« Il est toujours agréable d’être salué comme un historien « passionnant » incarnant « le meilleur de ce que la tradition marxiste américaine a à offrir ». Mais ce qui est encore plus gratifiant, c’est une critique véritablement profonde et perspicace de son travail, une lecture qui met au jour des liens avec des débats plus vastes. C’est précisément ce que fait Julian Assele ici » (David McNally, 18 décembre 2025)

Au cours des deux dernières décennies, Marx a connu une ascension fulgurante au sein des départements d’histoire des universités états-uniennes. Avec l’effondrement au ralenti de l’empire américain et la montée des mouvements de rue parmi les couches hyperexploitées des classes travailleuses racialisées, on assiste à un regain d’intérêt pour l’étude des processus structurels de la société capitaliste. Le plus éminent de ces groupes est celui de la Nouvelle histoire du capitalisme (NHC), dirigé par des universitaires tels que Sven Beckert, Seth Rockman et Edward E. Baptist.
La Nouvelle histoire du capitalisme (NHC)
Ce qui distingue la NHC des approches précédentes de la société capitaliste, c’est la thèse selon laquelle le capitalisme est fondé sur la coercition, l’exploitation et la conquête. Les historiens qui y sont associés s’attachent en particulier à établir un lien entre l’émergence de la race dans la modernité et l’essor des marchés. À cette fin, les historiens de la NHC sont ouverts à la synthèse de certains aspects de l’analyse du capital par Marx dans leurs travaux, rompant ainsi avec les historiens allergiques au marxisme en raison de son prétendu déterminisme économique. Leurs travaux ont largement contribué à redéfinir la place centrale de l’esclavage dans le développement capitaliste et ont fourni des données importantes tant pour les économistes que pour les historiens.
Cependant, l’appropriation de Marx par les historiens du NHC ne va pas sans critique à son égard. Ils se considèrent comme allant au-delà de ce qu’ils perçoivent comme les limites strictes de Marx. Tout en rejetant la tendance de certains historien·nes marxistes à séparer l’esclavage et le capitalisme en tant que modes de production distincts, les historiens du NHC rejettent généralement une histoire du capitalisme qui intègre la nécessité, optant pour un « récit contingent » du développement capitaliste [1].
À première vue, ce pivot théorique qui rejette la nécessité du développement capitaliste semble donner à l’historien·ne et au lecteur·trices la liberté d’explorer d’autres voies de développement qui auraient pu s’avérer plus pacifiques ; mieux encore, ces exercices peuvent élargir l’horizon de celles et ceux d’entre nous qui, dans le présent, imaginent de nouvelles possibilités de formation politique au milieu de la catastrophe impériale et de l’effondrement climatique.
Pourtant, cette concession théorique n’offre qu’une liberté abstraite qui laisse sans réponse la question de savoir pourquoi, malgré les voies de sortie apparentes imaginées par les historien·nes de la NHC, nous butons sur l’impasse actuelle. Les marxistes non universitaires, qui ont une histoire dans la lutte abolitionniste ont souligné les limites théoriques de la NHC : nous pouvons rejeter la notion de nécessité, mais un tel rejet ne fait que réifier et fétichiser davantage les catégories mêmes que nous avions l’intention de briser et de libérer [2].
Le possible et le réel
Comme l’écrit Hegel dans la Petite logique, ceux qui se concentrent sur le possible au détriment du réel négligent les relations spécifiques qui expliquent pourquoi le réel – qui intègre le possible comme un moment de soi – est réel plutôt que simplement possible [3]. Je peux insister sur la possibilité que la Commune de Paris s’étende au-delà des murs de Paris jusqu’à Berlin, mais une personne instruite, familière des relations qui rendent mon rêve socialiste impossible, ne s’attarderait pas sur cette possibilité vide de sens, mais porterait plutôt son attention sur la réalité de l’échec de la Commune de Paris et en étudierait les raisons.

