Les coûts humains et environnementaux de l’économie digitale. Deuxième partie : la chaîne de production

par | 11 Jan. 2026 | Écologie, Économie, Marxisme, Travail

🕒 26 minutes

Cet article présente la traduction de l’italien de la deuxième partie du chapitre 5 de la thèse de Giorgio Pirina, intitulée Nocivité digitale: sur le lien travail-écologie, publiée en 2025, qui discute de l’impact massif de l’économie digitale sur le monde du travail et l’environnement. Pour les références bibliographiques mentionnées dans le texte, nous renvoyons à l’original italien disponible en ligne.

 

Ce travail remarquable oppose une réfutation systématique aux théories économiques qui négligent les sous-bassements matériels, en termes d’exploitation des ressources naturelles et du travail humain (salarié et servile), de l’économie numérique ou digitale.

*   *   *

I. Les conditions de travail dans l’industrie électro-numérique

Comme le souligne un récent rapport de l’OIT sur l’avenir du travail dans l’industrie électronique (2024), les conditions de travail présentent des défis importants tout au long de la chaîne de valeur : exposition à des substances chimiques dangereuses, telles que le plomb, le mercure et le cadmium, qui peuvent causer de graves problèmes de santé, notamment des cancers et des troubles respiratoires ; risques physiques liés au bruit excessif, aux rayonnements et aux postures ergonomiques incorrectes, particulièrement fréquents sur les chaînes de montage (OIT 2024).

Les femmes, qui constituent une part importante de la main-d’œuvre dans plusieurs segments de la production électronique, sont confrontées à des risques spécifiques pour leur santé reproductive et sont souvent surreprésentées dans les emplois moins qualifiés et moins bien rémunérés, avec des écarts salariaux persistants dans le secteur manufacturier, bien que variables selon le secteur et le type de contrat (Banque mondiale 2023 ; OIT 2024).

Les heures supplémentaires excessives constituent un autre élément critique. Dans plusieurs contextes, pendant les pics saisonniers, on enregistre des horaires de 60 heures hebdomadaires dans des pays comme la Chine et le Vietnam, avec des heures supplémentaires qui dépassent les limites fixées par les codes de conduite et la réglementation locale ; au Vietnam, par exemple, le plafond légal est fixé à 48 heures hebdomadaires avec des limites strictes en matière d’heures supplémentaires, qui sont toutefois souvent contournées dans la pratique.

Comme l’indique un rapport de l’OIT sur les défis et les opportunités du travail décent dans les chaînes d’approvisionnement électroniques, entre 2010 et 2021, le secteur de l’électronique a enregistré une augmentation constante (plus marquée que dans d’autres secteurs économiques et industriels) du pourcentage d’employé·es travaillant plus de 48 heures par semaine. Au cours des cinq dernières années, l’industrie électronique a toujours dépassé la moyenne du secteur manufacturier en termes de pourcentage de travailleurs·euses effectuant des heures supplémentaires. En particulier, en 2020, près de la moitié des travailleurs·euses du secteur électronique ont effectué en moyenne plus de 48 heures de travail par semaine (OIT 2022).

La précarisation contractuelle due au recours à des emplois intérimaires, détachés, sous-traitants et à durée déterminée réduit l’accès à la protection sociale et à la sécurité de l’emploi ; dans le même temps, la liberté d’association et le droit à la négociation collective sont souvent limités, ce qui rend difficile pour les travailleurs·euses de s’organiser et de négocier de meilleures conditions (OIT 2024).

Les migrant·es, qui constituent une part importante de la main-d’œuvre, sont particulièrement vulnérables, souvent victimes de pratiques illégales, telles que la rétention de documents, la dépendance vis-à-vis de l’employeur ou de l’agence et les coûts élevés de recrutement, autant d’éléments qui alimentent les risques de travail forcé tout au long des chaînes d’approvisionnement des Technologies de l’information et de la communication — TIC (Know The Chain 2022).

