Bitcoins : monnaie de casino et crise climatique

par | 7 Fév. 2026 | Écologie, Économie

🕒 42 minutes

Le 6 janvier dernier, le bitcoin était au tapis, coté à 55 000 euros, alors qu’il avait passé la barre des 100 000 euros, quelques mois auparavant, en octobre dernier. Mais, que représentent les cryptomonnaies et quels sont leurs effets sociaux et écologiques délétères ?

Aujourd’hui, la quasi-totalité de l’argent dans le monde est numérique : données sur un disque dur, chiffres sur un écran. Les moyens de paiement électroniques ont progressivement remplacé les moyens papier, une tendance que la récente pandémie a encore accélérée. D’ici 2023, la Suède ambitionne d’ailleurs de devenir la première société entièrement sans espèces [1]. Ainsi, lorsque nous parlons de monnaies numériques, il est important d’être précis.

Au cours des deux dernières décennies, alors que toutes nos notions conventionnelles de l’argent et de la banque migraient vers le domaine électronique, nous avons assisté à l’émergence de certaines « formes alternatives de monnaie ». Celles-ci sont appelées de différentes manières : monnaies numériques ou cryptographiques (crypto), et contrairement à nos notions traditionnelles de l’argent, elles n’ont jamais existé qu’en ligne. La plus ancienne et la plus connue d’entre elles est le Bitcoin, mais il en existe aujourd’hui des milliers, et de nouvelles apparaissent chaque jour. Elles portent des noms tels que LiteCoin, NameCoin, PeerCoin et Ethereum.

 

Issues d’une sous-culture internet

Les cryptomonnaies sont, en quelque sorte, des monnaies Internet, issues d’une sous-culture Internet méfiante à l’égard des gouvernements et des institutions financières. Elles prennent globalement la forme de données sur un réseau informatique et peuvent être échangées en ligne, selon certains protocoles, entre des participants volontaires qui leur accordent une valeur. Intrinsèquement, elles n’ont aucune valeur et n’en acquièrent qu’à partir du moment où les gens les considèrent comme telles. Dans un certain sens, cela vaut pour toutes les monnaies.

Cependant, une caractéristique déterminante d’une cryptomonnaie est que, contrairement à une monnaie conventionnelle telle que le dollar américain ou l’euro, elle est conçue pour être indépendante de tout État, banque centrale ou autorité financière. En effet, elle est conçue pour être indépendante de toute autorité centrale (ce qui n’est pas tout à fait vrai, comme nous le verrons), une monnaie dite « décentralisée ». Selon ses partisans (dont certains sont de gauche), cela place les cryptomonnaies et la technologie qui les sous-tend en position de révolutionner les transactions monétaires et même le capitalisme lui-même.

Pour la plupart des gens, même s’ils connaissent sans doute l’existence de ces entités, les monnaies numériques restent un mystère. Cela n’a rien de surprenant. Le monde de la finance est déjà rempli d’un jargon technique, souvent délibérément obscur ; l’ignorance générale du fonctionnement interne des marchés financiers arrange bien ceux qui engrangent les bénéfices. Si l’on ajoute à cela une monnaie virtuelle, truffée de notions mathématiques et informatiques (en particulier la cryptographie, la mathématique des codes et du secret), il n’est guère surprenant que la plupart des gens n’aient ni le temps, ni l’énergie, ni même la confiance requis pour approfondir le sujet. En effet, il semble probable que beaucoup, sinon la plupart, de ceux qui sont persuadés d’investir leurs économies dans le marché des cryptomonnaies n’ont aucune idée réelle de ce sur quoi ils parient (bien que cela soit probablement vrai pour les investisseurs dans toutes sortes de matières premières).

Compte tenu de tout cela, l’objectif principal de cet article est de fournir une description raisonnable de ce qu’est une cryptomonnaie et de son fonctionnement. Cela se fera nécessairement de manière quelque peu idéalisée, en se limitant à la cryptomonnaie la plus connue, le bitcoin, bien que toutes les idées saillantes s’appliquent de manière plus générale. L’objectif secondaire sera ensuite de discuter de certaines des implications de cette technologie supposée révolutionnaire, en particulier ses effets sur notre environnement.

Saisir le principe de base

En octobre 2008, une ou plusieurs personnes sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto ont publié un article sur une liste de diffusion consacrée à la cryptographie, intitulé « Bitcoin : un système de paiement électronique peer-to-peer » [2]. Cet article, appelé par la suite « Livre blanc Bitcoin », définissait ce qu’était un bitcoin et établissait un protocole pour les transactions financières impliquant cette nouvelle forme de monnaie virtuelle.

En janvier suivant, le Bitcoin a été lancé avec un « bloc » initial de 50 bitcoins, la première monnaie numérique décentralisée. Pour comprendre ce que tout cela signifie et saisir le problème auquel le livre blanc apportait une réponse, il est utile de commencer par un exemple très simple, que nous allons généraliser à quelque chose qui s’apparente au Bitcoin lui-même. Il convient de préciser que l’exemple ci-dessous, ainsi qu’une grande partie de l’explication qui suit, s’inspirent largement d’une vidéo fascinante disponible sur la chaîne YouTube consacrée aux mathématiques 3Blue1Brown [3].

Imaginez que vous faites partie d’un petit groupe d’amis qui se réunissent régulièrement dans un cadre social, par exemple un club de lecture, et qui s’achètent mutuellement de la nourriture, des boissons et d’autres articles. Plutôt que d’échanger de l’argent liquide à chaque fois, le groupe décide d’enregistrer toutes les transactions dans un registre du club, l’idée étant de régler les comptes une fois tous les deux mois, par exemple.

Un extrait typique du registre pourrait ressembler à ceci : « Karl paie 25 euros à Rosa, James paie 16 euros à Fred, etc. ». Lorsque vient le moment de régler les comptes, chaque membre calcule simplement s’il a donné ou reçu plus que la moyenne du groupe et rééquilibre son compte à partir de la cagnotte commune. Ce système est beaucoup plus simple qu’un enchevêtrement compliqué de transactions en espèces entre les membres du groupe.

