Le bras long du travail

par | 16 Fév. 2026 | Extrême droite, Suisse, Travail

🕒 13 minutes

Des récentes études analysent le lien entre les transformations du travail et l’adhésion populaire à l’extrême droite. Elles sont utiles à prendre en compte pour définir la stratégie syndicale contre l’initiative anti-immigration de l’UDC, et au-delà.

Le 14 juin, une nouvelle initiative anti-immigration « Pas de Suisse à 10 millions ! » [1] de l’UDC sera soumise au vote. Elle vise à limiter le nombre d’habitant·es, notamment par un démantèlement massif du droit d’asile, le retrait de la Convention européenne des droits humains ou encore l’abrogation de la libre circulation des personnes. L’historien Damir Skenderovic parle d’une nouvelle « initiative de diversion » [2], dans la continuité de propositions xénophobes depuis les années 1960.

Elle est « diversive », parce qu’elle pointe les migrant·es comme responsables des « loyers en hausse », des « salaires en baisse » ou encore des « trains surchargés », en détournant le regard de la responsabilité que porte l’UDC, comme parti gouvernemental majoritaire, pour ces problèmes (bien réels). Et parce qu’elle ne veut nullement limiter l’immigration, indispensable pour les entreprises suisses, mais substituer le régime migratoire actuel par un système de rotation de main-d’œuvre précarisée et sans droits.

Pas de pommier

Pour ces raisons, les syndicats et les partis de gauche s’y opposent. La Wochenzeitung les a exhortés à ne pas « ressortir les pommiers » [3], image utilisée durant la campagne contre l’initiative « Contre l’immigration de masse » en 2014 pour symboliser la prospérité de la Suisse que l’initiative risquait de compromettre.

Pari raté, on s’en souvient, car l’UDC a gagné le vote en mobilisant un narratif bien plus percutant : pour que les salarié·es « indigènes » profitent de ladite prospérité, il fallait laisser dehors celles et ceux qui prétendaient indûment à leur part du gâteau. La réplique syndicale du nécessaire maintien des mesures d’accompagnement pour protéger les conditions de travail n’était guère convaincante, la majorité des salarié·es faisant tous les jours dans les entreprises l’expérience de la faiblesse de la législation suisse du travail.

Au-delà de l’enjeu immédiat posé par l’initiative, la discussion sur la stratégie de campagne à adopter renvoie à la question plus fondamentale de savoir pourquoi des parties importantes des classes populaires adhèrent au discours de l’extrême droite. Des enquêtes récentes apportent des éclairages nouveaux à cette interrogation.

Un vote populaire à récupérer ?

Au centre de l’intérêt des sciences sociales depuis longtemps, la montée des préférences des milieux populaires pour l’extrême droite est généralement expliquée à travers un double mouvement de précarisation de leurs conditions de vie et de « désamour » pour les partis de gauche, considérés comme trop éloignés de leurs préoccupations [4].

Si on décèle une tendance similaire en Suisse où, depuis l’an 2000, « l’UDC s’est substituée au PS comme premier parti parmi les ouvriers en Suisse » [5], des recherches plus récentes ont permis de nuancer le propos de la récupération du vote ouvrier. D’un côté, le socle électoral de l’extrême droite reste majoritairement composé par des petits patrons et des salarié·es de la classe moyenne inférieure. De l’autre, déçues par la gauche, les classes populaires choisissent plutôt l’abstention que l’extrême droite, dont ils ne partagent a priori pas l’orientation xénophobe et nationaliste [6].

Ces constats sont confirmés par des études portant sur les succès électoraux de l’Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne et du Rassemblement national (RN) en France. Le sentiment d’avoir été abandonné par l’État est évoqué comme la principale raison du vote pour l’AfD, loin devant le « trop d’immigré·es » [7]. Le vote pour le RN est, lui aussi, principalement motivé par des préoccupations sociales (le pouvoir d’achat, avec 20 points d’avance sur les « immigré·es ») [8].

Il en découle que l’adhésion populaire aux idées d’extrême droite est moins l’expression d’une convergence idéologique que d’un vote « antisystème », fondé sur des craintes et des souffrances vécues au quotidien. Félicien Faury a décortiqué comment le RN réussit à attiser ces ressentiments diffus à l’égard des « élites », qui privilégieraient « toutes les minorités possibles et imaginables » (Marine Le Pen) au détriment de « ceux qui le méritent vraiment », en proposant « sans relâche des jonctions entre [la] thématique de l’immigration et une liste toujours plus longue d’autres enjeux sociaux, économiques et politiques » [9].