Un exemple désormais bien connu est celui du système chinois d’enregistrement de la résidence « hukou », qui régit les migrations internes entre les campagnes et les villes chinoises. Ce système a créé un dualisme sur le marché du travail : les immigrant·es provenant des zones rurales, employés dans les usines urbaines, jouissent de droits nettement inférieurs à ceux des résidents urbains (Pun 2012).

Au fil du temps, cette disparité a permis de consolider une structure dualiste du marché du travail, qui a favorisé la prolétarisation de masse. Cette situation s’est traduite par un régime de travail et de logement extrêmement rigide, connu sous le nom de « dormitory labour regime » (Smith, Pun 2006), visant à garantir un contrôle omniprésent, dans lequel les travailleurs·euses sont contraints de vivre à proximité des lieux de production, souvent dans des dortoirs annexés aux usines ou dans de vastes quartiers-dortoirs.

Ce système, basé sur « des pratiques illégales, mais socialement acceptées, et des activités légales, mais non éthiques » (Inverardi-Ferri 2022, 141), est fonctionnel à la logique de la production juste à temps, mais limite en même temps fortement la possibilité d’une reproduction sociale digne. En effet, les bas salaires ne permettent pas aux travailleurs·euses d’accéder à des solutions de logement externes, les contraignant à une vie précaire et ségréguée.

À cela s’ajoute le recours au travail temporaire, comme dans le cas du recrutement d’étudiant·es issus d’instituts techniques pendant les pics de demande, une pratique facilitée par le soutien des institutions locales et centrales (Pun et al. 2015). Comme le souligne Inverardi-Ferri (2022), l’excès d’heures supplémentaires a de graves conséquences pour les travailleurs·euses, notamment des problèmes de santé physique et mentale dus à la fatigue et au stress, l’aliénation causée par des tâches répétitives qui dégradent les compétences, et la dépendance économique vis-à-vis des heures supplémentaires pour dépasser le niveau de subsistance.

En outre, le régime de travail dans les dortoirs isole les travailleurs·euses de leurs familles, tandis que la violation des lois du travail les expose à des pratiques d’exploitation. La crainte du licenciement et la répression des protestations limitent la capacité des travailleurs à revendiquer de meilleures conditions, perpétuant ainsi un système qui porte atteinte à leurs droits et à leur dignité.

Les dynamiques industrielles ainsi que la gouvernance et l’organisation des chaînes de valeur mondiales renforcent ces tendances. La standardisation modulaire de la production — avec les services de fabrication électronique (EMS) et la fabrication de conception originale (ODM) — élargit la substituabilité des fournisseurs et concentre le pouvoir de marché dans les entreprises leaders (lead firms), qui s’approprient la plus grande part de la valeur créée, répercutant la pression sur les coûts en aval, c’est-à-dire sur les fournisseurs et la main-d’œuvre (Pun 2012 ; Pawlicki 2016).

Dans ce contexte, les ODM taïwanais couvrent une part largement majoritaire de la production mondiale d’ordinateurs portables (80 à 90 %, selon les années et les mesures), confirmant ainsi le rôle central de ces acteurs dans la gouvernance de la chaîne d’approvisionnement (Pawlicki 2016).

Sur le plan réglementaire, les codes de conduite privés — tel celui de la Responsible Business Alliance (RBA), qui fixe en général une limite de 60 heures par semaine sauf en cas d’urgence — ont contribué à définir des normes de référence ; cependant, de nombreuses inspections et enquêtes indépendantes révèlent encore des dépassements systématiques, un manque de transparence dans les marchés publics et des faiblesses dans l’application de la loi (RBA 2022 ; Inverardi-Ferri 2022).

Il en résulte la nécessité de renforcer les réglementations nationales et internationales en matière de travail, de promouvoir la pleine mise en œuvre des conventions fondamentales de l’OIT, d’accroître la transparence et la traçabilité de la chaîne d’approvisionnement et d’investir dans la formation et l’évolution professionnelle, en accordant une attention particulière aux femmes et aux migrant·es (OIT 2024 ; Know The Chain 2022).