Tout cela semble assez simple, et avec un petit groupe d’amis de confiance traitant des montants relativement modestes, il est peu probable que l’on rencontre de sérieuses difficultés. Bien sûr, ce n’est qu’un exemple pour se mettre en train. Considérons maintenant l’extension à un groupe arbitrairement plus grand, comprenant de nombreux inconnus, répartis dans plusieurs pays, et où les questions de confiance deviennent beaucoup plus pressantes. Il existe de nombreux problèmes potentiels, mais concentrons-nous sur trois d’entre eux.

Problème n° 1 : comment empêcher un membre du groupe de contracter une dette énorme, impossible à rembourser au moment de faire les comptes ?

Problème n° 2 : comment vérifier qu’une transaction inscrite dans le registre est légitime ? Qu’est-ce qui empêche James de prétendre, de manière illégitime, que Fred lui doit cinquante euros ?

Problème n° 3 : dans le prolongement du problème n° 2, qui « héberge » le registre ? Faisons-nous confiance à un membre du groupe ou à une source extérieure pour tenir le registre des transactions avec exactitude ? Et comment empêcher que le registre soit « piraté » d’une manière ou d’une autre ?

Comment empêcher un membre du groupe de contracter une dette impossible à rembourser ?

Le premier problème n’est pas difficile à résoudre. Une solution consiste simplement à exiger que tous les membres du groupe versent une certaine somme initiale dans la cagnotte commune. L’idée est de fixer une limite maximale aux dépenses de chaque membre du groupe. Celle-ci serait inscrite dans le registre au début, chaque personne versant sa contribution au groupe ; par exemple : « Karl verse 1 000 euros ». Ainsi, Karl n’est pas autorisé à effectuer une transaction qui le conduirait à devoir plus de 1 000 euros au pot commun. Il achète peut-être un vélo à Emilia pour 600 euros et un canapé à Claire pour 400 euros, ce qui entraîne l’ajout des lignes « Karl paie à Emilia 600 » et « Karl paie à Claire 400 » dans le grand livre. Tout autre paiement de Karl (sans transaction compensatoire dans le sens inverse) serait considéré comme illégitime.

Notez maintenant que, à condition que cette règle de limite supérieure soit respectée (et en ignorant les autres problèmes que nous avons mentionnés), les transactions comptables peuvent se poursuivre sans qu’il soit nécessaire de procéder à un règlement. En ce sens, le grand livre lui-même devient sa propre monnaie ! Bien sûr, l’acte initial de contribution en euros au pot commun établit un lien entre cette monnaie comptable et la monnaie conventionnelle. Mais comme il n’est pas nécessaire de procéder à un règlement, les transactions comptables peuvent se poursuivre indéfiniment. On pourrait même décider de supprimer la référence aux euros dans le grand livre (comme cela a été subtilement fait dans le paragraphe précédent) et de désigner cette monnaie simplement sous le nom de LedgerCoins (LC) (monnaies du grand livre).

Dans le cas du Bitcoin lui-même, auquel nos LedgerCoins font allusion, le cas est encore plus clair, comme nous le verrons. Il n’y a pas eu d’injection initiale d’argent réel et les pièces doivent donc être considérées comme existant sous la forme d’entrées dans un registre à part entière. Cela signifie essentiellement qu’un bitcoin n’a aucune valeur intrinsèque ! Sa valeur est entièrement déterminée par ce que les gens sont prêts à payer pour l’obtenir.

Comment vérifier qu’une transaction inscrite dans le registre est légitime ?

Revenons à notre registre hypothétique et intéressons-nous maintenant au deuxième problème. Une première tentative pour le résoudre consiste à exiger que chaque membre signe chaque paiement qu’il effectue. Ainsi, si Karl paie cinquante LC à Rosa, il signe son nom sur cette écriture dans le registre. Comme les signatures peuvent être falsifiées, cette solution n’est guère satisfaisante. Une solution consiste à utiliser ce qu’on appelle une « signature numérique ». (À ce stade, nous supposons que le registre est hébergé en ligne. Nous aborderons les questions d’hébergement du troisième problème dans un instant.)

Or, une signature numérique est une entité assez sophistiquée et, pour des raisons que nous exposerons brièvement, elle est extrêmement difficile à falsifier. En effet, les principes mathématiques qui la sous-tendent sont à l’origine de la résolution du troisième de nos problèmes et sont au cœur du fonctionnement du Bitcoin. Il vaut donc la peine de faire une petite digression mathématique.

 

Les grands nombres

Nous devons introduire deux notions, la seconde découlant de la première. Commençons par les grands nombres. Le physicien George Gamow, dans son merveilleux ouvrage de vulgarisation scientifique intitulé One, Two, Three… Infinity, raconte la légende du roi Shirham d’Inde [4]. Ce monarque, ravi de l’invention du jeu d’échecs par son grand vizir, lui offre une récompense. Avec une modestie apparente, le vizir demande seulement qu’on place sur la première case de l’échiquier un seul grain de riz, puis deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, et ainsi de suite en doublant le nombre de grains jusqu’à la soixante-quatrième case. Le riz sur la dernière case est tout ce qu’il demande.

Le roi, étonné par ce qu’il perçoit comme une demande si modeste, accepte avec empressement. Bien sûr, un tel taux de croissance, que nous appelons « exponentiel », est quelque chose que nous ne connaissons que trop bien en cette période de pandémie. La séquence se poursuit : 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256, 512, 1024… Lorsque nous atteignons la trente et unième case, qui n’est même pas à mi-chemin, le nombre de grains requis a déjà dépassé le milliard. À la fin, la dette du roi Shirham était si importante qu’il aurait fallu plusieurs millénaires de récolte de tout le riz cultivé dans le monde aujourd’hui pour la rembourser !