Tout comme le révolutionnaire hypothétique accepte la nécessité de l’échec de la Commune de Paris, celui qui se veut historien doit accepter la nécessité du développement du capital. La réalisation de la liberté réside dans la compréhension de la liberté comme vérité de la nécessité. Considérer l’histoire comme un domaine de recherche scientifique signifie être fidèle à son objectif scientifique qui consiste à saisir ce qui semble contingent et à en comprendre la nécessité. Commencer par ce qui est nécessaire ne ferme pas la voie au possible : au contraire, cela nous permet de repérer les possibilités révolutionnaires effectives qui émergent des contradictions du présent.
L’un des historiens américains les plus passionnants, qui incarne le meilleur de la tradition marxiste américaine, est David McNally, professeur à l’université de Houston. Dans son dernier ouvrage, Slavery and Capitalism : A New Marxist History [Esclavage et capitalisme : une nouvelle histoire marxiste], il cherche à critiquer les thèses essentielles de la NHC en présentant à nouveau aux lecteurs·trices la manière dont Marx offre les meilleurs outils conceptuels pour démystifier la relation entre capitalisme et esclavage.

Le plus passionnant de cette étude, c’est son intégration de certains des meilleurs travaux menés dans les traditions radicales du marxisme-féministe noir, recadrant le capital comme une totalité dont les « parties », telles que la race, la classe et le genre sont moins des éléments distincts qui se font concurrence que des moments à travers lesquels le capital se reproduit dans le temps et l’espace.
Un rejet de la Nouvelle histoire du capitaliste
Selon Mc Nally, « Slavery and Capitalism soutient que la question de la nature capitaliste de l’esclavage dans le Nouveau Monde ne peut être résolue qu’au niveau de la totalité », « la loi fondamentale de la reproduction du capitalisme – la production et l’appropriation de la plus-value par des unités productrices de marchandises enfermées dans la concurrence marchande – ne peut être conceptualisée de manière adéquate qu’en ces termes. Et un tel système est toujours organique, subissant des transformations internes déclenchées par ses lois du mouvement contradictoires. » [4]
L’auteur présente son ouvrage comme une attaque contre l’ensemble de la NHC, qui ne s’intéresse pas à la théorie du capitalisme dans le cadre de sa mission plus large consistant à comprendre le rôle de l’esclavage dans le développement du capitalisme. Si les historien·nes de la NHC ont élaboré des données historiques et économiques qui se sont sans aucun doute révélées inestimables pour mesurer et quantifier la dynamique du développement capitaliste, leur désintérêt général pour les « lois du mouvement » du capital signifie que « la description […] se fait [souvent] passer pour une analyse » [5]. Lorsque l’analyse d’un historien tient pour acquises les formes de la société capitaliste, ses conclusions restent confinées dans les limites du capital.
McNally soutient que la NHC a tendance à mettre davantage l’accent sur la manière dont les instruments financiers dans la sphère de la circulation ont été utilisés pour acheter et vendre des esclaves que sur les raisons pour lesquelles ces instruments apparaissent et leur objectif dans la totalité plus large : « le résultat est un récit des maux du capitalisme comme une histoire de tromperie du marché, de fraude et d’escroqueries au crédit. Un historien travaillant dans ce registre a même affirmé que “fondamentalement, le capitalisme n’était guère plus qu’un jeu sur la confiance” » [6]. L’aversion des historiens de la NHC pour la théorie et la relation dialectique entre la partie et le tout, le processus et la totalité, au profit de la description, équivaut à réifier et à fétichiser les catégories et les formes du capitalisme moderne.
Race contre classe
Ce qui distingue l’analyse de McNally de celle de la NHC, c’est le rôle joué par l’activité. En général, comme les historien·nes associés à la NHC considèrent comme acquises les formes par lesquelles le capital se valorise, la question de l’origine de ces formes reste sans réponse. Le but de l’analyse est d’étudier les relations entre ces formes et la manière dont elles s’influencent mutuellement et influencent le système dans son ensemble. Leur approche est celle de l’influence car, pour McNally, ces historiens considèrent ces formes comme des catégories autonomes et autosuffisantes qui demeurent statiques et opposées les unes aux autres, même si elles sont formellement traitées comme dynamiques.
Dans cet horizon, l’historien·ne ne peut conclure que le capitalisme n’est qu’un simple « jeu de confiance » que si son point d’enquête commence dans la sphère de la circulation et en laisse intacte l’origine. En revanche, les catégories de production, de circulation, de rente et de salaires acquièrent un caractère dynamique dans l’analyse de McNally, parce qu’il part de l’activité qui produit et rend nécessaire le développement de ces catégories au sein de la totalité dont elles font partie.