2. Foxconn et le régime de travail transnational extrêmement pénible

La société taïwanaise Hon Hai Precision Industry Co., Ltd. (Foxconn), le plus grand sous-traitant au monde, avec environ 900 000 employé·es en période de pointe, incarne de manière paradigmatique les problèmes décrits ci-dessus. Fondée en 1974, elle opère dans différentes zones géographiques et dans un large éventail de segments, notamment la conception, le développement et la production d’une vaste gamme de produits technologiques, notamment des composants pour smartphones, ordinateurs, câbles et connecteurs.

La Chine accueille la majeure partie de la main-d’œuvre de Foxconn, répartie dans 32 usines, avec plus de 400 000 employé·es concentrés dans la seule région de Shenzhen (Andrijasevic et al. 2022). Sur ces sites, la discipline au travail est traditionnellement stricte. Les ouvriers·ères sont soumis à des mécanismes de contrôle serrés et souvent humiliants, tels que des entraînements de type militaire, des contrôles de sécurité invasifs et des mesures punitives pour des infractions mineures. Cela a créé un environnement déshumanisant, dans lequel les travailleurs·euses sont aliénés à la fois d’eux-mêmes et du produit de leur travail, réduits à de simples rouages d’une machine (Sandoval 2013 ; Fuchs 2014)

La main-d’œuvre dans les usines des fournisseurs de gros clients (tels Apple) en Chine est principalement composée de jeunes femmes migrantes, souvent préférées pour les tâches répétitives et de précision et considérées (de façon stéréotypée) comme plus dociles et moins enclines à protester (Sandoval 2013). Sur le plan réglementaire, le plafond légal des heures supplémentaires en Chine est de 36 heures par mois ; pourtant, plusieurs enquêtes ont fait état de dépassements importants pendant les pics de production, avec des semaines de plus de 60 heures, voire plus (Pun et al. 2015 ; Andrijasevic et al. 2022).

Les salaires, calculés sur une semaine de travail de 40 heures, varient selon la région et la période : par exemple, en 2017, à Chongqing, les salaires globaux compris entre 300 et 400 euros par mois (heures supplémentaires comprises) dépassaient légèrement le minimum local, tandis qu’à Shenzhen, ils pouvaient atteindre environ 500 euros (Andrijasevic et al. 2022). Les contrats de travail sont généralement de court terme, temporaires ou liés à des stages pour étudiant·es, offrant peu de sécurité et rendant presque impossible toute stabilité à long terme. L’environnement de travail lui-même est dangereux, avec des équipements de protection inadéquats qui exposent les travailleurs·euses à des substances nocives, une ventilation insuffisante et un bruit excessif, autant de facteurs qui contribuent aux accidents, aux maladies et même aux décès (Sandoval 2013 ; Lüthje, Butollo 2016).

Outre le coût physique, l’impact psychologique sur les travailleurs·euses est profond. La nature épuisante du travail, combinée à l’isolement social et au manque de temps libre, alimente un sentiment d’aliénation et de solitude. Les travailleurs ont souvent l’interdiction de parler pendant leurs temps de travail, ce qui accentue encore leur sentiment de déconnexion par rapport aux autres. La pression pour atteindre des objectifs de production incessants génère un stress énorme, tandis que la nature répétitive et mécanisée du travail élimine tout sentiment d’appartenance ou d’épanouissement.

Ces conditions ont conduit à des cas alarmants de crises de santé mentale, mettant en évidence le coût humain dévastateur de ce système de travail. En effet, en 2010, l’entreprise a été le théâtre d’une série de suicides parmi les jeunes travailleurs·euses, âgés de 17 à 25 ans, incapables de supporter la charge de travail excessive et les conditions de vie inhumaines (Fuchs 2014 ; Gambino 2016 ; Pun et al. 2015).