Ces nombres sont appelés puissances de deux. Et nous écrivons 2 puissance n pour représenter deux multiplié par lui-même n fois. Ainsi, le roi Shirham devait à son vizir 2 puissance 63 grains de riz (le premier carré nécessitait 2 puissance 0 =1 grain), un nombre étonnamment élevé.

Les puissances de deux joueront un rôle important dans notre discussion, car les informations informatiques que nous traitons apparaissent souvent sous forme binaire, c’est-à-dire sous forme de séquence de 0 et de 1. Le nombre de façons d’écrire une séquence de n « lettres » de ce type, étant donné qu’il y a deux choix pour chaque lettre, est précisément 2 puissance n. Il existe donc 2 puissance 5 =32 façons d’écrire une séquence de longueur cinq, c’est-à-dire des nombres tels que 01101, 00111, 10101, etc. À mesure que la longueur de n augmente, le nombre de « mots » possibles de longueur n pouvant être formés à partir de 0 et de 1 croît de manière exponentielle.

Le cas où n=256 revêt une importance particulière dans notre histoire. Le nombre 2 puissance 256, qui correspond au nombre de chaînes de 0 et de 1 de longueur 256, est un nombre absolument stupéfiant. Les mots ne suffisent pas à rendre justice à ce nombre. Pour tenter tant bien que mal de rendre compte de son immensité, il convient de noter que 2 puissance 256 est un peu plus de 500 fois supérieur aux estimations actuelles du nombre d’atomes dans l’univers connu ! [5]

 

Le cryptage des données

La deuxième notion que nous devons introduire porte un nom plutôt alarmant, mais le lecteur ne doit pas s’en inquiéter outre mesure. Il s’agit d’un exemple de ce qu’on appelle une « fonction de hachage cryptographique n », plus précisément appelée SHA256. Les initiales SHA signifient « secure hash algorithm » (algorithme de hachage sécurisé). Alors, que fait-elle ? Eh bien, tout simplement, c’est une créature computationnelle (algorithme) qui « mange » un message de longueur arbitraire (une liste de mots et de chiffres comme un ensemble de transactions comptables, par exemple) appelé entrée, et recrache l’une de ces chaînes de 256 0 et 1 que nous avons rencontrées dans le paragraphe précédent, appelée sortie.

Une telle sortie est souvent appelée hachage. Ainsi, SHA256 prend un message en entrée et en fait un hachage ! Le terme « fonction » signifie que pour toute entrée fournie à SHA256, il existe précisément une chaîne de sortie correspondante composée de 0 et de 1 (toujours la même) associée à cette entrée, que la créature restitue. Ainsi, chaque entrée donne lieu à un hachage bien défini. Il est tout à fait possible que deux messages d’entrée distincts produisent la même sortie, même s’il est extrêmement difficile de trouver une paire qui le fasse.

D’après notre discussion précédente, il est clair que le nombre d’entrées et de sorties possibles est colossal. De plus, SHA256 est conçu de telle manière que même lorsque les messages d’entrée sont similaires (ne différant par exemple que par un seul chiffre ou caractère), leurs sorties correspondantes ne se ressemblent pas du tout. Cela signifie, et c’est très important, que si l’on voulait inverser le processus et trouver une entrée que SHA256 envoie à une sortie donnée, on n’aurait pas d’autre moyen de le faire que de deviner ! N’oubliez pas qu’il est facile d’obtenir une sortie à partir d’une entrée. SHA256 la fournit tout simplement. Essayer d’aller dans le sens inverse et de trouver une entrée à partir d’une sortie est très, très difficile et ne peut se faire qu’en devinant !

Aujourd’hui, les ordinateurs modernes peuvent deviner rapidement, mais étant donné l’immensité des options, trouver l’entrée souhaitée serait toujours totalement irréalisable. Avec la technologie actuelle, il faudrait une puissance de calcul équivalente à des milliards de fois celle dont dispose l’humanité travaillant pendant des milliards d’années pour avoir la moindre chance de deviner la bonne entrée ! Ce fait est à l’origine du cryptage (et donc de la protection) des informations contenues dans chaque transaction par carte de crédit dans le monde aujourd’hui. Cela ne signifie pas pour autant que ces données soient invulnérables à d’autres types d’attaques ; il existe toutes sortes de moyens pour inciter les gens à divulguer des informations !

Revenons maintenant à notre discussion précédente et au problème de l’utilisation d’une signature pour vérifier une transaction, le problème n° 2 ci-dessus. Une signature numérique se compose de deux nombres (tous deux des chaînes de 1 et de 0). Le premier est appelé clé publique et, comme son nom l’indique, est accessible à tous. Il fait essentiellement partie du profil visible d’un membre de notre communauté d’utilisateurs de LedgerCoin. Le second nombre, qui est associé au premier d’une manière mathématique assez compliquée que nous ne détaillerons pas ici, est appelé clé privée et est gardé secret. Essentiellement, lorsque le payeur d’une transaction souhaite ajouter un message au registre indiquant le paiement à un autre, il introduit à la fois son message et sa clé privée dans SHA256 pour obtenir une signature numérique.

Il existe un processus élémentaire pour vérifier la légitimité d’une signature numérique donnée : une fonction qui prend en compte le message original, la signature numérique et la clé publique du signataire et renvoie un verdict vrai ou faux en fonction de la légitimité de la signature numérique. Compte tenu de notre discussion précédente sur l’impossibilité d’inverser la fonction SHA256, il devrait être clair qu’il n’existe aucun moyen informatique viable de voler la clé privée du signataire à partir d’un tel processus.

 

Comment empêcher que le registre soit « piraté » d’une manière ou d’une autre ?

