Epstein, le côté obscur de la modernité capitaliste

par | 16 Fév. 2026 | Classes sociales, Libertarianisme

🕒 8 minutes

Pouvoir et désir : une réflexion sociologique

Pourquoi les dossiers Epstein ne sont pas surprenants
sur le plan sociologique…

 

Le troisième empereur de Rome, Caligula, qui régna de 37 à 41 après J.-C., était tristement célèbre non seulement pour sa cruauté, mais aussi pour ses supposés excès sexuels extrêmes.

Les élites, de l’Antiquité à nos jours, ont souvent fait preuve d’une hypocrisie frappante : tout en prônant publiquement des valeurs et des normes morales élevées, elles élaborent en privé des codes plus sombres, dictés par leurs désirs, qui régissent leur vie licencieuse, marquée par des exploits sexuels imprégnés de fantasmes masculins.

La Rome de Caligula offre une première leçon de sociologie des élites : lorsqu’on occupe le sommet du pouvoir, on ne se contente pas de contourner les règles, on redéfinit les limites de la vie elle-même. Les élites contemporaines exercent elles aussi un droit tacite de choisir un mode de vie qui s’affranchit des normes morales, juridiques et sociales imposées aux autres.

 

Une fenêtre et un miroir

Les dossiers Epstein mettent en évidence ce schéma immuable dans le contexte moderne. Les sociologues et les spécialistes des études culturelles trouveront dans les dossiers Epstein récemment divulgués un terrain riche pour explorer le côté obscur de la modernité capitaliste.

Les dossiers Epstein fonctionnent à la fois comme une fenêtre et un miroir. Ils sont une fenêtre sur les infrastructures cachées de la vie des élites : jets privés, îles, intermédiaires et accords de non-poursuite.

Mais ils sont aussi un miroir, reflétant l’hypocrisie des élites qui défendent publiquement les valeurs communautaires tout en se livrant en privé à des modes de vie prédateurs et licencieux.

Ce que révèlent ces dossiers, ce n’est pas simplement une déviance sexuelle, mais une société corrompue dans laquelle le pouvoir protège le désir de ses conséquences.

 

Le pouvoir des élites

C Wright Mills fournit le cadre sociologique permettant de comprendre ce phénomène. Dans L’élite du pouvoir, il soutient que les sociétés modernes ne sont pas gouvernées par des publics démocratiques, mais par des élites étroitement liées qui couvrent les institutions politiques, commerciales et militaires. Ces élites partagent les mêmes mondes sociaux, les mêmes parcours éducatifs et les mêmes présupposés moraux.

Mills a notamment identifié ce qu’il a appelé « l’irresponsabilité organisée », une situation dans laquelle les élites sont protégées des conséquences de leurs actes par les institutions mêmes qu’elles dirigent.

Epstein illustre parfaitement cette situation. Son refus répété de rendre des comptes n’était pas accidentel, mais systémique.

Les procureurs ont reporté leurs décisions, les médias ont parfois détourné le regard et les institutions ont hésité, non pas parce que les preuves faisaient défaut, mais parce que la cohésion des élites décourageait la responsabilisation.

 

« Les États-Unis de l’amnésie »

Alors que Mills analysait le pouvoir, Gore Vidal s’intéressait à la culture des élites. Les essais et les romans historiques de Vidal se moquaient sans relâche de la posture morale des élites américaines, exposant ce qu’il appelait les « États-Unis de l’amnésie ».

Pour Vidal, la classe dirigeante prônait la vertu républicaine tout en pratiquant la décadence impériale. Les scandales sexuels, les intrigues des services secrets et les vices privés n’étaient pas des déviations, mais des caractéristiques courantes de la vie des élites, périodiquement dissimulées et révélées de manière sélective.

Vidal a longtemps insisté sur le fait que les élites américaines vivaient selon un code moral différent, qui tolérait les transgressions tant qu’elles restaient discrètes et utiles.

Le rôle d’Epstein en tant que financier, connecteur social et agent présumé des services secrets correspond parfaitement à la vision de Vidal d’une classe dirigeante qui fait le commerce des secrets et des indulgences tout en affichant une respectabilité de façade.