Une enquête menée par China Labor Watch (2018) s’est penchée sur les conditions de travail dans l’usine Foxconn de Hengyang, en Chine, qui fabrique des appareils pour Amazon. L’enquête a révélé de nombreuses violations des droits des travailleurs·euses, notamment le recours excessif à des emplois intérimaires (plus de 40 % de la main-d’œuvre), des salaires bas, des horaires de travail prolongés et des conditions de vie précaires dans les dortoirs.

Ce recours à une main-d’œuvre « prête à l’emploi » joue un rôle central dans le régime de flexibilité transnationale. Les travailleurs·euses détachés (posted workers) sont soumis à des conditions de travail encore plus précaires que les travailleurs·euses réguliers : ils reçoivent moins de formation, n’ont pas accès à des avantages, tels que l’assurance maladie et sont souvent contraints de prendre des congés sans solde pendant les périodes de faible production (China Labor Watch, 2018). Comme le soulignent Rossana Cillo et Fabio Perocco,

Les travailleurs·euses détachés — légalement des transnationaux détachés, pratiquement des transnationaux temporaires — représentent une figure idéale pour l’emploi d’une main-d’œuvre mobile, juste à temps, sur un ou plusieurs sites de production au bon moment et au bon endroit, « sans gaspillage », dont on peut tirer le meilleur parti (Cillo, Perocco 2022, 5).

D’autres filiales de Foxconn sont implantées en Australie, au Mexique, en Europe centrale et orientale (avec de grandes usines en République tchèque, en Slovaquie et en Hongrie) et en Turquie, pour un total d’environ 200 sites (Drahokoupil et al. 2016). L’expansion, dans les années 2010, en Europe centrale et orientale (ECO) — notamment en République tchèque, en Slovaquie et en Hongrie — et en Turquie offre un cas emblématique pour comprendre la relation bidirectionnelle entre l’adaptation des opérations commerciales à des contextes socio-institutionnels spécifiques et le rôle des États dans la facilitation de ces opérations grâce à des régimes migratoires, professionnels et fiscaux favorables.

Grâce à l’analyse de trois études de cas — République tchèque, Hongrie et Turquie — les auteurs ont identifié des continuités et des discontinuités dans les processus globaux d’implantation de Foxconn, soulignant comment l’entreprise modèle ses pratiques en fonction des caractéristiques locales. Dans cette organisation mondiale, le régime de travail en dortoir (dormitory labor regime) « représente une “solution” spatiale mondiale permettant au capital de se réorganiser et de se développer […] qui a transformé la Chine socialiste en “atelier du monde” et accélère l’intégration de l’Europe centrale et orientale dans les circuits de production mondiaux » (Andrijasevic et al. 2022, 8-9).

Dans le cas de la République tchèque, l’utilisation de dortoirs a été essentielle pour gérer les processus de production juste à temps. En Turquie, en revanche, Foxconn fait appel à des stagiaires et des apprenti·es financés par le gouvernement, une pratique qui rappelle le recours massif à la main-d’œuvre étudiante dans les usines chinoises (Andrijasevic et al. 2022). Les agences de travail temporaire (Temporary Work Agency – TWA) jouent donc un rôle central : elles recrutent dans les pays d’origine, organisent le transport et l’hébergement, gèrent les contrats à court terme et les bas salaires, rendant les travailleurs·euses migrants « invisibles » et soumis à un contrôle accru (Andrijasevic, Sacchetto 2017).

Ce régime de travail fait apparaître une nette division entre les travailleurs·euses tronc (directement embauchés par les entreprises) et les travailleurs immigré·es détachés, ces derniers étant relégués à une position défavorisée, caractérisée par des salaires plus bas, moins de protections et un contrôle accru de la part des agences et de la direction des usines. Ce système de segmentation du travail renforce les inégalités sociales et économiques, créant une main-d’œuvre hiérarchisée et divisée.