Nous arrivons maintenant au troisième problème, le plus fondamental, celui qui a été résolu dans le « Livre blanc Bitcoin ». L’idée est de supprimer le registre centralisé et la nécessité de faire confiance à une personne ou à une organisation pour sa maintenance. La décentralisation du registre implique que des « copies » de celui-ci soient réparties dans toute la communauté et gérées individuellement par les utilisateurs. Bien sûr, on peut naturellement se demander comment cela pourrait fonctionner ! Comment garantir que ces copies coïncident ? Il ne faudrait sûrement pas longtemps avant que plusieurs versions du registre apparaissent, avec des historiques de transactions différents, ce qui entraînerait l’effondrement de toute l’entreprise ?

Pour résoudre ce problème, le protocole suivant est adopté. Chaque membre conserve sa propre copie du registre. Lorsqu’une personne initie une transaction, elle la diffuse publiquement sur le réseau et les membres mettent à jour leurs registres pour en tenir compte, mais en respectant un critère très important. Le registre est organisé en sous-ensembles de transactions appelés blocs, organisés ensemble en une chaîne, appelée « blockchain ». Ajouter au registre signifie rassembler une liste de transactions récemment diffusées pour former un nouveau bloc. Après avoir assemblé un bloc, l’assembleur doit effectuer une tâche de calcul ou « travailler sur son bloc » avant de pouvoir l’ajouter. Ce travail consiste en une version simplifiée de l’inversion extrêmement difficile de la fonction SHA256 évoquée précédemment.

En substance, suffisamment d’informations supplémentaires sont fournies pour que la « cible » de la conjecture soit suffisamment grande pour qu’en peu de temps, disons environ dix minutes, un processeur informatique (ou un ensemble de processeurs) moyennement puissant trouve un nombre approprié : ce qu’on appelle la preuve de travail. Ce nombre est ajouté au bloc et le bloc est ajouté à la chaîne. Il est important de noter que lorsqu’un nouveau bloc est ajouté, le nombre de preuve de travail du bloc précédent est clairement indiqué en haut, ce qui permet de relier correctement les chaînes. Toute tentative de réécriture d’un bloc antérieur annulerait tout le travail effectué sur chaque bloc suivant !

 

Les constructeurs de blocs

À ce stade, le problème de la multiplication des registres conflictuels n’est pas encore résolu. Ce que nous avons, ce sont des « constructeurs de blocs » partout dans le monde, à l’affût des transactions, créant des blocs, se précipitant pour être celui qui achèvera le « travail » sur les blocs et les ajoutera à la chaîne. Il est important de noter que ces constructeurs de blocs sont incités à faire ce travail par un système de récompenses intégré. La vérification et l’ajout réussis d’un bloc rapportent une petite quantité de LedgerCoin supplémentaire au registre. Ces pièces supplémentaires ne proviennent pas du pot existant, mais sont nouvellement frappées par l’algorithme sous-jacent précisément à cette fin ! Notez que, par sa conception, toute personne disposant de la puissance de calcul nécessaire (et d’une connexion Internet) peut être un constructeur de blocs, car la diffusion des transactions est accessible au public.

Nous arrivons maintenant au point essentiel. En cas de conflit et si deux chaînes commencent à diverger, le protocole consiste à toujours se référer à la chaîne sur laquelle le plus de travail a été effectué, c’est-à-dire la chaîne la plus longue. Cela nous permet de déterminer sans ambiguïté une version de l’historique du registre. Cependant, on pourrait se demander pourquoi cela donne une version équitable des événements. Pour comprendre cela, réfléchissons à ce qu’il faudrait pour falsifier l’historique réel des transactions.

Supposons, par exemple, que Karl annonce à Rosa seule qu’il lui verse 500 LC pour un vélo, mais qu’il garde cela secret pour le reste de la communauté. De cette façon, il obtient le vélo de Rosa, elle pense qu’il lui a versé 500 LC, mais pour le reste du monde, le paiement n’a jamais eu lieu et Karl est libre de dépenser ses 500 LC ailleurs. Il existe désormais deux versions du registre. Cependant, pour que Karl puisse maintenir sa version, il doit garder une longueur d’avance sur le reste de la communauté dans la course à l’ajout de nouveaux blocs. Rappelons que l’ajout de blocs implique un travail de calcul. À moins que Karl ne dispose à lui seul d’une puissance de calcul largement supérieure à celle du reste de la communauté réunie (un problème qui, dans le capitalisme, ne doit pas être négligé), il est statistiquement impossible que Karl puisse maintenir sa version des faits pendant une période significative.

Ce que nous avons décrit ici, sous le nom de LedgerCoin, est en fait le Bitcoin. Avec quelques ajustements mineurs, cela caractérise toutes les monnaies numériques existantes. En substance, la contribution essentielle de Nakamoto a été la création de la blockchain, le registre décentralisé qui contient l’historique de toutes les transactions Bitcoin. Après avoir mis en place une paire de clés publique/privée, qui garantit l’anonymat (ou du moins le pseudonymat), il est possible d’obtenir des bitcoins de deux manières. La première consiste à les acheter directement à un propriétaire, ce qui implique l’ajout d’une ligne dans le registre à cet effet.

Comme nous le verrons, compte tenu de la forte fluctuation de sa valeur, il s’agit d’une entreprise très risquée [6]. La seconde méthode a été brièvement mentionnée précédemment. Le processus de vérification et d’ajout de blocs au registre est encouragé par l’attribution au créateur/ajouteur de blocs d’une certaine quantité de nouveaux bitcoins en récompense de ses efforts. Toute personne disposant du logiciel approprié et d’une puissance informatique suffisante peut le faire, et en effet, l’un des principes du Bitcoin est que le registre est réparti et géré par le plus grand nombre de personnes possible. C’est en ce sens que le registre est dit décentralisé.