À travers l’analyse de McNally, l’analyse de la NHC — dans laquelle l’esclave et le maître sont souvent traités comme des catégories autosuffisantes bien que liées — est reformulée. Pour McNally, l’esclave ne produit pas seulement le maître et lui-même, mais aussi la production, la circulation, la rente et les salaires par lesquels le maître reproduit ses conditions d’existence. Toutes ces catégories trouvent leur origine dans la lutte dynamique autour du travail. L’esclave et le maître ne sont pas simplement liés, mais se constituent mutuellement dans une identité concrète.
La dynamique maître-esclave de Hegel
McNally utilise la dynamique maître-esclave de Hegel pour exposer sa méthodologie dans l’introduction :
L’action du sujet asservi n’est pas un attribut préexistant, mais un attribut historique et relationnel, formé dans l’action. Dans les moments d’affirmation de soi, écrit Hegel, l’esclave, surmontant sa peur du maître, « se pose comme un négatif dans l’ordre des choses, et devient ainsi pour lui-même quelqu’un qui existe par lui-même ». [7]
Marx s’inspire de cette idée pour aboutir à la conclusion profonde que l’action subalterne découle précisément de l’activité et de la lutte des classes. Les êtres humains deviennent des agents par leur auto-activité.
Ces notions de lutte des classes et d’activité autonome sont cruciales pour aborder les catégories de l’économie politique : race, classe, genre ; terre, travail, propriété. Souvent, dans les cercles socialistes, la race, la classe et le genre sont considérés comme des catégories a priori qui restent opposées les unes aux autres. Or, cette approche réifie fondamentalement ces catégories et laisse leur origine dans le travail mystifiée. La méthodologie de McNally (et de Marx) repose essentiellement sur la compréhension du travail comme troisième terme qui sert de médiateur entre ces catégories.
Tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, la race moderne est apparue comme un mode de formation sociale et de discipline sociale. Les codes esclavagistes de la Barbade des années 1660 ont été adoptés par la Jamaïque, Antigua, la Caroline du Sud et certaines parties de la Géorgie en reconnaissance de l’expansion du prolétariat noir, produit de la croissance vertigineuse du complexe des plantations atlantiques qui est rapidement devenu son présupposé. [8]

Être noir dans le Nouveau Monde signifiait être esclave, c’est-à-dire une marchandise, une réserve abstraite de force de travail dépourvue de culture, d’histoire et de nation. Être noir signifiait appartenir à la classe subalterne dont la finalité était la production dans les plantations de sucre. La race et la classe ne sont pas deux catégories à équilibrer, mais deux moments distincts médiatisés par l’activité du travail, dont la lutte et le contrôle ont conduit à l’émergence de formes sociales telles que les codes esclavagistes qui ont facilité la réification de la race en tant que mode de domination et d’articulation de classe. Pour reprendre les termes plus imagés de J. Sakai, « prendre conscience de la race signifie simplement voir toutes les questions de classe qui définissent la race et lui donnent tout son sens. Pourquoi est-il si difficile de comprendre que le capitalisme, qui veut pratiquement nous attribuer un code-barres à l’anus, a toujours trouvé pratique de codifier ses classes par couleur ? » [9]
Vu sous cet angle, la race n’est pas simplement une superstructure reposant sur la base économique ; elle n’est même pas une catégorie autonome côtoyant la classe et l’influençant. La race et la classe sont les moments éphémères à travers lesquels le capital en tant que totalité se réalise. Être noir, être dans les champs, en est venu à signifier être prolétaire ; être un prolétaire travaillant dans les champs en est venu à signifier être noir. Comme le dit Cedric Robinson, ce n’est que sous le capitalisme que les Yorubas, les Maures, les Éthiopiens et les Angolais disparaissent dans le « Noir » ou le Nègre :
Le nègre ne suggérait aucune situation dans le temps, c’est-à-dire dans l’histoire, ni dans l’espace, c’est-à-dire dans l’ethno- ou la politico-géographie. Le nègre n’avait ni civilisation, ni culture, ni religion, ni histoire, ni lieu, et finalement aucune humanité qui puisse susciter la considération… le nègre constituait un groupe humain marginal, un ensemble de choses utiles à utiliser et/ou à éradiquer [10].