En outre, le rôle des multinationales, telles Amazon et Foxconn, produisant de l’électronique dans les pays d’Europe centrale et orientale, a été déterminé par des avantages concurrentiels, notamment des politiques favorables en matière d’emploi et d’immigration, une main-d’œuvre qualifiée et moins coûteuse qu’en Europe occidentale, les avantages de la proximité du marché de consommation et les infrastructures préexistantes (Radosevic 2004). Historiquement, les investissements directs étrangers (IDE) ont été le principal moteur de cette intégration. Les grandes entreprises internationales ont délocalisé une part importante de leur production dans la CEE, attirées par la possibilité de réduire leurs coûts d’exploitation et d’accroître leur flexibilité de production.

Ce phénomène a été encore renforcé par la demande des marchés de l’UE, qui a constitué un puissant moteur pour l’expansion des activités industrielles dans la région. En ce sens, la CEE n’a pas seulement été un site de production à bas coûts, mais aussi un nœud stratégique pour accéder à l’un des marchés de consommation les plus riches et les plus dynamiques au monde, avec l’implantation de filiales spécialisées dans l’assemblage et l’exportation de produits électroniques grand public (Radosevic 2004).

Ainsi, le label « Made in EU » ne devient pas seulement un indicateur de la qualité des marchandises produites. Au contraire, dans le cadre de cette organisation mondiale des chaînes et réseaux de production, ce label permet une série d’avantages aux entreprises opérant dans le contexte européen ou dans des pays voisins, comme la Turquie, en les exemptant du paiement de la TVA, des impôts sur les bénéfices et les salaires et des taxes sur les exportations vers l’UE, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient (Andrijasevic et al. 2022).

3. Un impact socioéconomique inégal

Les processus de production de l’industrie électronique et des semi-conducteurs sont très intensifs en produits chimiques et utilisent une large gamme de substances synthétiques et de métaux, notamment le mercure, les retardateurs de flamme bromés, les solvants organiques toxiques, tels que le trichloréthylène et le toluène, les métaux lourds tels que l’arsenic, le cuivre, le nickel, zinc, tungstène et indium, et des composés fluorés persistants, tels que le sulfonate de perfluoro-octane (PFOS) et ses précurseurs, utilisés dans des étapes cruciales, telles que la photolithographie, le nettoyage et la gravure des plaquettes.

L’exposition à ces agents comporte des risques importants pour la santé humaine, des études mettant en évidence la présence de toxines reproductives, mutagènes et cancérigènes ; par exemple, le mercure et les métaux lourds sont associés à des lésions neurologiques et rénales, les retardateurs de flamme bromés à des troubles endocriniens, et les solvants, tels que le trichloréthylène et le toluène à des effets sur le système nerveux central. Les taux élevés de fausses couches observés chez les ouvrières des usines de microélectronique en Corée du Sud sont particulièrement alarmants, un risque aggravé par l’introduction rapide de nouvelles substances sans évaluations toxicologiques adéquates, comme le souligne le document (Tu 2023).

L’industrie électronique, et plus particulièrement celle des semi-conducteurs, fait partie des huit industries qui, ensemble, produisent plus de 50 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (Forum économique mondial 2021). La fabrication de puces et de plaquettes dans les usines nécessite d’énormes quantités d’eau pour des processus, tels que le nettoyage, la gravure et le refroidissement.

La « transition numérique » risque ainsi de masquer le fait que les effets matériels de ces processus restent concentrés dans des domaines considérés comme sacrifiables. Au contraire, l’industrie high-tech est un domaine dans lequel la contradiction ou le dilemme entre travail et environnement peut se manifester de manière flagrante. Maxwell et Miller (2012) ont critiqué le discours dominant qui célèbre l’innovation technologique sans tenir compte des coûts environnementaux et sociaux, affirmant que les médias jouent un rôle crucial dans la perpétuation de l’injustice environnementale.

De même, les discours médiatiques sur les technologies vertes cachent souvent les pratiques non durables de l’industrie électronique, contribuant à une forme de greenwashing qui masque des formes de racisme environnemental (Gabrys 2011). Cette approche biaisée non seulement occulte les coûts environnementaux et sociaux réels de l’industrie électronique, mais contribue également à normaliser et à justifier les pratiques d’exploitation et de pollution. Pellow et Park (2002) ont montré que les communautés de couleur de la Silicon Valley ont été historiquement exposées à des niveaux élevés de polluants, démontrant que l’industrie high-tech, loin d’être une solution, est intrinsèquement liée à la pauvreté, à la dévastation écologique et aux inégalités.