 

Le minage de Bitcoins

Le processus de vérification Bitcoin prévoit une diminution progressive de la valeur des récompenses accordées à ceux qui vérifient les transactions. Cela signifie qu’il existe une limite au nombre de bitcoins qui pourront être créés, soit environ vingt et un millions de pièces [7]. Cela n’est d’ailleurs pas le cas de toutes les cryptomonnaies. Au fil des ans, les utilisateurs ont comparé le processus d’obtention de récompenses pour la vérification des transactions à l’extraction d’or ou de pierres précieuses. Il existe une certaine quantité de bitcoins « enfouis », et la ruée pour les extraire est lancée. Ainsi, le processus de vérification des transactions est communément appelé « minage de bitcoins » ou simplement « minage ». Comme nous le verrons bientôt, l’analogie va plus loin que cela si l’on considère la destruction environnementale causée par ces deux pratiques.

Malgré les rendements de plus en plus faibles dont bénéficient les mineurs de bitcoins dans le cadre du processus de récompense intrinsèque, il existe toujours une autre incitation. Afin que leurs transactions soient ajoutées plus rapidement au bloc, les utilisateurs ajoutent souvent un pourboire au mineur (une fraction de bitcoin servant en quelque sorte de frais de transaction). Ce dernier aspect est très important pour déterminer le temps nécessaire à la réalisation d’une transaction. En général, cela peut varier considérablement, de quelques heures à plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Cela dépend du nombre de transactions en attente de confirmation, du nombre de mineurs et de leur puissance de calcul correspondante (puissance de hachage) et, surtout, de la priorité accordée par les mineurs à une transaction donnée. L’ajout d’un pourboire plus important augmente la probabilité qu’une transaction soit vérifiée rapidement. Si le pourboire est trop faible et que la récompense intrinsèque diminue, une transaction peut rester indéfiniment non vérifiée.

 

Le capitalisme à la James Bond

En février de cette année, la société Tesla d’Elon Musk a acheté pour 1,5 milliard de dollars américains de la monnaie numérique Bitcoin [9]. Tesla a également promis que la société commencerait prochainement à accepter cette monnaie alternative décentralisée comme moyen de paiement pour ses produits. Musk, qui, avec ses concurrents dans la course à l’espace, Bezos et Branson, doit certainement être considéré comme l’un des figures de proue du capitalisme à la James Bond, a invoqué le fait que Tesla disposait de beaucoup de liquidités à investir. L’entreprise souhaitait maximiser ses rendements en investissant dans des « actifs de réserve » tels que les monnaies numériques et les lingots d’or.

Il s’agit là de quelque chose qui en dit long sur l’état actuel du capitalisme. Immédiatement, la valeur d’un bitcoin individuel a atteint son plus haut niveau à l’époque, soit 44 200 dollars, après avoir connu des creux inférieurs à 5 000 dollars seulement douze mois auparavant et avoir suivi une courbe en dents de scie depuis sa création il y a une dizaine d’années. En mai, il avait atteint un niveau record de plus de 60 000 dollars [10]. Au milieu de cette frénésie, certains commentateurs ont affirmé que la cryptomonnaie phare était enfin en train de percer dans le grand public [11].

Au moment où nous écrivons ces lignes, moins de deux mois après son record, la valeur du Bitcoin est inférieure à 30 000 dollars, soit une chute de plus de 50 % [12] [le même processus se répète aujourd’hui à un niveau supérieur, puisque le Bitcoin vient de perdre la moitié de sa valeur, NdT]. Il est difficile de déterminer dans quelle mesure les commentaires plus modérés de Musk sur Twitter ont joué un rôle dans cette chute ; il est probable que la récente répression de l’État chinois à l’égard des cryptomonnaies en soit une autre cause.

En effet, de nombreux gouvernements, en particulier les États-Unis, craignent que les cryptomonnaies ne soient utilisées par certaines « nations voyous » pour contourner les sanctions ou déstabiliser les monnaies plus conventionnelles. Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute que le Bitcoin et les milliers d’autres cryptomonnaies qui ont suivi figurent parmi les investissements les plus volatils et les plus risqués qui soient. Plus encore, cela montre la facilité avec laquelle les personnes fortunées peuvent manipuler la valeur de ces entités.

Le phénomène des cryptomonnaies est entouré d’un battage médiatique excessif, d’un jargon technique impénétrable et d’un débat féroce. Certains saluent les cryptomonnaies, vantant leur indépendance vis-à-vis des gouvernements et des institutions financières traditionnelles, comme étant l’avenir de la monnaie. Les transactions financières impliquant le Bitcoin, par exemple, sont précises et, pour les raisons que nous avons évoquées, très difficiles à pirater. De nombreux défenseurs s’expriment avec une ferveur évangélique, suggérant que le Bitcoin et ses équivalents représentent une innovation qui va changer le monde.

En effet, les monnaies numériques et la technologie qui les sous-tend ont reçu un certain soutien de la part de personnalités de gauche. L’argument est qu’elles représentent (ou du moins ont le potentiel de représenter) une forme de monnaie radicalement démocratique qui peut être utilisée pour saper les grandes institutions financières. En particulier, l’espoir est que cela permette à certaines des personnes les plus pauvres d’accéder à des services financiers auxquels elles n’auraient autrement aucune chance d’avoir accès. Malheureusement, les preuves suggèrent de manière écrasante que cet espoir est une illusion, un point sur lequel nous reviendrons.

Un terrain fertile pour les escroqueries

Si une partie du soutien aux cryptomonnaies repose sur l’appréciation de la technologie utilisée, la plupart est alimentée par des personnalités « charismatiques » d’Internet qui tentent d’inciter les gens à acheter telle ou telle cryptomonnaie en leur promettant une fortune facile, ou par de nouvelles start-ups qui promettent d’améliorer encore la technologie sous-jacente aux cryptomonnaies et vendent des « jetons numériques » aux investisseurs afin de générer des revenus. Ces jetons numériques sont l’équivalent, en cryptomonnaie, d’un bon d’achat dans un grand magasin (avec un potentiel implicite de croissance considérable de sa valeur).