Séparer la race et la classe, c’est séparer la vie et le mouvement qui constituent leurs significations respectives.
La logique entre race et classe s’applique au genre. McNally s’appuie sur les conceptions théoriques de la tradition marxiste-féministe pour articuler la double oppression des femmes esclaves. Non seulement les femmes esclaves devaient travailler autant que les hommes, mais elles devaient également produire la marchandise la plus importante de toutes : la force de travail.
Les femmes esclaves étaient souvent payées pour donner naissance à des enfants qui deviendraient eux-mêmes esclaves dans la plantation ou seraient vendus. Comme d’autres études l’ont montré, la reproduction corporelle est cruciale non seulement pour la sphère de production du capital, mais aussi pour sa circulation. Les esclaves, en tant que marchandises, sont orientés vers la production d’autres marchandises – qu’il s’agisse de sucre, de coton ou d’enfants – dans le but de valoriser le capital.

La lutte des classes ne portait donc pas seulement sur la rémunération, mais aussi sur la marchandisation du corps, c’est-à-dire sur les conditions mêmes de la rémunération, qu’elle soit sous forme de salaire ou autre. La lutte pour l’autonomie corporelle a été menée par les femmes esclaves, qui ont non seulement défini, mais aussi constitué la relation entre le maître et l’esclave [11]. Tout comme la race, la sexualité dans le complexe des plantations n’est pas seulement une sphère qui est devenue subordonnée à la sphère économique, mais plutôt un moment particulier à travers lequel le capital en tant que totalité se constitue dans sa régulation de la reproduction sociale et du travail.
Dans McNally, nous trouvons une application favorable de la thèse centrale de Marx selon laquelle c’est le travail qui fait l’être humain. La classe, la race et le genre ne sont pas des éléments à mélanger et à remélanger, des catégories dont l’existence précède leurs relations. Abstraire le « capital » au-delà des moments particuliers à travers lesquels il trouve son articulation, c’est se retrouver sans rien. Se concentrer sur la succession des éléments, c’est oublier que c’est l’activité du sujet qui fait le lien entre ces moments. Ce qui constitue la simplicité de l’activité, c’est la multiplicité infiniment stratifiée de la race, de la classe, du genre, de la culture, etc.
Tous ces moments renvoient à la totalité. C’est pourquoi, pour Marx, le politique est économique et l’économique politique. Dans le travail, je ne reproduis pas seulement la sphère particulière dans laquelle je me trouve ; je ne reproduis pas non plus simplement moi-même ou mon oppresseur ; à travers la simplicité de mon activité, je reproduis l’ensemble de ma société dans toutes ses formes, apparences et moments fétichisés que nous considérons comme des « sphères » distinctes. [12]
L’histoire comme réforme ou révolution — L’abolition comme clé
L’accent mis par McNally sur l’activité m’a aidé à articuler les réserves que j’éprouvais à l’égard de la nouvelle génération d’historiens de l’économie. D’une certaine manière, même les historiens les plus favorables à la pensée de Marx écrivent à partir d’une « perspective de nulle part ». Ce qui unit les milliers de pages écrites par Marx, c’est une seule et même mission : la libération des classes ouvrières internationales. Tout au long de sa vie, Marx a étudié le mouvement des lois du capital dans le but d’aider à la libération des opprimé·es. Chaque page de chaque volume du Capital est écrite pour révéler comment et pourquoi le capital fonctionne ainsi, afin que ses lecteurs puissent contester et renverser le système. L’analyse de Marx n’est prémonitoire que parce qu’il reconnaît et incarne activement la perspective à partir de laquelle il critique : le prolétariat, c’est-à-dire la classe universelle, dont la mission historique mondiale est l’abolition de la société de classes en tant que telle [13].