 

4. Propre à l’extérieur, nocive à l’intérieur : l’usine microélectronique

Les conditions décrites dans le cas Foxconn ne constituent pas une exception, mais une forme emblématique d’un régime de production transnational. Au-delà du contrôle disciplinaire et de l’exploitation du travail au sens strict, ces pratiques industrielles impliquent également une dimension sanitaire et toxicologique souvent sous-estimée.

C’est au cœur des usines de production de microélectronique, qui comprennent les semi-conducteurs et les puces, que les coûts invisibles de ce modèle de production apparaissent de manière tangible : maladies chroniques, exposition à des substances dangereuses et dégradation de la santé physique et reproductive des travailleurs. Depuis les années 1970, des études pionnières, menées dans des usines californiennes, ont révélé des taux d’intoxication chimique jusqu’à six fois supérieurs à la moyenne dans le secteur manufacturier, contredisant ainsi le mythe de la « salle blanche » ou cleanroom (LaDou 2006).

Dans les usines de microélectronique, les indicateurs officiels américains semblent rassurants : en 2022, selon les données du Bureau of Labor Statistics des États-Unis, le taux total d’accidents enregistrés (total recordable case rate – TRC) dans l’industrie des semi-conducteurs et autres composants électroniques (NAICS 3344, selon la classification américaine) s’établit à 0,5 accident pour 100 travailleurs·euses à temps plein, soit environ un cinquième de la moyenne nationale dans le secteur manufacturier. (2,4).

La même base de données ne signale que 0,4 cas motivant des jours d’absence (DAFW) pour cent employé·es, contre 1,5 dans l’ensemble du secteur manufacturier. Dans le sous-secteur plus spécifique 33441, le TRC est toutefois de 1,0, contre 2,7 pour l’ensemble du secteur manufacturier. Les seuls cas avec des jours d’absence (DAFW) sont de 0,3 pour 100 employé·es et ceux avec reclassement ou restriction (DJTR) de 0,2, des valeurs bien inférieures aux 1,5 et 1,1 enregistrées par l’industrie américaine dans son ensemble (BLS, 2024).

D’autres sous-catégories du même groupe NAICS affichent des incidences plus élevées : dans la production de circuits imprimés nus (334412), le TRC est de 1,8 et le DART de 1,2 ; dans la fabrication de condensateurs, résistances, transformateurs et inducteurs (334416), les valeurs sont similaires (1,8 et 1,2) ; tandis que l’assemblage de connecteurs électroniques (334417) affiche respectivement 0,9 et 0,7. […]

Cependant, dès 2001, les maladies professionnelles représentaient 15,4 % des cas avec jours perdus dans le secteur des semi-conducteurs, contre 6,3 % pour l’ensemble du secteur manufacturier (LaDou 2006). Une étude californienne a également montré que les entreprises signalaient à l’Agence fédérale pour la santé et la sécurité au travail du ministère du travail (Occupational Safety and Health Administration – OSHA) moins de la moitié des cas répondant aux critères de notification, occultant ainsi l’impact réel de l’environnement de travail sur la santé (McCurdy, Schenker, Samuels 1991, cités dans LaDou 2006).

Au début des années 2000, des cas concentrés de tumeurs cérébrales et de lymphomes chez les employés d’IBM — bien que contestés devant les tribunaux — ont attiré l’attention sur le risque oncologique latent des chaînes de production (Beall et al. 1996 ; Clapp 2001 ; LaDou 2006). En 2001, au Royaume-Uni, le Health and Safety Executive (HSE) a mené une étude sur les travailleurs·euses de l’usine National Semiconductor dans la ville de Greenock. Bien que limitée par un échantillon réduit, l’étude a révélé une incidence excessive de cancers du poumon, de l’estomac et du sein chez les femmes, et de cancers du cerveau chez les hommes, par rapport à la population écossaise.

