Nueva Era, dont il était le directeur (voir ci-dessous). Selon lui, exiger, dans les circonstances actuelles, que la classe ouvrière renonce à détruire l’État bourgeois et à prendre le pouvoir, ses aspirations maximales, « au nom de la nécessité de consolider la République » constituait un « crime et une trahison ». Accepter une telle chose signifiait, en bref, offrir à la bourgeoisie la possibilité de consolider « sa domination de classe sous la forme républicaine ». Comme le déclarera le POUM en mars 1936 : « deux voies s’ouvraient devant les masses : celle de l’Allemagne et de l’Autriche et celle des Asturies » [le soulèvement révolutionnaire d’octobre 1934, NdT] [9].

Pendant ce temps, le nouveau gouvernement républicain (sans la participation des socialistes et des communistes) ne réalisa qu’une petite partie de son programme. Maurín, seul député du POUM, lança pour cela un défi au PSOE et au PCE en date du 15 avril :
À mon avis, ce qu’il convient de faire, c’est que les partis ouvriers qui croient en l’efficacité du Front populaire (et je ne crois pas en son efficacité) forment avec les républicains de gauche un gouvernement de Front populaire. Ce gouvernement de Front populaire s’épuisera lui aussi ; mais, pendant qu’il s’épuisera, la réaction n’aura pas le temps de se préparer. Et alors, les ouvriers devront aller au-delà du gouvernement de Front populaire : vers la formation d’un gouvernement ouvrier qui résoudra les problèmes de la révolution espagnole [10].
Trois mois plus tard, à la veille de la guerre civile, dans un contexte de grande agitation sociopolitique (occupation des terres, grève dans le secteur du bâtiment à Madrid, fusillades dans les rues entre fascistes et jeunes militants de gauche, rumeurs d’un coup d’État imminent…), Nin écrira à nouveau dans La Nueva Era un article intitulé « L’action directe du prolétariat et la révolution espagnole ». Ses conclusions ne pouvaient être plus claires :
La lutte oppose crûment les deux classes fondamentales de la société: la bourgeoisie et le prolétariat. Soit le prolétariat conquiert le pouvoir et s’engage sur la voie de l’organisation socialiste, soit le monde sombrera dans la barbarie. C’est pourquoi la politique de Front populaire, en présentant le problème comme une lutte entre la démocratie bourgeoise et le fascisme, sème de funestes illusions parmi les masses laborieuses et les détourne de l’accomplissement de leur mission historique, préparant ainsi la victoire du fascisme. Dans la littérature officielle de l’Internationale ex-communiste et de ses sections, les termes classiques « lutte des classes » et « prolétariat » sont dès lors systématiquement remplacés par « lutte antifasciste » et « antifascistes »… Or, il n’y a pas d’autre lutte antifasciste que la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière pour la conquête du pouvoir. La classe ouvrière peut s’allier aux secteurs petits-bourgeois de la population, et très particulièrement aux paysans, mais pas pour entretenir chez eux l’illusion d’une lutte efficace contre le fascisme par le biais de la démocratie bourgeoise, mais pour les convaincre que la situation n’a d’autre issue que la révolution prolétarienne, qui est le seul antifascisme efficace.
* Andy Durgan est historien et auteur, entre autres, de El POUM, república, revolución y contrarrevolución (Sylone et Viento sur), Voluntarios por la revolución. La milicia internacional del POUM en la Guerra Civil española (Laertes) et Volunteers for the Revolution : The International Militia of the POUM in the Spanish Civil War, Leiden, Brill, 2025. Il est aussi l’auteur d’un article en français, intitulé « Combattants étrangers dans les milices du POUM », dans l’ouvrage collectif à paraître, sous la dir. Jean Batou, Stéfanie Prezioso et Ami-Jacques Rapin, Quand vient la nuit. Volontaires internationaux contre le fascisme (Espagne, 1936-1939), Paris, Syllepse, 2026.
« Après les élections du 16 février »
Andreu Nin, La Nueva Era, février 1936
Avec la victoire de la coalition ouvrière-républicaine aux élections du 16 de ce mois, on a atteint le but qui était fondamentalement poursuivi : couper les jambes à la réaction vaticaniste, aux sinistres « héros » de la répression d’Octobre, et l’amnistie pour les trente mille combattants emprisonnés.