 

Exceptionnalisme moral

Christopher Lasch approfondit cette critique en se concentrant sur la psychologie morale des élites. Dans The Revolt of the Elites, Lasch soutient que les élites contemporaines ont abandonné les anciennes notions de retenue, d’obligation et de devoir civique.

 

Contrairement aux élites traditionnelles, qui faisaient au moins semblant de respecter certains principes — « noblesse oblige » — les élites modernes embrassent l’épanouissement personnel thérapeutique et l’exceptionnalisme moral.

Elles parlent le langage de la communauté, de l’inclusion et de la responsabilité tout en s’isolant des conséquences concrètes de l’inégalité.

La philanthropie d’Epstein, ses relations avec les universités d’élite et l’image qu’il s’est forgée en tant que mécène de la science illustrent ce que Lasch considérait comme le vide moral des démonstrations de vertu des élites. La charité devient un camouflage ; la rhétorique communautaire masque les privilèges privés.

Les avions privés, les résidences transnationales et les stratégies juridiques d’Epstein, qui consistent à passer d’une juridiction à l’autre, reflètent précisément cette situation.

 

Mobilité et immunité

La mobilité devient une immunité morale.

Alors que les gens ordinaires restent liés par les frontières, les lois et la surveillance, les élites se déplacent sans friction dans des espaces où la responsabilité s’estompe.

Epstein vivait dans un univers moral fluide où les obligations s’évaporaient aussi vite que les vols décollaient.

 

Au moment de son décès, la fortune d’Epstein était estimée à 577 millions de dollars US

 

Ensemble, Mills, Vidal et Lasch révèlent pourquoi les dossiers Epstein ne sont pas choquants d’un point de vue sociologique. Ils exposent une structure dans laquelle la vie des élites est régie par l’exemption.

Les dossiers montrent comment les élites construisent des mondes moraux parallèles : l’un destiné au grand public, saturé de langage communautaire, et l’autre destiné à leurs plaisirs privés, régi par le secret et l’impunité.

 

Une hypocrisie institutionnalisée

Cette dualité n’est pas de l’hypocrisie au sens strict du terme, c’est-à-dire une incohérence individuelle ; c’est de l’hypocrisie institutionnalisée.

Les dossiers Epstein sont donc un miroir tendu à une classe qui donne des leçons à la société sur des valeurs qu’elle ne respecte pas.

Les élites parlent de famille, de communauté, de consentement et de responsabilité tout en participant à des réseaux qui exploitent la vulnérabilité et suppriment la responsabilité.

Elles condamnent l’excès de manière rhétorique tout en le pratiquant matériellement. À l’instar de Caligula organisant des banquets en pleine famine, les élites modernes font preuve de vertu au milieu de l’inégalité.

Ce qui rend Epstein particulièrement révélateur, ce n’est pas l’ampleur de ses crimes, mais l’étendue de sa protection.

Il a été toléré, défendu et discrètement normalisé au sein des cercles élitistes pendant des décennies.

 

Le pouvoir corrompt le désir

Cette tolérance confirme la vision de Mills selon laquelle le pouvoir protège les siens, l’insistance de Vidal sur le fait que les scandales sont gérés de manière sélective, et l’avertissement de Lasch sur la décadence morale des élites.

En fin de compte, les dossiers Epstein nous rappellent une vieille vérité : lorsqu’on fait partie de l’élite, le mode de vie devient un privilège plutôt qu’un choix contraint par les normes.

Ces dossiers ne se contentent pas de documenter des transgressions individuelles ; ils mettent en lumière un ordre social dans lequel les puissants se réservent le droit de vivre au-delà des limites morales imposées à tous les autres.

À l’instar de Caligula, ils ne règnent pas seulement sur les institutions, mais aussi sur la définition même d’une vie acceptable.

Le pouvoir, lorsqu’il est renforcé par le capital, déforme le désir ; pourtant, ce même pouvoir garantit que leurs fantasmes restent cachés, protégés derrière des pares-feux impénétrables.

 

* Cet article est paru dans le Dhaka Tribune du 7 février 2026. Nos intertitres et notre traduction de l’anglais.

Habibul Haque Khondker est professeur de sociologie à l’Université Zayed (E.A.U.).

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