Sauf que, dans ce cas, le grand magasin n’existe pas encore, et même s’il voit le jour, le bon d’achat pourrait bien finir par n’avoir que peu de valeur. C’est essentiellement ce qui est arrivé aux investisseurs de la société Block.One, qui a engrangé des milliards grâce à un tel système, laissant les investisseurs les mains vides. La société n’a écopé que d’une amende dérisoire de 24 millions de dollars infligée par la SEC (Securities and Exchange Commission) aux États-Unis, mais les investisseurs ont depuis intenté un recours collectif [13].

La facilité avec laquelle ces cybermonnaies peuvent être créées en fait un terrain fertile pour les escroqueries dites « pump and dump », dans lesquelles des équipes d’investisseurs achètent et promeuvent rapidement une action particulière afin d’en gonfler artificiellement la valeur avant de la revendre rapidement, laissant certains acheteurs malchanceux avec des titres sans valeur. Quelle que soit la valeur que peuvent offrir certaines cryptomonnaies ou leur technologie sous-jacente, il ne fait aucun doute que ce domaine regorge d’escroqueries et de systèmes pyramidaux de toutes sortes.

Une autre conséquence de l’absence de réglementation et de l’anonymat relatif des transactions en cryptomonnaies est qu’elles sont, inévitablement, très attrayantes pour les gangsters et les blanchisseurs d’argent de toutes sortes. En effet, les enlèvements et les extorsions deviennent beaucoup moins risqués pour les criminels lorsqu’il est pratiquement impossible de retracer l’argent utilisé pour payer la rançon. La récente augmentation des cyberattaques par ransomware, comme celle subie par l’Irish Health Service Executive au début de l’année, est en grande partie due à l’émergence des cryptomonnaies [14].

L’impact environnemental

Il existe un autre fait indéniable qui constitue sans doute l’objection la plus sérieuse à l’encontre des cryptomonnaies, du moins sous leur forme actuelle. Ce fait devrait être au cœur de toute discussion sur les avantages, voire les avantages potentiels, de cette technologie : les cryptomonnaies ont un impact environnemental dévastateur. Comme la description ci-dessus l’explique, les calculs de force brute impliqués dans ces transactions impliquent des nombres ahurissants et nécessitent nécessairement une puissance de calcul énorme. Cela nécessite de l’énergie, et beaucoup d’énergie. Et il n’y a aucun moyen d’éviter cela sans réinventer de manière significative ces entités de manière très fondamentale.

Rappelons que les « mineurs » qui vérifient les transactions sont récompensés pour cela par un système de récompenses intrinsèque qui génère de nouvelles devises ainsi que sous la forme de frais de transaction versés par les utilisateurs. À condition que le réseau informatique soit suffisamment puissant, que les coûts d’électricité soient suffisamment bas et que la cryptomonnaie concernée soit jugée suffisamment précieuse, la personne qui gère un tel réseau imprime en fait de l’argent !

De plus, le processus d’extraction de cryptomonnaie est extrêmement compétitif, ce qui aggrave encore l’impact écologique. Au cours de la dernière décennie, des opérations d’extraction de bitcoins et d’autres cryptomonnaies ont vu le jour partout dans le monde, se faisant concurrence pour vérifier les transactions et extraire la récompense. Ces « mines » sont essentiellement de grands entrepôts remplis de processeurs informatiques hautement spécialisés qui effectuent des calculs fastidieux à grande vitesse et consomment énormément d’électricité.

La vérification d’un bloc isolé sur la blockchain est un processus quelque peu aléatoire. Cependant, avec une opération à grande échelle et une puissance de calcul suffisante, il y aura statistiquement des résultats positifs. Tant que les coûts de fonctionnement de ces opérations (qui, outre le matériel, impliquent principalement l’énergie locale) sont suffisamment bas et que la valeur du Bitcoin et le taux de réussite sont suffisamment élevés, les profits afflueront.

Il y a environ un an, quelque 65 % de ces opérations minières se déroulaient en Chine [15]. Récemment, cependant, l’État chinois a mis fin à la plupart de ces opérations. Le minage de cryptomonnaies reste toutefois une activité en plein essor, qui connaît une croissance rapide aux États-Unis. Récemment, une société américaine d’exploitation minière de bitcoins appelée Core Scientific a été évaluée à près de 5 milliards de dollars sur le marché Nasdaq. Basée dans l’État de Washington, la société a réussi à extraire plus de 1 600 bitcoins (d’une valeur d’environ 53 millions de dollars) au cours du premier semestre 2021 [16].

La société britannique d’extraction de bitcoins Argo, cotée à la Bourse de Londres, a récemment déclaré son intention de démarrer ses activités aux États-Unis l’année prochaine [17]. Actuellement, 8 % des bitcoins mondiaux sont extraits en Islande, où les coûts énergétiques sont relativement faibles et où le climat local permet de réduire considérablement les coûts de refroidissement du matériel informatique [18].

Pour mettre tout cela en perspective, en 2014, on estimait que le coût énergétique annuel total du minage des bitcoins seuls (sans compter les autres monnaies numériques) était équivalent à la consommation énergétique annuelle totale de l’Irlande [19]. Depuis lors, le problème s’est considérablement aggravé. En février de cette année, une étude de l’université de Cambridge a conclu que la consommation énergétique annuelle liée au minage de bitcoins était de l’ordre de 121 térawattheures par an [20] [150 à 175 TWh en 2025, NdT]

Cela signifie que si le minage de bitcoins était un pays, il se classerait parmi les trente nations les plus gourmandes en énergie au monde, juste au-dessus de l’Argentine. Et si l’exploitation minière de bitcoins atteindra probablement un pic de valeur à un moment donné (même si l’on ne sait pas quand), cela ne dit rien de la multitude d’autres cryptomonnaies et de leur impact écologique. Compte tenu de la gravité de la crise environnementale à laquelle notre espèce est confrontée, il est difficile d’imaginer une forme de consommation d’énergie plus absurde et parasitaire que celle-ci.