Selon Häusermann et al., cette instrumentalisation est d’autant plus efficace qu’elle profite de l’absence d’une offre politique alternative. Pire : là où la gauche a tenté de reproduire le narratif social-chauvin des « travailleurs indigènes d’abord » [10], elle a renforcé l’extrême droite. Leurs conclusions indiquent, au contraire, qu’un programme qui rethématise la redistribution du haut vers le bas et la diversité permettrait de construire des coalitions à visée majoritaire [11].

Déstabilisation des stables

Des enquêtes plus qualitatives indiquent toutefois que le « bon » programme n’est pas suffisant pour récupérer l’électorat populaire, car la fragilisation des classes populaires sur laquelle surfe l’extrême droite a des racines profondes. Ces études partagent le postulat de départ que Thomas Coutrot appelle « le bras long du travail » [12] : comme le travail occupe une place centrale dans l’organisation de nos existences, de nos réseaux de sociabilité et de nos identités sociales, sa transformation a inévitablement un impact important sur le rapport au politique, et ce, à plusieurs niveaux.

À un niveau matériel d’abord, car le travail reste la base de la reproduction sociale pour 80% de la population qui en dépend. La polarisation, largement documentée [13], à laquelle elle est soumise depuis un quart de siècle, entre la création d’emplois à haute valeur ajoutée et la prolifération d’emplois précaires, n’explique, en soi, pas encore la reconfiguration des comportements électoraux. C’est en regardant à l’intérieur de « la boîte noire des contextes du travail » [14] qu’on saisit mieux l’effet d’exclusion politique qu’elle produit. Une vaste enquête auprès des ouvriers·ères de l’industrie allemande a identifié dans la « crainte de la précarisation » un puissant vecteur de division des équipes de travail et de « déstabilisation des stables » qui, pour préserver leurs présumés privilèges, développent une tendance à la « suradaptation » aux exigences de l’entreprise et une conception de « solidarité exclusive » au détriment des salarié·es précaires. Les chercheurs·euses ont pu établir une corrélation entre ces dynamiques de mise en concurrence et la réceptivité aux discours d’extrême droite [15].

À un niveau subjectif ensuite, car le travail a un fort potentiel de conférer du sens à l’activité humaine, à condition qu’il puisse être « bien fait » et reconnu comme socialement utile. Si le travail est « empêché » [16], il peut générer d’importantes souffrances physiques et psychiques.

Plusieurs études ont mis en lumière un sentiment très largement diffusé parmi les salarié·es de « perte de sens du travail » [17], débouchant sur une recrudescence des maladies psychosociales, mais aussi sur le déploiement de stratégies de défense individuelles qui permettent certes de résister, mais au prix de se tourner contre les collègues qui ne s’y conforment pas (virilisme excessif, ridiculisation ou exclusion de l’autre, etc.). En détruisant les fondements mêmes des « pratiques de coopération », l’organisation du travail en entreprise devient ainsi, selon Christophe Dejours, « le centre géométrique à partir duquel s’origine le processus de dégénérescence de la démocratie » [18].

À un niveau social finalement, car le travail est en soi une activité collective dont l’effet émancipateur dépend intimement de son environnement. Plusieurs études, portant sur le lien entre les techniques de contrôle (numérique), la démocratie dans les entreprises et les comportements électoraux, ont constaté une forte corrélation entre l’absence des possibilités de participation et d’échange avec des collègues au cours du travail et l’adhésion à la grille de lecture du monde social proposée par l’extrême droite [19].

Ces résultats n’expliquent pas, à eux seuls, la montée de l’extrême droite, mais ils permettent d’en compléter la compréhension par les effets du « bras long du travail », c’est-à-dire les multiples vexations et humiliations que les salarié·es vivent au quotidien, dans un contexte hypercompétitif marqué par le recul des protections légales et des collectifs sur les lieux de travail, et d’une distribution de plus en plus inégalitaire des ressources pour réussir.

La sociologue états-unienne, Arlie Hochschild, a utilisé à cet égard l’image de la « file d’attente » [20] pour expliquer le succès électoral de Trump : restés bloqués malgré la certitude de fournir de nombreux sacrifices ou d’avoir investi dans les « bonnes » formations, des secteurs des milieux populaires tendent à diriger leur frustration contre une société qui n’a pas tenu ses promesses d’une ascension sociale par le travail contre celles et ceux qui sont soupçonné·es de passer à côté de la queue (les migrant·es, les minorités de genre, les assisté·es, etc.). Cette frustration peut se transformer en violence destructive, comme le montrent les images qui nous parviennent quotidiennement des États-Unis [21].