Ce ne sera certainement pas nous qui pinaillerons sur l’importance de cette victoire. L’ampleur de ce qui est obtenu est considérable, mais nous manquerions à notre devoir si nous ne mettions pas en garde les travailleurs contre un optimisme irréfléchi, produit de candides illusions démocratiques, qui porterait indéfectiblement la révolution à la catastrophe.

La première leçon de la victoire
Les républicains de gauche s’attribuent bien vite la primeur du triomphe. Qu’ils ne se fassent pas d’illusions. La victoire a été obtenue grâce à la participation enthousiaste et active des masses ouvrières du pays. Ces masses, l’âme du mouvement d’Octobre, ont exprimé avec leur vote leur volonté inébranlable qu’on ouvre les prisons et que la révolution ne fasse pas le moindre pas en arrière. Mais la contradiction fondamentale entre les aspirations historiques du prolétariat et les partis républicains ne tardera pas à se manifester. Les deux forces qui ont pris part à la lutte se proposaient de contenir d’avance la réaction ; mais viendra forcément le moment où la bourgeoisie républicaine s’arrêtera à un point donné, tandis que la classe ouvrière poussera la révolution en avant.
La représentation obtenue par les partis ouvriers est indubitablement inférieure à sa force réelle. Par contre, personne ne mettra en doute que, en ce qui concerne les républicains, cette représentation est supérieure aux opinions favorables et aux effectifs dont ils disposent dans le pays. Si, après les événements d’Octobre, le Parti Socialiste, qui est celui qui dispose de l’hégémonie dans le mouvement ouvrier, avait été un parti révolutionnaire homogène, la lutte aurait été posée en des termes tout à fait différents, et l’hégémonie de la lutte contre la réaction n’aurait pas été celle des partis républicains, mais celle du prolétariat.
Mais le mouvement a sa logique. Malgré l’absence d’un véritable parti socialiste révolutionnaire, la classe ouvrière a été le facteur déterminant de la victoire, et cette circonstance doit surtout peser d’une façon décisive dans le déroulement ultérieur de la révolution, si on prend en considération que notre prolétariat a vécu ces derniers temps une expérience extraordinairement riche d’enseignements.
La première leçon, donc, qu’il faut dégager de la victoire du 16 février, est la suivante : le facteur décisif de la révolution est la classe ouvrière ; la force des partis républicains est simplement une force de reflet.

La campagne électorale de février 1936
Efficacité de l’insurrection d’Octobre
Les défenseurs de la démocratie bourgeoise ne cesseront pas de montrer le résultat des élections de février comme une preuve de l’efficacité et de la supériorité des procédures démocratiques sur la lutte directe des masses. Rien ne serait plus erroné que de se laisser bercer par cette illusion déjà souvent avancée en 1931, à l’occasion de la proclamation pacifique de la République, comme conséquence immédiate de la victoire électorale du 12 avril.
De la même manière que la chute de la monarchie fut en définitive le résultat des grandes luttes de la classe ouvrière pendant de longues années, d’un long et tenace combat, qui a eu ses étapes les plus caractéristiques dans le soulèvement de Catalogne de 1909, la grève révolutionnaire d’août 1917, les intenses agitations ouvrières et paysannes de 1930 et le soulèvement de Jaca, la victoire électorale récente a été le résultat immédiat de l’insurrection d’Octobre [octobre 1934, en Catalogne et surtout aux Asturies, NdT].

UHP, « Unité frères prolétaires ! » était le cri de guerre
du soulèvement d’octobre 1934 dans les Asturies
L’argument des démocrates bourgeois se retourne contre eux-mêmes. Il est indiscutable que si, en Octobre 1934, la Catalogne et les Asturies ne s’étaient pas soulevés contre les pouvoirs constitués, c’est-à-dire, si on avait agi en accord avec la légalité en vertu de laquelle les droites avaient obtenu la majorité aux élections de l’année précédente, la situation serait aujourd’hui complètement différente : la réaction fascisante de Gil Robles se serait emparé du pouvoir, tous les espoirs de reconquête des libertés constitutionnelles auraient disparu, et la Catalogne se serait vu obligée de renoncer à son autonomie.