L’explosion du coût énergétique du numérique

Le problème du minage des cryptomonnaies n’est que la partie émergée d’un problème beaucoup plus vaste et complexe. Il s’agit du coût énergétique considérable et croissant du traitement des quantités gigantesques de données qui font désormais partie intégrante de nos vies. Cela concerne non seulement le domaine financier, mais aussi l’utilisation des téléphones portables, les sites de messagerie électronique et les réseaux sociaux, les entreprises de toutes formes et de toutes tailles, ainsi que les institutions publiques. Une grande partie de ces données est stockée dans des centres de données. Il s’agit essentiellement d’entrepôts hébergeant de vastes complexes de systèmes informatiques et de stockage numérique, de serveurs, de routeurs et de pare-feu.

Ces installations, comme celles utilisées pour miner des cryptomonnaies, nécessitent d’énormes quantités d’électricité. Dublin abrite l’une des plus grandes concentrations de centres de données de ce type en Europe, qui représentaient en 2020 près de 2 % des émissions totales de carbone de l’Irlande [21]. La pression que cela exerce sur le réseau électrique est telle que les régulateurs irlandais ont mis en garde contre le risque de coupures de courant dans un avenir proche. Ce secteur en pleine expansion est dominé par de grands acteurs tels que Facebook, Amazon, Google et Microsoft. Certaines de ces organisations ont formé un groupe de pression au sein de l’IBEC [Indice de bien-être électrique du consommateur, NdT], appelé Cloud Infrastructure, afin de s’opposer à tout moratoire sur la construction de centres de données et de privilégier leur accès au réseau national [22].

Outre les grands acteurs, de plus en plus d’organisations et d’entreprises considèrent qu’il est nécessaire d’accroître leur présence en ligne pour assurer leur survie. Cela est particulièrement vrai dans le contexte de la pandémie. Il n’est pas facile de résoudre ce problème. Le traitement et le stockage des données jouent un rôle très important dans la société moderne, et la plupart d’entre nous en dépendons dans une certaine mesure. Beaucoup de ceux qui saluent la transformation de l’Irlande en l’une des principales économies européennes en matière de centres de données affirment qu’une part croissante de cette énergie provient de sources renouvelables. Cependant, ces affirmations sont notoirement peu fiables.

De plus, s’il est possible pour de grandes entreprises comme Amazon d’acheter d’importantes quantités d’énergie à des parcs éoliens, cela soulève néanmoins la question de savoir si les fins auxquelles Amazon utilise cette énergie constituent réellement la meilleure utilisation possible de cette énergie. Et s’il est certain que la plupart d’entre nous dépendons ou bénéficions au moins de la possibilité d’envoyer et de stocker rapidement de grandes quantités de données, on ne sait toutefois pas dans quelle mesure ces données sont non seulement inutiles pour la plupart d’entre nous, mais carrément hostiles. Par exemple, quelle quantité de données est stockée uniquement à des fins de marketing, de publicité et de manipulation de masse ? Quelle quantité de données est collectée et stockée par les États afin de suivre et de contrôler leurs citoyens ? Et quel poids avons-nous, pour la plupart d’entre nous, sur ce qui est stocké et sur la manière dont ces données sont utilisées ?

 

Une technologie au service de la concentration de la richesse

Cela nous amène au problème fondamental. Une technologie comme la blockchain (qui sous-tend le Bitcoin), ou l’internet, ou n’importe laquelle des innombrables innovations technologiques développées par notre espèce, ne naît pas dans le vide, mais dans un contexte social et historique. La manière dont une idée se développe et dont une technologie est déployée est fortement déterminée par les intérêts des détenteurs du pouvoir.

Il est certain que la blockchain recèle des notions intrigantes et ingénieuses. L’économiste Yanis Varoufakis, qui est d’ailleurs un mathématicien très compétent, affirme que la blockchain est une innovation brillante. Il est toutefois intéressant de noter qu’il l’a décrite comme « la réponse à un problème qui n’existe pas encore » et qu’il a ensuite publié des critiques assez cinglantes à l’égard du Bitcoin et d’autres cryptomonnaies [23].

La position de Varoufakis sur cette question mérite d’être examinée. Il est certain qu’un système de registre décentralisé qui retire le contrôle des transactions financières aux banques privées semble, en principe, être une chose merveilleuse. En effet, un tel registre, où toutes les transactions monétaires importantes sont accessibles au public (et où chacun peut savoir combien d’argent se trouve dans le système), devrait être un élément indispensable de toute société démocratique.  Varoufakis affirme en effet qu’une monnaie de type Bitcoin, basée sur une technologie similaire à la blockchain, est probablement le type de monnaie que toute société socialiste naissante souhaiterait adopter. Mais nous ne vivons pas dans une société socialiste. Et dans le cadre du capitalisme, la forme et l’application d’une telle technologie ont des conséquences radicalement différentes.

Bien qu’il soit difficile d’obtenir des données précises, des études montrent qu’au moins 75 % de tous les bitcoins sont entre les mains des 2 % des propriétaires les plus riches [24]. Certaines études suggèrent que ce chiffre atteint même 95 % [25]. La plupart des investissements dans le bitcoin sont spéculatifs, et les propriétaires sont donc peu susceptibles de se séparer de leurs pièces, du moins lorsque leur valeur est en hausse. Si l’on ajoute à cela le plafonnement du nombre total de pièces, que même ceux qui détiennent des quantités modestes de cette monnaie ont tout intérêt à maintenir, il est très difficile d’imaginer que le bitcoin puisse jouer le rôle d’une véritable monnaie. Au contraire, comme d’autres cryptomonnaies, il s’agit principalement d’une source de spéculation effrénée, d’une explosion du nombre d’escroqueries et de systèmes de Ponzi et, fondamentalement, d’une opportunité pour les éléments les plus riches et les plus destructeurs de notre société de dissimuler leur fortune et de s’enrichir davantage.