Ce qui distingue le Marx de la NHC du Marx de McNally, c’est la raison pour laquelle il se concentre sur la dynamique du capital. Pour le premier, Marx est un sociologue dont on peut apprendre beaucoup sur le fonctionnement interne de la société capitaliste. Les fins révolutionnaires pour lesquelles il écrivait peuvent être clairement mises entre parenthèses par rapport à ses découvertes empiriques. Pour le second, en revanche, la puissance de l’analyse de Marx réside dans les fins révolutionnaires dans lesquelles elle s’inscrit et trouve son sens.
On ne peut séparer ces objectifs révolutionnaires de son analyse. Le faire reviendrait à supprimer le moteur qui alimente la dynamique de son analyse. Le Capital est autant un manuel pour la révolution qu’une critique de l’économie, de l’histoire, de l’esthétique, etc. Mener une critique révolutionnaire signifie viser la totalité ; cela signifie qu’il n’est pas nécessaire d’ajouter une critique morale, raciale ou sexuelle à l’œuvre, car les germes de ces critiques sont déjà intégrés dans l’œuvre.

Comme les nouveaux historiens du capitalisme ne saisissent pas consciemment la perspective à partir de laquelle ils mènent leur critique historique, la manière dont ces conclusions se traduisent pour ceux d’entre nous qui sont coincés dans un présent cauchemardesque est indéterminée. Le mieux que l’on puisse espérer en lisant ces historiens, c’est une politique sociale-démocrate multiraciale renouvelée qui vise une répartition plus équitable de nos gains impériaux. Mais pour des raisons qui dépassent le cadre de cet essai, une telle politique est à la fois indésirable et impossible [14].Indésirable, car elle laisse sans réponse la question de savoir ce qu’il adviendra des millions de personnes en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud sur le dos desquelles s’abattra une machine impériale renouvelée qui durcira nos frontières impériales et redynamisera les privilèges de la citoyenneté. Et impossible, car à ce stade, le capital international s’est tellement épuisé que la possibilité d’un nouveau New Deal générant suffisamment de profits à redistribuer semble lointaine.
On voit ici comment l’aversion théorique pour la nécessité, ou du moins l’hypothèse selon laquelle la nécessité et la contingence s’opposent, conduit à la fermeture des possibilités politiques. Ce n’est qu’en saisissant le contingent comme nécessaire, en laissant se déployer la dynamique et les processus du développement capitaliste, que l’on peut comprendre quelle action politique est réellement possible pour faire avancer la cause de la transition.
Cette ligne de pensée est développée dans la manière dont ces historiens concluent leurs études respectives. Les études affiliées à la NHC ont tendance à se terminer soit en citant la capacité d’adaptation du capital à surmonter ses propres crises, soit en énonçant de manière indirecte les parallèles entre notre époque et celle d’alors. Sven Beckert termine son ouvrage Empire of Cotton à l’époque moderne, en soulignant la décadence des différents marchés publics du coton subventionnés par les gouvernements, par opposition aux formes précédentes de réglementation gouvernementale et à la « recombinaison changeante de divers systèmes de travail » pendant l’ascension mondiale du coton au cours des siècles précédents.
Beckert affirme que l’une des caractéristiques essentielles du capitalisme est « sa capacité à s’adapter en permanence [15] ». Walter Johnson, qui a tendance à avoir un regard plus aigu sur les forces contradictoires au cœur de l’économie politique des plantations avant la guerre civile, conclut son ouvrage River of Dark Dreams par cette déclaration :
Cela devrait peut-être nous inciter à marquer un temps d’arrêt : la vision de l’économie politique défendue par les flibustiers et les partisans de la réouverture [de la traite], favorables à l’esclavage et à la sécession… semble décrire notre propre monde mieux que la conception à laquelle elle s’opposait : l’idée selon laquelle la « liberté » est la condition naturelle et inévitable de l’humanité [16].
Il est indéniable que ces études nous aident à mieux comprendre l’histoire du présent et de son passé. Mais nous ne comprenons le présent que dans la mesure où nous gardons consciemment à l’esprit l’objectif d’une société socialiste vers laquelle nous tendons. Cette fin imprègne chaque aspect de notre étude en tant que marxistes et l’oriente vers une fin ou un objectif concret. Sans une telle fin absolue à l’esprit, le lecteur désireux de mieux comprendre le passé afin de dépasser l’impasse politique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui se demande comment tout cela se concrétise au-delà de la connaissance abstraite que le passé informe le présent. Nous nous rabattons sur un progressisme de gauche qui nous laisse là où nous avons commencé.