Réapprendre l’action collective

Dans ce contexte, la qualification d’« initiative de diversion » à l’encontre de l’initiative des « 10 millions » prend tout son sens, et les syndicats ont raison de la combattre de toutes leurs forces. Mais les recherches présentées ici montrent aussi qu’il ne suffira pas de se limiter à contrer la rhétorique de l’extrême droite le temps d’une campagne de votation. Pour s’attaquer aux effets délétères des transformations du travail sur le rapport au politique des salarié·es, elles suggèrent la nécessité de renforcer les instruments d’autodéfense collective et de solidarité sur les lieux de travail.

Cela passe par la mobilisation collective pour conquérir des droits substantiels pour les salarié·es (protection contre le licenciement, droit à un salaire décent, à un travail qui a du sens, à la participation, etc.). Rappelons-nous que les syndicats peuvent encore fonctionner comme l’un des principaux espaces de coopération et de socialisation des classes populaires, qui peuvent les extraire de l’emprise d’un management autoritaire, de la mise en concurrence et de la souffrance individualisée.

Réapprendre l’action collective sur les lieux de travail relève aujourd’hui d’une urgence d’ordre démocratique.

*Article paru dans Service public, le 13 février 2026.

Alessandro Pelizzari est sociologue. Membre du SSP. Ancien secrétaire syndical et directeur de la Haute école de travail social (HETSL) de Lausanne (Suisse)

Notes

[1] Sur cette initiative, voir les articles de Dario Lopreno parus dans Services Publics réunis sous forme de brochure.
[2] https://www.woz.ch/2538/10-millionen schweiz/die-grosse-ablenkung/!WD054VKCH15T
[3] https://www.woz.ch/2550/svp-initiative/nie-mehr-apfelbaum/!4ZSMF9GKEFVQ
[4] Voir par exemple Julia Cagé & Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique : élections et inégalités sociales en France 1789–2022, Seuil, 2023.
[5] Daniel Oesch & Line Rennwald, « La disparition du vote ouvrier ? Le vote de classe et les partis de gauche en Suisse », in Sarah Nicolet & Pascal Sciarini (éd.), Le destin électoral de la gauche. Le vote socialiste et vert en Suisse, Georg éditeur, 2010, p. 220-258.
[6] Silja Häusermann et al., Wählerschaft und Perspektiven der Sozialdemokratie in der Schweiz, NZZ Libro, 2022.
[7] Johannes Hillje, Rückkehr zu den politisch Verlassenen, Das Progressive Zentrum, 2018, et Christina Guthier et al., Erschöpfung 2023. Eine Untersuchung zu Wahrnehmung, Ursachen und Einstellungen, 2024.
[8] Benoît Bréville, « Qui sont les électeurs du Rassemblement national? », Le Monde diplomatique, Mars 2015.
[9] Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Seuil, 2024.
[10] Voir par exemple Christophe Guilluy, Le temps des gens ordinaires, Flammarion, 2020.
[11] Silja Häusermann et al., op. cit.
[12] Thomas Coutrot, « Le bras long du travail », Document de travail Ires, 2024.
[13] Marlene Carvalhosa Barbosa & Alessandro Pelizzari, « En bas de l’échelle : la fabrication des travailleuses et travailleurs pauvres », in ibid. (éd.), Le prix de la dignité. Les politiques du salaire minimum en Suisse, Éditions HETSL, 2026 (à paraître).
[14] Baptiste Giraud, « Les contextes du travail font-ils le vote ? Éléments de réflexion à partir du cas des classes populaires », in Collectiv ALCoV (éd.), Les contextes du vote, Septentrion, 2025.
[15] Klaus Dörre, In der Warteschlange, Westfälisches Dampfboot 2023
[16] Yves Clot, Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux, La Découverte, 2010.
[17] Thomas Coutrot & Coralie Perez, Redonner du sens au travail, Seuil, 2022.
[18] Christophe Dejours, Pratique de la démocratie. Servitude volontaire, travail et émancipation, Vrin, 2025.
[19] Thomas Coutrot, op. cit.; Alexis de Brito, « Du vote de gauche au vote RN : les effets politiques des trajectoires ouvrières dans une scierie rurale », La Nouvelle Revue du Travail, vol. 26, 2025; Christian Pfeifer, Can Worker Codetermination Stabilize Democracies ? Works Councils and Satisfaction with Democracy in Germany, Working Paper Series in Economics, No. 420, Leuphana Universität Lüneburg, 2023.
[20] Arlie Hochschild, Stolen Pride, The New Press, 2024.
[21] Carolin Amlinger & Oliver Nachtwey, Gekränkte Freiheit, Suhrkamp Verlag, 2022 ; ibid., Zerstörungslust, Suhrkamp Verlag, 2025.

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