Le capitalisme crée nécessairement des concentrations de richesse et de pouvoir. Au fil du temps, ces concentrations peuvent devenir de plus en plus extrêmes, aspirant davantage de richesse et de pouvoir à la manière d’une singularité de trou noir. Cela a pour effet de fausser et de bouleverser les moyens mis en œuvre pour les innovations technologiques. Lorsqu’une nouvelle technologie émerge, ce sont ceux qui sont les mieux placés pour l’utiliser qui déterminent la manière dont elle est déployée. De plus, alors que les États et les gouvernements sous le capitalisme sont là pour gérer et faciliter les intérêts de la classe capitaliste dominante, les formes de déréglementation profitent rarement à la majorité.

Souvent, les réglementations qui existent, telles que celles concernant la santé, la sécurité et l’environnement, ou celles concernant les marchés financiers, ont été obtenues de haute lutte et nous offrent une certaine protection contre les aspects les plus vicieux du système. Ainsi, la déréglementation favorise presque toujours ceux qui ont les moyens d’en tirer profit. C’est la nature absurde de ce système, pire lorsqu’il n’est pas contrôlé, qui permet à des individus d’accumuler d’énormes richesses sans rien faire d’autre que de mettre en marche des machines gourmandes en énergie pour effectuer des calculs totalement inutiles. Quels que soient les avantages théoriques qu’elle pourrait offrir un jour, la réalité est que la courte histoire de la cryptomonnaie est celle de personnes puissantes et d’intérêts néfastes qui bafouent les besoins du plus grand nombre.

À ses débuts, beaucoup, y compris certains membres de la gauche, pensaient qu’Internet aurait une influence profondément positive et démocratisante sur notre monde. Alors que nous sommes fermement ancrés dans l’ère de l’information, il est évident que, comme tous les développements technologiques de ce type, Internet reflète la société profondément inégale et antidémocratique dans laquelle nous vivons. Et si ceux d’entre nous qui souhaitent remettre en cause les structures du pouvoir dans le monde ont utilisé cette technologie et trouvé des espaces où opérer, les avantages considérables d’Internet et de toutes les technologies qui en découlent, comme les cryptomonnaies, ont été, comme on pouvait s’y attendre, récoltés et exploités par ceux qui détiennent le pouvoir.

Il y a là une leçon à tirer. La manière dont une avancée technologique peut changer une société est une question profondément politique. Il n’y a absolument aucune garantie que l’innovation scientifique à elle seule améliorera notre monde. En effet, dans un système comme le nôtre, c’est très souvent le contraire qui se produit. Ce n’est que dans un système fondé sur de véritables principes démocratiques et sur une gestion partagée et écologiquement responsable des ressources de la Terre que nous pouvons contrôler rationnellement et profiter de manière optimale des fruits de nos connaissances scientifiques durement acquises.

* Cet article est paru sous le titre « Bitcoins, Cryptocurrencies and the Climate Crisis », dans l’Irish Marxist Review, vol. 10, n°30, 2021. Notre traduction de l’anglais.

Mark Walsh est professeur associé de mathématiques à l’université Maynooth (Irlande)

Notes

Remerciements : L’auteur remercie le professeur David Malone de l’Institut Hamilton de l’université de Maynooth, expert en la matière, pour plusieurs conversations éclairantes.

[1] https://www.npr.org/2019/02/11/691334123/swedens-cashless-experiment-is-it-too-much-too-fast?t=1627833691540
[2] https://bitcoin.org/bitcoin.pdf
[3] https://www.youtube.com/watch?v=bBC-nXj3Ng4
[4] George Gamow, One, Two, Three,… Infinity, Bantam Science and Mathematics, avril 1963, chap. 1, p. 7.
[5] https://www.livescience.com/how-many-atoms-in-universe.html
[6] https://www.statista.com/statistics/326707/bitcoin-price-index/
[7] https://www.statista.com/statistics/802775/worldwide-cryptocurrency-maximum-supply/
[8] https://www.bbc.com/news/business-55939972
[9] https://www.statista.com/statistics/326707/bitcoin-price-index/
[10] https://www.vox.com/recode/22383757/bitcoin-coinbase-ipo-crypto-ethereum-cryptocurrency
[11] https://www.bbc.com/news/business-57549543
[12] Alizart, M. Cryptomcommunism, Polity.
[13] https://www.sec.gov/news/press-release/2019-202
[14] https://www.theguardian.com/commentisfree/2021/jul/10/how-bitcoin-and-putin-are-enabling-the-ransomware-spree
[15] https://www.youtube.com/watch?v=bBC-nXj3Ng4
[16] https://www.cnbc.com/2021/06/15/chinas-bitcoin-miner-exodus-.html.
[17] https://www.forbes.com/sites/jonathanponciano/2021/07/21/bitcoin-miner-core-scientific-to-go-public-at-4-billion-valuation-as-us-crypto-mining-gains-steam-on-china-crackdown/?sh=6feb8c92599f
[18] https://www.vanityfair.com/news/2019/11/the-big-bitcoin-heist
[19] O’Dwyer, M., Bitcoin Mining and its Energy Footprint, ISSC 2014, Limerick.
[20] https://www.bbc.com/news/technology-5601295
[21] https://www.irishtimes.com/business/energy-and-resources/number-of-operational-data-centres-in-ireland-up-by-quarter-report-finds-1.4562274
[22] https://www.irishtimes.com/news/ireland/irish-news/big-tech-lobbying-coalition-against-curbing-data-centres-1.4617306
[23] https://www.wired.co.uk/article/yanis-varoufakis-bitcoin-bubble-interview
[24] https://insights.glassnode.com/bitcoin-supply-distribution/
[25] Ibid.

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