C’est là qu’on voit avec évidence la fausseté de la position de ceux, qui au nom de la défense des libertés constitutionnelles, prétendent reléguer au second plan la lutte émancipatrice de la classe ouvrière, pour diluer son action dans un bloc permanent avec les partis de la démocratie bourgeoise. La conquête des libertés démocratiques est toujours un produit accessoire de la lutte du prolétariat pour la conquête du pouvoir. Avec la politique de collaboration permanente avec la bourgeoisie, on ne défend pas les libertés démocratiques, mais celles-ci sont livrées à l’ennemi. Grâce à la collaboration, la classe ouvrière oublie ses objectifs fondamentaux, on désarme sa combativité et on se met objectivement au service des intérêts de la bourgeoisie.
La nouvelle étape démocratique
La réaction a été écrasée dans les urnes, mais la lutte continue. Les forces mises en échec le 16 février n’ont pas disparu de la scène. Au contraire, grâce à la politique de la première législature, qui a laissé intacts ses privilèges, les réactionnaires jouissent encore d’un pouvoir énorme dans le pays. De nouveaux et acharnés combats seront nécessaires contre ces forces, et la seule garantie de la victoire ne se situe pas dans l’action que peuvent effectuer les gouvernements bourgeois plus ou moins de gauche, mais dans la lutte directe de la classe travailleuse.

Manuel Azaña, président du gouvernement de Front populaire, membre de la Gauche républicaine, aurait dit, à l’annonce du soulèvement franquiste, le 17 juillet 1936 au soir : « Se levantan : yo me acuesto [Ils se soulèvent, je vais me coucher] »
Il ne peut y avoir aucun doute sur le véritable caractère du gouvernement constitué par Monsieur Azaña. S’il pouvait y avoir le moindre doute à ce sujet, le discours radiodiffusé du président du Conseil le jour suivant sa prise de fonction suffirait à l’écarter. Le gouvernement Azaña n’est pas, dans son esprit, le gouvernement auquel aspiraient instinctivement les masses populaires qui ont voté à gauche, mais un gouvernement de tendance profondément bourgeoise et modérée.
Les prévisions que nous avions faites pendant la campagne électorale ne tarderont pas à se voir pleinement confirmées ; la gestion des républicains de gauche au pouvoir trompera encore plus les travailleurs que celle de la première législature. Azaña — ses propres discours préélectoraux et spécialement celui du domaine de Lassarre le démontrent — aspire à polariser autour de lui tous les secteurs de la bourgeoisie, à contenir à la révolution dans les limites d’une politique libérale modérée. Ceux qui attendaient une offensive décidée contre les restes de l’Espagne monarchique et féodale seront cruellement trompés. Azaña s’efforcera de gouverner « pour tous les Espagnols », soit ce qu’on peut faire de pire dans une période comme la nôtre, caractérisée par des contradictions de classe profondes et aiguës.
Dans ces circonstances, exiger de la classe ouvrière qu’elle renonce à ses aspirations maximales — destruction du régime bourgeois et conquête du pouvoir — au nom de la nécessité de « consolider » la République, est un crime et une trahison. Traduite en langage réel, la phrase « consolider la République » signifie donner la possibilité à la bourgeoisie de consolider sa domination de classe sous la forme républicaine. C’est (et rien d’autre) le sens de la politique de « Front Populaire », à caractère organique et permanent, préconisée par le communisme officiel.
Cela signifie-t-il que la classe travailleuse doive être poussée à des actions sporadiques, de caractère « putschiste », amenée à perturber pour perturber, sans un autre objet que provoquer l’inconsistance des gouvernements républicains ? En aucune façon. Ce dont il s’agit c’est de délimiter clairement l’activité du mouvement ouvrier par rapport aux partis bourgeois en lui donnant l’indépendance indispensable pour qu’il puisse continuer, avec les meilleures garanties d’efficacité, la lutte pour la réalisation des objectifs qui lui sont historiquement confiés.