Des inspections ultérieures dans 25 usines britanniques ont montré que plus d’un cinquième d’entre elles ne respectaient pas les exigences légales minimales en matière de ventilation, de surveillance sanitaire et de gestion des substances cancérigènes, ce qui a donné lieu à 13 mesures d’amélioration et à un ordre de cessation immédiate. À la suite de ces constatations, le HSE a proposé d’élargir l’enquête afin d’approfondir les recherches sur les cancers du poumon et du sein, ainsi que sur les cancers de l’estomac et du cerveau (LaDou 2006). Le cas britannique confirme donc que, même dans des contextes réglementaires avancés, la propreté supposée de la haute technologie peut cacher des risques importants, mais sous-estimés.

Une observation des principaux sites de production asiatiques montre les mêmes tendances décrites ci-dessus. En Chine, par exemple, une enquête menée auprès de travailleurs·euses de l’industrie électronique a révélé une prévalenceélevée de troubles musculosquelettiques (par exemple, 18,75 % pour les douleurs cervicales chez les hommes), attribuant cette incidence à des facteurs tels que les mouvements répétitifs et la posture statique (Yang et al. 2023). En ce qui concerne la santé reproductive, le taux de fausses couches chez les travailleuses du processus d’emballage (PKG) était de 14,5 %, tandis que chez celles du processus de fabrication (FAB), il était de 12,6 %, tous deux supérieurs aux 11,1 % observés chez les employées de bureau. Ces taux dépassent également les 11,1 %, rapportés en 2012, pour les femmes coréennes âgées de 15 à 44 ans, ce qui met en évidence les risques pour la santé reproductive associés aux postes de production dans l’industrie (Kim et al. 2017).

Des analyses supplémentaires indiquent que le risque de fausse couche était significativement plus élevé chez les travailleuses de PKG que chez les employées de bureau, en particulier avant 2008, lorsque les niveaux d’automatisation et les conditions environnementales étaient moins avancés et que le contact direct avec des substances chimiques potentiellement toxiques était plus fréquent (Kim et al. 2017). En outre, le risque reproductif ne concerne pas uniquement les femmes. Une étude rétrospective a montré que les ouvriers masculins impliqués dans les processus de production présentent un risque significativement plus élevé de complications pendant la grossesse chez leurs partenaires, par rapport aux employés de bureau, avec une probabilité augmentée de 47 % pour les employés chargés de l’assemblage et jusqu’à 74 % pour ceux impliqués dans la fabrication, en particulier lorsque les partenaires travaillaient également dans le même secteur (Choi et al. 2019).

L’incidence cumulative des fausses couches chez les ouvrières était de 9,8 % entre 1986 et 2015, et les causes supposées comprenaient l’exposition à des solvants organiques, tels que les éthers d’éthylène glycol (EGE), les rayonnements à basse fréquence et d’autres agents mutagènes ou cancérigènes qui peuvent compromettre la qualité du sperme ou induire des mutations génétiques dans les gamètes (Choi et al. 2019 ; Kim et al. 2014).

Combinés entre eux, ces résultats suggèrent que la coque numérique propre cache un fardeau sanitaire latent résultant de la fabrication de ses composants électroniques individuels : peu d’accidents graves, mais de nombreuses pathologies chroniques liées à une ergonomie déficiente, à des substances toxiques et à des horaires de travail prolongés. En somme, la nocivité se répartit de manière sélective : invisible dans les statistiques agrégées nord-américaines, elle est bien trop tangible dans les dossiers médicaux de celles et ceux qui travaillent dans un environnement de lumières UV, de flux laminaires et de solvants volatils.

* Cet article reprend la deuxième partie du chapitre 5 de la thèse de Giorgio Pirina, intitulée Nocività digitale : sul nesso lavoro-ecologia, Venise, ed. Ca’Foscari, 2015, que nous avons traduit de l’original italien, disponible en ligne. Nos illustrations.

Share This