Comparons cela à McNally, qui conclut son étude historique de l’esclavage transatlantique en établissant un lien entre le radicalisme de Marx et sa revendication en faveur de l’abolition. McNally note que ce qui distingue l’approche de Marx à l’égard de la guerre civile américaine et de l’esclavage n’est pas la prescience de ses analyses économiques, mais son « abolitionnisme révolutionnaire » qui, très tôt, l’a placé dans une très petite minorité, non seulement au sein du monde européen et américain, mais même parmi ses camarades socialistes, eux-mêmes déjà minoritaires [17].

Marx avait une vision radicale qui lui a permis de comprendre bien avant ses camarades socialistes que si le travail devait s’émanciper pleinement, il devait fonder sa cause sur la mort de l’esclavage. L’abolition n’était pas seulement moralement juste, mais aussi politiquement nécessaire. McNally cite le célèbre passage de Marx tiré du chapitre central « La journée de travail » du premier volume du Capital : « Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri. Mais la mort de l’esclavage fit éclore immédiatement une vie nouvelle. Le premier fruit de la guerre fut l’agitation des huit heures, qui courut, avec les bottes de sept lieues de la locomotive, de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu’en Californie. [18]. »
Selon McNally, Marx a pris conscience dans la dernière partie de sa vie intellectuelle, dans les années 1860 et 1870, que « les mouvements d’esclaves et les révoltes anticoloniales » pouvaient déclencher et ont effectivement déclenché des tempêtes de rébellion contre le système capitaliste international. Marx s’est rangé du côté du Nord contre le Sud, considérant ce dernier comme l’allié de la contre-révolution partout dans le monde et l’ennemi numéro un de la « main-d’œuvre insurgée » partout dans le monde.
Marx a ensuite intégré les enseignements tirés de la guerre civile pour mettre davantage l’accent sur la lutte anticoloniale en Irlande, qu’il considérait comme « une condition préalable à la libération de la classe ouvrière en Angleterre, tout comme l’émancipation des Noirs l’était pour les travailleurs blancs aux États-Unis [19] ». McNally cite en les approuvant les travaux de Kevin Anderson, dont les recherches sur l’intérêt croissant du Marx tardif pour les luttes anticoloniales en Chine et en Inde ont suscité l’intérêt des militants anti-impérialistes [20].
Les travaux de McNally sur le passé de l’esclavage éclairent le présent de l’esclavage. Les couches les plus privilégiées des opprimé·es d’aujourd’hui ne peuvent se libérer qu’en libérant les personnes les plus marginalisées et les plus ciblées par l’État : les sans-papiers, les détenus, les homosexuels et les transgenres. À une époque où le fascisme est en plein essor, où l’ICE terrorise et enlève les populations subalternes, où le complexe industriel carcéral n’a jamais été aussi prospère, où les deux camps politiques s’engagent à sévir tant au niveau national qu’international, les travaux historiques tels que ceux de McNally n’ont jamais été aussi nécessaires.
La demande d’abolition et un objectif explicitement révolutionnaire de la recherche historique fondent sa critique de la NHC : « Les histoires de l’esclavage et du capitalisme, largement fondées sur l’accumulation de données économiques, peuvent accomplir un travail important, mais la quantification obsessionnelle tend à étouffer les gémissements et les cris de la souffrance humaine, et donc à éluder le langage de l’horreur [21] ».
L’ouvrage de McNally donne à la gauche américaine (ou à ce qui peut être qualifié comme telle) une exigence claire et concrète : placer l’abolition au centre de son programme politique. Le prolétariat restera privé de liberté tant que les portes des cellules de tous les prisonnier·es ne seront pas ouvertes, que tous les immigrant·es sans papiers ne seront pas libérés et que toutes les armes de l’État utilisées pour terroriser les opprimé·es et les soumettre ne seront pas détruites.