Le devoir du moment
Il est évident que le processus révolutionnaire continue, que la révolution n’est pas terminée, mais il ne l’est pas moins que le problème de la conquête du pouvoir par le prolétariat ne se pose pas d’une manière immédiate. En disant qu’il n’est pas posé d’une manière immédiate, nous ne voulons pas dire qu’il s’agit d’un objectif éloigné, et que, par conséquent, la classe ouvrière doit se limiter à une lutte de caractère simplement réformiste. Non. La conquête du pouvoir est l’objectif auquel le prolétariat espagnol doit subordonner toute son action. La solution du problème appartient à un à avenir immédiat. De son succès dépend le fait que le processus révolutionnaire aboutisse à la révolution socialiste ou au fascisme.
Les conditions ne sont pas mûres pour que la classe ouvrière puisse aujourd’hui prendre le pouvoir, mais elles le sont pour qu’elle se prépare à le prendre rapidement. Le devoir du moment consiste donc à forger les armes nécessaires à la victoire : organes capables de regrouper de grandes masses, d’effectuer l’unité d’action effective de la classe ouvrière et de se transformer en organes du pouvoir, comme l’ont été les soviets en Russie, et un grand parti révolutionnaire. Ces organes sont les Alliances ouvrières, auxquelles il faut associer les forces qui restent encore en dehors d’elles et les coordonner sur le terrain en créant un centre de direction pour tout le pays. Le grand parti révolutionnaire apparaîtra indéfectiblement suite au processus de différenciation idéologique qui s’est opéré au sein du mouvement ouvrier espagnol.
Mais il sera impossible de forger ces armes indispensables sans une claire politique de classe sans l’indépendance la plus complète du mouvement ouvrier révolutionnaire face aux partis bourgeois. C’est ainsi que la politique de Front Populaire ne répond pas aujourd’hui aux intérêts vitaux du prolétariat et de la révolution.

On objectera à cela la nécessité d’attirer la petite bourgeoisie. L’objection ne vaut rien. Si, comme c’est fatal, les gouvernements de gauche républicaine, dans cette seconde étape, trompent les espoirs des masses populaires, ils laisseront sans réponse les grands problèmes qui se posent au pays et, par conséquent, la petite bourgeoisie continuera à se débattre dans des difficultés économiques insurmontables ; ils s’avèreront incapables d’assurer à celle-ci des conditions d’existence plus supportables, et les masses paysannes et petites-bourgeoises, déçues se jetteront dans les bras de la réaction. Et dans ce cas, le fascisme disposera de la base sociale qui lui a jusqu’à présent manqué.
Seule une politique claire et décidée est capable d’entraîner les grandes masses populaires. Cette politique ne peut être réalisée par Azaña ni aucun parti politique bourgeois ou petit-bourgeois, mais par la classe travailleuse, qui sait ce qu’elle veut et où elle va, et qui n’hésitera pas à attaquer en profondeur les intérêts des classes privilégiées, qui ne gouvernera pas « pour tout le pays », mais en faveur de la majorité du pays et contre la minorité d’exploiteurs.
Indépendance, donc, du mouvement ouvrier face aux partis républicains, organisation, unité syndicale, Alliance Ouvrière, formation rapide du parti révolutionnaire : c’est là le devoir du moment.
* Andreu Nin était un ancien dirigeant de la Gauche communiste espagnole. Il était le principal dirigeant du POUM, en l’absence de Maurín, fait prisonnier dans la zone fasciste. Durant la première année de la Guerre civile, en juin 1937, il a été assassiné par des agents staliniens.
À l’occasion du 90e anniversaire de la victoire du Front populaire aux élections du 16 février 1936 dans l’État espagnol, plusieurs revues de gauche (sinpermiso, Debats pel demá, El Salto, CTXT, Nortes, Realitat, Memoria del futuro et Viento sur) ont collaboré à la constitution d’un dossier dont nous extrayons un article d’Andreu Nin, écrit peu après ce scrutin, précédé d’une introduction de l’historien britannique, Andy Durgan, qui explique le contexte et l’évolution des débats qui ont entouré la formation du Front populaire et les perspectives qui s’ouvraient devant lui. Nous avons traduit de l’espagnol la présentation de Durgan, publiée par Viento Sur et nous avons repris et corrigé la traduction française de l’article d’Andreu Nin paru sur le site La bataille socialiste.