Plus facile à dire qu’à faire, bien sûr. Il existe d’énormes pressions, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la gauche politique, pour sacrifier l’opposition à l’impérialisme, au génocide et au maintien de l’ordre au profit des questions « quotidiennes » [22]. Ces appels au « réalisme » proviennent des milieux de la gauche qui considèrent que le succès se mesure à l’élection de candidat·es socialistes. De nombreux socialistes craignent qu’en mettant l’accent sur notre opposition à la violence de l’État américain et en défendant les près de deux millions de personnes incarcérées, nous effrayions les électeurs·trices et soyons taxés de peu sérieux ou d’irréalistes.
Nous devons affronter ces craintes. L’objectif du mouvement socialiste n’est pas de courir après un électorat, mais de le créer. La mission doit être centrée sur l’auto-activité des travailleurs·euses, en aidant les millions de travailleurs·euses opprimés à l’intérieur et à l’extérieur de l’État-nation à comprendre qu’il-elles sont ceux-celles qui font la société. Le but du mouvement socialiste n’est pas de gagner dans une société d’esclavage, mais de construire la société juste qui est déjà latente et qui lutte pour naître.
À première vue, l’étude de McNally est une étude historique sur la manière dont l’esclavage et le capital se sont développés ensemble, telle qu’elle est comprise dans le cadre marxiste. Mais au fond, c’est un ouvrage sur l’honnêteté historique. Nous devons être honnêtes sur les raisons pour lesquelles nous continuons à contempler les maux qui nous ont précédés et qui persistent aujourd’hui. Dire que nous collectons des données économiques et parcourons les archives historiques uniquement parce que nous souhaitons fournir une vision désintéressée des faits ou montrer comment le passé est lié au présent ne suffit pas à atteindre l’objectif implicitement radical de l’histoire scientifique. Poser une logique qui fonde le passé et le présent dans l’activité autonome et le travail de l’humanité, c’est déjà aller au-delà de l’apparence immédiate des faits.
Les historiens de la NHC approuveraient sans doute cette affirmation radicale de l’histoire. Pourtant, l’indétermination politique vers laquelle tend leur travail reflète leur aversion à prendre au sérieux le capitalisme comme une totalité nécessaire exigeant son dépassement. Le travail stimulant de McNally est un appel que les historiens doivent entendre. C’est un appel à être honnête et à reconnaître que la société pour laquelle nous travaillons doit être bien plus grande et plus importante que la mise en œuvre de tel ou tel programme progressiste au niveau de l’État-nation. La prospérité fondée sur l’oppression, aussi lointaine soit-elle, n’est pas une véritable prospérité. La souffrance infligée par le capital est mondiale ; par conséquent, le mouvement socialiste qui transcende et combat le capital doit l’être également.
Dans l’épilogue de son livre, McNally revendique notre responsabilité de rendre justice aux fantômes du passé en honorant leur appel à la réparation. La responsabilité du socialiste est de « nommer les crimes, de décrire les souffrances… et de saisir les aspirations à la liberté – souterraines et manifestes – qui n’ont pas encore été réalisées. [23] » La tentation du socialiste américain est de détourner les yeux des horreurs du passé et du présent et de se rabattre sur une politique de réforme électorale. La réforme électorale est sans doute un moment nécessaire, mais ce n’est que cela, un moment.
« Le don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance n’échoit qu’à l’historiographe parfaitement convaincu que, devant l’ennemi, s’il vainc, mêmes les morts ne seront pas en sécurité. Et cet ennemi n’a pas cessé de vaincre… » (Walter Benjamin, Thèses sur le concept d’histoire (thèse VI), écrites en 1939 et publiées en 1942)
Les historiens progressistes sapent leur travail lorsqu’ils attribuent les millions de morts causées par le capital à une contingence historique, plutôt qu’au fonctionnement nécessaire d’une machine monstrueuse à l’échelle mondiale dont l’appétit vorace n’a fait que croître malgré les millions de victimes qu’elle a déjà dévorées et qu’elle continue de dévorer. Ce n’est que lorsque les historiens cherchent à comprendre les processus nécessaires qui sous-tendent le développement historique du capitalisme qu’ils peuvent découvrir un horizon politique qui dépasse le moment présent.
* Ce compte-rendu est paru le 17 décembre 2025 sur le site Cosmaunaut. Notre traduction de l’anglais. La citation de Walter Benjamin et les illustrations ont été ajoutées par Marx21.ch

